Peur de mûrir

On connaissait les adulescents, ces jeunes adultes qui refusent de l’être, adulte, et dont le projet vise à étirer la post adolescence. Voici un nouveau mot, les « quincados »,  pour qualifier ces quinquas, parents par ailleurs, qui de plus en plus nombreux, se comportent comme des trentenaires[1]. Un article récent les décrit ainsi ; «d’un bon niveau socio culturel, accros aux réseaux sociaux et aux voyages improvisés, des habits au langage, en passant par les loisirs », tout les assimile à des adolescents tardifs. « Leur vie, ils la construisent quotidiennement avec pour horizon, le champ des possibles ; bref, tout est à créer»[2].  Comme me le disait une patiente, il y a peu, le projet c’est : « faire ce que j’ai envie, quand j’en ai envie »

Ce phénomène générationnel concerne un nombre important de femmes, ce qui est nouveau, et certains ont pu le comprendre comme une forme moderne du démon de midi, dans sa version féminine. Mais pas seulement.

En fait, pour ces « quincados », femmes et hommes, ce dont il s’agit à ce moment de l’existence, c’est moins de changer d’objet d’amour ou de désir, un changement censé donner un coup de jeune à la libido, qu’un retour à un ensemble de comportements et de valeurs qui traduisent un (ré)investissement et des identifications, adolescentes.

Deux aspects de l’adolescence sont à l’origine de cette attraction, de cette fascination[3] individuelle autant que collective, les injonctions sociétales faisant feu de tout bois dans cette direction.

D’abord, il y a l’éclat adolescent, On entend par là ce brillant spéculaire du corps jeune et tendu, cette tentation de l’image plaisante qui aveugle, bref un miroir d’autant plus parfait qu’il est sous tendu par une nostalgie active. Miroir, miroir, suis-je toujours belle/beau ? Pourtant c’est oublier l’autre sens du mot éclat, c’est-à-dire un fragment d’un corps morcelé, sens qui évoque le sentiment d’implosion identitaire et  les inquiétudes troubles qui accompagnent plus ou moins intensément le passage adolescent. Cliniquement, on le voit souvent autour de la cinquantaine, nombre de  demandes d’aide sont en lien avec ces questionnements identitaires et d’incertitudes générationnelles.

Aidants familiaux vs Quincados?

Ce dernier aspect n’est pas traité par les médias. Ou alors, sur un mode clivé[4] quand on parle du fardeau de ces aidants familiaux[5] qui sont souvent dans ces âges (45/55 ans). Aidants familiaux vs quincados, deux manières d’aborder la question générationnelle à la cinquantaine mais aussi deux façons de faire avec le souci, de soi ou de l’autre.

On parle, joliment d’ailleurs, de la promesse adolescente. Qu’est-ce la promesse adolescente, si ce n’est ce temps d’une existence où l’avenir semble grand ouvert et où tous les devenirs nous tendent les bras[6] ? On comprend mieux l’objectif, plus ou moins consciemment, de ces comportements régressifs : Un retour vers un futur.

Or, que cachent-ils ces comportements, si ce n’est une peur de mûrir. Distinguons pour plus de clarté, d’un côté l’état de maturité toujours difficile à préciser car fluctuant[7], et de l’autre côté,  le processus de maturation, caractéristique essentielle du monde du vivant. A la fois peur de grandir et de vieillir, nous définirons cette peur de mûrir par une crainte du temps et de ses effets et par une difficulté à s’engager dans sa propre existence. Et ce qu’on craint alors par-dessus tout, ce qu’on combat ou évite, individuellement et collectivement, ce sont les indices anxiogènes d’irréversibilité. Refus de l’irréversible, évitement de l’engagement, refus de l’enseignement de l’expérience etc.

D’une certaine manière, inattendue, cette peur s’alimente aussi des campagnes en faveur du bien vieillir à destination du 3° et 4° âge. Pour les quincados, bien vieillir, c’est ne pas vieillir.

On s’en rend compte tous les jours, nous vivons dans une société intranquille, traversée et en même temps structurée par de nombreuses peurs et phobies. Ainsi, comme des poupées gigognes qui s’emboitent, la peur de mûrir recouvre celle de vieillir, laquelle éclipse celle de mourir.

José Polard

[1] Lesquels, pour rappel, sont attirés par une adolescence rallongée !

[2] Le Temps, le 27/8/2015, » Les quincados, génération pathétique?»

[3] Après tout pourquoi pas, mon propos n’est pas de surplomb. Quand « The time, they are a-changin », ça se traduit évidemment dans nos manières de vivre et de vieillir.

[4] Ici clivé signifie qu’aucune mise en relation n’est faite entre ces deux enjeux de la cinquantaine.

[5] Dont la journée nationale est le 6 octobre.

[6] Avec l’inquiétude qui va avec, motif là aussi de questionnements ou de sentiment d’impasse.

[7] D’autant qu’on y associe souvent la notion d’apogée, à laquelle succède inévitablement, le déclin. Oups, le mot qui tue !

Une réflexion au sujet de « Peur de mûrir »

  1. hubert prolongeau

    Bonjour. je prépare pour Marianne un article sur les quincados et trouve trés interessant ce que vous ecrivez ici. Pourrais je en parler avc vous ? Merci.

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