Archives mensuelles : novembre 2015

De Courcy au couloir bleu

 

Jour après jour, elle y a laissé son empreinte.

Dans cette maison de Courcy, une part précieuse de mes jeunes années a coulé. Comme dans toutes les habitations que des vieilles personnes quittent après y avoir longtemps vécu, son décor a fini par se figer jusque dans ses moindres détails.

De toutes les traces de ce passé, il ne restera bientôt plus rien. Maintenant que la maison se meurt, j’ai voulu revenir la hanter, à la recherche de mes souvenirs perdus, retrouvant parfois mon regard d’enfant. Entre ces murs, j’ai voulu errer à la rencontre d’une absence, et remonter la piste que les petits signes de vie me traçaient pour essayer de décrypter l’énigme de ce temps désormais enfui. J’ai voulu aussi être à l’écoute de ce mystère du grand âge qui cristallise progressivement des êtres devenus fragiles dans une vie où le passé vient grignoter progressivement le présent. J’ai tenté de laisser remonter la tendresse, l’émotion qui me saisissait, au fil de mes impressions, pour les sauver de la destruction. Pour garder une trace, et la transmettre, la partager.

A 98 ans, ma grand-mère vit aujourd’hui dans une chambre d’un établissement médicalisé, au fond d’un couloir bleu.

Je lui dédie cette exposition et les images de sa maison.

Philippe Hirsch

Voir ci après l’expo en ligne:

De Courcy au couloir bleu. Photographies de Philippe Hirsch

 

 

 

Ça n’aurait aucun sens de te parler des attentats…

Comment parler d’actes insensés, à toi qui a tant de mal à donner sens. Comment raconter le tumulte, la vie interrompue, les médias haletants à toi dont l’appareil à penser est trop souvent naufragé. Cette inquiétude qui nous a gagnée, que deviendrait-elle en toi ? Que pourrais-tu en faire ?

Déjà à cette brutalité rageuse, à ces faits qui sidèrent, comment y répondre et d’abord comment y penser… Ces attentats ont un sens, probablement, mais lequel et pour qui ?

Puisqu’il t’est difficile de te diriger, de t’orienter dans le temps et l’espace, puisque très rapidement  tu es perdue, je ne vais pas accroitre ces difficultés en te racontant mon trouble. Ou pire, réaliser, que ce qui fait le rythme d’un pays, ses grands évènements heureux ou tragiques, ce qui unit une nation ou la divise, tout cela ne s’inscrit plus en toi.

Qu’est-ce que la mémoire, si ce n’est le sol sur lequel chacun de nous prend pied pour évoluer socialement. Alors quand le sol fait défaut…

On pourrait considérer qu’un pays est constitué par la somme des mémoires de ses habitants, mémoires qui font une histoire, qui font un territoire. Alors, quand ta mémoire défaille gravement, c’est un bout de notre pays qui disparait, à coup sûr de mon pays.

Bien sûr, il faut te protéger. Prévoir, anticiper, accompagner, beaucoup  aménager. Mais te protéger ainsi, c’est très rapidement te surprotéger et prendre le risque de te disqualifier.

Puisque je décide de ne rien te dire du bruit et de la fureur, je sais qu’ainsi je t’exclus. De quoi ? D’un partage, même incompréhensible. Puisque je t’exclus, je te place aux frontières de ce monde, limbes où l’on n’attend rien.

Comme si, partager le malheur, les mauvaises nouvelles nécessite en quelque sorte d’être en bonne santé mentale.

 

Et puis…je découvre que tu le sais, que tu l’as entendu, ou lu, ou vu à la télé, mais aussi probablement par des soignants impactés par le coup de tonnerre. Ce que tu en dis, c’est parcellaire, mais tu as compris,

Non peut-être pas compris,

Juste saisi et ressenti.

 

José Polard

Je n’y peux rien, j’ai peur…

Les attentats, les assassinats qui viennent d’ensanglanter et d’endeuiller la France nous laissent dans un tel état de sidération qu’il devient terriblement difficile de trouver des mots pour dire une pensée. La terreur terrorise et interdit la pensée, c’est d’ailleurs un de ses objectifs. Alors bien que terrorisés, nous cherchons une « réaction- quand-même ». Nous : ceux qui n’ont pas été tués, ceux qui ne sont pas tout simplement foudroyés par la douleur, anéantis, détruits. Et l’on entend partout « Il ne faut pas avoir peur, la France n’a pas peur… »

Pourtant moi, j’ai peur… Devant le réel effrayant j’ai peur… Devant le réel de la mort violente, de l’assassinat, j’ai peur… J’ai peur que d’autres attentats… J’ai peur parce que le danger est réel et que la peur est normale devant le danger.

La peur, elle peut être mobilisatrice, elle nous permet de prendre conscience et de partager avec d’autres… Elle est réaction bien normale, est déjà lien potentiel, pour peu que l’on en parle et que l’on ne cherche surtout pas à la dénier. Franchement qui peut dire qu’il n’a pas peur ?

De la même manière que j’ai peur, je ressens une tristesse intense. Peur et tristesse se confondent, s’entremêlent et font monter des larmes. J’ai pleuré, nous avons pleuré… Certains tellement plus que d’autres, avec tellement plus de douleur que d’autres…

Oui j’ai peur, nous avons peur, reconnaissons le, c’est même la condition pour ne pas en rester là. Ce n’est jamais à coup d’injonctions même bien intentionnées que l’on peut aider les autres… « Il ne faut pas avoir peur »… peut-être mais comment fait-on pour ne pas avoir peur quand on a peur ? Comment ce qui est peut-il ne pas être ?

La résilience à laquelle il nous faut accéder exige même que l’on se mette en face de ce que l’on ressent vraiment. Il ne s’agit certainement pas de se complaire dans la peur ni de la cultiver, bien sûr. Il s’agit de la reconnaître pour se donner la possibilité de remanier ce que nous ressentons et de reprendre alors le fil de nos vies.

L’émotion est immense, la peur est présente, mais la vérité nous libère, surtout si cette vérité est parlée. Et je ferais bien une hypothèse optimiste : plus nos échanges se feront dans la diversité des âges, plus les vieux et les jeunes, les enfants et les adultes, les grands parents et les petits enfants parleront ensemble, décrypteront ensemble ce que nous venons de vivre et ce que nous vivons, plus les liens entre ceux qui s’aiment se renforceront… des liens qui rassurent ceux qui ont peur, là où la terreur ne fait qu’imposer des liens qui entravent.

Michel Billé

Les enjeux de la justice tardive

Faire que le déni d’un homme n’aboutisse pas à un déni de justice…

Commençons par un peu d’histoire. En 2004, après des années d’obstructions politiques et judiciaires, la Cour suprême de justice chilienne a décidé, fin aout, de lever l’immunité de l’ancien dictateur, Augusto Pinochet,  dans le cadre de l’enquête sur le plan  « Condor ». Le  caudillo, âgé de 88 ans, sera donc jugé pour son implication dans l’opération de répression mise en place par cette dictature sud-américaine.

Ça vaut le coup de rappeler qu’auparavant, le vieux général avouant se sentir  « comme un ange », s’était fendu d’une déclaration indécente sur une chaîne de télévision américaine:

« Je ne compte pas demander pardon à qui que ce soit. Au contraire, c’est aux autres de me demander pardon, les marxistes, les communistes. »

Un ni-regrets, ni-remords rappelant furieusement celui de Maurice Papon qui n’a jamais reconnu quelque responsabilité que ce soit aux actes reprochés, bien que condamné à 10 années de réclusion pour complicité de crime contre l’humanité. Cette attitude, nous l’avions tous reçue comme une provocation, tout autant posture de défi que structure de déni.

Pour Monsieur Pinochet, avec l’âge, rien ne change? Où sont la sagesse de la vieillesse, le vœu de mettre en ordre les excès de l’existence ? Au contraire, c’est toujours la même passion de l’ignorance.

Pour ces deux-là et quelques autres, ce défi lancé aux autres, ce déni des effets de leurs actes sur autrui sont tout à la fois refus de la finitude et désir d’immortalité. Comment comprendre autrement les propos suivants émis au cours du  même entretien :

« Je n’aimerais pas que les générations futures pensent du mal de moi. »

Je me souviens  que pour ces hommes, vieux et encore puissants, leur âge avancé a été utilisé à des fins d’apitoyer juges et public. Pour l’un il était question de « démence modérée », pour l’autre, on annonçait un état grabataire. Il semble bien que les faits n’étaient pas de ce registre…L’habilité était donc de les faire passer d’une position d’impunité et d’exception  due à leur puissance à une position d’exception et d’impunité en lien avec leur vieillesse !

Que signifie un tel argument, si ce n’est que la grande vieillesse d’un homme constituerait une telle offense narcissique, une telle punition qu’il pourrait être fait appel à la  clémence et à la compassion de tous, quel que soit la faute commise. Pour lui éviter la double peine, en quelque sorte ! Ainsi  disqualifié, le sujet concerné serait mis en quelque sorte sous tutelle civique, aux bords du monde humanisant.

Notre position, qui est celle de bien d’autres travaillant auprès de vieilles personnes, était (elle l’est encore) différente : Puisque vieillir n’est pas cesser de devenir, que va-t-il advenir dans la rencontre, que l’on soit puissant ou gens de peu ?

Aussi, il est légitime de s’adresser à un vieil homme comme un sujet responsable de ses actes passés, présents et d’escompter qu’il en rende des comptes. Cette légitimité est l’autre versant de la dignité accordée à tout être humain.

Donner du sens apaise

La justice tardive ? Ainsi qualifie-t-on une justice qui advient un très long temps après que les crimes et délits aient été commis. Elle implique donc forcément des acteurs âgés, voire très âgés, qu’ils soient bourreaux et victimes. Si l’administration de la preuve est souvent plus difficile, ce type de processus judiciaire nous rappelle que certains crimes sont hors temps, ne vieillissent pas en quelque sorte et qu’il n’est jamais trop tard pour mettre la justice en marche.

Le besoin de justice appelle certes à la réparation de l’injustice, mais aussi une demande d’intelligibilité, comme si donner du sens à certains actes monstrueux protégerait de l’arbitraire et rétablirait une tranquillité.

Oskar Gröning restera peut-être dans l’Histoire comme le dernier SS jugé par l’Allemagne[1]. Cet homme de 93 ans est jugé tardivement, en juin 2015, parce que pendant longtemps, la justice allemande n’a poursuivi que les nazis dont la participation directe à des crimes pouvait être prouvée.  A partir de 2011, après la condamnation d’un ancien garde de Sobibor, même les auxiliaires de la solution finale ne sont plus à l’abri.

Oskar Gröning est le seul à pouvoir encore comparaître. A l’époque, on l’appelait « le comptable » car il était chargé de récolter l’argent des déportés à l’arrivée des convois. Une activité suffisante pour l’accusation. Il est donc poursuivi pour complicité dans l’assassinat de 300.000  juifs pendant l’été 1944.

A l’ouverture de son procès, il a demandé « pardon » aux victimes. Oskar Gröning se considère comme un repenti, un témoin de la Shoah, beaucoup plus que comme un coupable. Pour lui, il se doit de transmettre cette histoire pour faire taire les négationnistes.

« Pour moi, il ne fait aucun doute que je partage une culpabilité morale. Je demande pardon. Concernant la question de la responsabilité pénale c’est à vous de décider. »  

À la différence d’autres anciens nazis jugés récemment, Oskar Gröning coopère avec le tribunal et livre ses souvenirs. Lucide, il est néanmoins extrêmement faible, ce qui oblige les juges à travailler au ralenti : les audiences ne durent pas plus de trois heures, et cinq d’entre elles ont déjà été annulées. Si l’état de santé du prévenu ne lui permettait plus d’assister aux audiences, le procès ne pourrait être mené à son terme, rappelle le tribunal.

Plusieurs voix doutent de l’opportunité de juger un nonagénaire, soixante-dix ans après la libération des camps et la fin de la Seconde Guerre mondiale : le travail d’enquête est laborieux, les souvenirs fragmentaires et la peine encourue, entre trois et quinze ans de prison, n’a quasiment aucune chance d’être appliquée.

67 rescapés et descendants de victimes sont présents. Constitués partie civile, pour eux, il n’est pas trop tard. Beaucoup ont parcouru des milliers de kilomètres pour assister au procès, le dernier peut-être d’un ancien nazi, pour témoigner.

67 rescapés et descendants de victimes pour que vivent encore une fois les voix des victimes.

José Polard

[1] Avril 2015, http://www.lefigaro.fr/international/2015/04/21/01003-20150421ARTFIG00028-le-comptable-d-auschwitz-juge-pour-le-dernier-proces-nazi.php

Le besoin de justice ne vieillit pas

On sait combien le sentiment de culpabilité et le besoin de réparation ont partie liées, chez nous autres humains, très tôt dès notre petite enfance. Psychologiquement, l’un ne va pas sans l’autre et notre besoin de justice vient probablement de là.[1]

Récemment, certains procès et faits divers, exceptionnels, nous ont interrogés sur cette nécessité de justice quand les indices de finitude se précisent. Exceptionnels, car les différents protagonistes ont en commun d’être âgés, voire très âgés. Deux réflexions nous viennent. A chaque fois, les acteurs et les commentateurs sont troublés, comme si le grand âge plaçait les sujets concernés aux limites du monde de la justice. Et d’autre part, nous retrouvons ici à travers ce vœu que justice soit rendue, avant le « jugement dernier », cette nécessité d’être au clair, comme nous l’enseignent certains entretiens avec des vieillards.

« Une italienne reconnue victime de guerre à 98 ans », titrait un article du Monde[2].  A un âge, que la plupart d’entre nous considèrent comme dégagé des contingences de l’actualité ou des passions humaines, une femme obtenait enfin justice; elle était désormais, pleinement, une victime de guerre.

En mai 1944, âgée de 28 ans, Rosa a été violée, comme des centaines de femmes et d’hommes, dans les parages de Monte Cassino, par des soldats du corps expéditionnaire français du général Juin[3].

Enchainant somatisations et effondrements psychiques, elle ne se remettra jamais vraiment de ce traumatisme, dont on sait qu’il nous éjecte  hors du temps et dans la répétition.

Se confronter à l’injuste, c’est faire l’expérience de l’arbitraire, d’un sort incompréhensible. Pour se dégager du cri et de l’effroi, il faut bien commencer par accuser.

En 1992, ses avocats, prenant prétexte d’une sentence de la Cour constitutionnelle affirmant que la « violence sexuelle porte atteinte aux valeurs de liberté et de dignité et que sa réparation est due », ont réclamé la révision de la pension de Rosa pour « dommages moraux ».

En 2015, vingt-trois ans plus tard, c’est chose faite. Même très long, le temps de la justice peut permettre la réparation, mais ce qu’il faut être résistant, tenace, pour vivre suffisamment longtemps !

Parfois, l’effet de justice se contente d’une reconnaissance d’un dommage effectif par un tiers. Un excellent moyen métrage « Ella [4]», sur le même thème du traumatisme sexuel qui ne passe pas avec le temps, montrait comment Ella, vieille femme alcoolique, refusait  de se faire aider par ses auxiliaires de vie, qu’elle mettait en échec. Seule une jeune femme, aussi « déjantée » qu’elle, réussira à créer le contact, acceptant ce rapport de forces entre deux individualités et faisant émerger ainsi le souvenir d’un abus sexuel, lequel éclairait d’un sens nouveau des troubles du comportement réprouvés par son environnement social. Aucune bientraitance ici, juste une relation forte et vive.

En juin 2015, c’est un homme canadien de 91 ans qui avoue un meurtre commis en 1946.[5] Le début de ce processus de vérité avait commencé deux ans plus tôt, quand on lui diagnostiqua un cancer de la peau. Comme un déclic, le besoin de soulager sa conscience fût tel qu’il poussa la porte d’un commissariat pour révéler qu’à Londres, peu après la seconde guerre mondiale, il avait tué une femme dont il ignorait le nom. Cinq ans après son crime, il s’était exilé au Canada, en Ontario, où il construisit une vie de famille.
Plus de soixante plus tard (la mémoire de nos fautes est une mémoire vive !), le nonagénaire reconnut sur une photo la femme qu’il avait abattue d’une balle dans la poitrine à Londres, suite à une escroquerie. On comprend ainsi qu’un sentiment de culpabilité partiellement ou complètement inconscient trouve enfin l’apaisement par la reconnaissance de l’acte.

Soulagement pour l’un mais trouble pour la société, puisque si les autorités britanniques ont officiellement demandé l’extradition, la justice canadienne hésite: « Doit-elle approuver l’extradition d’un homme malade de 91 ans, alors que, sans sa confession, personne n’aurait jamais rien su de son crime ? »

On le voit, la justice tardive n’est pas chose simple pour l’appareil judiciaire. Nous le verifierons demain mardi, en évoquant le procès cet été, d’un ancien nazi ; procès qui nous rappelle combien ce besoin de justice passe pour les victimes, par la reconnaissance du dommage, de l’atteinte, de l’homicide.

Jusqu’à restituer une dignité bafouée.

Mais que dire alors des circonstances du procès du vieux dictateur chilien, Augusto Pinochet ?

José Polard

[1] En le mixant avec la loi du talion…

[2] Le Monde, le 26/9/2015, par Philippe Ridet

[3] Même article

[4]  De Hanne Larsen, 2009

[5] http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2015/07/18/un-homme-de-91-ans-avoue-un-meurtre-commis-en-1946/

La transparence pour ne pas voir le monde…

Parmi les injonctions passe-partout que l’on reçoit de manière continue, l’injonction de la transparence connaît un fabuleux succès. Il faut être transparent en tous temps et en tous lieux, en toutes affaires, en toutes circonstances. L’idéologie de la transparence semble nous inviter à dire, à montrer, à faire savoir, d’autant plus que, forcément, cacher, dissimuler, taire seraient évidemment suspects. Les médias trouvent là une nouvelle légitimité: chanter les louanges de la transparence, l’imposer, l’exiger, la révéler, dans tous les domaines y compris dans la vie privée des personnages publics.

La politique se doit d’être transparente, l’économie, l’organisation de l’État, des institutions, de l’école… Les décisions que l’on prend, les marchés qui se concluent, les budgets, les procédures, les contrats, les licenciements des patrons des grandes entreprises, le fonctionnement des réseaux, celui de l’hôpital, de la justice, de la police, des établissements médico-sociaux, etc. Tout doit être transparent ! La transparence est devenue une qualité essentielle, elle touche, croit-on, à l’essence des choses… Alors qu’elle pourrait bien n’être qu’apparence, que valorisation de l’invisible, de l’insaisissable. On peut sans doute regarder la  vitre comme le nec plus ultra de la transparence… Or plus la vitre, à travers laquelle je regarde le monde, est transparente et moins je la vois. Elle est pourtant entre le monde et moi, filtre invisible, indicible mais réel. Plus je m’en approche, plus j’y fais de la buée qui fait écran, qui révèle l’écran. Il suffit alors que j’adopte une certaine posture pour que cette vitre parfaite se transformant en miroir, reflète mon visage.

Voilà qu’en croyant regarder le monde dans cette transparence je ne fais que m’y projeter, m’y regarder, tel Narcisse, épris de sa propre image au point de la rejoindre…

Nous avons donc à comprendre que la valorisation de la transparence n’est, en fait, que la valorisation de l’image qui interdit l’accès à la réalité du monde qu’elle protège et qu’elle cache. La transparence ne valorise, au fond, que l’apparence alors qu’elle nous laissait penser qu’elle nous permettrait d’atteindre le vrai, le réel. En d’autres termes, la transparence produit l’opacité à laquelle nous pensions l’opposer, oubliant que, comme l’écrivait Bruno Castets : « L’être humain ne connaît rien de réel sans en mourir.[1] »

Le vrai problème devient alors, à nos yeux si l’on peut dire, la cécité dont nous sommes atteints qui ne peut jamais être combattue par la transparence. Il s’agit de développer notre acuité visuelle, notre capacité à regarder le monde, à le comprendre. Il s’agit de développer la lisibilité des choses et non la transparence. Seuls l’expérience que donne le temps, la rencontre avec l’autre et le travail intellectuel permettent ce développement quand ils se conjuguent à la patience et à l’humilité.

Nous pouvons cependant tenter de ne pas être dupes et exercer notre acuité visuelle au lieu d’espérer la transparence qui rend invisible ou opaque. Cette acuité visuelle, cette lucidité intellectuelle sont exigeantes. Elles demandent, sans relâche, une veille de l’esprit qui interdit de prendre pour argent comptant ce que l’idéologie dominante du moment est toujours prête à nous vendre. Méfions-nous alors de ne jamais prendre des vessies, même belles, séduisantes et transparentes, pour des lanternes…

 

Michel Billé

[1] Bruno CASTETS : « La loi, l’enfant et la mort, essai de psychopathologie de l’enfant » P. 34. Ed. Fleurus, coll. Pédagogie psychosociale/15. Paris, 1974.

Le Silver Monopoly- (2°partie)

La réalité d’un univers économique rationnel : l’Ehpad privé (suite)

Depuis quelques années, les plus grands groupes privés français d’Ehpad montrent un savoir-faire de gestionnaire et d’investisseur, salué vigoureusement par la Bourse et les journaux économiques spécialisés[1].  L’un se présente comme « un leader européen de la prise en charge de la dépendance » un autre, comme « leader du Bien Vieillir ».

Un ami analyste financier résumait ainsi ce qu’il nomme « business » :

« De ce que je vois de leur états financiers et du reste[2], la statistique clé pour eux apparemment c’est le nombre de lits – C’est ce sur quoi ils communiquent le plus. Etant donné le type de business dans lequel ils sont, tu as pas mal d’économies d’échelle et un intérêt certain a essayer de gagner une taille critique, ce qu’ils sont en train de faire de manière évidente. Je suis prêt à parier qu’ils suivent la performance de la boite principalement à travers des indicateurs type « revenus/lit » ou « profit/lit », ce qui semblerait logique. »

Le business modèle ? L’hôtellerie, le tourisme de masse. D’ailleurs, que recherche-t-on comme profil de manager ?

Pour débusquer ces perles rares, le secteur s’ouvre aux professionnels de l’hôtellerie et de la restauration, « voire du tourisme ». Autant de cadres habitués à gérer des établissements de A à Z que le secteur aimerait bien attirer, puisque les formations spécialisées n’y suffisent pas. Reste qu’une maison de retraite est moins glamour qu’un hôtel de la plage. Alors Florence Arnaiz-Maumé[3] tente soigneusement d’éviter certains termes comme « vieillesse » et « mort ». « On ne parle pas non plus de dépendance, trop connotée. Nous préférons évoquer le grand âge et la perte d’autonomie. » [4]

La stratégie commune passe par l’achat de lits(en France, c’est limité), la construction de nouveaux Ehpad (essentiellement par les groupes privés), le rachat de petites structures familiales, le développement de synergies[5] et par le développement à l’international. L’autre perspective, dans les années à venir, développer les liens entre l’intervention professionnelle dans le cadre de la politique dite du maintien à domicile (rachat et développement de structures spécialisées) et l’Ehpad.

Si ce domicile est d’un moindre rapport pour ces grands groupes privés, il permet premièrement de créer des filières gérontologiques[6] pour alimenter les Ehpad, et deuxièmement, de se positionner comme un acteur essentiel du secteur et donc de susciter l’intérêt de l’Etat.

D’ailleurs, ces groupes sont très attentifs (nombreuses actions de lobbying) aux modifications de la loi. Modifications qui pourraient être menaçantes…?

« -La lettre de la bourse : Quels sont les risques règlementaires (sic) en France pour Orpea? 

-Jean-Claude Marian[7] : des lois visant le maintien à domicile ont été votées mais il n’y pas de changements prévus sur le secteur de la prise en charge de la dépendance. »

Les bénéfices sont si impressionnants[8] que depuis deux ans, les fonds d’investissements canadiens semblent priser les acteurs français de la gestion de la dépendance, Orpea et Korian. Un premier fonds canadien, Canada Pension Plan Investment Board (CPPIB), avait acquis environ 15% du capital d’Orpea en décembre 2013. En juillet 2015, un autre fonds de retraite canadien, connu sous le nom d’Investissements PSP s’est invité chez Korian, en acquérant 14% de son capital.

Retenez que CPPIB et PSP sont des fonds de pension pour retraités canadiens et le second, réputé pour sa rentabilité, fait partie du scandale Lux Leaks[9].

Serait –il impertinent de mettre en lien ces restructurations globales avec sur le terrain, entre autres, des remplacements de plus en plus difficiles du personnel absent ? A vous de me le dire.

Vers un darwinisme gérontologique ?

Le Sénat a voté hier le projet de loi d’adaptation de la société au vieillissement, essentiellement centré sur une politique de maintien au domicile, mais accessoirisé quant aux Ehpad.

Si je devais le résumer d’une formule : la société veut bien s’adapter au vieillissement de ses anciens à leur domicile, mais elle met « en demeure », par contre les vieux « dépendants », de s’adapter à la vie collective institutionnelle.

Aux plus démunis de trouver encore des ressources pour ce nouvel environnement. Il faudra un jour parler de l’immense effort ainsi demandé. Effort psychique et physique autant que social et financier. Un effort pour certains qui jamais ne se relâche.

L’idée d’un « darwinisme gérontologique » m’est venue aussi de ceci : comme si s’organisait, à leur insu, une lutte pour la survie entre les vieux du monde entier.

Ainsi, les futurs retraités canadiens investissent dans la prise en charge des vieux français, avec un impératif : plus les bénéfices seront élevés, plus leur retraite sera assurée. On comprend l’intérêt de serrer les dépenses.

Il n’y a pas que les nord-américains qui sont gagnants, puisque la Silver Economy française réinvestit dans le marché européen des personnes âgées et plus particulièrement en Allemagne, qui comme on le sait ne connait pas la crise.

N’oublions ce que nous disait Christian Gallopin [10]: « Chez nos voisins allemands, on évoque ces familles qui « exportent » leurs vieux, vers la Tchéquie, la Slovaquie ou même la Thaïlande, là où les structures d’hébergement sont moins chères…

Avec l’argent mis de côté en France et investi à l’international, le grand Eldorado, c’est l’or gris chinois. « En Chine où nous allons ouvrir en fin d’année un établissement pilote destiné à tester et à s’imprégner des coutumes et de la culture locale ». Le projet décrit plutôt un établissement très luxueux…

Et en Afrique on vieillit de plus en plus mal[11].

José Polard

 

[1] http://www.journaldunet.com/economie/business-de/maisons-de-retraite-groupes-prives/

[2] Tous ces groupes sont cotés en bourse ; cela implique une obligation d’information quant aux résultats, à la stratégie, sur le Net, ces bilans semestriels sont faciles d’accès..

[3] Déléguée générale du Synerpa, le Syndicat national des établissements et résidences privés pour personnes âgées.

[4] http://www.cadremploi.fr/editorial/actualites/cadremploi-tv/le-club-emploi/detail/article/florence-arnaiz-maume-synerpa-500-recrutements-de-cadres-dans-les-6-mois.html

[5] A titre d’exemple, http://www.korian.com/globalassets/new-documents/korian—semestriels—sept-2015-fr.pdf

[6] Curieux comme cette population très âgée semble stimuler le besoin de filière (gériatrique, gérontologique…). Qu’est-ce qu’il s’agit d’organiser ?

[7] Président d’Orpéa : http://www.lalettredelabourse.fr/public/interview/jean-claude-marian-president-d-orpea-nous-disposons-de-moyens-financiers-considerables-pour-nous-developper_132491.html

[8] « La lettre de la bourse : Pouvez-vous rappeler les grands principes de votre politique de distribution ?

-Jean-Claude Marian : oui, nous avons pour habitude de reverser à nos actionnaires le tiers de notre bénéfice net. Le dividende sera donc de 0,8 euro par action au titre de l’exercice 2014. Nous conservons les deux tiers de nos résultats pour continuer le développement. »

[9] En synthèse, il n’a pas payé d’impots.

[10] http://lagelavie.blog.lemonde.fr/2015/09/07/alois-oublie-moi-2/

[11] http://www.bbc.com/afrique/region/2015/09/150909_afrique_vieillissement