Archives mensuelles : octobre 2015

Le bout de la langue qui pique…

Le bout de la langue qui pique ou qui fourche n’est pas forcément la mémoire qui flanche (un sourire de mémoire).

Dans le registre-  panique à bord- que provoque le moindre manque du mot, les chroniques journalistiques  quotidiennes qu’elles soient télévisées ou radiophoniques n’en ratent pas une. Elles participent activement à ce qu’Alain Jean nous  rappelle de « La politique sanitaire de l’angoisse [1]» Elles tiennent une place plus qu’honorable dans l’injonction à rester jeune.  Corps sain et mémoire vive sont les deux mamelles de l’hygiénisme de notre temps et  du jeunisme en tout genre.  Dans une certaine démesure, une partie du corps médical ne se prive pas de dramatiser le moindre dérapage mnésique chez (euphémisme oblige !) « l’adulte vieillissant. »

On se fixe sur le mot, il n’est pas loin, encore un effort! Plus on le sent proche, plus il échappe. Proximité douloureuse certes ! pense-bête et nœud au mouchoir ! Après avoir séjourné dans quelques zones inconnues, le mot réapparait à l’improviste : « Ah te voilà ce n’est pas trop tôt! » se dit-on, honteux de s’être senti lâché au moment crucial. Après avoir fait de petits séjours dans les labyrinthes  de l’oubli, il réapparait, oh surprise ! Là où il n’était pas attendu prouvant que la machine n’est pas détruite mais simplement déréglée. Pour l’instant, pas de quoi  faire un appel incantatoire au DSM 5 on pourra bien attendre  les suivants !

Ainsi les mots  jouent à cache-cache, ils se dérobent, prennent des voies à contresens pour faire irruption après avoir fait un plus ou moins long séjour dans les contrées de l’inconscient à l’abri, un temps, du délitement cognitif.

De cri en chuchotement, le déclin menace au fil des prestations mnésiques qui se réduisent. C’est l’épouvantail Alzheimer qui s’agite dans tous les sens. Mobilisation générale !

Tout le monde s’active, teste ses facultés au point pour certains de se livrer à une véritable gymnastique mnésique, afin de conjurer un mauvais sort qui montrerait le bout de son nez ou plutôt de sa langue. Car tous les trous de mémoire ne sont pas, comme on le craint trop souvent, des trous de pensée. Malgré tout, ils restent longtemps les seuls signes psychiques du vieillissement.

Il n’est pas insignifiant de constater qu’au nombre des souvenirs qui perdurent, malgré la fuite du temps, ce sont les échantillons à connotation érotique qui tiennent le plus le coup, comme autant d’œuvres réalisées ou à réaliser. Plus que le pragmatisme cognitiviste, le plaisir, la satisfaction des pulsions suivent des voies  « royales » au sens des rêves chers à l’inconscient freudien.

Je me souviens, il y a de cela bien longtemps, de cette patiente qui, à l’aube de sa retraite, était fort préoccupée par sa mémoire défaillante qu’elle sondait inlassablement mais aussi par son isolement et ses préoccupations matérielles.  Elle m’avait lors d’un entretien livré ce magnifique lapsus qui prenait tout son sens dans son histoire personnelle : « Vous savez, me confiait-elle une fois ma retraite actualisée je crois que je ferai du « bénévolage » ainsi au moins je me rappellerai au service des autres.

C’est bien parce qu’elle s’adresse à l’autre que la mémoire même si elle flanche en laisse toujours un peu au sujet.

Ce lapsus lâché dans ce bref échange thérapeutique me fait encore sourire. Il n’était pas sans m’évoquer le fameux « famillionnaire » de Freud[2].

Par le trait d’esprit,  emboutissement de deux mots, le gai savoir continue à cheminer  se laissant peut être moins faire par l’érosion du temps.

J’ai la mémoire qui flanche ? Pas si sûr !

 

Patrick Linx

[1] Alain Jean : »La vieillesse n’est pas une maladie », Albin Michel.

[2] S.Freud : « Psychopathologie de la vie quotidienne ». Nombreuses éditions.

Microphysique du pouvoir en EHPAD.

Qui peut avoir le désir de terminer sa vie en EHPAD ?

J’ai rencontré de ces personnes, trop isolées, trop fatiguées ou trop diminuées pour rester chez elles. L’EHPAD était en fait la seule solution pour elles, seule solution car il n’existe pas vraiment d’alternative. A chaque fois, comme une voix off dans ma tête, murmure La Boétie et sa servitude volontaire, lorsque j’écoute ces personnes pour un entretien d’admission. .

Dans un établissement qui accueille des « personnes vieillissantes » souffrant de handicap mental ou de pathologies mentales, j’entends un jour une « soignante » crier contre un « résident » (notez l’euphémisation de la désignation tant de la personne qui travaille que de la personne qui habite dans ce lieu). La faute du résident ? Il a chapardé de la nourriture dans un placard. J’entends alors une course poursuite dans le couloir et des cris (au voleur…)

Avec elle, j’essaye de discuter, de parler de l’autonomie des « résidents ». Est-ce supportable d’être absolument privé de toute autonomie pour manger ? Quelques biscuits dans son placard (si on a la chance d’avoir de la famille, et de n’être pas diabétique car sinon, il est impératif d’être privé de sucre, bien sûr), et les repas standardisés industrialisés à heures fixes (11h30, 17h45, horaires fixés pour satisfaire l’organisation des soins) pour un acte de la vie quotidienne reflétant la culture de chacun, ses habitudes, ses préférences. « Oui mais il vole ». La discussion tourne court.

Il faudrait prendre le temps de comprendre, tant l’acte du « résident » que la réponse du soignant.

Cet exemple (choisi entre mille) montre à quel point ce genre d’établissement tend à restreindre la liberté : par la perte d’autonomie que l’on impose aux gens au nom de l’organisation, le résident devient rapidement dépendant de cette organisation sociale qui lui est nécessaire pour lui permettre de continuer à vivre.

Bien sûr, à domicile, la diminution des capacités physiques et intellectuelles liées au vieillissement est aussi un facteur de restriction de la liberté, mais restant à son domicile personnel, on peut garder la main sur un certain nombre de choses de son quotidien, ce qui n’est plus le cas en établissement. Dans l’exemple ci-dessus, s’agissait-il d’un vol (interprétation de la professionnelle) où d’un acte d’autonomie (le vieux fait avec ce qui est à sa disposition pour se satisfaire sans avoir à « demander ». (je reviendrai dans un autre papier sur la perte de dignité d’avoir à demander, à recevoir, sans jamais pouvoir rendre).

Pourquoi faut-il alors que la réponse de la société à ces difficultés, sous couvert d’un discours sur la préservation de l’autonomie, propose des réponses qui aggravent la dépendance ?

Subtile microphysique du pouvoir

Le développement de telles structures correspond à une subtile microphysique du pouvoir (Foucault), pouvoir passant principalement par un dispositif  de contrôle des corps et déterminant un mode de vieillissement bien particulier. Celui d’une société, qui incite, sous couvert de « promotion de la santé », au développement de techniques médicales et de contrôle des comportements, dans le seul but de vivre plus longtemps, et de devoir supporter, finalement, la contrainte du vieillissement, une sorte d’injonction paradoxale au vieillissement. Vieillissez, participez à l’effort national d’augmentation de l’espérance de vie et l’état s’occupe de tout, vous n’avez plus à penser à rien (ce que de plus en plus de vieillards s’empressent de faire !). Et pour ce faire on vous sous tire même la quasi-totalité de votre pension. Trop fort.

Ce pouvoir s’exerce d’une manière perverse, car chacun de nous finit par internaliser le fait que « (vivre) plus (longtemps) c’est mieux » surtout si c’est « mieux plus longtemps », la logique capitaliste et la logique hédoniste réunies.  Feyerabend dénonçait un système de santé qui conduisait les gens à désirer la mutilation pour vivre quelques semaines ou mois supplémentaires. Et Castel s’interrogeait sur cette évolution qui a transformé nos pratiques de santé en un souci de santé. On comprend pourquoi J.M.Delarue, ancien contrôleur général des « lieux de privation de liberté » avait le désir de s’attaquer aux situations et institutions des personnes âgées. On ne peut mieux décrire cette injonction à vieillir doublée d’une organisation sociale privant le vieillissement de sa capacité sociale, comme « lieu » (au sens d’espace-temps, de topos) de privation de la liberté… Prison multiple : dans les murs de son vieillissement subi, dans les murs du souci de santé et du comportementalisme moral, et dans les murs d’une société qui, ne tolérant qu’une compétence productive, ne s’organise pas pour vous permettre de vivre selon vos moyens.

Enfermé dans sa prison de vieillissement, les difficultés s’amoncellent. Les difficultés deviennent des incapacités. Celles-ci formalisent un nouveau besoin – plus intense – de prise en charge, charge qui est donc transférée à la société et à ses institutions sanitaires, qui sont paradoxalement peu ou prou à l’origine de ce poids nouveau. La réponse instituée à ce besoin est l’établissement pour personnes âgées.

De la même manière l’injonction à la santé, à la nécessité de vivre longtemps est internalisée par le personnel (qui pour l’essentiel sort d’écoles sanitaires). Assurer la longue (sur)vie des résidents est un impératif et relève d’une démarche « bonne en soi », preuve d’une « bientraitance ». L’idéologie professionnelle des besoins essentiels (Maslow, Henderson, base de l’enseignement des soignants) sert constamment de support théorique à l’établissement de cette foi.

Autoritarisme et soumission

Entrée en institution la personne se trouve soumise maintenant à l’impératif professionnel, et contrainte de s’adapter à l’organisation des soins qui en est le pendant bureaucratique. Cette organisation, en même temps qu’elle contraint fortement le professionnel (pressions, paroles, incitations, contrats, réunions de concertation, traçabilité, protocoles et procédures, règlement intérieur et même projet de vie),  délègue du pouvoir au personnel qui a la charge de faire respecter les règles et les soins proposés. Le professionnel a la charge de « normaliser » le comportement des personnes (alimentation, hygiène, attitudes) grâce à quoi la vie de (et dans) l’institution devient possible. Justification double : la contrainte est nécessaire à l’institution qui est nécessaire à la vie des gens.

Il s’ensuit une dérive : ayant « autorité » sur les soins et leur nécessité, chargés de les faire accepter par des personnes souvent « résistantes », cette autorité se transforme en un autoritarisme de celui à qui est conféré une parcelle de pouvoir sur  l’autre en même temps qu’il doit rendre compte du succès de son entreprise de normalisation. Comme on attend des soignants d’effectuer une tâche, que cette tâche prend la valeur morale du bien et que l’effectuation de cette tâche nécessite une compliance des résidents, les soignants « font la morale ». Ils ne sont pas responsables de cet autoritarisme moral, mais cette morale autoritaire est bien acceptée, comme si la société leur faisait endosser un rôle qui leur conviendrait bien.

Lieux où la privation de la liberté se manifeste par des leçons de morale infligées aux personnes âgées, mais aussi lieux d’où on ne sort plus. Pas seulement au sens propre (toute la vie se passe quasiment dans les murs, et on en sort que « les pieds devant »), mais aussi au sens figuré dans un double paradoxe du « faire vivre et accompagner à la mort ». Il s’agit bien de faire vivre plus longtemps tout en sachant qu’entrer en établissement c’est la fin, et d’interdire de (faire) mourir tout en restreignant ce qui fait la vie elle-même.

Prendre acte de ces enjeux n’est pas juger des pratiques ou des acteurs. Tous les acteurs sont pris dans ce jeu de pouvoirs. C’est faire acte de lucidité dans l’espoir actif d’une transformation urgente à mener pour inverser la tendance !

Michel BASS

Territoire, proximité… Santé !

Les modes qui tournent aussi vite que les vents qui les portent font apparaître des termes qui, pour un temps au moins, occupent le devant de la scène… Il en va ainsi de deux termes complémentaires qui, ces dernières années, se sont imposés dans le vocabulaire social et médico-social et plus largement dans le vocabulaire politique: la proximité et son corollaire, le territoire…

La proximité est à la mode: partout on en chante les louanges, elle est censée permettre de voir la réalité, de partager et comprendre ce que vivent nos contemporains, de s’immerger dans la réalité, de se situer au plus près de la population, etc. La proximité c’est le terrain ! La proximité fait partie des éléments de langage que les communicants glissent immanquablement dans les discours des politiques quelles que soient leurs appartenances.

Le territoire aussi est à la mode: tout se pense aujourd’hui en « termes de territoire »… C’est là, dans les territoires, qu’il faut penser l’action, « construire un projet de territoire », en s’appuyant sur « les acteurs du territoire », avec « les ressources et les richesses du territoire »… Il s’agit de « couvrir », de « mailler » le territoire pour faire remonter, émerger les « besoins du territoire », les analyser,  les identifier pour mieux y répondre évidemment…

La conjonction des deux termes produit une construction que personne ne saurait mettre en question: « le territoire de proximité! » Ca ne s’invente pas ! La langue de bois n’a pas de limite, elle peut opérer tranquille, les territoires de proximité sont à la fois ce qu’elle a produit et le lieu réel ou virtuel de sa propre production…

Sur cette base, aucune retenue: « Bien vivre ensemble » sur un « territoire de proximité » où des « acteurs du territoire impliqués », nécessairement  « partenaires, travaillent en réseau en utilisant les « ressources du territoire » pour « placer l’usager au centre du dispositif »… L’injonction du vivre ensemble se double alors d’un discours qui tente de l’inscrire dans l’espace… Le territoire.

Mais de quoi parle t-on? Tout semble indiquer la volonté d’inscrire le propos dans le réel. Soit! Mais il s’agit sans doute avec le territoire d’une réalité virtuelle… Le territoire ce n’est ni la commune, ni l’agglomération, ni la communauté de communes, ni le canton, ni le département, ni la région… Mais ce peut être chacun de ces découpages et ce peut être tout cela… On parlera même du territoire national bien sûr.

Ne sachant pas exactement de quoi l’on parle, il convient donc de se faire plus précis. A défaut de définir le périmètre du territoire, on peut tenter de qualifier le territoire et le voici rural, urbain, évidemment mais surtout le voici qualifié par l’usage qu’ on entend faire de lui… Et voilà qu’apparaissent une multitude de territoires parmi lesquels, fleuron de la technologie administrative et de la langue qui la véhicule: « le territoire de santé… »

Vous n’y aviez pas pensé? Il existe bel et bien des « territoires de santé » à l’intérieur desquels nous avons à répondre aux besoins de la population, dans une logique de proximité avec les usagers, en utilisant les ressources du territoire, dans une logique partenariale, pour mailler le territoire afin de  couvrir les besoins, de manière à répondre aux attentes de nos concitoyens, tout en réalisant des économies à l’échelle du territoire de santé…

La gérontologie n’est pas épargnée, bien sûr. Les services à domicile vont devoir s’organiser en partenariat, pour repenser le maintien à domicile, au niveau du territoire en s’appuyant sur les ressources…

Bref, la même langue de bois s’applique quel que soit le sujet, quel que soit le problème considéré, quel que soit l’âge de la population concernée: prévention, éducation, sécurité, santé…

Santé ? Allez, à la vôtre!!!

Michel Billé

 

 

 

Alors, le mal nous manque ?

Et si le Bien devient pesant(1), c’est peut-être que le mal nous manque. A la loterie pseudo-éthique des structures, qu’elles soient de soin, économiques, politiques ou sociales : pair, impair, passe et manque… A la roulette de cette éthique-là, c’est perd ou gagne, blanc ou noir – et effectivement les vieux ne sont pas blancs -, et ça nous manque !

Bientraitance pour éviter Maltraitance. Bien vivre pour ignorer ce que vivre veut dire. Bien vieillir pour ne pas voir vieillir, ni se voir vieillir. Ce règne du Bien, depuis la fenêtre de l’occidentalisme furieux, signifie obérer avant tout la nature oxymorique de l’homme. Ainsi comme le dit Alain Jean, à la suite de Deleuze et Spinoza, « sans jugement moral », notre terreau originel, notre argile – ce que les boites de com vous transformeraient en « notre ADN », car il faut vivre sans gêne avec ses gènes (sic !) – est d’abord notre être oxymorique.

L’homme n’est ni bon, ni mauvais, il est bon et mauvais… Ce n’est ni Bien, ni Mal, c’est ainsi. L’homme est tout à la fois l’hospitalier et l’assassin à l’Auberge rouge de la vie des peuples.

Quant à Georges W. Bush, il a sans doute trop vu les westerns et les mauvais films de Ronald Regan, et ça n’aide pas, ni à penser, ni à se décentrer du monde… Les mêmes films sont sans aucun doute dans les têtes des communicants qui ont fait des rescapés du cancer et maintenant de ceux qui affichent une alcoolémie au volant à zéro de nouveaux héros.

Cinéma, quand tu nous tiens !

 

Christian Gallopin

(1) Voir le billet précédent d’Alain Jean

Le Bien devient pesant

Je viens de lire la contribution de Michel Billé sur le « Bien vivre ensemble », qu’il intitule : « L’injonction de vivre ensemble ». J’en approuve la teneur et elle me donne à en penser d’éventuels prolongements. C’est là un des intérêts de ce blog : provoquer des ricochets de pensée.

Tout d’abord et c’est un pur trait d’humeur : cette obstination consensuelle et, pour le coup, « bien-pensante » d’assaisonner le Bien à toutes les sauces devient proprement insupportable : « bien vieillir », « bien vivre ensemble », « bien traiter » ou « bien traitance » et pour finir « bien mourir ». Tous ces mots ou expressions façonnés à l’aune du « Bien » en acquièrent un statut proprement incontestable. Qu’est ce qui peut en effet surpasser le Bien ? On se trouve en présence d’une langue de bois tyrannique, moralisatrice, hypocrite et surtout satisfaite de soi. (A côté de cela les tenants de la langue de bois soviétique font figure de gentils amateurs). Et cette nouvelle langue de bois dit la NORME. Il y a une cohérence à tout cela : Certification, évaluation….

Ceci étant posé, deux idées me viennent à l’esprit.
La première concerne ce que le grand philosophe Spinoza disait du Bien.La lecture qu’en donne Gilles Deleuze dans son petit opuscule (Spinoza, philosophie pratique), que, personnellement, je trouve lumineux, est la suivante : « À la domination des valeurs, principalement du bien et du mal, il (Spinoza) substitue la différence du bon et du mauvais, qui concerne des rapports de compatibilité entre les corps et n’implique aucun jugement de type moral. » Ailleurs, il ajoute : « “ Dans toute sa manière de vivre comme de penser, Spinoza dresse une image de la vie positive, affirmative, contre les simulacres dont les hommes se contentent”.

Justement, et c’est le deuxième point, on se trouve ici en plein simulacre, qui n’est qu’habillage et faux semblant. Je suis frappé, et ce n’est certainement pas une coïncidence, que ce déferlement nauséeux du Bien s’origine, pour une part au moins, dans le discours que tint George W. Bush au lendemain des attentats du 11 Septembre : « Nous sommes si bons », dit-il sans sourciller. Cette idéologie, aujourd’hui, contamine tout le discours consensuel et officiel. Ce discours et cette idéologie sont ceux des intégristes. Et ici, en l’occurrence, le « Nous » de George Bush signifie, comme allant de soi la supériorité de l’homme blanc sur tous les autres.

2 conclusions provisoires :

-« Bien vieillir ensemble », certes, mais sous la coupe et la loi du « Nous »

-Les vieillards ne sont pas des hommes blancs.

Alain JEAN

Peur de mûrir

On connaissait les adulescents, ces jeunes adultes qui refusent de l’être, adulte, et dont le projet vise à étirer la post adolescence. Voici un nouveau mot, les « quincados »,  pour qualifier ces quinquas, parents par ailleurs, qui de plus en plus nombreux, se comportent comme des trentenaires[1]. Un article récent les décrit ainsi ; «d’un bon niveau socio culturel, accros aux réseaux sociaux et aux voyages improvisés, des habits au langage, en passant par les loisirs », tout les assimile à des adolescents tardifs. « Leur vie, ils la construisent quotidiennement avec pour horizon, le champ des possibles ; bref, tout est à créer»[2].  Comme me le disait une patiente, il y a peu, le projet c’est : « faire ce que j’ai envie, quand j’en ai envie »

Ce phénomène générationnel concerne un nombre important de femmes, ce qui est nouveau, et certains ont pu le comprendre comme une forme moderne du démon de midi, dans sa version féminine. Mais pas seulement.

En fait, pour ces « quincados », femmes et hommes, ce dont il s’agit à ce moment de l’existence, c’est moins de changer d’objet d’amour ou de désir, un changement censé donner un coup de jeune à la libido, qu’un retour à un ensemble de comportements et de valeurs qui traduisent un (ré)investissement et des identifications, adolescentes.

Deux aspects de l’adolescence sont à l’origine de cette attraction, de cette fascination[3] individuelle autant que collective, les injonctions sociétales faisant feu de tout bois dans cette direction.

D’abord, il y a l’éclat adolescent, On entend par là ce brillant spéculaire du corps jeune et tendu, cette tentation de l’image plaisante qui aveugle, bref un miroir d’autant plus parfait qu’il est sous tendu par une nostalgie active. Miroir, miroir, suis-je toujours belle/beau ? Pourtant c’est oublier l’autre sens du mot éclat, c’est-à-dire un fragment d’un corps morcelé, sens qui évoque le sentiment d’implosion identitaire et  les inquiétudes troubles qui accompagnent plus ou moins intensément le passage adolescent. Cliniquement, on le voit souvent autour de la cinquantaine, nombre de  demandes d’aide sont en lien avec ces questionnements identitaires et d’incertitudes générationnelles.

Aidants familiaux vs Quincados?

Ce dernier aspect n’est pas traité par les médias. Ou alors, sur un mode clivé[4] quand on parle du fardeau de ces aidants familiaux[5] qui sont souvent dans ces âges (45/55 ans). Aidants familiaux vs quincados, deux manières d’aborder la question générationnelle à la cinquantaine mais aussi deux façons de faire avec le souci, de soi ou de l’autre.

On parle, joliment d’ailleurs, de la promesse adolescente. Qu’est-ce la promesse adolescente, si ce n’est ce temps d’une existence où l’avenir semble grand ouvert et où tous les devenirs nous tendent les bras[6] ? On comprend mieux l’objectif, plus ou moins consciemment, de ces comportements régressifs : Un retour vers un futur.

Or, que cachent-ils ces comportements, si ce n’est une peur de mûrir. Distinguons pour plus de clarté, d’un côté l’état de maturité toujours difficile à préciser car fluctuant[7], et de l’autre côté,  le processus de maturation, caractéristique essentielle du monde du vivant. A la fois peur de grandir et de vieillir, nous définirons cette peur de mûrir par une crainte du temps et de ses effets et par une difficulté à s’engager dans sa propre existence. Et ce qu’on craint alors par-dessus tout, ce qu’on combat ou évite, individuellement et collectivement, ce sont les indices anxiogènes d’irréversibilité. Refus de l’irréversible, évitement de l’engagement, refus de l’enseignement de l’expérience etc.

D’une certaine manière, inattendue, cette peur s’alimente aussi des campagnes en faveur du bien vieillir à destination du 3° et 4° âge. Pour les quincados, bien vieillir, c’est ne pas vieillir.

On s’en rend compte tous les jours, nous vivons dans une société intranquille, traversée et en même temps structurée par de nombreuses peurs et phobies. Ainsi, comme des poupées gigognes qui s’emboitent, la peur de mûrir recouvre celle de vieillir, laquelle éclipse celle de mourir.

José Polard

[1] Lesquels, pour rappel, sont attirés par une adolescence rallongée !

[2] Le Temps, le 27/8/2015, » Les quincados, génération pathétique?»

[3] Après tout pourquoi pas, mon propos n’est pas de surplomb. Quand « The time, they are a-changin », ça se traduit évidemment dans nos manières de vivre et de vieillir.

[4] Ici clivé signifie qu’aucune mise en relation n’est faite entre ces deux enjeux de la cinquantaine.

[5] Dont la journée nationale est le 6 octobre.

[6] Avec l’inquiétude qui va avec, motif là aussi de questionnements ou de sentiment d’impasse.

[7] D’autant qu’on y associe souvent la notion d’apogée, à laquelle succède inévitablement, le déclin. Oups, le mot qui tue !