Archives mensuelles : décembre 2015

Vieillir debout, encore

Ce matin diffère des autres. Il n’y en aura plus jamais sans doute comme avant. Depuis des mois déjà, Monsieur Dupont[1] redoutait l’approche de ce jour. Son corps autrefois vaillant et vigoureux se récuse. Le décours des saisons aura accompagné l’automne voire l’hiver corporels, tels qu’ils peuvent être ressentis, à ce moment. Oskar jeunesse014

L’horizon s’efface, les couleurs disparaissent et toute absence devient éternelle. La lutte aura été longue et fournir des efforts aura été finalement un vain combat. Le corps semble avoir gagné son dernier round. Dans quelques heures, les personnes l’accompagnant viendront lui proposer le verticalisateur[2] car il ne peut plus se hisser. La défaite sonnera-t-elle le glas?

Oscillant entre laisser tomber les armes et partir à l’assaut, se sentir victime ou rentrer gagnant, tout vaut mieux que de perdre espoir. Il faut rester debout sur le champ de bataille. Trouver une raison à l’in-entendable, être gagné par la colère plutôt que par le vide, être assailli par l’agression envers les autres, se laisser tenter par les insultes pour échapper au gel menaçant des sentiments, brandir la mauvaise foi pour ne pas (se) comprendre vaut mieux que de perdre toute bataille. La vie reste traversée d’enjeux, de buts et les forces la cinglent, l’habitent.

Du refus d’aide chez l’ainé pour se sauvegarder

Ce matin Monsieur Dupont a choisi de poursuivre: il refusera la verticalisateur et les soins attenants. L’expression de cette opposition, de ce dépit, de cette colère fracassante, si elle n’est pas victoire, reste quand même un premier pas dans une lutte pour la vie, marquée d’ambivalence (lutte contre la vie future et combat pour la vie passée). Ce n’est peut-être pas une défaite complète puisqu’il arrive par une certaine « arrogance » à maintenir une position de force. Comprendre cette force pour accompagner la vie, peut-être l’enjeu de toute personne confrontée à cette situation. A ce moment, il y a toujours des avantages même à se battre contre la vie, telle qu’elle se déploie, en voulant garder la flamme de ce que l’on a été. Mais si cette flamme ne parvient pas à trouver un nouvel éclat, une nouvelle force, la scène risque de s’éteindre. Tenter de comprendre l’autre, par son discours, respecter ce qui se manifeste en lui, de lui, n’est-ce pas déjà faire place à l’homme sans qu’il ne soit écrasé par son statut unique de malade.?

Cela demande bien souvent de recentrer l’humain, mais aussi de se laisser bousculer face à une certaine rigidité des protocoles.

 

Frédéric Brossard

 

[1] Cette situation, ayant une valeur universelle, explique mon choix de ce patronyme.

[2] Un verticaliseur est un appareil permettant à la personne de se redresser lors du transfert. Il peut s’effectuer pour passer du lit  au fauteuil par exemple.

Alzheimer et le Père Noël.

Vous savez que le Père Noël est très vieux ? Je me suis laissé dire qu’il n’allait pas bien du tout… Alzheimer… Oui, oui, ça ne se sait pas encore beaucoup mais le Père Noël a la maladie d’Alzheimer ! Rien qu’à voir son comportement, on aurait dû s’en douter…

D’abord, vous avez vu, il fait des dépenses inconsidérées… Au-delà du raisonnable, il achète des cadeaux (parfois très chers) pour plein de monde, même pour des gens qu’il ne connaît pas et qui ne savent pas qu’il existe ! Il faudrait le placer sous protection juridique pour l’aider à gérer ses dépenses… Mettre le Père Noël « sous tutelle », voilà une bonne idée, il a besoin de se faire aider, c’est sûr… Quand je pense qu’en plus il conduit encore, il faudrait peut-être voir à lui retirer son permis de conduire, ce n’est pas très prudent, même en traineau…

Et puis il se trompe de destination : Que vient-il faire dans une maison de retraite où personne ne croit plus en lui ? Ne serait-il pas un peu désorienté dans l’espace au point de ne plus savoir où il est attendu ? Désorientation temporo-spatiale, c’est comme ça que ça s’appelle. Il y a tant de gamins qui l’attendent, à qui il n’apporte rien, et il passe chez les vieux qui ne l’attendent plus depuis longtemps… Il se trompe de clientèle, à n’en point douter…

Et pour la date, c’est pareil, si on ne lui mettait pas la musique qu’on lui met chaque année en décembre, il ne se souviendrait plus, il oublierait, c’est pour ça qu’il faut diffuser toutes ces chansons dans les rues, dans les magasins, même dans la maison de retraite, pour que le Père Noël n’oublie pas… D’ailleurs je crois que ça fait longtemps qu’il a des problèmes de mémoire puisque même Tino Rossi lui disait : « n’oublie pas mes petits souliers… » Et pourtant Tino, ça ne date pas d’hier !

Je crains d’ailleurs qu’il ne perde vraiment la mémoire puisque tous les ans, aux vieux de la maison de retraite il leur apporte un flacon de gel douche… La moindre des choses ce serait de varier un peu les cadeaux ! Il ne se souvient donc plus de ce qu’il a fait l’année précédente… La mémoire immédiate ne fonctionne plus très bien… Et puis c’est inquiétant, il ne se souvient plus que, normalement, ce sont des oranges qu’il apporte… Il confond les oranges et le gel douche… Vous vous rendez compte ? S’il se lave avec ses oranges, il doit être propre ! J’espère au moins qu’il ne mange pas son gel douche…

D’ailleurs il est vraiment malade, et depuis longtemps, c’est vrai… Il n’est plus vraiment présent mais tout le temps sur son petit nuage, « son beau nuage » dit la chanson, mais les chansons essaient toujours d’embellir les choses… De là à confondre les enfants qui l’attendent et les vieux qui ont cessé depuis longtemps d’être dupes et qui ne croient plus à ses histoires… Il doit y avoir un sacré désordre sur ce beau nuage… On pourrait suggérer à sa caisse de retraite de lui financer une auxiliaire de vie sociale… Une protection juridique et une auxiliaire de vie sociale, peut-être aussi une intervention du SSIAD, je ne suis pas certain qu’il prenne correctement ses médicaments et pour son Alzheimer, ça va pas s’arranger…

Au fond il faudrait qu’il aille au CLIC[1], qu’on le « maintienne à domicile », avec Internet on peut bien se passer de lui, pour les commandes urgentes en tous cas… Et puis il pourrait se faire remplacer, ça ferait de l’emploi pour les jeunes, parce que c’est pas bien de cumuler comme ça… Qu’il n’attende pas trop parce qu’après ce sera le « placement » en EHPAD, à coup sûr !

Au fond il n’a qu’à prendre sa retraite le Père Noël ! A son âge, travailler plus pour gagner quoi ? Et puis ça suffit ! Les vieux n’ont pas besoin de gel douche.

Ils ont juste besoin de raconter de belles histoires à des petits enfants… même des histoires de Père Noël… Ces histoires là, quand ce sont eux qui les racontent, on aimerait tellement y croire…

 

Michel Billé

[1] CLIC Centre Local d’Information et de Coordination (sur les questions relatives à la vieillesse).

J’ai si mal à la nuit

Elle écrit dans les marges de ses livres policiers. Elle est diagnostiquée « Alzheimer ». Sa fille Geneviève Peigné, publie un livre[1] très subtil, stimulant autant qu’émouvant, suite à la découverte dans la bibliothèque familiale, quelques mois après la mort de sa mère, d’annotations, de mots soulignés et des interpellations, écrits sur tous les à-côtés de certains livres. Les auteurs ? Simenon, Agatha Christie, Exbrayat, Daphnée du Maurier, etc. Dans tous ces romans, il y a des détectives. C’est utile, un détective quand on est égaré…

Perdue dans la « nuit Alzheimer », qu’écrit-elle?

Ses peurs : Parce que j’ai peur(le texte)…  de moi (annotation).

Ses douleurs (omniprésentes): Vous paraissez fatigué(le texte)… Je suis bien fatiguée c’est bien vrai J’en pleure (annotation)

Ses doutes, ses colères : J’ai la faiblesse d’être bon catholique et de croire en Dieu (le texte)…    Pas moi (annotation)

Ses mouvements d’humeur, dans une tonalité le plus souvent dysphorique, mais pas seulement : Je n’ai pas d’amies  (le texte)…    Moi si Moi si 9 amies (annotation).

Perdue dans la « nuit Alzheimer », elle cherche quelqu’un autant qu’elle se cherche. Dans cette quête, elle est inventive, c’est cette créativité qui est étonnante. Elle invente et elle trouve parfois. Que sait-on de l’univers psychique d’une personne atteinte d’une maladie neuro dégénérative ? Finalement peu de choses, ou de manière extrêmement réductrice.

Il n’avait pas dormi(le texte)… Moi aussi (annotation)

Ça vous épate ? (le texte)…       Pas moi (annotation)

Il vous rendait malheureuse (le texte)… Oui (annotation  et souligne aussi le mot)

Parfois, elle réécrit sur des écrits des jours précédents. Est-ce que ça s’appelle encore chercher, quand on bute toujours au même endroit ?

Elle s’adosse sur certaines phrases des « polars », signifiantes à ses yeux. Sur ces mots, elle prend appui, rebondit, contredit, tout cela fait un Moi auxiliaire, tel un sparring partner, ces romans de gare deviennent des partenaires d’entrainement. Mais qui l’entrainent à quoi ?

Peut-être à cette composante de la vitalité qu’on nomme combativité. A propos du vieillissement, Roger Dadoun parle d’âge agonique [2](du grec agon, «combat», mais aussi «jeux»). Il montre que c’est un âge où s’engage une lutte contre la violence du temps, du corps déclinant, d’une société d’exclusion. Mais un âge où se déploie une ardeur nouvelle.

Dans les marges, c’est le Moi qui est (re)cherché pour se retrouver, encore. C’est aussi l’autre qui est (re) cherché pour dialoguer, tantôt le mari, tantôt la fille: Gégé si tu pouvais m’apporter la chance (adressée à sa fille, Gégé est son diminutif). C’est l’Autre, enfin, qui est (re)cherché pour exister, supporter la solitude.

Le livre est très curieux dans sa construction, des niveaux d’écritures s’entrecroisent ; dans une sorte de dialogue fictif et unilatéral entre sa mère et elle, ça n’est donc pas vraiment un dialogue, seulement la fille l’espère tant.

Dans les marges de ces livres, en (re)cherchant sa mère, elle la rencontre, elle la découvre. Ecrivain comme elle, et qui tente d’exprimer ce que signifie, être dans la démence. Ces écrits, elle en fera une pièce, jouée dans les théâtres de France.

Au fond, qu’est-ce d’autre une mère si ce n’est notre premier sparring partner ? Celle qui nous entraine à aller vers notre unique « combat », vivre. [3]

Elle, la mère, c’est Odette.

 

José Polard

[1] L’interlocutrice, Geneviève Peigné, 2015, ed Le nouvel Attila.

[2] Manifeste pour une vieillesse ardente, Roger Dadoun, 2005, ed  Zulma

[3] On connait trop bien la difficulté à vivre de ceux qui ont été carencés quant à cet élan initial.

 

Vie privée… de quoi?

Faisant tout récemment une intervention auprès d’étudiants, futurs infirmiers, la question suivante me fut adressée: « Comment gérer la vie affective et sexuelle des personnes âgées en EHPAD? »

Incroyable question, si l’on dépasse la belle intention de la personne qui la pose, certainement par souci de bien faire, par souci de « bientraitance » pour reprendre la « novlangue-géronto-bonnes-pratiques »… Gérer! Il est déjà difficile de gérer son argent, quand on en a, mais alors gérer sa sexualité et à fortiori celle des autres, c’est une autre affaire…

Pourtant, lorsqu’une personne âgée est accueillie en établissement, tout le monde s’accorde à dire que le respect de sa vie privée est absolument fondamental. Si au lieu de la vie privée d’une personne, il s’agit de la vie privée d’un couple, couple ancien ou au contraire récemment constitué, l’exigence de respect de cette vie privée est affirmée encore plus fort, parce que l’on devine alors que la sexualité est peut-être encore active et que cela exige encore plus de réserve. La sexualité des vieux et des vielles reste un tabou!

Alors: vie privée, soit! Mais il m’arrive de laisser résonner le double sens du terme et de me demander: vie privée, certes, mais privée de quoi? Il se pourrait bien alors que nous puissions considérer la vie des personnes très âgées comme étonnamment moderne, beaucoup plus dans l’air du temps que nous ne l’imaginons généralement…

Les émissions de télévision et autres reportages n’en finissent plus de nous convier à « entrer dans l’intimité des stars » ou, sous prétexte de télé-réalité, à accepter que soit affichée, publiée, la vie de stars ou pseudo-stars qui partagent un quotidien sulfureux, dans des conditions « d’internement », ou du moins « d’hébergement », peut-être volontaire mais dépourvu de sens.

Le rapprochement entre l’EHPAD et la maison où sont enfermés les « acteurs » de la télé-réalité peut paraître osé, il l’est un peu… Pourtant un groupe de personnes, enfermées dans un espace réduit, à qui l’on propose des activités ou ateliers artificiellement construits, pour produire des interactions que des yeux extérieurs vont observer, analyser, évaluer… Il y a plus d’un point commun entre les deux situations ; qui l’eut cru ?

Des jeunes qui peinent à trouver ou à donner un sens à leur vie, des vieux que l’on enjoint de dire quel est leur projet de vie… De vie, de vies privées d’intimité, privées de pudeur, exposées… Transparence qui expose tout, qui donne à voir… « Extimité » si l’on peut dire, vie privée de l’intime, du délicieux, du mystère, privée de sens parce que seul l’intime permet l’estime des autres et de soi-même sans laquelle la vie n’est plus la vie…

 

Michel Billé

Après le crime de masse commis à Paris le 13 novembre

Les jours qui survinrent juste après cet odieux massacre fasciste furent ceux de la sidération. C’était d’ailleurs le but recherché. Et on ne peut reprocher à quiconque d’avoir été sidéré : nous l’avons tous été, nous le sommes tous encore. Nous commençons tout juste et à peine de sortir de cette opaque obscurité. Prenons le temps qu’il faut pour retrouver la raison et la pensée.

Si on réagit trop vite, en effet, on prend le risque que les affects submergent une pensée (de ce qui a eu lieu) qui, éventuellement et ultérieurement, pourrait malgré tout finir par advenir.

Réagir trop vite nous expose à ce qu’on pourrait regretter ensuite : réclamer instinctivement, la vengeance, qui est le contraire de la justice.

Mais aussi, et de façon probablement insidieuse, se replier sur les catégories douteuses de « France, français » pour attiser des tensions civiles avec ceux  qui sont de ce pays, il faut le rappeler avec force, et qui sont venus d’Afrique le plus souvent pour travailler durement dans les usines à l’époque où il y en avait encore. Le fait que, parmi eux, beaucoup soient musulmans nous importe peu, chacun a ses convictions. C’est une affaire privée.

Egalement s’engouffrer dans les propositions de ceux qui dirigent l’Etat et qui tentent de lui imprimer une dérive absolument autoritaire, totalement disproportionnée avec les nécessités policières et judiciaires qu’impose la situation présente.

Beaucoup, dans les moments actuels, soutiennent que ce qui a eu lieu est impensable. Je soutiendrai le contraire, même si c’est compliqué et même si, à travers cette occurrence, beaucoup de choses viennent se nouer : la réalité actuelle du capitalisme qui ne connait désormais ni limite ni mesure et qui fabrique, à travers la mondialisation, des cohortes de gens innombrables qui n’ont strictement rien, les multiples guerres dont le seul objectif est la destruction, que ce soit au Moyen-Orient ou en Afrique, enfin l’engagement dans une perspective criminelle de ces jeunes gens qui ont décidé de devenir les fascistes de notre temps, eux qui crurent excessivement en l’idéal creux prôné par le libéralisme qui tient le haut du pavé depuis les années 80 : celui de  l’argent facile. Et qui n’obtinrent pas les objectifs qu’ils s’étaient fixés.

Il est, pour finir, un point que je voudrais souligner et qui a été assez peu relevé. C’est le suivant. Je me suis intéressé au cas du père d’un des assassins du 13 Novembre. Omar a quitté le Maroc en 1975 pour devenir mineur de fond dans les mines de charbon de la région de Charleroi. Il y est resté jusqu’à la fermeture du puits dans le début des années 90. Puis, il est devenu commerçant dans la banlieue de Bruxelles. Son commerce prospéra suffisamment pour qu’il en acheta un deuxième qu’il destinait à son fils. Celui-ci déclina l’offre. En effet on gagne plus d’argent et plus vite en braquant des banques ou en dealant de la drogue. Ces assassins sont le plus souvent des braqueurs ou des dealers recyclés. En quelque sorte, des gens pour qui l’argent mal et facilement gagné est leur objectif dans la vie. Et qui, de ce fait, s’opposent à leurs pères qu’ils méprisent  car eux se levaient de bonne heure pour entamer leur dure journée de travail. L’idéal des assassins, c’est : « Si tu n’as pas une Rollex, c’est que tu as raté ta vie », comme dit le publiciste. Finalement, ils constituent une excroissance, certes monstrueuse et criminelle, mais une excroissance quand même du discours ambiant dominant qui consiste à valoriser l’argent facile et à mépriser le travail.

Ce discours du capitalisme mondialisé contemporain n’épargne aucun aspect de la vie quotidienne. Les vieux sont bien placés pour en savoir quelque chose….

Ce n’est qu’un éclairage partiel d’explication de ce qui a eu lieu et de nombreux éclairages de toutes natures sont nécessaires pour comprendre, mais celui-ci me semble difficile à réfuter.

 

Alain JEAN

Les amours manqués…

Esprit de ricochet vers l’ami Patrick Linx

C’est un principe, depuis l’aube des temps, une sorte de tropisme anthropologique : je ne ferai pas ce que mon père a fait, ce que ma mère a fait. Je ne dirai pas ce qu’ils ont dit, ne penserai pas ce qu’ils ont pensé. Même si, parfois pendant longtemps, une société rejoue, génération après génération, la même partition, vient un jour où les poupées russes se dés-emboitent et font le mur. Déjà Caïn quitte la « bulle familiale incestueuse » pour aller vers d’autres perspectives, en l’occurrence vers une femme étrangère, l’Innommée – qui est plus étranger à soi que celle qui n’a pas de nom –, vers un autre peuple, ailleurs.

Pourtant, et fatalement, au terme des vies de chacun, les filles et les fils font le constat – à condition que leur trajectoire soit psychiquement pensable – qu’ils n’ont jamais rien fait, ou dit ou pensé, sur cette terre autrement que pour se définir par rapport à leurs parents, à leurs proches, à leurs semblables ; bref, par rapport au même en moi, un même que j’ai parfois tant haï et qui m’habite au plus profond du moi-toi.

Aussi, au soir des jours sombres, il n’est rien de plus intolérable que d’avoir vu depuis déjà longtemps la perspective incontournable de ces jours sombres. Sans pouvoir rien faire d’autre qu’appréhender leur venue. Relisons Giorgio Agamben, le « tant décrié » Giorgio Agamben et pourtant prophète à cet endroit. La mort du tuable comme pierre de soutènement des sociétés humaines. C’est-à-dire la mort du vulnérable, de l’autre vulnérable, sans autre forme de procès – surtout sans procès, la justice n’a pas sa place ici –. Les sociétés sont bien politiquement assises sur ce tuable. Toutes les sociétés bâties par les hommes le sont. L’état d’urgence comme mode d’organisation politique pérenne est en marche, etc. Tout est déjà pensé depuis vingt et trente ans sans que rien ne puisse venir interrompre cette espèce de précipitation dans un obligatoire effroi. Tout était déjà dit, pensé, écrit… De René Girard à Russell Jacoby[1] : ce n’est pas de l’étranger dont j’ai peur, c’est du même. C’est de moi. C’est du moi en l’autre. Ce n’est pas tant nos différences que nos ressemblances qui sont insupportables. Et si l’enfant se détourne du père, c’est bien parce qu’il pressent, en lui, tant de ressemblances, qu’il lui est impossible de vivre sa vie sans mettre à mort cet aïeul trop conforme. Caïn tuera Abel pour la même raison, parce qu’ils sont frères – peut-être même jumeaux –, pour rompre le deal incestueux du même dans laquelle est prise à son origine la lignée caïnique.

Il est probable que le jeu mortifère de Daech tient, pour partie, des mêmes complexités anthropologiques. Ce n’est pas tant parce qu’ « ils seraient différents de nous », mais bien parce que cette jeunesse orientale est la même que toute jeunesse. En particulier, la même que la jeunesse occidentale des terrasses de café et des salles de spectacle ou des stades. C’est pour empêcher que ces mêmes jeunesses se touchent et se mêlent que la violence est une nouvelle fois instituée, que la violence meurtrière est une nouvelle fois appelée à la rescousse des sociétés humaines – « trop humaines », sacré Nietzsche ! L’éclaireur ! – : pour tuer l’homo sacer, le même en moi qui est en toi aussi. Pour tuer l’amour.

L’histoire des peuples montre que toujours d’autres temps d’amour succèdent aux temps des meurtres, mais ces derniers ne sont ni les plus courts, ni les moins intenses. Le terrorisme est peut-être le signe d’un temps d’amour manqué… A nous de croire et de défendre qu’un amour manqué n’est pas un amour perdu.

 

Alors, ouvrons l’œil !

 

Christian Gallopin

[1] R. Jacoby, Les ressorts de la violence, Belfond, 2014

De quoi  le terrorisme est-il le signe ?

On pourrait parodier  le langage  actuel des jeunes, et même des moins jeunes, et reprendre avec eux  cette expression : « J’hallucine », lorsqu’un comportement  les étonne ou les surprend.

Il est vrai que cela dépasse l’entendement.

D’ailleurs rien d’étonnant, puisque c’est l’entendement même qui est visé. Attaque des corps mais aussi de la pensée.   On n’en croit  pas nos yeux ni nos oreilles. Corps jeunes et vieux voilés et meurtris occupent la  scène.  Où sommes-nous donc ? Dans un lieu où règne  une pensée venue d’un autre monde sans symbolique,  avec un autre sens du réel, où  la vie n’est plus articulée à la mort,  car celle-ci  peut se  donner de façon erratique comme avec une baguette sinistrement magique. Cette mort donnée à l’innocent qui passe là par hasard sous couvert d’idéologie  vise  le sujet humain  dans son existence même, dans son passé, son présent et son devenir. Le terroriste tue la première liberté celle d’être né quelque part pour en faire une marque infâmante. Jeunes comme vieux, nous portons les signes de cette nouvelle infamie promue par une pensée meurtrière qui  redéfinit  la culpabilité  aussi bien que l’innocence.  On tire à l’aveugle sur des cibles. Si la vie en est atteinte,  le sens même de la mort en est également entamé : celle  de soi comme celle de l’autre. Tout saute ! Epuration successive de la vie sous toutes ses formes désirantes !  Attaque de la jeunesse et de la vieillesse, le terrorisme tente dramatiquement de briser l’histoire de chacun,  celles des nations, celle des générations et celle du sujet auquel on n’accorde d’existence qu’au prix d’une négation de sa propre  identité, de ses origines tout  en adressant son sacrifice à quelques dieux obscurs.

Cette terreur porte atteinte à la part mortelle et immortelle qui s’inscrit dans toute génération et qui se transmet  de l’un à l’autre, jeunes comme vieux,  au-delà des guerres et des différents malaises dans la culture. Les adolescents kamikazes qui courent au sacrifice sont ainsi recrutés par quelques gourous illuminés pour rendre impossible et impensable une vie commune entre nations, cultures, civilisations, langues, qui au-delà de leur différence se retrouve en passant d’une génération à l’autre.

Mais comment être le père et le  grand père d’un adolescent kamikaze ? Le terrorisme  tente de mettre un coup d’arrêt à cette transmission intergénérationnelle, il est le signe d’un meurtre perpétré à l’encontre d’un père déjà mort, au sens symbolique freudien. Pour les meurtriers djihadistes, le père reste encore à tuer et nous restons tous jeunes comme vieux  les cibles potentielles de ces meurtres  présents et à venir.

 

Patrick Linx