Archives mensuelles : février 2016

L’âge, la limite et son dépassement

Plus que tout autre âge, le « grand âge » est cette étape de vie qui oblige et confronte, non sans difficultés, aux pertes humaines, aux limitations sociales, fonctionnelles, physiques, mnésiques.

De l’Antiquité jusqu’à maintenant, tous les traités du bien vieillir se sont originés de ce fait réel, et pendant longtemps, il s’agissait de déployer un art de vivre et de vieillir, comme une facette de la sagesse. Actuellement, c’est sous la forme d’injonctions sociales du « Bien vieillir »que cela nous vient, un aspect aliénant de la modernité, ce blog l’a déjà beaucoup décrypté.

Littéralement un tel conformisme social, c’est-à-dire s’identifier à l’image, à la « bonne forme » que la société projette sur nous, nous rend bornés…Hum. Alors que le seul enjeu, en avançant en âge, n’est-il pas d’accepter (ou pas) de vieillir, tout comme on accepte(ou pas) de vivre cette vie qui est la nôtre, avec ses caractéristiques et même ses imperfections.

Je sais que la mode actuelle est à la psychologie positive (Merci Apple et Jean Pierre Raffarin…), que notre système cognitif doit nous permettre de nous conditionner jusqu’à la gestion de nos émotions…Mais attention qu’à la condition humaine ne se substitue un conditionnement (in)humain !

La borne, la limite, chacun d’entre nous (jeunes comme vieux) veut s’en affranchir, il s’agit même d’une dimension caractéristique de notre condition humaine, la psychanalyse en a fait le cœur de sa thérapeutique.

Quand les circonstances de vieillissement se précarisent, la dépressivité[1], avec pour compagnes la sublimation et l’humour, traduit cette capacité psychique de « faire avec » ces restrictions, condition majeure de relance désirante. On appelle dépressivité[2], cette « capacité sensible d’ouverture et de fermeture, de contact mesuré avec la réalité externe et la réalité psychique, et qui permet d’endurer l’expérience déplaisante, douloureuse, voire inconciliable ».

Par-là, le grand âge nous enseigne, même s’il transmet beaucoup moins, Internet oblige. En acceptant de dépasser nos propres limites mentales, il nous enseigne, telle une figure incarnant l’idéal du moi, une manière de faire face aux destins contraires, une acceptation d’une aide d’autrui soulageante et aussi à oser un autre récit du monde, décalé des urgences médiatiques et conformistes.

Faites-vous comme moi ce constat ? Travailler auprès de vieux, c’est inévitablement rencontrer de nombreuses limites, devoir et aimer suffisamment s’y confronter, et constater qu’il  y a, en eux, plus souvent qu’on ne le croit, les possibilités d’un dépassement.

En trouvant/créant. Ensemble.

 

José Polard

[1] Des bienfaits de la dépression, Eloge de la psychothérapie, Pierre Fédida, 2001, Odile Jacob

[2]  La dépressivité, condition du bien vieillir, Benoit Verdon, Revue francophone de gériatrie et de gérontologie, sept 2015

Il est dur de vieillir avec le poids d’un secret

Pourquoi consulte-t-elle réellement ? Elle met en avant ses problèmes de mémoire, puisqu’elle a dépassé 75 ans, mais quelque chose ne colle pas tout à fait. Non, c’est d’autre chose qu’il s’agit, qui va peu à peu se dévoiler en fin de premier entretien et surtout lors du second. Cette autre chose peut tout à fait expliquer cette « embolie mnésique » qu’elle décrit.

Sa plus jeune sœur, vient de lui révéler un secret de la famille, un secret qu’elle avait gardé pour elle, qu’elle avait gardé en elle. Ou bien était-ce lui qui la gardait ? Ce secret, le voilà : des années durant, elle a été régulièrement victime d’abus sexuels par leur frère ainé. Le préféré de la mère et fierté du grand-père maternel, celui pour qui l’héritage révélé le mois dernier est le plus généreux. La terre, vous savez…

Le « pourquoi maintenant »  de cette révélation, c’est qu’il fallait attendre la mort du père, venue après celle de la mère, il ne l’aurait pas supporté, ça l’aurait tué.

Mais elle, cette face cachée dévoilée la dérange profondément dans sa loyauté à sa mère, sa loyauté jusque-là inconditionnelle et peut être même sacrificielle quand elle repense à certaines attitudes maternelles à son égard. Ainsi commencèrent une série d’entretiens qui l’amèneront à réinterroger son passé, à réécrire quelque peu différemment son propre récit du monde, apaisé.

C’est dans ces circonstances qu’on saisit à quel point, vieillir n’est pas cesser de devenir. Et là, pour qui veut bien entendre ce qui est dit, pas simplement écouter, il y a une leçon de vie.

Comme on le sait, la vieillesse est un temps de bilan et souvent sans concession, la mort quittant peu à peu le champ des virtualités pour celui d’une incontournable réalité à venir. La Mort, notre seul maitre à tous…On saisit aisément à quel point, il y a là une force psychique puissante chez chacun qui l’amène à réinterroger son existence et tenter de réintégrer certains faits jusque-là censurés. A la recherche d’une cohérence de son existence et au-delà, d’une sorte de travail de vérité.

C’est parfois un évènement qui amène quelqu’un à dépasser un clivage. En juin de l’an dernier, un homme canadien de 91 ans avoue un meurtre commis en 1946. Le début de ce processus de vérité avait commencé deux ans plus tôt, quand on lui diagnostiqua un cancer de la peau. Comme un déclic, le besoin de soulager sa conscience fût tel qu’il poussa la porte d’un commissariat pour révéler qu’à Londres, peu après la seconde guerre mondiale, il avait tué une femme dont il ignorait le nom[1].

Mais encore faut–il que ce besoin de vrai soit puissant car les non-dits individuels ou pire les secrets familiaux sont tellement enkystés, produits par de redoutables défenses psychologiques-vent debout contre ces morceaux de réalité abhorrés-, qu’ils suscitent trouble, angoisse et inconfort moral.

Cliniquement, retour du refoulé et retour du clivé s’accompagnent toujours d’une tension dramatique et avec quels affects ! Pour jauger le poids du secret, additionnez à la honte, compagne de tout secret, le fardeau de la culpabilité…En arrière-plan une menace plane, comme dans les huis clos, car les protagonistes en sont convaincus : quelque chose va s’effondrer, s’ils lâchent ce morceau de vérité.

Tout particulièrement, ces moments d’émergence d’éléments clivés sont très suicidogènes, surtout dans la période de fin de vie. Les secrets et non-dits sont ressentis, présentés par les patients comme de véritables bombes pouvant mettre en danger la cohésion de la famille. De manière plus tragique, certains vieux vont faire le choix du suicide, pour emporter avec eux un secret, en protéger leurs enfants. Une patiente de soixante-douze ans, après une tentative de suicide déclarait » : J’ai voulu mourir pour emporter à tout jamais un secret qui pourrait tuer ma fille ».[2]

Sans juger et sans en méconnaitre les difficultés, ne pas révéler un secret de famille à ses enfants, c’est les condamner à répéter les fautes de leurs ancêtres et à les transmettre. Comment l’expliquer et par quels mécanismes ? L’enfant se construit par identification, c’est-à-dire en dupliquant littéralement l’inconscient de ses parents, avec son lot de représentations mais aussi de trous formés autour d’une absence de parole, de questions laissées sans réponse ou de secrets traumatiques. L’inconscient est transgénérationnel. Ce que Didier Dumas, à la suite de Nicolas Abraham, appelle  » fantôme « , c’est ce non-savoir qui hante et agit les esprits qu’il habite.  » Le non-savoir nous condamne à nous heurter aux mêmes difficultés que nos parents ou grands-parents, et à ne pas pouvoir les dépasser. Seule la parole peut nous délivrer d’un fantôme ».[3]

Cette métaphore du fantôme met à jour cette particularité du secret. Il ne vieillit pas, seuls ses porteurs sont affectés par cet aspect de la vie condition humaine.

Faire avec le non-dit, le secret en EHPAD

L’entrée en institution gériatrique s’accompagne souvent d’une sorte de disqualification de cette vieille personne, un mouvement qui peut tout autant traduire un désir de (sur)protéger ou de supplanter. On peut rapidement analyser et réduire cette question à une discrimination de l’âge et pourtant d’autres raisons profondes et inconscientes, liées à la vie à la mort, peuvent émerger. Avec Patrick Linx,[4] nous avions identifiés et qualifiés des situations de « huis clos pour ne pas dire ». Ce non-dit génère souvent chez la personne âgée deux attitudes fréquemment rencontrées: soit la chape de plomb du silence l’enferme dans une prostration au long cours, soit un cortège d’agitations révèle une grande souffrance et un déséquilibre insupportable.

Ainsi, un homme refuse obstinément d’informer sa sœur, placée en maison de retraite en catastrophe, de la vente de la maison familiale dont ils sont les héritiers, suite au décès de leur mère ; Au cours d’entretiens psychologiques avec cet homme, on entrevoit déjà qu’à éviter de parler d’un évènement, la vente, c’est surtout du décès de la mère, de sa disparition et de son absence définitive qu’il ne faut rien dire. Par conséquent, tout retour au domicile paraît exclu. Sa sœur est très agitée et éprouve dès lors, les plus grandes difficultés à accepter sa place en maison de retraite.

Or les secrets et les non-dits sont contagieux, autre caractéristique, c’est-à-dire qu’autour d’eux se développe un mode de relation et d’échanges, ou plus précisément un mode d’évitement de la communication.  Ces « huis clos pour ne pas dire » deviennent alors sources de conflits, voire de clivages aigus pour nombre d’équipes qui s’affrontent ensuite, par identification, à partir d’un choix radical : faut-il lui dire ou ne pas dire ?

Pour ma part, je préfère la question posée ainsi : comment lui dire ?

José Polard

 

[1] le besoin de justice ne vieillit pas

[2] “Le suicide des personnes âgées”, Marguerite Charazac, 2012, Ed Erès

[3] “L’ange et le fantôme”, Didier Dumas, 1985, ed de Minuit

[4] “Vieillir en huis clos”, José Polard, Patrick Linx, 2014, ed Erès

Le juge, le vieillard et son bien…

A la manière des fabulistes anciens… Sans avoir la prétention de leur ressembler mais pour le plaisir de l’exercice et la joie de le partager avec vous…

 Les juges ont parfois rude tâche
Il leur faut étudier longtemps
Pour prononcer avec panache
Sentences, verdicts et jugements.
 
Pour avoir vécu trop longtemps
Un vieillard passait en jugement.
Sans doute est-ce un signe des temps
Vieillir est délit maintenant…
On lui reprochait notamment
D’avoir perdu, en vieillissant,
L’autonomie, l’entendement,
De coûter cher à ses enfants,
Et d’être devenu dément !

 

Comment devenir centenaire

Sans vivre longtemps ?Quelle affaire !
Notre homme y pensait tout le temps.
Heureux parfois d’être vivant,
Triste souvent d’être souffrant.
Entre vivre encore et mourir
Parfois, il ne savait choisir…
Voilà que le vieillard au juge s’adressa
Demandant, forcément, l’aide d’un avocat :
 
« Monsieur le Juge, mon fils, ma fille, mon médecin,
« Tous conspirent, tous se liguent, l’infirmière, mes voisins…
« Mon entrée en EHPAD est déjà décidée
« Ils me tendent un piège et je vais y tomber.
« Quand je sors de chez moi, n’exerçant que mon droit,
« En fugue ils me déclarent et déjà se préparent
« A me faire enfermer, A décider pour moi
« Ils disent à « me placer » ! Vous savez ils ont l’art
« De parler de ces choses mais je ne suis pas dupe,
« Je ne dors plus la nuit tant ça me préoccupe.
 
« C’est pour mon bien, je sais,
« Ils le veulent, ils le croient,
« Ils le disent, s’y emploient
« Mais mon bien, qui le sait ?
 
Le directeur d’EHPAD, ci devant convoqué,
Invita le vieillard à venir visiter
L’établissement modèle qui pourrait l’héberger
Pour apaiser ses craintes et reconsidérer
Sa vie, ses intentions, son avenir… son projet,
Ce qu’il va devenir… comment il va payer !
 
L’avocat intervint, quelque peu ennuyé :
« Les droits de mon client doivent être respectés
« Il ne veut pas aller dans cet établissement,
« Laissez-le donc finir sa vie tranquillement :
« Sa maison, son jardin, son chez lui, il va bien,
« Ses douleurs, finalement, pour lui n’sont presque rien… »
 
Le juge, par souci de bien faire
Voulut entendre ses enfants,
Les écouta, séance tenant,
Dire l’angoisse pour leur père,
L’abondance des sentiments
D’amour, de peur, et de colère,
Il les avait aimés tellement !
Ils l’aimaient tant, eux, maintenant !
Au magistrat ils demandèrent
De le mettre en établissement
Bien fermé, comme on sait les faire…
Pour les « déments déambulants » !
 
Il en mourrait certainement !
Mais qu’importe, pour un centenaire
Mourir demain, ou maintenant…
Ce qui compte c’est la manière…
Il serait entouré, vraiment !
 
Le juge, pour faire la lumière,
Vers le médecin se tournant :
« Docteur vous êtres un expert
« En gériatrie, en vieillissement,
« Redoutez vous qu’un Alzheimer
« Soit à l’œuvre, dès à présent ? »
 
« Certes sur le plan cognitif
« Son état n’est pas très brillant.
« Il est de moins en moins actif,
« Il perd la mémoire, c’est flagrant,
« Et même au niveau affectif
« Ne reconnaît plus ses enfants…
« Faut-il le placer pour autant ?
« L’enfermer ? Est-il si dément ?
« Au fond, je ne peux me résoudre
« Qu’il n’y ait d’autre pièce à coudre…
 
Le vieillard qui n’avait dit mot
Remercia le gérontologue
Se releva, prit son chapeau,
Et dit en guise d’épilogue
« Enfin, c’est vrai, je perds la tête
« Souvent je ne me souviens pas,
« Mes enfants le disent, c’est un fait,
« Mais ne les écoutez pas.
« Ils veulent mon bien malgré moi,
« Et je ne suis dupe de rien :
« Il veulent mon bien, c’est très bien
« Sauf le respect que je vous dois,
« Ils me veulent tant de bien, je crois,
« Qu’un singulier n’y suffit pas
« Mettez donc au pluriel mon bien :
« Ils veulent mes bien, voilà tout,
« C’est pourquoi ils me disent fou !
« Depuis des mois, je ne dis rien…
« Comprenez moi, Monsieur le juge,
« Pour me faire mourir : rien n’urge…
 
Le juge rendit son jugement :
 
« Il est urgent de ne rien faire
« Docteur, veillez y ardemment
« Et vous veillez sur votre père,
« Il a besoin d’un peu de temps,
« Pour partir bien, à sa manière. »
 
Morale…
Quoi qu’on veuille, qu’on dise, et qu’on fasse,
Il faut bien que vieillesse se passe…
 
Michel Billé.

« Accompagnon- âge »

« Où est grand-père » demande l’enfant à sa mère. « Tu sais bien- il avance lentement- il est toujours derrière » réplique la mère. L’enfant et sa mère se rendent alors compte qu’ils ne rythment plus leurs pas sur ceux du père et grand-père, qu’ils ont cessé de l’accompagner. Ils se retournent donc et reviennent sur leurs pas pour aller à sa rencontre.

Cette petite évocation emblématique pourrait servir d’introduction à mon propos initié par des échanges réguliers, avec l’équipe pluridisciplinaire d’un centre d’accueil de jour[1]. Depuis quelques années, les professionnels de cette équipe réfléchissent, fort intelligemment d’ailleurs, sur leur pratique quotidienne auprès d’une population de gens « allant-devenant »[2] vieux et même très vieux, dont certains cumulent plus de pertes que de gains et dont il faut, chaque jour, réactualiser l’accompagnement.

Accompagner ?

Le thème choisi ce matin-là était donc centré sur la difficile question de l’accueil et de l’orientation dans les ateliers du jour. Comment composer avec le désir des uns et des autres, sans tomber dans le dirigisme, l’infantilisme ou l’assistance à personne déficitaire. Comment faire avec quelqu’un qui se réduit à obéir à des suggestions qu’il reçoit comme des injonctions ?

-« On m’a dit de venir alors j’obéis je viens ! »

Comment inciter l’autre âgé, stigmatisé dans ses déficits, à exprimer ses souhaits et ses choix ? Comment peut- on encore protester, choisir de faire ou ne pas faire, prononcer le oui ou le non ou rester protégé dans son « for(t) intérieur » ou dans son « quant à soi » ? Certains, encore bien résolus  à s’affirmer, sont parfois tentés de commencer par un « non » systématique, esprit défensif de contradiction et de rebellion qui n’en donne que plus de valeur à leur « oui ». La qualité de l’accompagnement devient parfois proportionnelle à la  capacité d’ajustement et d’adaptation des accompagnants et des accompagnés.

Le mot « accompagner » revêt plusieurs significations qui, tout en étant voisines et quelque peu différentes, relèvent cependant toutes du lien, de l’engagement, du partage et de l’accomplissement.  La notion de réciprocité et d’empathie est contenue dans ces quatre termes.

On peut accompagner quelqu’un pour lui tenir simplement compagnie, pour qu’il n’éprouve pas ce sentiment de vacuité qu’on qualifie parfois un peu promptement d’ennui voire de dépression, pour lui servir de guide, pour l’emmener dans un lieu de son choix ou bien aller l’y chercher. On peut  aussi accompagner une prise de décision en s’en faisant le soutien.

Au plan général et humain et sans faire d’angélisme, le compagnonnage de vie dans le monde du soin évoque un groupement de personnes dont le but est : entraide, protection, éducation et transmission des connaissances entre tous ses membres tant soignants que soignés éducateurs et éduqués.

Dans un sens voisin, le mouvement des compagnons d’Emmaüs, créé par l’Abbé Pierre, a comme but, « d’agir pour que chaque homme, chaque société, chaque nation puisse vivre, s’affirmer et s’accomplir dans l’échange et le partage, ainsi que dans une égale dignité. Ainsi  le « Manifeste universel » des compagnons appelle à « partager le pain », à vivre, en quelque sorte entre « co-pains ».

Accompagnon-âge en EHPAD ?

Peut- on considérer que les EHPAD ont une mission d’accompagner les gens allant-devenant vieux  qui, progressivement, perdent leur autonomie au fil du temps?

Pour ce faire, ces établissements auraient besoin de retrouver, eux même, « une santé » et d’acquérir quelques formes de liberté tant décisionnelle que financière. Une certaine émulation qualitative pourrait en ressortir. Entre respect de la vie privée du sujet âgé et contraintes institutionnelles, ces établissements jonglent de plus en plus. Quelques-uns se défaussent de leurs responsabilités en invoquant un système trop contraignant, d’autres procèdent à un véritable accompagnement, se munissant et s’assurant d’une éthique adaptée.

Si la critique est toujours salutaire, encore faut-il qu’elle ne se réduise pas à « surveiller et punir les Ehpad eux-mêmes »[3]. Il s’agit plutôt de les encourager, de les aider à produire une pensée critique, pour mieux  (ré)inventer des lieux nouveaux et les adapter aux réalités complexes de nos contemporains vieillissants et bâtir… à la manière des compagnons.

Pourquoi ne pas rêver ? Faire en sorte de créer une nouvelle architecture intérieure et extérieure pour y accueillir les passeurs de vie que sont nos ainés.  Mais la réalité nous rappelle…

Actuellement, les EHPAD peuvent-ils être ces  lieux de vie, de pensées individuelles et collective qui permettrait, sous ce néologisme qui m’est venu,  à cet « accompagnon-âge » de se déployer ? Nous pouvons le souhaiter, mais rien n’est moins sûr, car les regards et les représentations collectives sont tenaces, conditionnés par des discours et des attitudes convenus, et de surcroit, par des moyens limités.

Et si des intentions inconscientes, peu louables, les sous-tendaient parfois ? L’homme étant tuable, nous le rappelle Christian Gallopin[4], des systèmes de pensée meurtriers pourraient alors pousser quelques mauvais génies, décisionnaires ou architectes à escorter leurs semblables, même en douceur, les accompagner vers une mort annoncée ou programmée. Vous souvenez-vous du titre original du roman de Harry Harrison, à l’origine du fameux film « Soleil vert » ?

« Make Room! Make Room ! » Faire de la place ! Faire de la place !

Les sept valeurs fondamentales du compagnonnage

Michel Billé [5] nous rappelait certaines logiques fortes de notre rapport à la vieillesse dans un environnement néo libéral et procédurier : nommer le mal (une certaine forme de vieillesse), en désigner les porteurs, les isoler, en appeler pour leur bien à la sécurité, à la logique financière puis les placer avec leurs semblables.

Nous souhaiterions opposer les sept  valeurs fondamentales du compagnonnage. C’est sur elles que les compagnons du devoir s’appuient encore aujourd’hui. Elles pourraient correspondre à une définition des valeurs rêvées du « compagnon-âge » à savoir : l’accueil, le métier, le voyage, la communauté, la transmission, l’initiation et le chef d’œuvre.

L’accueil (de l’âge donc de l’expérience et de l’âgé),  le métier (le soin), le voyage (dans le passé et le présent du sujet âgé), la communauté (le vivre ensemble), la transmission (intergénérationnelle), l’initiation (à de nouvelles découvertes et savoirs faire) et le chef d’œuvre (ce qui aura été construit de la demeure actuelle même si et surtout si,  pour certains il s’agit de la dernière.)

Ces constructions, loin d’être utopiques, ne sont vraiment concevables qu’au terme d’un certain nombre de déconstructions des modes de pensée et d’accompagnement actuels.

Ainsi en ira-t-il de notre « accompagnon-âge » passé, présent et à venir.

 

Patrick Linx

 

[1] Les centres de jour sont des lieux qui accueillent à la journée (ou à la demi-journée) des personnes âgées valides ou dépendantes avec l’objectif de maintenir l’autonomie et la socialisation en la faisant participer à des ateliers par petits groupes et à la vie communautaire.

[2] En référence à F.Dolto et D.Winnicott

[3] Pour reprendre des propos récents.

[4] les amours manques de C.Gallopin

[5] Enfermer, enfermer toujours deM.Billé

I have a dream…

I-have-a-dreamJ’ai fait un rêve…j’ai rêvé d’une maison…

Une maison avec quatre chambres, pas plus. Quatre chambres, une cuisine, une pièce commune. Chaque personne âgée y vivant au sein d’une communauté réduite, discrète, acceptable. Une gouvernante est là pour organiser l’écoulement de la vie, la préparation des repas à laquelle peut se joindre chaque jour qui le désire. Eplucher, couper, cuire les légumes, les viandes, les poissons… Et non pas recevoir un plateau où tous les mets, même s’ils sont bons, n’apparaissent plus sous leurs formes premières. A-t-on assez réfléchi à ce que représente pour ces personnes une pomme de terre ? Une pomme de terre n’est ni carrée, ni blanche… une pomme de terre est un tubercule assez difforme, elle a une peau de couleur généralement jaune ou rouge-rosée, maculée de terre si elle n’est pas encore lavée, et puis il y a ces petits germes qui pointent à travers cette peau. Enfants, la plupart des personnes habitant la maison a appris à « dégermer » les pommes de terre, plusieurs fois durant l’hiver. Et ce germe de pomme de terre est enraciné au plus profond des mémoires les plus défaillantes.

J’ai rêvé une maison où chaque habitant soit à l’œuvre, dans la mesure de ses possibilités, de la vie sociale qui s’y déroule chaque jour. J’ai rêvé que chacun soit à l’œuvre politique de cette minuscule structure sociétale. On sait avec Pierre Michon ce que les Vies minuscules ont de grandeur d’existence.

Chacun est à même également de rejoindre sa chambre et d’y cultiver là son jardin secret. D’ailleurs, évoquant le jardin, il y a aussi les plates-bandes entourant la maison et dont on s’occupe, les rosiers et toutes ces fleurs, les aromates pour la cuisine, le persil, le thym et le laurier etc. Et puis ce petit carré de terre où poussent deux rangs de betteraves rouges, quelques poireaux, trois pieds de tomates. Ici, une maison de campagne mais ailleurs une maison de ville aurait même valeur.

J’ai rêvé cette maison pour sortir de l’industrie du vieux. Non pas que nombre d’EHPAD ne s’attèlent à essayer de fabriquer certaines de ces mêmes dimensions sociales et sociétales mais la configuration du lieu même est une entrave. Ainsi, développer des formes alternatives à ces établissements à forte concentration semble promis à l’échec et à l’indifférence. Il en va, comme pour tout actuellement, d’une pensée unique : la seule réponse à un possible soin, hors domicile, pour une personne âgée plus ou moins en difficulté d’autonomie est l’EHPAD. Ils ont leur place, ne serait-ce que parce que rien n’a véritablement été tenté autrement ; et puis certains fournissent un travail remarquable auprès des vieux, mais nous ne pouvons et ne devons pas nous résoudre à cette seule proposition.

Aussi, j’ai rêvé que ces personnes âgées puissent avoir le choix.

En 2009, à Troyes, après 19 années de cette expérience de maison de vie, en même temps qu’un nouvel EHPAD pour les remplacer est ouvert, les domiciles collectifs, ces lieux de polis, à usage et à visage humains, sont fermés définitivement. « Trop cher ! » m’a-t-on dit. Manque de volonté politique et d’envie de poursuivre, répondrais-je ! Structures trop rebelles au sein d’une uniformité rassurante.

Mais qui, aujourd’hui, face à l’âge qui s’avance peut envisager avec une certaine sérénité son « placement » en maison de retraite ?

I have a dream : « Il est aujourd’hui évident que la France, a failli à sa promesse en ce qui concerne ses citoyens âgés. Au lieu d’honorer son obligation sacrée, la France a délivré au peuple des vieux  un chèque sans valeur ; un chèque qui est revenu avec la mention « Provisions insuffisantes ». Nous ne pouvons croire qu’il n’y ait pas de quoi honorer ce chèque dans les vastes coffres de la chance en notre pays. Aussi sommes-nous venus encaisser ce chèque qui nous fournira sur simple présentation les richesses de la liberté et la sécurité de la justice »[1].

Il serait cependant fautif de soutenir que rien n’est fait pour les personnes âgées, mais posons tout de même que tout ce qui est fait ou presque l’est à travers une même lecture comptable des hommes et des femmes et dans un discours unique qui emprunte à l’idéologie politique, économique et assurantielle ambiante n’admettant aucune autre alternative de pensée ou d’action.

Pourtant il y aurait à inventer, en toute liberté, des manières de vivre ensemble avant que la mort ne les prenne, et ne nous prenne à notre tour.

« Il a caressé des petits serpents très doux ; il parlait toujours. Le mégot brûlait son doigt ; il a pris sa dernière bouffée. Le premier soleil l’a frappé, il a chancelé, s’est retenu à des robes fauves, des poignées de menthe ; il s’est souvenu de chairs de femmes, de regards d’enfants, du délire des innocents : tout cela parlait dans le chant des oiseaux ; il est tombé à genoux dans la bouleversante signifiance du Verbe universel. Il a relevé la tête, a remercié Quelqu’un, tout a pris un sens, il est retombé mort. »[2]

I have a dream…

Et, même en rêve, ouvrons l’œil !

 

Christian Gallopin

[1] Martin Luther King, discours prononcé à Washington le 28 août 1963, Les termes Amérique et noir ou de couleur ont été remplacés par France et âgé et vieux

[2] Pierre Michon, Vies minuscules, Gallimard, 1996

Le vieil homme

Certes, il est de la plus haute utilité de procéder sans concession à un démantèlement critique systématique des discours qui prétendent, dans la période actuelle, à l’hégémonie sans partage.
Tel était l’objet de mon dernier texte. D’autres, sur ce blog, l’ont fait également. Et souvent. C’est un enjeu central dont on ne fera pas l’économie si l’on veut qu’émerge un autre discours et une autre pensée que ce galimatias « libéral » technocratique qui n’a en dernier ressort que le profit capitalistique comme objet.

aragon.jpg portrait vieux avec chapeauJe voudrais, aujourd’hui, donner la parole à cet immense poète que fut Louis Aragon. Magnifier, donc, un tout autre type de discours. Il a écrit sur la vieillesse et les vieux des textes d’une telle justesse, témoignant d’une si profonde pensée, dans une langue si superbement belle. Je lui laisse très humblement la parole :

Moi qui n’ai jamais pu me faire à mon visage
Que m’importe traîner dans la clarté des cieux
Les coutures les traits et les taches de l’âge

Mais lire les journaux demande d’autres yeux
Comment courir avec ce cœur qui bat trop vite
Que s’est-il donc passé La vie et je suis vieux

Tout pèse L’ombre augmente aux gestes qu’elle imite
Le monde extérieur se fait plus exigeant
Chaque jour autrement je connais mes limites

Je me sens étranger toujours parmi les gens
J’entends mal je perds intérêt à tant de choses
Le jour n’a plus pour moi ses doux effets changeants

Le printemps qui revient est sans métamorphoses
Il ne m’apporte plus la lourdeur des lilas
Je crois me souvenir lorsque je sens les roses

Je ne tiens plus jamais jamais entre mes bras
La mer qui se ruait et me roulait d’écume
Jusqu’à ce qu’à la fin tous les deux fussions las

Voici déjà beau temps que je n’ai plus coutume
De défier la neige et gravir les sommets
Dans l’éblouissement du soleil et des brumes

Même comme autrefois je ne puis plus jamais
Partir dans les chemins devant moi pour des heures
Sans calculer ce que revenir me permet

Revenir

Ces pas-ci vont vers d’autres demeures
Je ne reprendrai pas les sentiers parcourus
Dieu merci le repos de l’homme c’est qu’il meure

Et le sillon jamais ne revoit la charrue
On se fait lentement à cette paix profonde
Elle avance vers nous comme l’eau d’une crue

Elle monte elle monte en vous elle féconde
Chaque minute. Elle fait à tout ce lointain
Amer et merveilleux comme la fin du monde

Et de la sentir proche et plus frais qu’au matin
Avant l’épanouissement de la lumière
Le parfum de l’étoile en dernier qui s’éteint

Quand ce qui fut malheur ou bonheur ce nomme hier
Pourtant l’étoile brille encore et le cœur bat
Pourtant quand je croyais cette fièvre première

Apaisée à la fin comme un vent qui tomba
Quand je croyais le trouble aboli le vertige
Oublié l’air ancien balbutié trop bas

Que l’écho le répète au loin
Voyons que dis-je
Déjà je perds le fil ténu de ma pensée
Insensible déjà seul et sourd aux prodiges

Quand je croyais le seuil de l’ombre outrepassé
Le frisson d’autrefois revient dans mon absence
Et comme d’une main mon front est caressé

Le jour au plus profond de moi reprend naissance

‘Le vieil homme’ de Louis ARAGON

Extrait du recueil ‘Le Roman inachevé’

Poème de Louis Aragon proposé par Alain JEAN

Entrer en EHPAD, ce n’est pas comme entrer en prison. N’est –ce pas ?

Interdiction de sortir à l’extérieur non accompagné, non autorisation de préparer un repas autour duquel seront conviés ses amis, défense de laver son linge, choisir son propre repas le jour même demeure une utopie, impossibilité de vouloir « s’enfuir », ces conditions ne sont pas celles de quelques pays où les droits de l’homme sont déniés. Il s’agit de l’expression d’un vécu en EHPAD exprimé souvent notamment lors de l’arrivée d’un résident.

Afin de pouvoir comprendre les propos rapportés, nous souhaitons poursuivre dans cette veine phénoménologique pour saisir au mieux ce que les résidents expriment de leurs éprouvés. Ce temps de l’arrivée peut-être bien souvent difficile, rappelons que Mannoni M.[1] soulignait, en 1991, que « 50% des personnes âgées de plus de 80 ans meurent dans les six mois suivant leur placement ». Certes nous sommes loin de ce temps où les conditions de vie étaient différentes (hospice, hospitalisation,…) mais ces chiffres viennent illustrer les difficultés rencontrées à cette période.

« Je suis en prison »

Cette nouvelle résidente, à la première heure, descend affolée, s’approche du bureau d’accueil. Elle est dans l’embarras… Elle attend la visite du médecin mais ne sait pas comment le payer… Sans doute la démarche lui a été expliquée auparavant mais ce qui la désarçonne le plus c’est de ne pas pouvoir se procurer de l’argent à sa guise. Ne pas avoir accès à certains de ses papiers comme la carte de sécurité sociale peut faire douter de soi, voir douter de qui l’on est. Certes, elle pourra peut-être s’y habituer mais ce moment se caractérise par une prise en compte que ses choix personnels risquent d’être subordonnés à une logique et un règlement collectifs. Et lorsque toute une vie s’est organisée individuellement, passer à un changement si soudain, du jour au lendemain, peut-être vue comme une perte de liberté. L’entrée en résidence peut menacer, décercler les bases de la personnalité au risque de vider l’essence de l’être.

Si ce n’est pas la restriction de liberté que ressent un autre résident, c’est bien plutôt la peine. Bien que la question ait sans doute été préparée en amont, autre est la dimension quand elle surgit dans la réalité. Entrer en EHPAD demeure encore fréquemment une nécessité de sécurité plus qu’un choix, choix forcé, choix parfois empreint de colère ou encore décision imprégnée de résignation. La consternation peut venir encore ajouter sa touche au tableau surtout lorsque va devoir se poser la question de vendre sa maison pour pouvoir maintenir son logement dans cet hébergement. Il n’est pas rare qu’un vent d’indignation se fasse entendre comme un hurlement d’inquiétude. En effet, à ce moment, pour certains s’ouvre une enclave de culpabilité. Voir ses économies gardées toutes une vie, assister impuissant à la disparition de ses souvenirs nous rappelle que la maison n’est pas qu’un investissement de pierre. Il s’agit d’un moment éprouvant. Certaines idées viennent miner, ronger, recouvrir de culpabilité car la demeure symbolise un héritage. Plus la vie s’allonge, plus l’héritage matériel se dissipe. C’est peut-être dans cette voie que nous pouvons entendre certains exprimer le souhait de mourir, ayant l’impression de retirer, voler à leurs enfants, ce qui devrait leur appartenir dans le futur. Le présent vient  effacer le futur et remettre en interrogation ce que peut être un « bon parent » si tant est que cela existe.

Perte de liberté, perte d’identités, le changement s’accompagne d’un abandon forcé, contraint, des divers rôles sociaux : ami, parfois parent, loisirs,… Le tissu social donne le sentiment de mourir progressivement à ce moment. Cette soudaineté du retrait des investissements vient alors exprimer, par les mots des personnes, une condamnation à mourir alors que d’autres, voulant sauver ce qu’ils ont pu accumuler toute une vie, devant être transmis à leurs enfants, redoutent  l’allongement de leur vie en Ehpad, sonnant alors comme une terrible  condamnation à vivre.

Alors que la peine et la condamnation semblent pour certains marquer une expérience phénoménologique, certains traits ici soulignés, par quelques résidents, viennent sonner en écho avec d’autres vécus, tels que je peux les rencontrer dans ma pratique professionnelle.[2]

Entrer en Ehpad comme l’on sort de prison…

La prison matérialise ce qui constitue la condamnation, la dissuasion mais aussi la privation de liberté pour protéger la société. Cependant même si une organisation est prévue par le biais du SPIP[3] pour faciliter l’insertion de ces personnes, ce projet peut se voir contrarié à certains égards. Le premier temps, le plus difficile, s’il n’a pu être anticipé suffisamment, demeure la mise en place de dossiers pour effectuer une demande de papiers (carte d’identité, sécurité sociale,…) Ces documents administratifs ouvrent des droits qui peuvent, tant ils sont indispensables, nous paraitre naturels : droit d’être reconnu dans la société, droit pour chercher un travail, droit aux soins, droit aux aides financières, droit bien souvent pour s’inscrire dans une association,… Ces différents droits permettent d’avoir une vie décente. C’est peut-être en écho à cette désinscription que nous pouvons entendre la peur de la résidente nouvellement arrivée ? Entre-t-elle dans un autre système de droits ? Quelles sont généralement les personnes qui perdent leurs droits ?

Par ailleurs, il n’est pas rare que l’état de dénuement, d’indigence à la sortie carcérale soit un temps marqué par l’éloignement des amis, proches et famille. Ceux-ci peuvent alors prendre leur distance pour traduire une désapprobation par rapport à l’acte posé mais également venir de la part du sortant et exprimer possiblement un sentiment de honte. Cette désaffiliation sociale peut livrer la personne à un profond sentiment de solitude tel qu’il peut être ressenti au moment de l’entrée en Ehpad.

Sortir de prison c’est également ne pas avoir la garantie d’un logement à l’issue de la peine, il n’est pas impossible que la personne se retrouve alors en situation d’errance. Perdre son logement antérieur, surtout si la peine a été longue, peut mettre toute chance d’insertion en péril. Les propos de certains résidents d’Ehpad peuvent venir nous frapper « On va pas me mettre dehors ? » Certes, si au vu de l’âge, pour certains, il s’agit de la « dernière demeure » elle peut donner le sentiment de détenir une toute puissance et peut susciter certaines peurs angoissantes : être livrée à la rue, être livré à l’oubli, ne dépendre que du bon vouloir d’un autre, peur de s’exprimer s’alliant avec peur de représailles.

La préparation, l’anticipation peuvent émousser les difficultés présentées. La question de l’entrée en hébergement peut également mobiliser beaucoup de culpabilité de la part des proches n’ayant pas d’autres options.

Certes, ainsi que peuvent nous le narrer certaines personnes, l’arrivée en maison de retraite se vit dans un registre de privation voire de perte de liberté. Des questions ne peuvent que découler de ces ressentis : cette perte de liberté ne pourrait-elle pas être un effacement de l’individuation au profit du collectif ? Ne porterait-elle pas le risque de créer des résidents identiques ? Accompagner un nombre important de résidents pourrait-il effacer la singularité caractérisant tout être humain ?

Enfin, pour élargir les pistes conclusives, alors qu’à un moment, il était rapporté les dires concernant un sentiment de condamnation à vivre, où vivre en contrepartie attaquait l’héritage familial voir même sociétal, nous ne pouvons que percevoir dans ces propos des sentiments lestés de culpabilité.

Ceci  amène parfois à se demander, par cette culpabilité,  si être trop vieux peut constituer un crime pour la société. N’est-ce pas en ce sens que l’on peut entendre parfois que vivre très âgé coûte cher à la société ?

 

Frédéric Brossard

 

[1] Mannoni M., 1991, Le nommé et l’innommable, Paris, Editions de Noël

[2] J’ai une double activité professionnelle : en Ehpad et dans un établissement spécialisé pour l’insertion de personnes sortant de prison. De là m’est venu, cette analogie phénoménologique.

[3] SPIP : Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation