Le besoin de justice ne vieillit pas

On sait combien le sentiment de culpabilité et le besoin de réparation ont partie liées, chez nous autres humains, très tôt dès notre petite enfance. Psychologiquement, l’un ne va pas sans l’autre et notre besoin de justice vient probablement de là.[1]

Récemment, certains procès et faits divers, exceptionnels, nous ont interrogés sur cette nécessité de justice quand les indices de finitude se précisent. Exceptionnels, car les différents protagonistes ont en commun d’être âgés, voire très âgés. Deux réflexions nous viennent. A chaque fois, les acteurs et les commentateurs sont troublés, comme si le grand âge plaçait les sujets concernés aux limites du monde de la justice. Et d’autre part, nous retrouvons ici à travers ce vœu que justice soit rendue, avant le « jugement dernier », cette nécessité d’être au clair, comme nous l’enseignent certains entretiens avec des vieillards.

« Une italienne reconnue victime de guerre à 98 ans », titrait un article du Monde[2].  A un âge, que la plupart d’entre nous considèrent comme dégagé des contingences de l’actualité ou des passions humaines, une femme obtenait enfin justice; elle était désormais, pleinement, une victime de guerre.

En mai 1944, âgée de 28 ans, Rosa a été violée, comme des centaines de femmes et d’hommes, dans les parages de Monte Cassino, par des soldats du corps expéditionnaire français du général Juin[3].

Enchainant somatisations et effondrements psychiques, elle ne se remettra jamais vraiment de ce traumatisme, dont on sait qu’il nous éjecte  hors du temps et dans la répétition.

Se confronter à l’injuste, c’est faire l’expérience de l’arbitraire, d’un sort incompréhensible. Pour se dégager du cri et de l’effroi, il faut bien commencer par accuser.

En 1992, ses avocats, prenant prétexte d’une sentence de la Cour constitutionnelle affirmant que la « violence sexuelle porte atteinte aux valeurs de liberté et de dignité et que sa réparation est due », ont réclamé la révision de la pension de Rosa pour « dommages moraux ».

En 2015, vingt-trois ans plus tard, c’est chose faite. Même très long, le temps de la justice peut permettre la réparation, mais ce qu’il faut être résistant, tenace, pour vivre suffisamment longtemps !

Parfois, l’effet de justice se contente d’une reconnaissance d’un dommage effectif par un tiers. Un excellent moyen métrage « Ella [4]», sur le même thème du traumatisme sexuel qui ne passe pas avec le temps, montrait comment Ella, vieille femme alcoolique, refusait  de se faire aider par ses auxiliaires de vie, qu’elle mettait en échec. Seule une jeune femme, aussi « déjantée » qu’elle, réussira à créer le contact, acceptant ce rapport de forces entre deux individualités et faisant émerger ainsi le souvenir d’un abus sexuel, lequel éclairait d’un sens nouveau des troubles du comportement réprouvés par son environnement social. Aucune bientraitance ici, juste une relation forte et vive.

En juin 2015, c’est un homme canadien de 91 ans qui avoue un meurtre commis en 1946.[5] Le début de ce processus de vérité avait commencé deux ans plus tôt, quand on lui diagnostiqua un cancer de la peau. Comme un déclic, le besoin de soulager sa conscience fût tel qu’il poussa la porte d’un commissariat pour révéler qu’à Londres, peu après la seconde guerre mondiale, il avait tué une femme dont il ignorait le nom. Cinq ans après son crime, il s’était exilé au Canada, en Ontario, où il construisit une vie de famille.
Plus de soixante plus tard (la mémoire de nos fautes est une mémoire vive !), le nonagénaire reconnut sur une photo la femme qu’il avait abattue d’une balle dans la poitrine à Londres, suite à une escroquerie. On comprend ainsi qu’un sentiment de culpabilité partiellement ou complètement inconscient trouve enfin l’apaisement par la reconnaissance de l’acte.

Soulagement pour l’un mais trouble pour la société, puisque si les autorités britanniques ont officiellement demandé l’extradition, la justice canadienne hésite: « Doit-elle approuver l’extradition d’un homme malade de 91 ans, alors que, sans sa confession, personne n’aurait jamais rien su de son crime ? »

On le voit, la justice tardive n’est pas chose simple pour l’appareil judiciaire. Nous le verifierons demain mardi, en évoquant le procès cet été, d’un ancien nazi ; procès qui nous rappelle combien ce besoin de justice passe pour les victimes, par la reconnaissance du dommage, de l’atteinte, de l’homicide.

Jusqu’à restituer une dignité bafouée.

Mais que dire alors des circonstances du procès du vieux dictateur chilien, Augusto Pinochet ?

José Polard

[1] En le mixant avec la loi du talion…

[2] Le Monde, le 26/9/2015, par Philippe Ridet

[3] Même article

[4]  De Hanne Larsen, 2009

[5] http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2015/07/18/un-homme-de-91-ans-avoue-un-meurtre-commis-en-1946/

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