Archives mensuelles : mars 2016

EHPAD : Pour changer de paradigme

                        (A noter, le 25/6/2016, Assemblée générale de l’association:                                                       adhésions, projets, groupes de travail…                                                                                             Contact: jose.polard@gmail.com)

De quoi l’EHPAD est-il le nom? Drôle de question sans doute! Tout le monde s’accordera tout simplement à développer le sigle pour le faire parler et tous nous admettrons qu’il s’agit d’Établissements d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes… Mais justement, l’évidence vaut parfois d’être interrogée. Que contient cette expression? Quelle réalité sociale, politique, économique, et surtout humaine, se trouve à la fois montrée et masquée par cet acronyme?

Tenter de répondre à ces questions exige de prendre une précaution: il s’agit de mettre en question un modèle, un système, et non de mettre à mal les personnes qui travaillent dans ces établissements et qui, très souvent, déploient une énergie considérable pour accompagner correctement les personnes qui y vivent.

L’EHPAD résulte de la transformation en ce début de 21° siècle, entre ce qu’on appelait « maisons de retraite » destinées aux personnes vieillissantes, et les longs séjours des hospices et enfin plus récemment des Unités de Soins de Longue Durée (USLD). Ces services hospitaliers, surchargés, étaient assimilés à de véritables mouroirs hospitaliers. La loi de janvier 2002 a voulu faire évoluer la prise en charge des personnes âgées qui était strictement médicale vers une prise en charge plus sociale tout en gardant l’axe sanitaire…rejoignant par là le grand domaine du médico-social déjà à l’œuvre dans le champ du handicap.

Bien que la grande majorité des personnes âgées vivent encore chez elles et de plus en plus longtemps et que le système d’aide à domicile et sa solvabilité se soient améliorés ces quinze dernières années…les conditions de ce choix ne durent pas éternellement.

Comme la novlangue administrative est passée par là, Il s’agit maintenant « d’héberger des vieux ». On leur fera croire qu’ils « sont ici chez eux » en essayant de ne plus les nommer « pensionnaires » ou « malades » mais « résidents ». On leur impose des règles, liberticides, dans la mesure où les gens ne sont plus considérés comme capables d’une action ou d’une décision autonome, le plus souvent au nom de la démence…si le bébé est devenu une personne dans les années 70, le « vieux » lui, l’est-il encore dans les années 2010 ?

 La construction bureaucratique de l’EHPAD.

L’EHPAD est aussi le nom de façade d’une formidable construction administrative et gestionnaire censée répondre aux situations dramatiques que rencontrent certains de nos contemporains vieillissant. Les résidents sont « dépendants », leur dépendance, individuellement évaluée, les fait entrer dans un groupe (groupe iso-ressource) qui permet de calculer un GIR Moyen Pondéré (GMP) sur la base duquel sera déterminée une partie des ressources de l’établissement ; bref il s’agit là d’un outil de gestion économique qui légitimera, en somme, le transfert du coût de la dépendance auparavant prise en charge soit par l’état, soit par la sécurité sociale (hospices, ULSD) vers les particuliers (l’APA venant «soulager» leur effort financier)

Une « convention tripartite » vient terminer l’édifice. Si le financement est triple – état via les Conseils Départementaux, Assurance Maladie et personnes elles-mêmes – le troisième partenaire effectif de la convention s’auto-proclame. L’établissement, porteur supposé légitime de la parole des résidents qui pourtant financent, s’impose. Les conseils de la vie sociale, censés rendre du pouvoir aux résidents et leur entourage sont très encadrés par l’établissement et le plus souvent strictement informatifs. Ils ne sont, dans leur grande majorité, que des faire-valoir, d’une pseudo-participation. Cette prise de pouvoir s’accentue, dans la mesure où ce ne sont plus des petites structures associatives locales dans lesquelles les gens ou les familles avaient leur mot à dire, mais des grosses structures commerciales qui prennent le pouvoir sur les gens via des contrats léonins.

 L’EHPAD, un lieu paradoxal du contrôle et du soin.

L’EHPAD est devenu aussi le nom d’un défi bien difficile à relever qui consiste, au nom des normes contraignantes (normes de gestion, normes sanitaires, etc) à faire en sorte que rien de fâcheux ne puisse arriver… Mais quand rien de fâcheux ne peut arriver, quand on a écarté tous les risques, que peut-il arriver de bon dans la mesure où l’EHPAD est la seule réponse proposée ? La réponse est plus ou moins adaptée, pour assurer la survie physique des gens, devenue impossible à domicile. Elle est plus ou moins inadaptée, le coût (ou la rentabilisation) imposant une vie collective où la logique du risque zéro est partout présente… Sécurité et logique sécuritaire se rejoignent.

On retrouve à l’œuvre dans l’EHPAD, qu’il soit public ou privé,  cette double volonté de service et de soins d’une part et de contrôle social, de l’autre. Les soignants sont continuellement divisés entre ces différents systèmes de valeurs, tiraillés dans leur mission tant ils ont internalisé les valeurs de l’ordre moral. On leur demande à la fois de respecter la volonté des gens, et de faire appliquer les normes du contrôle social et sanitaire. Une vieille dualité (prendre soin et contrôler) datant d’au moins Saint Vincent de Paul (recueillir les orphelins, et en même temps prévenir le vagabondage).

L’EHPAD est donc ce lieu paradoxal où s’affrontent quotidiennement les forces destructrices de la norme gestionnaire qui tendent à tuer la vie au prétexte de la maintenir et l’énergie des personnels qui s’épuisent, dans ces conditions, à accompagner la vie des personnes âgées.

Mais aussi un lieu où, d’une certaine façon, et parce que rien n’en est dit, tout le monde meurt. Un lieu où l’on refuse de parler de la mort, bien réelle pourtant et qui s’invite sans coup férir. Les soins palliatifs sont au projet d’établissement ce que le projet de vie est à la vie des résidents : de la bonne conscience.

L’EHPAD entreprise de sécurisation par phobie du risque, risque fort de devenir sécuritaire. Les établissements se replient sur eux-mêmes, aux motifs de la protection des personnes, des normes sanitaires, de la responsabilité des uns ou des autres, de la simplification de la vie quotidienne, du fonctionnement administratif, de la gestion comptable, du droit du travail, du manque de moyens, du manque de personnels, etc.

Du placement des « vieux » au placement financier.

L’EHPAD opère un double phénomène de placement.

D’une part, on évalue la capacité de l’établissement en nombre de places et même en nombre de lits, signifiant clairement, que si un « vieux » dépendant a sa place, il  est un « vieux » placé dans un lit.

D’autre part, on y place son argent puisqu’un nombre croissant de ces établissements sont désormais gérés par des groupes financiers qui ont pour objectif de faire travailler l’argent placé et de distribuer des dividendes à leurs actionnaires… Décidément vous avez dit sécurité du placement?

Pour ce faire, l’état organise la solvabilité des résidents : soit ils peuvent payer, et l’entreprise capte leurs revenus (plutôt qu’une auto organisation des gens pour gérer leurs ressources…); soit ils ne peuvent pas payer et l’état se substitue comme prêteur aux personnes elles-mêmes et à leurs familles. Dans ce cas, l’essentiel des revenus de la personne (90%) sont neutralisés. C’est très fort : plus les gens sont pauvres, et plus on leur capte leurs revenus ! Pareil pour leurs descendants et collatéraux.

L’EHPAD est bien devenu le nom de l’outil privilégié du « marché de la dépendance », scandaleux business où quelques « leaders » font du profit sur le malheur des « vieux » et de leurs familles… En attendant de déployer leur juteuse activité vers le domicile, en investissant dans les filières de Services de Soins Infirmiers à Domicile (SSIAD), les Service d’Aide et de Soins à la Personne A Domicile (SASPAD) … Marché de la dépendance, fleuron d’une Silver économie qui compte bien se développer au « profit » des vieux dépendants… Placeurs placés, on n’arrête pas le progrès!

Placement, sécurité, rentabilité, normes architecturales, sanitaires, administratives, gestionnaires, vie collective…Bien sûr on y mettra en œuvre les « recommandations de bonnes pratiques »! Bien sûr on y développera une nécessaire « bien-traitance » qui vaut mieux évidemment qu’une maltraitance débridée! Bien sûr une évaluation interne puis externe viendra régulièrement dire si l’on travaille conformément au « projet d’établissement » dans le respect des « projets individualisés » qui ont certainement été écrits pour chacun des « résidents », tenant compte de leurs « projets de vie »!

Chacun s’accorde à dire que malgré les engagements des politiques, la loi relative à l’adaptation de la société au vieillissement de sa population votée récemment a fait l’impasse sur les carences et dysfonctionnements des EHPAD comme si les décideurs étaient dans l’impossibilité de réformer le système actuel…Cette impossibilité révèle-t-elle un pouvoir sous influence, dans un secteur où le lobbying est quotidien ?

Des réflexions qui donnent lieu à une interrogation sur les organisations.

Pourquoi de grosses structures  (impératif de gestion, d’économie d’échelle)? Pourquoi loin de tout (coût du foncier, mais aussi idéal de la tranquillité à la campagne) ? Pourquoi des entreprises et très peu d’économie solidaire (associations, mutuelles locales, coopératives) ?

Pourquoi des conditions de vie trop centrée sur le physique, le corps, la médecine et finalement très peu sur la vie, la culture, le partage, la socialité?

Pourquoi un caractère inéluctable et définitif de « dernière demeure » et non pas une possibilité d’aller et retour ? Cette dimension changerait profondément les échanges, les interactions avec l’environnement extérieur.

Et quand il s’agit de dernière demeure, pourquoi ne pas concevoir une politique et des méthodes d’accompagnement palliatif dignes de ce nom, où la douleur serait réellement prise en compte, sans attendre la fin de la vie, mais jusqu’à son terme aussi, avec l’aide d’équipes externes formées et tierces, permettant une prise en compte globale des effets de la mort qui rôde sur les personnes âgées, leurs entourage et leurs soignants également, plutôt que de tout taire ?

Pourquoi une idéologie hôtelière et hospitalière plutôt que communautaire?

Toutes questions que nous souhaitons élargir et analyser en envisageant les alternatives déjà existantes afin d’identifier des  leviers de changement.

Que  faire ?

Promouvoir la transformation des établissements existants et accompagner et aider les établissements qui le souhaiteraient.

Il existe ainsi, dans certains EHPAD des pratiques innovantes, respectueuses et ajustées, souvent alors aux limites du cadre administratif-sanitaire-sécuritaire, expériences qui nécessitent une motivation et une détermination sans faille, puisque les résistances sont fortes. Nous voudrions les soutenir et encore plus contribuer à repérer les conditions qui les permettent.

Promouvoir une approche partagée de la fin de la vie afin que la question de la mort dont on ne parler pas, ne s’exprime pas, par déplacement, dans tout ce qui constitue le fonctionnement de la structure.

Sur le terrain, observer et soutenir les initiatives et les inventions qui ne manquent pas, mais restent trop isolées, difficilement reproductibles face au puissant lobbying des gestionnaires.  En analyser leurs atouts et leurs faiblesses, sur les plans éthiques, politiques, économiques et méthodologiques. De nombreuses initiatives existent partout, inventives, basées sur l’humain et moins l’industrie, mais trop souvent isolées.

S’inscrire résolument en dehors d’une fausse alternative public/privé pour une démarche d’économie solidaire.

Etre un mouvement de propositions innovantes.

C’est pourquoi, en vue de 2017, année d’élections et de grands débats, nous appelons au changement du paradigme actuel, qui considère l’EHPAD comme seule alternative au maintien au domicile, quand la vie vieillissante nécessite des aménagements.

Pour l’association, « EH, PAs De côté! EHPAD’côté », Michel Billé, Michel Bass, Odile David, Olivier Drunat, José Polard

 

 

 

 

Arrivée comme une hirondelle…

hirondelles_13C’était un samedi après-midi, ensoleillé, dans une petite unité de vie, un service qui va disparaître d’ailleurs. Tout était calme.  Les week-ends ont parfois un goût de tranquillité, même si « la charge » de travail est identique aux jours ordinaires, peut-être les soignants se mettent en mode « fin de semaine »…

Une vieille dame accompagnée de sa fille vient visiter l’établissement, vivement recommandé pour ces trois raisons : peu de résidents (vingt-cinq personnes y vivent ou tentent d’y vivre),  bien situé en centre-ville, et le personnel soignant est formé, il y a une infirmière. Et, cerise sur le gâteau, il y a une chapelle attenante à l’établissement.

L’aide-soignante de service les accueille au moment du goûter, c’est un bon moment pour faire connaissance. Ensuite vient le tour du repérage, la chambre, les parties communes, le salon (vide d’âmes), et la chapelle !  La vielle dame acquiesce à tout ce qu’on lui montre et sa fille insiste sur le caractère sécurisant des lieux, l’espace de la chambre bien éclairée par deux fenêtres, « pour faire rentrer le soleil ».

Un mois plus tard, la vieille dame intègre son nouveau lieu de vie. A 93 ans. Pour son bien, mais aussi la tranquillité des siens, elle doit s’ajuster à un nouveau rythme, à de nouvelles têtes, et se laisser conduire. Jusqu’où ? Peut-être là où elle ne voulait pas aller? Qui sait.

Elle, qui ne se déplaçait qu’à vélo, qui connaissait tout son quartier et au-delà, qui chantait, qui s’occupait… « J’étais dynamique quand j’étais jeune ! ». La voilà, comme dans un pays étranger, où les règles de vie ne sont pas les siennes, où les fenêtres de sa chambre ne suffisent pas à illuminer les jours et les nuits.

Peu à peu, tout devint souffrance. Accepter d’être « prise en charge », accepter des repas communs, accepter de ne pas pouvoir sortir seule, accepter de vivre à quelques kilomètres de sa maison, accepter que ses enfants ne puissent la prendre avec eux, « je n’aurai jamais imaginé finir mes jours ici ». Vieillir est-ce accepter ? Vivre et vieillir en institution, serait-ce cet effort constant de l’acceptation, du lever jusqu’au coucher ?

Pourtant, comme rien n’est simple dans la vie, si la vieille dame avait toute sa tête, des ennuis de santé réels justifiaient ce placement rassurant. Elle trouva, peu à peu, auprès de l’aide-soignante (celle de l’accueil) une écoute, une présence. Elle en fit sa confidente, lui donnant sa confiance. Elle le dit haut et fort, « toi, tu me comprends ».

Les soignants ainsi désignés, on ne sait pas toujours pourquoi, sont pris entre deux feux : d’un côté, répondre favorablement à la demande de confiance, et de l’autre, garder une juste distance pour ne pas porter seule cette confiance qui dépasserait le cadre professionnel. L’aide-soignante avait bien compris que répondre à ces seuls besoins fondamentaux ne suffiraient pas à combler le vide, cette souffrance existentielle.

Un jour, tout bascula. Moins d’entrain, moins de rouspétances,  moins de visites (les petits enfants et les enfants partent en vacances), le personnel parti en congés, et un cancer qui « reflambe »…Et ce constat qui s’imposait, en elle-même… « Je suis mal, je n’arrive pas à respirer, j’ai soif… » Mal de vivre ? Soif de vie ?

Il est urgent d’agir, se dit l’aide –soignante. Agir en confort, en présence, en mots rassurants, agir pour se rassurer, oui on a fait tout notre possible… Agir pour accepter que le temps venu est celui de…la fin ? On observe, on décrypte chaque mouvement du corps, on répond aux moindres demandes si l’on a bien compris, on se penche un peu plus, on intervient un peu plus, on se presse… Faut-il mourir pour être entouré, aimé, se sentir vivant ?

L’aide-soignante, celle de l’accueil, tenta de mettre en place un accompagnement dit « global », en équipe, avec la famille.

Mais ce qu’elle récolta de la vieille dame, ce qu’elle reçut, ce sont ces quelques mots, qui résonnent encore, tout comme l’image de ce visage qui réclame et cherche un regard.

« Je suis arrivée comme une hirondelle, et vois ce que je suis devenue…»

 

Marie- Agnès Costa-Clermont

Il nous faut craindre, non pas rêver, l’institution totale

F103-giacometti-homme-qui-chavire-a-f[1]Le lundi 14 décembre 2015, le projet de loi relatif à l’Adaptation de la société au vieillissement a été définitivement adopté, et le grand absent est… l’EHPAD. En effet, le texte de loi prenant acte du vieillissement de sa population, la société s’organise essentiellement en faisant l’effort, par certaines mesures, de favoriser ce que l’on appelle « le maintien à domicile ». Par contre, force est de constater que pour les plus démunis, les « vieux dépendants », la réponse sociétale reste l’ EHPAD, tel qu’il a été pensé, conçu et organisé depuis 2001.

Le livre d’Iris Loffeier[2] tombe donc à pic. S’il a reçu le prix « Le Monde de la recherche universitaire », c’est qu’il contribue à poser un autre regard, et nous l’espérons à (re)penser l’EHPAD. Ce n’est pas un livre de sociologie spécialisée en vieillissement, ce qui, de prime abord, est déroutant pour un clinicien. Mais c’est finalement ce qui en fait sa force subversive : penser avec d’autres schémas de réflexion pour qui ambitionne changer un état de fait. Si son objet d’étude est l’EHPAD, son lieu de collecte d’observations et d’informations (un seul établissement) pourrait constituer une limite quant à la portée de l’analyse. Pourtant l’argumentation touche juste, pour cette raison essentielle : tout établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes génère structurellement certains (dis)fonctionnements, certaines logiques aliénantes que « le facteur humain » potentialisera ou minimisera.

Regards croisés sur le fonctionnement d’une maison de retraite et d’un EHPAD

Le premier chapitre aborde la manière dont la maison de retraite est envisagée au travers des regards sociologiques et politiques. Deux grandes références sociologiques sont particulièrement sollicitées pour décrypter ce fonctionnement menaçant : les concepts d’institution totale (Goffman) et disciplinaire (Foucault) avec, pour risque majeur, la maltraitance, admise comme inhérente au fonctionnement d’un EHPAD. Ce chapitre est court mais décisif quant à la construction du livre.

En fait, l’idée menaçante d’un l’EHPAD fonctionnant comme une institution totale, court tout au long du livre, voire le sous-tend. Une menace, synonyme de violences et de maltraitances, autant réelle que fantasmatique. Une menace qui conduira donc nos décideurs à créer une agence, à produire des normes, à évaluer des pratiques, à créer un concept de bientraitance, etc. Or, le bilan est très contrasté et finalement assez peu satisfaisant, quoi qu’en disent les promoteurs de la loi d’adaptation de la société au vieillissement.

Une institution totale se fixe pour objectif de répondre (presque sans limite) à l’ensemble des besoins, des demandes des personnes âgées et de leur famille. Elle demande pour cela à son personnel d’assurer un ensemble presque illimité de prestations, le mettant ainsi en difficulté. Elle interagit peu avec les familles (les conseils de la vie sociale sont rarement effectifs) et rend passives les personnes âgées accueillies. La temporalité dominante est axée sur un temps présent qui s’étire, dans l’attente : peu de passé, pas d’avenir (la mort vue comme un spectre), et peu d’extérieur (une fois entré, il est très difficile de sortir).

Le deuxième chapitre détaille les différents registres qui coexistent, s’opposent et traversent le fonctionnement d’un EHPAD. L’établissement est d’abord un espace marchand qui vend des services et fait de la publicité comparative ; le résident est alors un client (je paye donc je suis). L’établissement est ensuite un espace qui organise des pratiques professionnelles sur un mode industriel : comme la demande est forte en maison de retraite, la concurrence entre les instituts de formation est féroce. L’établissement est aussi un espace domestique (comme « s’ils étaient à la maison ») correspondant partiellement à un espace privé, souvent problématique. Rappelons que si l’intimité est une conquête lors des premières années de la vie, elle se réduit à un combat d’arrière-garde lors des dernières années de l’existence. Enfin, l’établissement peut être vu comme un espace civique, un espace conflictuel d’abord pour les personnes âgées entre leurs droits (charte) et la réalité du fonctionnement collectif quotidien, mais tout autant conflictuel pour les professionnels entre la vocation et leur goût de l’éthique en contradiction avec la logique productiviste requise.

Places et rôles des différents acteurs de l’ EHPAD

Le troisième chapitre analyse les relations complexes et contradictoires, les rapports de force et d’opposition entre les personnes âgées, leur famille, les professionnels et les gestionnaires, tous acteurs de l’EHPAD. Les résidents peuvent être craints à la fois des clients rois et usagers contrôleurs, et en même temps disqualifiés car infantilisés. Les familles sont dans un entre-deux : d’un côté, co-clientes et expertes (elles sont omniprésentes lors du temps du maintien à domicile qui, ne l’oublions pas, se poursuit jusqu’à ce que l’aidant familial en fixe la limite) mais de l’autre côté, il faut les mettre à distance dès l’accueil car elles ne sont ni résidentes, ni professionnelles. Les professionnels sont évalués, surveillés par tous, mais inégalement savants et puissants face aux dires des résidents et des familles. Quant aux gestionnaires, ils sont moins intermédiaires que dans un registre de « direction », ce qui en dit beaucoup.

Tous ces acteurs sont sous une sorte de tutelle administrative, et particulièrement sous la tutelle de l’ANESM, agence créée pour concevoir un savoir spécialisé, produire des normes et indiquer les bonnes pratiques. Après la lecture d’Iris Loffeier, vous voilà armés pour décrypter les strates structurant cette vie en collectivité.

Des guides de bonne pratique : pour qui, pour quoi ?

Le quatrième et le cinquième chapitre analysent les effets de ces savoirs et de leurs pratiques sur les professionnels et les personnes âgées. Les guides de bonne pratique de l’ANESM sont conçus pour lutter contre la maltraitance. Cet objectif de bientraitance nécessite d’adapter le personnel aux supposées spécificités de la population âgée accueillie. Depuis la création des EHPAD, le but est donc de faire de la pédagogie auprès des professionnels de manière continue, ce qui a pour effet paradoxal de les insécuriser puisque tout repose alors sur des pratiques spécifiques à destination d’une population spécifique.

La lecture de cet ouvrage suscite une réflexion personnelle comparative à partir des pratiques professionnelles en soins palliatifs. Dans un contexte similaire, la différence majeure réside dans la valorisation forte des soignants du terrain et le dépassement du fonctionnement hiérarchique des relations professionnelles, notamment dès qu’il est question d’éthique. À noter que si la dimension éthique est fortement présente dans les recommandations, concrètement sur le terrain, les diverses résistances la rendent rare. Cet écart est une caractéristique significative du fonctionnement en EHPAD entre l’énoncé et la mise en pratiques.

Nous avons un regret face à ce travail qui ne resitue pas suffisamment chaque résident dans sa dynamique historique et psychique, laquelle dépasse et de loin ce temps de vie en institution. À la décharge de l’auteur, c’est une autre caractéristique de l’EHPAD, une des facettes d’un fonctionnement total : ainsi trop souvent, l’équipe soignante considère la défense psychologique adaptative d’un résident comme un trait de personnalité.

Puisque l’auteur intitule son livre « Panser des jambes de bois », c’est donc qu’il considère que malgré les normes, les recommandations, les évaluations, la surveillance, les formations ou encore les bonnes pratiques, l’EHPAD reste toujours au bord d’un fonctionnement total : on sait bien que la vulnérabilité appelle à la protection, mais celle-ci vire rapidement à la surprotection sans limites et risque de devenir abusive.

Iris Loffeier avance comme proposition d’interagir avec les vieilles personnes, de les responsabiliser, parlant même d’un droit à l’amélioration, ce qui nous laisse quelque peu dans l’expectative. Pour notre part, nous considérons qu’il faut changer de paradigme.

Si le défaut est structurel, alors c’est dès l’origine que ce fonctionnement total peut être enrayé. Dès l’origine, c’est modifier la loi. Dès l’origine, c’est au moment de la convention tripartite qu’il manque un quatrième partenaire pour faire vraiment tiers. Dès l’origine, dans le choix des gestionnaires, de leur direction.

Dès l’origine, c’est bien avant l’entrée, comment penser le temps du maintien à domicile classique avec des modes de vie alternatifs, des solutions plus proches des gens.

En favorisant une contre-culture (ce à quoi contribue ce livre), en stimulant des contre-pouvoirs. Pour ouvrir. Nous sommes les premiers d’une association nouvellement créée « l’EHPAD de côté » à vous proposer ceci : repenser, pour refonder ?

José Polard

[1] Ce billet s’inspire de ma note de lecture, faite à la demande de la rédaction :  Retraite et société, n°72 , Décembre 2015

[2] Iris Loffeier, »Panser des jambes de bois ? : la vieillesse, catégorie d’existence et de travail en maison de retraite», PUF, Paris, 2015

[3] Sculpture de Giacometti, « L’homme qui chavire »

EHPAD et capitalisme

Pour la pensée libérale, l’Etat doit s’en tenir à l’autoprotection des individus et empêcher que le mal soit fait à autrui. Le reste est l’affaire du marché ou plutôt doit être mis sur le marché, soumis aux lois de l’offre et de la demande. A l’Etat, la santé, l’éducation, la justice, la protection sociale… Au capitaliste libéral, tous les secteurs où se produisent, se vendent et s’achètent des marchandises, secteur appelé marchand.

Comme les affaires et les profits ont la fâcheuse tendance à se raréfier, le capitaliste libéral doit sans cesse produire de nouveaux produits même s’ils ne servent à rien, trouver de nouveaux espaces pour écouler ses productions, transformer tout ce qui lui est possible de transformer en marchandises. La fête de Noël, la Saint Valentin sont des exemples types de cette capacité de transformation.

Dans cette recherche hystérique de profits – hystérique car il est question de vie ou de mort – le libéralisme devient néolibéral. Au slogan libéral « Toi, Etat mêle toi de tes affaires et laisse nous faire les nôtres » se substitue celui, néolibéral, « Toi, Etat ne te mêle plus de rien et laisse nous faire ». Ainsi, le néo-libéralisme investit maintenant dans la santé, l’éducation, la justice, la protection sociale, bref là où il y a quelques marges à dégager. Ainsi, il investit désormais le marché de la vieillesse, le marché de la dépendance dont ORPEA est le leader européen « côté en bourse ». Aussi recommande-t-il régulièrement d’investir dans ce secteur jusqu’à épuisement du marché.

Si le capitalisme libéral avait encore quelques attaches avec l’économie réelle, entendez par là et pour faire vite, que les investissements financiers donnaient lieu à des réalisations concrètes, il n’en va pas complètement de même pour le capitalisme néolibéral. Celui-ci est essentiellement financier, c’est-à-dire, plus soucieux des fruits de la spéculation que des investissements réels. Aussi, se déplacera-t-il là où « il y a de l’argent à faire ».

Au corps – et l’esprit défendant – de ses deux formes de capitalisme, on conviendra tout de même que, évidemment, elles dispensent quelques bienfaits sur la population. Les vices privés ou plutôt les intérêts privés font de la vertu publique ou de l’intérêt général. Il le faut bien sinon ce système ne tiendrait pas longtemps. Le capitalisme libéral ou néolibéral doit toujours tenir compte, autant que faire se peut, du bonheur des peuples même s’il ne le peut ou veut pas toujours. En la matière, il a un compère idéologique : l’utilitarisme.

L’utilitarisme, dans une logique comptable, veille que sur la balance le plateau des plaisirs soit toujours plus lourd que celui des peines, sinon la société ne tiendrait pas. Aussi le capitalisme, pour éviter un décrochage social, doit toujours veiller à cet équilibre même s’il est obligé de recourir à des subterfuges en matière de bonheur et de plaisir. Bien sûr, le bonheur du plus grand nombre passe par quelques sacrifices et sacrifiés, du moins tant qu’ils ne sont pas une source de profits possibles.

C’est pourquoi pour le bonheur du plus grand nombre subsiste dans la société un fond incompressible de sacrifiés : des chômeurs, des élèves en situation d’échec, des délinquants en prison, des SDF, des marginaux et des vieux.

L’EHPAD (et autre institution)  est un de ces autels où, pour le bonheur du plus grand nombre et pour la bonne santé du capitalisme, sont sacrifiés celles et ceux qui n’apportent plus et ne rapportent plus.

Voilà pourquoi votre vieille est muette !

 

Didier Martz

Peindre la vie qui passe

Les portraits ont toujours captivés les hommes. Ils satisfont leur désir de regarder les visages, de chercher à déceler leur personnalité qu’ils dissimulent, leur âme peut-être aussi.

Les autoportraits exercent une fascination encore plus grande, celle que l’on éprouve à examiner son propre visage dans une glace, si familier, si étranger, avec une certaine gravité. En même temps, il s’agit de saisir la vie qui passe…

Rien à voir avec l’insoutenable légèreté des selfies…tous si conformistes.

Sans doute, aucun peintre n’a fait aussi souvent son propre portrait(une centaine) que Rembrandt. Il se choisissait comme modèle pour mieux résoudre  les problèmes d’éclairage et de clair-obscur, par économie également.

Peut-être avait il trouvé le moyen de se livrer, ainsi, à une autoanalyse pénétrante, sans complaisance.

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Le visage jeune, comme une page blanche?

 

 

 

 

 

 

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Un air de défi.

 

 

 

 

 

 

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Contre quelle adversité?

 

 

 

 

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Le peintre, maitre de son art.

 

 

 

 

 

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Pourquoi ne pas cliquer sur ce tableau?

 

 

 

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Et sur celui-ci?

 

 

A la fin de sa vie, il réalise de nombreux autoportraits, sur lesquels on voit son visage marqué par les épreuves qu’il a traversées.

Rembrandt meurt en 1669, usé, ruiné.

 

José Polard

 

 

 

La retraite, un temps pour la « fugue »

Vacuité

Quand la retraite et la vieillesse s’annoncent on se dit « Pour qui sonne le glas ? » Ainsi parlait cette patiente en « pré-retraite » poussée dehors par son entreprise pour faire place selon son expression à des nouvelles têtes. : « On ne vaut plus rien ! On n’a plus qu’à travailler et à exister à titre gratuit. On se reconvertit par le vide. »

Ce qui organisait donc le temps de la production vient brutalement faire défaut. Alors arrive un autre temps, d’autres rythmes que nulle obligation n’impose de l’extérieur qui vont régler le fil des jours, des semaines, des mois, des années. Ce nouvel avenir qui s’annonce à l’horizon comment l’imaginer pour qu’il ne devienne pas la poursuite d’un temps infiniment répété d’une attente (de qui ?de quoi ?) quotidiennement renouvelée (pour quoi ? pour qui ?).

C’est pourquoi la douleur du renoncement est en nous  si intense nous dit  Henri Danon – Boileau[1] « la véritable nostalgie est une aspiration bien connue des proscrits et des exilés vers des lieux existants mais inaccessibles provisoirement ou pas ». Le désir se tourne volontiers vers un passé qui s’est dissipé au fil du temps. Celui-ci était-il toujours aussi satisfaisant qu’il doive faire l’objet d’amertumes ou de regrets ressassés ? Rien n’est moins sûr. Le souvenir n’est pas toujours soumis à la souffrance poignante du deuil et à ses regrets. Le souvenir de ce qu’on a été et de ce qu’on a eu peut aussi  nourrir ou changer l’avenir de ce qu’on sera et de ce qu’on aura.

« Avoir un but » combien de fois, cette parole n’est-elle pas venue signifier le poids d’un vide et accompagner une certaine « fatigue d’être soi » expression d’Alain Ehrenberg qui en a fait le titre de son livre.[2]

La retraite et l’art de la fugue

Quelquefois les aspirations deviennent projets effectifs, d’autres fois non. Le désir manque-t-il pour qu’ils adviennent ? Ou bien sont-ce les moyens qui ne sont plus disponibles ? Ce qui manque, me semble-t-il,  c’est une adresse à savoir quelqu’un ou quelque chose qui incarne un désir d’entreprendre, personnage réel ou idée. Si nul n’existe plus nulle part, qu’est ce qui pourra encore valoir la peine ?

Alors pour étayer l’illusion, lui donner de la consistance et continuer à être présent au monde il nous faudra pratiquer l’art de la fugue, quitter pour un temps plus ou moins long le lieu matériel et/ou psychique que l’on occupe depuis trop longtemps pour se projeter dans un ailleurs, autre rivage dont on a plus ou moins rêvé sans pouvoir vraiment l’aborder.

Mais l’art de la fugue, n’est-ce pas aussi cette forme de composition musicale fondée sur l’entrée et le développement successif des voix qui donnent l’impression que chacune d’entre elles fuit et en poursuit une autre ? Parfois, les mots sont si tenaces que leurs significations nous talonnent jusqu’à une autre fugue, dite pathologique, pour sortir d’un Ehpad, par envie d’ailleurs. Celle qui joue d’un drôle d’instrument…le bracelet électronique.

Alors, comment sortir des sentiers battus et répondre aux nouveaux appels du désir ?

Quoi de plus beau pour illustrer mon propos que ce poème chanté par le regretté  Allain Leprest (à consommer sans modération!), Il entrevoyait déjà en l’année 2010 la fin de sa route.

Patrick linx

Clementinechansons

 Paroles de la chanson d’Allain Leprest La retraite :
Tiens, c’est le fond de la bouteille
Ça y est nous voilà vieux ma vieille
Des vrais vieux qui trient les lentilles
Des vieux de la tête aux béquilles
Tiens voilà le bout de la rue
On souffle comme qui l’aurait cru
Du temps qu’on vivait à grand pas
Du temps qu’on leur en voulait pas
Aux étoiles de disparaître.
La retraite !
T’as beau dire qu’on nous rend le cœur
Une fois vidé du meilleur
Qu’ils ont pris le tronc et la force
Qu’ils ne rapportent que l’écorce
N’empêche c’est déjà moins con
Que soit consigné le flacon
Qu’après le festin on nous laisse
Les arêtes de la vieillesse
Le temps d’finir la cigarette.
La retraite !
Tout ici a la soixantaine
Ce café-là sent la verveine
Je t’aime, enfile tes chaussons
L’amour jette ses paillassons
Et la tête tourne soudain
A relire le papier peint
Où mille fois les chasseurs tuent
Un grand cerf qui cherchait l’issue
Entre la porte et la fenêtre.
La retraite !
Il paraît qu’à un certain âge
Plus ou moins l’esprit déménage
Et qu’on a la raison qui tangue
Et des cheveux blancs sur la langue
Nous on doit être centenaire
A rêver du bout de la terre
Avoir des envies de Pérou
Et entendre au-dessus du trou
Ce bruit de pelletées qu’on jette.
La retraite !
Le soir descend, partons d’ici
Faudrait pas qu’ils nous trouvent assis
Si on larguait les bibelots
Tout tiendrait dans un sac-à-dos
Regarde, on tend le bras et hop
Ils appellent ça l’auto-stop
Tant pis si on n’a pas de jeans
Si cette conne s’imagine
Qu’avec elle le cœur s’arrête.
La retraite !
Adieu le lit, salut Madrid
On laisse pas longtemps nos rides
Pour peu qu’on se démerde bien
On s’ra à Tolède demain
A regarder les ombres lentes
Eteindre les maisons brûlantes
Salut l’oranger sur la cour
Salut la paresse des jours
J’avais hâte de te connaître…
La retraite !
Tiens, c’est le fond de la bouteille
Ça y est nous voilà vieux ma vieille.

[1] Henri Danon- Boileau « De la vieillesse à la mort »

[2] Alain Ehrenberg « La fatigue d’être soi «

La nouvelle trahison des clercs…

 

En 1926, c’est à dire il y a presqu’un siècle, Julien Benda publiait un livre intitulé « La trahison des clercs ». L’ouvrage sera réédité en 1946 et deviendra, de fait, une référence incontournable en sciences sociales. On peut peut-être, aujourd’hui, apprécier différemment l’ouvrage, l’œuvre, l’homme, mais cette idée de « trahison des clercs », des intellectuels, garde  sans doute une certaine pertinence…

Ceux que Benda entendait mettre en question, les clercs, trahissaient, expliquait-il, en se détournant des valeurs « cléricales », des valeurs transcendantes, c’est-à-dire la recherche du beau, du vrai, du juste, valeurs intemporelles, désintéressées. Ils trahissaient au nom de l’ordre, disait Benda, d’un ordre moral et policier pour le moins contestable puisqu’il permettra la collaboration avec le fascisme…

Reprendre aujourd’hui cette référence peut alors paraître fou, exorbitant, démesuré. Comparaison n’est pas raison, c’est vrai! Gardons-nous donc d’un copié-collé qui, forcément, paraîtrait absurde. Bien sûr les contextes n’ont rien à voir, bien sûr les protagonistes ne sont pas les mêmes, bien sûr tout a changé… C’est vrai, il ne s’agit pas de faire d’amalgame.

Pourtant il y a dans cette formule: « la trahison des clercs », quelque chose de l’ordre de l’impossible alerte, de l’indignation, de la colère, de la révolte. Quelque chose qui laisse entendre que ceux qui ont trahi sont justement ceux de la part de qui on ne pouvait pas attendre ce genre d’attitude! Révolte…

Il nous arrive aujourd’hui à tous (non d’ailleurs sans doute pas à tous…) de ressentir parfois cette colère, cette révolte, devant des attitudes, des méthodes, des pratiques qui nous explosent au visage, de la part de responsables de toutes sortes, parfaitement « décomplexés » mais tellement en contradiction avec les valeurs censées être portées par ceux qui justement remplissent ces fonctions…

Par cette expression, « les clercs », Benda désignait en fait des intellectuels qui avaient acquis pignon sur rue…  Aujourd’hui ils passeraient à la télé…

Il se pourrait bien que les clercs n’aient jamais arrêté de trahir et que, peut-être même, ils soient de plus en plus nombreux à trahir, à chaque fois qu’ils acceptent d’agir en contradiction profonde avec les valeurs qu’ils prônent et les fondent à agir. Il se pourrait bien que de nouveaux clercs trahissent aujourd’hui sans complexe, décontractés, et qu’ils soient honorés, récompensées, même, pour leurs attitudes insupportables.

On dénoncera évidemment les politiques qui ont détourné de l’argent… Ou ceux qui se réclament de la gauche et servent un ultralibéralisme débridé… Insupportable trahison!

On dénoncera évidemment les affairistes qui se sont honteusement enrichis en mettant sur la paille des employés qu’ils ont exploité et dont ils font couler les entreprises pour s’enrichir… Insupportable trahison!

On dénoncera (j’espère !) les sportifs qui trichent, qui achètent les matchs, les vedettes de toutes sortes qui fuient l’impôt qu’ils doivent et se pavanent dans d’insupportables paradis fiscaux. Écœurante trahison!

On dénoncera… Bien sûr ces attitudes sont insupportables et doivent être dénoncées, condamnées même, si la justice l’estime nécessaire.

Mais la trahison des clercs pourrait bien aujourd’hui s’étendre, diffuser dans des domaines nouveaux, des domaines où on ne l’attendait surtout pas, des domaines que l’on croyait épargnés, protégés, sanctuarisés, à l’abri de ce genre de forfaiture, des domaines où l’on s’occupe des autres, où l’on soigne… La trahison s’y fait masquée, elle progresse incognito mais n’en est pas moins efficace!

L’action sociale, médico sociale, la santé, l’éducation, la formation, l’enseignement font partie de ces domaines où les valeurs censées fonder l’action devaient nous protéger de ces trahisons… Mais justement on ne peut trahir que les siens, que ceux qui partagent des valeurs…

Alors, ils ont trahi, ces responsables d’association qui s’assoient depuis longtemps sur leurs valeurs, leur histoire, au prétexte de croissance du budget, nous faisant croire que toujours plus grand c’est forcément toujours mieux… Leur pouvoir augmente au détriment du service de leurs concitoyens… Juteuse trahison !

Ils ont trahi, ces directeurs ou gestionnaires qui nous ont fait croire qu’une institution médico-sociale à gestion associative non lucrative n’était rien d’autre qu’une entreprise avec les mêmes principes de fonctionnement et d’organisation. Ils ont imposé un modèle de gestion pitoyable. Non une association n’est pas une entreprise, non le service public n’a pas à copier l’entreprise dans ce qu’elle a de pire, sous prétexte de devenir plus performant. Juteuse trahison !

Ils ont trahi,  ces directeurs ou gestionnaires qui font passer le budget avant les hommes et confondent gestion des ressources humaines et gestion humaine des ressources! Ils nous ont fait croire aux « économies d’échelle, à la mutualisation des moyens », ils nous ont dit qu’en « dépensant mieux on dépenserait moins »… C’est vrai on a dépensé moins mais leur salaire a augmenté en même temps qu’augmentait la dimension de « l’entreprise » qu’ils dirigeaient… Rentable trahison !

Ils ont trahi, ceux qui, sous prétexte d’éviter un conflit, pratiquent un « management » par le mépris, persuadés qu’ils sont qu’il n’y a pas de problème qu’une absence durable de traitement ne finisse par faire disparaître… Usure des personnels, burnout, casse sociale assurés. Lamentable trahison !

Ils ont trahi… Et bien d’autres encore… Les clercs de Benda trahissaient au nom de l’ordre, ceux d’aujourd’hui trahissent au nom de la gestion… Mais une gestion bien en ordre évidemment, l’ordre économique n’est sans doute  pas plus enviable que l’ordre moral!

Les clercs de Benda étaient des intellectuels. Ceux d’aujourd’hui se font passer pour des intellectuels… Leur trahison n’en est pas pour autant innocente, l’écœurement  qu’elle suscite n’en est pas moins grand!

Heureusement tous ne trahissent pas mais ceux qui gardent chevillées au corps et au cœur les valeurs qui les fondent à agir, ceux-là sont en souffrance !

Bien sûr, on nous objectera que ceux qui trahissent, souvent, le font sous contrainte et sont persuadés qu’il ne s’agît que d’un mal nécessaire, un moindre mal pour un plus grand bien, oubliant que Annah Harendt nous invitait à considérer que « le moindre mal c’est encore du mal… »

Bien sûr on nous objectera que nous sommes tous potentiellement ou réellement susceptible de trahir… Même Pierre, l’Apôtre, a renié trois fois pour qu’on le laisse tranquille, par peur de dire ses références… Bien sûr, mais raison de plus pour chercher à comprendre, même si et peut-être surtout si chercher à comprendre c’est commencer à désobéir!

Le privilège des vieux c’est la liberté de pensée et de parole. Parler c’est déjà agir! Alors solidairement, ne nous taisons pas et ne renonçons pas à changer le monde…

 

Michel Billé