Le juge, le vieillard et son bien…

A la manière des fabulistes anciens… Sans avoir la prétention de leur ressembler mais pour le plaisir de l’exercice et la joie de le partager avec vous…

 Les juges ont parfois rude tâche
Il leur faut étudier longtemps
Pour prononcer avec panache
Sentences, verdicts et jugements.
 
Pour avoir vécu trop longtemps
Un vieillard passait en jugement.
Sans doute est-ce un signe des temps
Vieillir est délit maintenant…
On lui reprochait notamment
D’avoir perdu, en vieillissant,
L’autonomie, l’entendement,
De coûter cher à ses enfants,
Et d’être devenu dément !

 

Comment devenir centenaire

Sans vivre longtemps ?Quelle affaire !
Notre homme y pensait tout le temps.
Heureux parfois d’être vivant,
Triste souvent d’être souffrant.
Entre vivre encore et mourir
Parfois, il ne savait choisir…
Voilà que le vieillard au juge s’adressa
Demandant, forcément, l’aide d’un avocat :
 
« Monsieur le Juge, mon fils, ma fille, mon médecin,
« Tous conspirent, tous se liguent, l’infirmière, mes voisins…
« Mon entrée en EHPAD est déjà décidée
« Ils me tendent un piège et je vais y tomber.
« Quand je sors de chez moi, n’exerçant que mon droit,
« En fugue ils me déclarent et déjà se préparent
« A me faire enfermer, A décider pour moi
« Ils disent à « me placer » ! Vous savez ils ont l’art
« De parler de ces choses mais je ne suis pas dupe,
« Je ne dors plus la nuit tant ça me préoccupe.
 
« C’est pour mon bien, je sais,
« Ils le veulent, ils le croient,
« Ils le disent, s’y emploient
« Mais mon bien, qui le sait ?
 
Le directeur d’EHPAD, ci devant convoqué,
Invita le vieillard à venir visiter
L’établissement modèle qui pourrait l’héberger
Pour apaiser ses craintes et reconsidérer
Sa vie, ses intentions, son avenir… son projet,
Ce qu’il va devenir… comment il va payer !
 
L’avocat intervint, quelque peu ennuyé :
« Les droits de mon client doivent être respectés
« Il ne veut pas aller dans cet établissement,
« Laissez-le donc finir sa vie tranquillement :
« Sa maison, son jardin, son chez lui, il va bien,
« Ses douleurs, finalement, pour lui n’sont presque rien… »
 
Le juge, par souci de bien faire
Voulut entendre ses enfants,
Les écouta, séance tenant,
Dire l’angoisse pour leur père,
L’abondance des sentiments
D’amour, de peur, et de colère,
Il les avait aimés tellement !
Ils l’aimaient tant, eux, maintenant !
Au magistrat ils demandèrent
De le mettre en établissement
Bien fermé, comme on sait les faire…
Pour les « déments déambulants » !
 
Il en mourrait certainement !
Mais qu’importe, pour un centenaire
Mourir demain, ou maintenant…
Ce qui compte c’est la manière…
Il serait entouré, vraiment !
 
Le juge, pour faire la lumière,
Vers le médecin se tournant :
« Docteur vous êtres un expert
« En gériatrie, en vieillissement,
« Redoutez vous qu’un Alzheimer
« Soit à l’œuvre, dès à présent ? »
 
« Certes sur le plan cognitif
« Son état n’est pas très brillant.
« Il est de moins en moins actif,
« Il perd la mémoire, c’est flagrant,
« Et même au niveau affectif
« Ne reconnaît plus ses enfants…
« Faut-il le placer pour autant ?
« L’enfermer ? Est-il si dément ?
« Au fond, je ne peux me résoudre
« Qu’il n’y ait d’autre pièce à coudre…
 
Le vieillard qui n’avait dit mot
Remercia le gérontologue
Se releva, prit son chapeau,
Et dit en guise d’épilogue
« Enfin, c’est vrai, je perds la tête
« Souvent je ne me souviens pas,
« Mes enfants le disent, c’est un fait,
« Mais ne les écoutez pas.
« Ils veulent mon bien malgré moi,
« Et je ne suis dupe de rien :
« Il veulent mon bien, c’est très bien
« Sauf le respect que je vous dois,
« Ils me veulent tant de bien, je crois,
« Qu’un singulier n’y suffit pas
« Mettez donc au pluriel mon bien :
« Ils veulent mes bien, voilà tout,
« C’est pourquoi ils me disent fou !
« Depuis des mois, je ne dis rien…
« Comprenez moi, Monsieur le juge,
« Pour me faire mourir : rien n’urge…
 
Le juge rendit son jugement :
 
« Il est urgent de ne rien faire
« Docteur, veillez y ardemment
« Et vous veillez sur votre père,
« Il a besoin d’un peu de temps,
« Pour partir bien, à sa manière. »
 
Morale…
Quoi qu’on veuille, qu’on dise, et qu’on fasse,
Il faut bien que vieillesse se passe…
 
Michel Billé.

5 réflexions au sujet de « Le juge, le vieillard et son bien… »

  1. Claudine

    C’est un plaisir de te lire Michel. Tes fables ont cette saveur délicate dont toi seul à le secret. Celle -ci nous donne une fois de plus la mesure de ton talent.
    Qu’est ce que tu nous mijotes pour les Assises d’ Evreux ?
    Je t’embrasse .

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