Archives mensuelles : avril 2016

Poèmes d’EHPAD

83f220e1ed0a6e38cb97561fecb397b1efb2f941Je travaille dans un EHPAD qui a aussi une partie adultes handicapés et FAM. Dans un des services, il s’agit de malades
mentaux vieillissants. Une des résidentes écrit des poèmes. Je les ai mis en forme et elle m’a autorisé, sous cette forme, à les transmettre pour publication sur le blog.                Michel Bass                                                              
                                         
                                                   
                                                                                                  LES CRIS
Les cris des résidents
            Sont difficiles
                                   A supporter
Dans cette société
Ils sont semblables
            A ceux des animaux
                           Ce ne sont pas des cris humains
On en viendrait presque aux mains
Les repas ne sont pas calmes
            On se croirait dans un hôpital
                                   Prenons patience
On verra bien !…
Jocelyne SAINT MAURICE, 11 avril 2016/ Résidente EHPAD Le PERRON (38)
                                                                          LE BEAU TEMPS
Le Beau Temps
Le soleil

                                  ☼

Brille
Quand on est amoureux
On est encore plus heureux
On oublie son âge
Même si on reste sage
                                              Oubliée la vieillesse
Il suffit de ramener des pâquerettes
Et vive l’été
                                              Qui nous fait tout oublier
 
Jocelyne SAINT MAURICE, Mercredi 6 avril 2016/ Résidente EHPAD Le PERRON (38)
                                                                            REVE
 
 Je rêve d’aller me
Promener dans les bois
Et les prés de la
Côte Saint André

 

En oubliant
Le monde entier
Je vais avoir un portable

 

Mais en attendant
Il faut marcher
Le plus possible
Pour oublier
Qu’on est plus ou
Moins handicapés
Il faudrait faire
Du sport et du vélo
Pour retrouver ma mobilité

 

Le handicap est une
Maladie
Les gens âgés
Aussi
Jocelyne SAINT MAURICE, vendredi 11 décembre 2015/ Résidente EHPAD Le PERRON (38)
                                                                            POEME
Le parc est magnifique
Mais quand on a
Mal au genou
Ce n’est pas féérique
La végétation, même
Dénudée est majestueuse
Oubliés les coteaux de
La Côte Saint André

 

Il y a longtemps que mes chiens sont morts
Et mon père aussi
Me voici en Maison
De Retraite

 

Je ne suis plus
Malheureusement
A la Côte Saint André

 

Jocelyne SAINT MAURICE, 14 novembre 2015/ Résidente EHPAD Le PERRON (38)

CPOM d’Adam…

Chacun se souvient, sans doute, que la légende, le mythe ou l’Écriture nous racontent une étonnante histoire de fruit défendu, de « fruit de l’arbre de la science du bien et du mal », vulgaire pomme pour les uns, subtile production végétale pour d’autres, symbole d’une jouissance féconde qui permettra d’engendrer la descendance d’Adam et Ève… Une pomme, offerte par La Femme ! Nous en resterons marqués, les femmes désormais « enfanteront dans la douleur », quant à nous, les hommes, elle nous restera un peu en travers du gosier, si je puis dire… Comme si elle avait été un peu dure à avaler… Ou comme si nous avions eu un pépin… Bref!

La pomme qu’Ève est censée avoir offert à Adam, sur l’invitation tentatrice du serpent, avait donc plusieurs vertus : elle donnait accès à la compréhension du monde, à la jouissance, à la descendance et à la transmission… Elle permettait de vivre, en somme, et d’accéder à la connaissance, à la science, à la philosophie…

Tout ça pour une pomme… « O tempora, O mores! » Le monde s’est transformé et l’époque qui est la nôtre ne cesse de nous surprendre dans sa capacité à nous placer devant des changements radicaux. Une pomme! Il y a longtemps que l’on n’en fait plus une affaire, les pommes sont en vente au super-marché et, malgré les traitements phytosanitaires dont elles font l’objet, nous les achetons et les mangeons, sans peur, mais sans jouissance excessive non plus… Non ce ne sont plus les pommes qui nous tracassent aujourd’hui, mais les CPOM, ça se prononce presque pareil mais, signe des temps, les enjeux ne sont plus métaphysiques, ils sont financiers, gestionnaires! Le serpent s’est fait monétaire, si j’ose dire…

La merveilleuse machinerie administrative dans laquelle, tous, nous évoluons, nous offre régulièrement de délicieuses expressions avec lesquelles, de fait, nous travaillons… C’est ainsi que, depuis la loi du 2 janvier 2OO2, précisée par le décret du 22 octobre 2003, puis par l’ordonnance du 1er décembre 2005, sans oublier la loi du 21 juillet 2009 et celle du 22 décembre 2015, nous avons la chance de déguster un nouveau mode de financement de certains établissements sociaux et médico-sociaux : le CPOM ou Contrat Pluriannuel d’Objectifs et de Moyens… (Les EHPAD déjà sont concernés et le seront encore plus demain.)

Simplification administrative promise, contrôles allégés et plus rapides, engagement réciproque des acteurs-opérateurs et des autorités de tarification, tout plaide pour le CPOM… Par sa couleur, sa texture, sa forme, son parfum, il est tentant comme l’était la pomme, il donne accès à la compréhension de la comptabilité et de la gestion. Comme la pomme il permet de comprendre ce monde étrange où nous évoluons… Comme la pomme il invite au partage, à la mutualisation… Comme la pomme il nous renvoie ou prétend nous renvoyer aux fondements de ce qui nous fait hommes, au respect des valeurs, des engagements, des objectifs… Comme la pomme il est tentant, séduisant, séducteur, même!

J’espère que nous ne l’aurons jamais en travers de la gorge… CPOM d’Adam!

 

Michel Billé.

Les résidences pour les vieux, ça pourrait buller !

seniors-marketing-marche-boomers-silver-economieUn article du Monde[1] s’intéressait dernièrement aux travers possibles de cette course à l’enrichissement opérée par quelques sociétés[2] et fonds de pension sur le marché des résidences pour personnes âgées en situation de fragilité. Fragiles mais pas encore dépendantes (sic !). La différence est d’importance. Quelle est alors, ici, la définition d’une personne âgée fragile ?

Selon ce même article et surtout selon ces sociétés à usage strictement financier (aucune n’a de perspective humaniste bien entendu) : il faut que ces personnes soient rentables mais sans exigence particulière de santé. « C’est une population exigeante, informée, connectée, qui veut vivre en ville »[3]. On croirait lire une pub pour téléphone portable. En fait, « rentables et pas chiantes » aurait dit l’homme simple. On ne veut pas ici de personnes qui « détonnent » dans les couloirs ou au restaurant. Comme cette dame que j’ai connue il y a quelques années, résidentes d’une de ces maisons luxueuses, et qui avait été exclue du restaurant car elle avait cette fâcheuse habitude de poser son dentier sur la table avant et après manger ; propriétaire de son appartement, la direction, n’avait pu, à son grand regret, la faire déménager vers un ehpad… Á qui se fier !

Selon l’économiste Jean-Hervé Lorenzi, nos sociétés cultivent la financiarisation de l’économie[4]. Ainsi, la finance qui normalement se doit d’être support de l’économie ne l’alimenterait plus qu’à hauteur de 20 à 30 %, le reste de ses dividendes ne servant que son propre intérêt. Il n’est donc pas étonnant que l’on s’attende à l’éclatement d’une bulle immobilière dans ce domaine particulier des résidences pour personnes âgées. «  D’ici quatre ans, le parc des résidences de services pour personnes âgées aura sans doute doublé »[5]. Car, quoi de plus irrationnel que la finance, l’appât du gain provoquant un vertige comparable à celui de n’importe quel autre produit addictif. La crise des Subprimes, en 2008, n’avait pas pour origine un geste d’humanité bancaire vers les ménages américains à faible revenu, afin qu’ils accèdent à la propriété de leur logement, mais uniquement la culbute financière, encore et encore, à l’infini… Mais l’infini dans un monde fini[6]

Nietzsche − contrairement à ce que l’on pense habituellement − avait bien de l’estime pour un homme dont la trajectoire, il y a deux mille ans, fut courte autant qu’importante ; il aimait à l’appeler le Nazaréen. L’histoire de la vie de Jésus est passionnante par bien des points et notamment à travers ses péricopes, ces anecdotes qui veulent dire beaucoup plus que la simple historiette narrative. Ici, deux de ces anecdotes nous intéressent. La main tendue à Marie-Madeleine. Marie-Madeleine, la putain. Celle qu’on traitait plus bas que terre, la lie de la société de l’époque. Bref, Marie-Madeleine, la fragile, la précaire. Marie-Madeleine, l’inutile. Quelle main sommes-nous encore capable de tendre à nos Marie-Madeleine et notamment à nos vieux ? Une main tendue pour le paiement, tant qu’ils leur restent un peu d’argent, on les pressera comme le citron de François Béranger[7]. Et, les marchands chassés du temple ? Pour le coup, les financiers ont pris l’entière possession du temple ; qui pourra à nouveau les en chasser ? Attention, celle-là ou celui-là qui s’y frotterait, comme le Nazaréen, risque la mort. C’est une des raisons qui rend nos hommes politiques aussi résilients à la main mise de la finance sur l’économie et au-delà sur la politique elle-même. La mise à mort de l’empêcheur de financer en rond. Car, c’est une pratique qui, sous toutes ses formes, est encore fort en usage de nos jours.

Le mouvement néolibéral, à l’œuvre depuis trente ans maintenant, a d’abord suspendu toute pensée politique pour asseoir, à sa place, la pensée économique, réduisant la première à la seconde ; puis cette dernière est, peu à peu et à son tour, muselée par le pouvoir financier. C’est pourquoi, il est plus difficile pour Jean-Claude Juncker d’envisager les difficultés de vie au quotidien des hommes et des femmes grecs que l’évasion fiscale des multinationales sur un axe Luxembourg-Panama. D’un côté des hommes qui cherchent seulement à vivre, de l’autre la finance « finançante », le choix institutionnel est vite fait !

Et, sachez-le, il n’y a pas d’autre voie possible. Puisqu’on vous le dit !

 

Alors, ouvrons l’œil, et méfions-nous de la bulle…

 

Christian Gallopin

[1] Isabelle Rey-Lefebvre« Les résidences pour seniors, eldorado des promoteurs », Le Monde, 10-11 avril 2016.

[2] « Tous les grands promoteurs se sont lancés : Pierre et vacances a, en 2007, acheté Les Senioriales, qui comptent déjà 52 immeubles ou village et 20 en projet ; Bouygues Immobilier a, fin 2014, pris une participation de 40% dans les Jardins d’Arcadie, du groupe Acapace, qui totalisent 21 résidences en service et 24 en projet, soit 1500 futurs appartement … », et aussi Aegide Domitys/Nexity, Vinci, Réside-Etude/La Girandière, Groupe Pichet, Villa Médicis, Montana, Cogedim etc., Ibid., p. 1 & 3.

[3] Selon Gérard Pinneberg, directeur de la communication des Sénioriales, Ibid., p.3.

[4] J-H. Lorenzi, Un monde de violences, l’économie mondiale 2015-2030, Editions Eyrolles, 2014.

[5] Le Monde, 10-11 avril 2016, p. 3.

[6] D. Cohen, Le monde est clos et le désir infini, Albin Michel, 2015.

[7] « Mamadou m’a dit, on a pressé le citron, on peut jeter la peau », F. Béranger, 1979.

Ultra modernes vieillesses -1- l’anonymat

A la poursuite de la solitude

1’33, la bande annonce…

À Los Angeles, une femme âgée meurt anonymement dans un hôpital du comté. Durant les prochaines 24 heures, quatre personnages centraux – une infirmière, une assistante sociale, la personne à contacter en cas d’urgence indiquée sur le formulaire d’admission et un enquêteur des services publics – partent à la recherche de la famille de la défunte.

Tel est le début du film, « Pursuit of Loneliness »  de Laurence Trush, sortie prévue en 2016. On l’interroge sur les raisons de ce film :

« Je vis à Los Angeles depuis plusieurs années déjà, et j’ai toujours été fasciné par le nombre de personnes qui viennent s’installer dans cette ville sans y avoir de liens familiaux, ni de racines particulières, et par le sentiment d’isolement et de solitude qu’elles éprouvent souvent. Plus je faisais des recherches sur les cas de personnes mourant seules à Los Angeles, sans aucun proche, aucun parent, plus je découvrais une nouvelle facette de cette ville, rarement décrite dans les films ou à la télévision. »

Quand on sait que son précèdent film, « De l’autre côté de la porte » traitait du phénomène « hikikomori »- ces jeunes japonais qui se retire des mois, voire des années, dans leur chambre-, on comprend que l’exclusion sociale radicale subie ou active est une question qui anime cette réalisatrice. Ce n’est d’ailleurs pas tout à fait un hasard si adolescence et vieillesse présentent ainsi des symptômes similaires; ce sont tous les deux des temps de passage.

« Il est évident qu’il y a un parallèle entre Cynthia et Hiroshi, deux personnes déconnectées de la société et de leur famille, souffrant de dépression, et dont la solitude s’inscrit dans la réalité contemporaine et capitaliste des pays développés. »

Ultra moderne solitude

On vieillit dans ces grands ensembles impersonnels ou dans ces campagnes qui se désertifient, dans ces zones pavillonnaires, dans ces villes nouvelles[3]. On devient très vite anonyme dès que les liens se distendent, se rompent. Pas forcément suite à des conflits de familles aigus ou des ruptures de liens brutales, juste une ultra moderne solitude, c’est-à-dire un isolement affectif en présence (sic) des autres. L’ultra moderne solitude[1], c’est aussi ça, un effacement symbolique autant qu’identitaire. cette désubjectivation comme diraient les psychanalystes, Alain Souchon, l’ « ethno-chanteur » l’avait bien sentie.

Les arts, le cinéma en particulier ont toujours été sensibles à cette tension douloureuse qui travaille l’humain dans la vie contemporaine, entre foule et individualité. Une déshumanistion que Jacques Tati met en scène,  avec une ironie tendre, dans « Play time [2]».  Pas la peine de chercher plus loin pour trouver les origines de ces célébrations du Voisin, comme un autre qui prend soin. [4]

Récemment, en février 2016, un viel homme est mort aux urgences seul, un médecin constatant sa mort, presque par hasard. Ce fait divers, par la sorte de vérité immanente qu’il portait,  est devenu le temps d’un buzz médiatique, un fait de notre société. D’ailleurs, mourir à l’hôpital incarne une figure crainte et honnie de cette ultra moderne solitude vieillissante. 70 % des français y décèdent, alors que 70 % aimeraient finir leur existence au domicile.

Les oubliés de la canicule en 2003

En 2003, ils sont 86, hommes et femmes, qu’aucune famille, qu’aucun proche n’a réclamés en cette fin d’été. Les anonymes de la canicule sont pourtant loin d’être tous des SDF. La mort n’a pas fait de distinction sociale

Un grand nombre avaient des parents, certains n’avaient tout simplement pas été avertis du décès avant l’inhumation. Dans l’Express[5], ils racontent le quotidien des familles, « ces mois d’été où l’on «oublie» de prendre des nouvelles du grand-oncle, ces liens qui se distendent irrémédiablement au fil des ans, mais aussi les disputes, les cousins qui s’éloignent, les destins qui se figent. »

Un grand cabinet français de généalogistes,  entendant parler de ces morts «sans famille», prend contact avec le préfet de police de Paris, Jean-Paul Proust. «Je lui ai proposé de rechercher bénévolement les familles des victimes», explique Jean-Claude Roehrig . Dès la mi-septembre, la mairie de Paris, qui gère ce délicat dossier, lui communique une liste de 86 noms. On commence par récupérer les actes de naissance, quand cela est possible… Dans une quinzaine de cas, en effet, les recherches sont vaines: impossible d’obtenir des documents d’état civil pour des victimes nées en Algérie, en Serbie ou au Vietnam, mais aussi, parfois, en France, lorsque le lieu de naissance n’est pas connu.

«Quand nous n’avions aucun élément, nous nous renseignions auprès des voisins ou des gardiens, qui nous ont parfois mis sur la piste d’un fils ou d’une cousine. Il nous est aussi arrivé de faire la tournée des salons de coiffure, car les dames âgées ont l’habitude de s’y confier…»

Résultat: pour 66 des 86 dossiers, des parents sont identifiés. «Signe d’une société où les liens familiaux se distendent, il s’agit en général de parents très proches, enfants, époux, neveux, observe le généalogiste. Il y a un siècle, ce genre de recherches servait à retrouver des cousins très éloignés, car les gens vivaient dans un tout petit périmètre…» Cette enquête, digne d’un détective privé, a réduit à 57 le nombre de personnes inhumées au «carré des indigents» de Thiais. Les autres familles sont parvenues à organiser elles-mêmes les obsèques.

« Pour l’heure, seuls deux des 57 parisiens ont été exhumés de la 58e division. Le lieu ressemble à un cimetière militaire, coincé entre une bretelle d’autoroute et la nationale 7. Paradoxalement, ce carré est beaucoup plus fleuri que ses voisins, la municipalité de Paris ayant fait déposer des chrysanthèmes jaunes et violets devant chaque tombe. De rares plaques de marbre – «A notre collègue», «Regrets» – quelques fleurs un peu fanées témoignent de l’attention de proches. Parfois, une silhouette fugitive vient se recueillir. Comme pour adoucir le sort des oubliés de la canicule.  »

Cet article fut publié le 25 décembre 2003. Ça ne s’invente pas…

 

José Polard

[1] https://www.youtube.com/watch?v=NcGxdQzNL7c

[2] Playtime, réalisé par Jacques Tati, en 1967.

[3] http://www.veilleurs.fr/ Une association en yvelines soutenue par la Fondation de France sur la question du vieillissement en ville nouvelle.

[4] http://www.voisinssolidaires.fr/la-fete-des-voisins

[5] http://www.lexpress.fr/actualite/societe/sante/qui-etaient-les-oublies-de-la-canicule_491933.html

Quand j’aurai perdu la tête…  

Il n’est pas impossible qu’un jour, pour une multitude de raisons, et même pour de bonnes raisons, on dise de moi que je perds la tête… Déjà parfois « ma mémoire est incertaine » j’espère que « mon cœur, lui, n’oublie pas » comme chantait Mort Shuman, « il y a quinze ans à peine, il y a quinze ans déjà » Non, ça fait plus de quinze ans ? Il s’en est fallu de peu que je ne retrouve pas son nom, s’il vous plait, ne me demandez pas la date…

Ma mémoire me joue des tours et mes capacités d’orientation dans l’espace s’arrangent d’autant moins qu’autour de moi on semble s’acharner à transformer la ville, à modifier les plans de circulation à créer de nouveaux quartiers et, disons-le tout simplement, à détruire mes repères!

Bref, je perds un peu la tête et je ne vois pas comment cela s’arrangerait!

Heureusement, un chirurgien italien qui travaille dans un hôpital chinois vient de réaliser une greffe qui va certainement remplir d’espoir tous ceux qui, comme moi, craignent qu’un jour on les disqualifie au motif d’amnésie, de désorientation dans le temps où dans l’espace et autres symptômes de dégénérescence cognitive… Le professeur Sergio Canavero, vient de réussir (avec l’équipe du Prof. Xiao Ping Ren de l’université de Harbin en Chine) une greffe de tête de singe sur le corps d’un autre singe. Celui-ci aurait survécu pendant 20 heures…

Le chirurgien espère ainsi mettre au point la technique neurochirurgicale qui permettra, demain, de réaliser la même chose sur l’homme… Évidemment quelques petites questions resteraient à résoudre mais on imagine déjà des perspectives merveilleuses pour prolonger l’existence et surtout pour remettre les idées en place chez celles et ceux qui en auraient besoin[1]

D’ailleurs s’agirait-il de greffer une tête sur un corps ou un corps sur une tête? La distinction n’est pas mince et pour le donneur et pour le receveur, évidemment… Peut-on penser vivre avec le visage, le cerveau de quelqu’un d’autre? Serais-je encore moi si je vivais avec le corps d’un autre? Et celui qui vivrait avec ma tête (le pauvre !!!) serait-il lui ou serait-il devenu moi ? « Un peu d’incarnation ça ne peut pas faire de mal » nous dit mon ami Éric Fiat[2] mais là quand même, j’ai des doutes, qui incarne qui ? !

Peut-on dissocier la tête et le corps d’un individu? Le mot individu (non divisible et non divisé, au sens étymologique) a-t-il encore du sens? Laquelle des deux personnes concernées l’emportera sur l’autre du point de vue de l’identité? Qui du donneur ou du receveur gardera son nom? Pourra-t-on greffer une tête de blanc sur un corps de noir et inversement? Une tête de femme sur un corps d’homme?

On se souvient d’Arthur Rimbaud écrivant à Paul Demeny : « Je est un autre »… Il ouvrait ainsi la question des limites entre l’identité et l’altérité, invitant à mettre au travail le rapport de soi avec autrui. La fusion de l’autre et de soi interdirait désormais de penser comme Rimbaud parce que le « Je » ne serait même plus prononçable…

Qui pourrait d’ailleurs me dire « Ah je vous reconnais »…

Comment Rimbaud aurait-il pu avoir conscience de la portée prophétique de cette affirmation? Je n’est peut-être pas tout à fait un autre mais quand même !

Une multitude d’expressions de la langue française seraient alors à revisiter: perdre la tête, ne plus savoir où donner de la tête, où avais-je la tête? Faire une drôle de tête, une sale tête, avoir une bonne tête, une tête de cochon, et comme disent les jeunes les lendemains de « teuf »: avoir la tête dans le …

Le transhumanisme va bouleverser nos vies, plus que nous ne le pensons, sans doute,  nous vivrons demain réparés, prothèsé, prolongés, augmentés, connectés…

Alors il se peut qu’un jour je perde la tête… Que je n’ai plus la tête sur les épaules, ma chance c’est que je serai trop vieux pour qu’un chirurgien s’intéresse à ce qui restera de moi et que quelqu’un ait envie de se le voir attribué…

Ce n’est pas grave, ne faites pas cette tête…

 

Michel Billé.

 

[1] Cf. M. Billé in Le plus du Nouvel Obs: http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1471859-greffe-de-tete-sur-un-singe-bientot-chez-l-homme-ce-serait-la-perte-de-notre-identite.html

[2] Eric Fiat: “Corps et âme ou qu’un peu d’incarnation ça peut pas faire de mal…” Ed. Cécile Defaut. 2015.

« Le vrai visage des maisons de retraite ». Vraiment ?

En Mars 2016, peut-être avez-vous entendu ou lu les résultats plutôt surprenants d’une enquête, intitulée « le vrai visage des maisons de retraite »[1], qui montrerait un haut degré de satisfaction des personnes âgées et de leurs familles vis à vis des EHPAD et des équipes?  « Les sondés déclarent en grande majorité être satisfaits de l’établissement choisi, et ce sur presque tous les points abordés ».

Avec un si haut niveau statistique de satisfactions, cette enquête a fait un certain buzz médiatique, sur le net (effet boule de neige)…Le but était atteint. Un jour plus tard, le net est ailleurs, mais comme sur la Toile, rien ne se perd, il nous semble important de montrer les dessous de ce sondage.

 En effet, Un certain nombre d’éléments nous ont conduits à mettre en doute les conclusions annoncées ainsi en fanfare.

-Passons sur le panel des familles interrogées, quand même très réduit : seules 225 familles seulement ont répondu à ce questionnaire. C’est un peu court pour décréter un changement radical national quant à l’appréciation de ces établissements pour personnes âgées. Et d’autre part, puisque 88, 75% des familles contactées n’ont pas répondu, nous pourrions aussi conclure que cette non- réponse traduit un mécontentement de la situation…

– En fait, l’objectif essentiel de cette enquête est clairement affiché : Il s’agit, je cite « de bousculer les idées reçues négatives ancrées dans les mentalités», celles-ci s’expliquant par « des problématiques d’ordre affectif », le sentiment de culpabilité des familles plus précisément, et « entretenue par des cas isolés de maltraitance, psychologiquement insoutenables, qui ont défrayé la chronique ». Un objectif clair : contrebalancer ces préjugés en apportant un aperçu réaliste du secteur… Mais, alors,  sommes nous dans l’information ou dans la com’? Ce n’est pas tout à fait le même rapport à la réalité…

– « Retraite plus »[2] a effectué/ commandé ce questionnaire de satisfaction.  « Retraite plus » ? C’est un « organisme gratuit d’orientation en maison de retraite ». On imaginerait une structure étatique qui aiderait les sujets âgés et leur famille dans des circonstances difficiles, mais non.

Concrètement, il s’agit d’un intermédiaire (comme une agence immobilière) qui met en contact candidats et familles avec des établissements pour personnes âgées, en fonction du budget, du territoire, etc. Avec un chiffre d’affaire croissant (en 2012, CA de 2,4 millions € pour 120000 contacts avec des familles et placement de 400 personnes par mois. En 2015 CA: 3, 6 millions €).

Puisque c’est gratuit pour les familles et les vieilles personnes, à chaque « placement », selon un contrat signé au préalable,  l’établissement accueillant reverse des honoraires à « Retraite plus », créant ainsi un lien d’intérêt. Cet organisme travaille avec 1600 établissements : des MR aux foyers, des résidences senior aux EHPAD privés et associatifs. Leurs principaux clients : ORPEA,  KORIAN, DOMUSVI,  mais aussi des indépendants…

Rien d’illégal. Et puis l’on sait, ô combien, que les seniors, c’est un marché.

Pour autant,

– « Retraite plus » possède-t-il les  compétences et le savoir-faire méthodologique pour construire, mener et analyser un sondage fiable à partir d’un panel représentatif? D’autant plus quand les résultats sont communiqués comme un reflet réel de la société actuelle en France.

– Et la distance nécessaire, puisque le conseiller « Retraite plus » serait en même temps conseiller, placier, commercial et analyste social !

– Car enfin, comment  avoir la distance nécessaire, puisque le résultat de l’enquête influencera la venue ou pas de nouvelles familles…puisque les relations avec leurs clients(les groupes d’établissement pour personnes âgées) seraient impactés ou pas par des questionnaires aux résultats négatifs. Avec d’éventuelles conséquences financières.

Il y a là une petite illustration de la confusion générée et inhérente à la Silver économie qui mêle allègrement business et accompagnement humain, comme si les deux ensemble allaient de soi. Et puis, une illustration de comment des liens d’intérêts[3], c’est-à-dire  des liens commercialement intriqués, inévitablement engendrent des rapports de connivence[4].

Le profit fait rarement bon ménage avec l’éthique.

 

José Polard

[1] http://www.retraiteplus.fr/docs/upload/users/10/presse/etudenew.pdf

[2] http://www.retraiteplus.fr/

[3] Le lien d’intérêt à l’inverse du conflit d’intérêt n’est pas répréhensible mais il nécessiterait un minimum de transparence…

[4] Les travaux de Georges Stigler, économiste et prix Nobel 1982, sont très éclairants.

Plaidoyer pour une évaluation participative en EHPAD

Comment juger du bien-fondé d’un EHPAD ? Comment juger de sa « qualité » ? [3] Troisième partie : plaidoyer pour une évaluation participative

A contrario, la valeur dont il devrait être question en évaluation concerne le sens et l’importance que les gens attribuent à un objet, un service, une personne. Comme la hiérarchie des valeurs symboliques est parfaitement arbitraire, l’évaluation consiste à « faire émerger » la nature et le sens des valeurs qui mobilisent les gens. L’évaluation devrait s’attacher à comprendre pourquoi nous sommes prêts à payer plus cher une BMW qu’une Peugeot plutôt que de s’échiner à prouver que la différence de prix refléterait une différence de qualité, lié au process de production (l’organisation dans l’institution).

Nous voyons bien que ces valeurs sont le résultat de constructions collectives, parfois manipulées (par le marketing, par les politiques, par les religions, par les médias). Evaluer c’est donc mettre en évidence ces implicites qui guident nos préférences afin de pouvoir opérer un jugement sur la valeur.

Evaluer nécessite de mesurer (ou apprécier) un phénomène, ce qui suppose de définir ce qu’on va mesurer / apprécier (l’indicateur), la méthode de mesure (l’observation, l’entretien, le questionnaire, le contrôle des traces…) et la norme d’interprétation du résultat (le critère). Cette mesure (quantitative et/ou qualitative) ne constitue que le substrat nécessaire à l’élaboration d’un jugement qui dépend de comparaisons entre différentes mesures, lequel jugement ne peut être porté que par une confrontation des points de vue et des analyses de la mesure.

Ainsi par exemple, évaluer un nouveau médicament nécessite de comparer les effets positifs et négatifs du médicament, relativement à d’autres médicaments. En France on compare le médicament à un placébo, ce qui rehausse l’idée que l’on se fait de l’efficacité du médicament. Dans d’autres pays, on compare tout nouveau médicament au médicament de référence dans la classe thérapeutique. La différence de critère est nette et ses effets sur la décision sont parlant : dans la première approche, si le nouveau médicament est plus efficace que le placébo (ce qui est quand même en général le cas), il reçoit le jugement label « service médical rendu positif ». Dans les autres cas, le nouveau médicament n’apporte que très rarement un effet réellement significatif par rapport au médicament déjà existant, et le jugement serait alors « service médical rendu insuffisant ».

Chaque étape, chaque dimension de ce processus de connaissance pose de sérieuses difficultés, et ces difficultés inhérentes au processus d’évaluation, devraient faire l’objet d’un travail préalable entre tous les acteurs concernés. En particulier ce travail préalable explorera :

  • Les cadres de références théoriques et normatifs de l’analyse (les analyseurs) afin de les rendre explicites
  • Les indicateurs dont il est indispensable que la construction soit collective et qui doivent refléter correctement la question posée, afin d’y répondre au moins en partie.
  • Les critères qui doivent être élaborés de telle manière que les résultats de la mesure puissent être interprétés sans trop de flou et permettent l’élaboration d’un jugement collectif.
  • Les méthodes de mesure doivent être relativement fiables et permettre par leur rigueur d’établir les comparaisons. Elles ne doivent pas pour autant conduire à trop simplifier les questions que l’on se pose et les indicateurs que l’on choisit.

On l’aura compris, l’évaluation est un enjeu politique dans les pratiques socio-économiques.

Selon le cadre de référence de l’évaluateur, selon les indicateurs choisis, les critères retenus, le jugement porté sur la situation peut grandement varier.

C’est pourquoi les acteurs de l’évaluation doivent nécessairement intégrer les acteurs de l’action elle-même pour non pas réaliser eux-mêmes l’ensemble du processus, mais être partie prenante des étapes successives :

  • Faire en sorte que l’évaluateur explicite ses conceptions, ses valeurs, son cadre de référence
  • Faire le choix de l’objet à évaluer (on ne peut pas tout évaluer)
  • Négocier les indicateurs, les critères, les méthodes de mesure
  • Contribuer à l’analyse des résultats
  • Etre des sortes « d’assesseurs » dans la production du jugement.

C’est à ces conditions qu’une évaluation est non seulement faisable, mais qu’elle fera sens pour les acteurs et donc qu’elle produira des effets.

Mais nous constatons nombre de situations contextuelles qui ne permettent pas cette élaboration collective et coopérative, comme les évaluations prônées par les tutelles dans lesquelles les référentiels arrivent tous prêts, préparés par des technocrates.

Autrement dit, nombre de procédures dites évaluatives ne permettent pas en réalité une production collective d’un jugement sur la valeur, et en conséquence ne disent rien sur la pertinence ou la qualité d’une action.

Il importe donc de résister à ces « canada dry d’évaluations » et d’essayer de reprendre du pouvoir en contestant les conceptions à l’œuvre tant dans le management que dans les procédures d’évaluation qui en sont issues. Se mobiliser autour des méthodes, des outils et des jugements est indispensable. L’évaluation est un enjeu de pouvoir dans les institutions. S’en emparer, c’est faire en sorte que ce ne soit pas l’évaluation qui soit au pouvoir, et c’est une opportunité pour reprendre collectivement une élaboration du sens de l’action.

 

Michel Bass

Comment juger du bien-fondé d’un EHPAD ? Comment juger de sa « qualité » ? [2]

Deuxième partie : Comment en est-on arrivé là ?

Vous aurez remarqué dans la première partie que j’assimile le processus institué de l’évaluation comme la victoire de la bureaucratie. De même, je fais remarquer que les procédures les plus formalisées d’évaluation sont issues de l’industrie. Ce n’est pas un syllogisme que de rapprocher ces 2 termes : la bureaucratisation prend son origine historique dans la manière dont les grandes entreprises s’organisent : on a un quasi synonyme entre bureaucratie et management. Ce n’est que tardivement que les gouvernements et l’Etat ont aussi adopté ces méthodes. Le management organise bureaucratiquement la production. Taylor en est l’un des fleurons…Pour l’industrie, il s’agit de tout contrôler, d’établir des règles et des process, et de les faire respecter afin d’atteindre une production efficiente. L’évaluation n’étant que le contrôle a posteriori du respect des procédures et de la conformité du produit fini au cahier des charges (lui-même document concocté par des cols blancs dans des bureaux), ce qui définit la qualité.

L’histoire récente de l’évolution du monde sanitaire et médico-social montre une tendance nette à se penser et instaurer des fonctionnements de type industriel. Evaluer ces dispositifs revient à penser les services aux personnes comme une production industrielle. « Tout le néomanagement et le new public management, et en France la Révision Générale des Politiques publiques (RGPP), reposent sur la fétichisation de cette évaluation quantitative systématique à base de reportings et de benchmarkings. Peu importe en définitive que les indicateurs d’efficacité retenus soient, le plus souvent tous plus arbitraires les uns que les autres. L’essentiel, pour satisfaire au dogme, est qu’il y ait une évaluation quantifiée,  qui rappelle l’objectivité des prix du marché et qui permette de penser universellement les acteurs sociaux comme de simples producteurs de biens et de services, marchands ou quasi marchands »[1] Et l’incitation à l’évaluation des administrations et des services publics promue par Michel ROCARD à la fin des années 80 montre bien à quel point le monde de l’industrie, le monde de l’administration et le monde politique sont en fait une seule et même chose.

Or « ce qui spécifie l’évaluation, c’est la notion de valeur, non pas au sens économique mais philosophique du terme[2] [qui devrait faire qu’] il ne devrait y avoir évaluation qu’au moment où quelqu’un déclare qu’ [une mesure] est, ou non, acceptable, qu’elle signifie tel ou tel type de qualité, au moment où émerge le qualitatif dans le quantitatif (…) où elle représente l’irruption de discontinuités de valeurs dans des systèmes continus »

Notre société moderne (disons depuis le 19e siècle) a tenté d’éliminer, en la rationalisant, la question des valeurs : l’être humain moderne débarrassé des valeurs serait un être calculateur motivé par son seul intérêt. Nous agirions rationnellement en fonction de la loi de l’intérêt, c’est-à-dire la loi économique et le prix serait la juste mesure de cet intérêt.

L’évaluation du secteur médicosocial qui tend à ne s’intéresser qu’au process et à son reporting (la fameuse traçabilité) au travers de « démarches qualité » voudrait ramener la valeur à une dimension simple (simpliste) de procédures standardisées, mesurables, comme les industriels le font dans leur management. Dans l’industrie, c’est finalement le prix qui est « la juste mesure ». Dans le médicosocial, il n’existe aucun indicateur aussi synthétique que le prix, les productions étant par trop immatérielles. Mais la tendance, le désir, sont là : ramener la complexité des situations, des vécus, des institués à quelques notions facilement observables et mesurables, d’où une sorte de passion pour les procédures, et leurs traces. Observer par contre le vécu d’un résident dans un EHPAD est autrement plus complexe que d’observer si les changes ont bien été tracés (la trace étant supposée une équivalence de la réalisation) par les aides soignantes.

En pratique [cette] méthode bureaucratique revient invariablement à ignorer toutes les subtilités de la vie sociale réelle pour tout réduire à des recettes mécaniques ou statistiques préconçues. (…) il s’agit d’appliquer des modèles préexistants très simples à des situations complexes et souvent ambiguës[3].

Le problème est bien ce que décrit Graeber : tous ces processus de contrôle, de reporting, voire de « participation » confisquent « toute possibilité de communication ou de signification [et] est l’essence réelle de la violence [4]».

Juger de la valeur d’un EHPAD en quantifiant un process de production normé, c’est faire comme si la relation de service (apporter une aide à une personne en besoins) fonctionnait strictement comme une relation marchande (produire un bien ou un service, le proposer à des « agents économiques » qui « vont faire un choix rationnel » en utilisant ces biens, garantir la qualité du service, juger de sa conformité à un ensemble normatif).

Derrière cela se loge un dogme : le néolibéralisme et le TINA (There Is No Alternative) jadis proclamé par Margaret Thatcher. Au cœur de ce dogme, « règne l’idée que l’Homme étant par nature un Homo Oeconomicus, le seul mode de fonctionnement social, le seul milieu qui convienne véritablement  est le Marché, et que celui-ci, selon la formulation du principal théoricien du néolibéralisme Von Hayek, est un ordre spontané qui s’impose naturellement, de lui-même, en raison de l’avantage sélectif qu’il présente sur tous les autres ordres »[5].

Il s’agit d’une irruption de l’économisme dans l’analyse et la compréhension des phénomènes sociaux. Ou plus exactement, de la réduction à l’économie mathématique de l’analyse des phénomènes sociaux. Si on ne peut oublier qu’« un domaine libre de toutes normes n’existe pas dans la société humaine »[6], le système normatif proposé à l’évaluation des EHPAD est celui des normes de marché (l’efficacité des actes nécessaires au service) et non des normes de la considération que l’on doit à nos aînés. Et ceci est un choix conscient de management, non une démarche naturelle, inéluctable ou indispensable.

Il y a bien sûr une dimension économique dans les EHPAD, mais elle est enchâssée (« Embedded »[7]) dans la structure humaine et sociale où les services effectués devraient être considérés à l’aune du bien-être des personnes, et non de la réalisation de l’acte en soi. Mesurer la proportion des actes tracés, ou observer si les chariots ne trainent pas dans le couloir ne dit rien sur le vécu des résidents. Cela parle de l’organisation productive. Et de sa conformité aux normes d’organisation, lesquelles relèvent d’une approche rationalisée et rationalisatrice des relations humaines, une approche syllogistique : un acte bien fait est un acte fait, un acte fait est un acte tracé, un acte bien fait est donc un acte tracé. Peu importe même alors qu’il ait été réellement réalisé. Le système de production est considéré comme une machine qu’il suffirait de régler, le réglage résidant dans le contrôle de ce que fait chaque agent, les règles étant celles des normes de « bonne pratique » qu’il suffirait de faire respecter pour assurer la qualité.

Or « les hommes [les agents][ne peuvent être] considérés comme des prolongements de la machine et traités principalement comme des marchandises (…), car pour n’être qu’un exécutant, il faudrait qu’il y ait, de l’autre côté, un maître absolu ».[8]

(La 3° et dernière partie à venir: plaidoyer pour une évaluation participative)

 

Michel Bass

[1] Alain CAILLE, in Jérôme MAUCOURANT, avez-vous lu Polanyi ?, Champs essais 2011, p10.

[2] Jacques ARDOINO et Guy BERGER, l’évaluation comme interprétation in REVUE POUR N° 107 « l’évaluation au pouvoir »,Privat,  juin 1986, pp .120 et 122

[3] David GRAEBER, bureaucratie, les liens qui libèrent p.92

[4] David GRAEBER, op.cit p.123

[5] Alain CAILLE, op.cit p.10

[6] Karl POLANYI cité dans Jérôme MAUCOURANT, op.cit. p.27.

[7] L’embeddednes (enchâssement) de l’économique dans le social est l’un des concepts clé de POLANYI

[8] Eugène ENRIQUEZ, l’organisation en analyse, PUF, 19..

Comment juger du bien-fondé d’un EHPAD ? Comment juger de sa « qualité » ? [1]

Première partie : l’évaluation des établissements médicosociaux

Toute institution médicosociale même privée est régie par des règles publiques, s’appliquant à tout établissement quel que soit son statut.  Ces règles sont principalement définies dans la loi de janvier 2002.

Parmi ces règles, les établissements sont soumis à autorisation. Cette autorisation est conditionnée : les établissements doivent satisfaire à des réglementations en matière d’hébergement (normes de confort et de sécurité), d’hygiène (normes sanitaires), d’organisation (normes sociales), et d’évaluation (norme technocratique). Toutes ces réglementations sont en fait l’envahissement par la norme bureaucratique et l’idéologie managériale de tout l’espace de l’action et imposent des contraintes fortes aux acteurs. Personne ne peut ouvrir un établissement même purement privé, c’est-à-dire avec ses propres normes, même si il est entièrement auto financé.

Nous avons pu observer cette progression de la main mise bureaucratique sur le médicosocial depuis une vingtaine d’années : pour mémoire, la création des ARH (agences régionales de l’hospitalisation) introduisant les normes managériales dans l’hôpital avec les procédures d’accréditation et le vote par le parlement d’une loi de finance de la sécurité sociale, la régionalisation des objectifs de santé (conférences régionales de santé) (réforme « Juppé, 1995) ; la création d’un vaste secteur médicosocial (petite enfance, enfance, handicap, personnes âgées) dont la loi de janvier 2002 (réforme Kouchner) est l’aboutissement. Avec cette loi de janvier 2002, certaines règles, auparavant un peu disparates, sont maintenant regroupées et étendues, définissant le fonctionnement interne des établissements – comme par exemple la nécessité de la participation des familles avec les conseils de la vie sociale, mais aussi les conventions dites tripartites entre état, conseil général et structure. Vient ensuite la réforme de l’assurance maladie de 2007 (dans la loi de finance de la sécurité sociale)  qui institue la T2A, puis la mise en place de l’ANESM – agence nationale pour l’évaluation et la qualité du secteur social et médicosocial –, et enfin la loi HPST (2009) créant les ARS (agences régionales de santé). L’évolution manifeste de ces lois successives réside dans la recentralisation du secteur sanitaire et médicosocial. En mettant fin à la possibilité des acteurs locaux d’inventer leurs dispositifs,  l’ARS invente elle-même des appels à projets à partir de définition experto-bureaucratique des « besoins » des populations (essentiellement une adéquation des ressources aux données démographiques et épidémiologiques).

Il reste possible pour des particuliers de s’auto organiser, de réaliser leur propre projet d’hébergement par exemple, à condition que cela reste purement un contrat entre des gens (par exemple un projet immobilier de co-location entre des personnes âgées) dans le cadre d’un domicile privé. Le projet que les gens définissent pour leur vie commune est leur affaire. Aucune subvention publique ne peut être accordée[1]. Sauf dans la fenêtre très étroite d’« expérimentations » qui intéresseraient l’ARS. On a alors affaire non à une « structure d’hébergement » mais à un « collectif ». Le mot « collectif » évoque la mise en commun, et l’affranchissement de certaines règles institutionnelles.

La réponse à la question du jugement du bien-fondé des EHAPD est donc claire : le bien-fondé d’un EHPAD est déterminé par la bureaucratie de l’ARS, par une légion d’experts qui « déterminent » les besoins et déterminent les réponses appropriées dans le cadre de la réglementation. Un « bon » EHPAD est celui qui est conforme aux réglementations, nonobstant la vie qu’y mènent les gens, résidents comme salariés. Il ne s’agit pas de savoir si l’EHPAD est une réponse appropriée aux vies des gens, mais de savoir où les implanter, avec combien de places, et pour quel type de public (par exemple si il y aura une section – ou plusieurs – d’accueil des « Alzheimer » de type unité psycho gériatrique, PASA ou unité d’hébergement renforcé).

Pour juger de cette conformité, une évaluation en deux temps est obligatoire, par un processus voulu par la loi de janvier 2002 : évaluation interne (faite par les acteurs eux-mêmes) et évaluation externe (avec la venue d’un expert).

L’évaluation interne repose sur les recommandations proposées par l’ANESM. A partir de ces recommandations, les acteurs, c’est-à-dire surtout les administratifs (DRH) et les cadres (directeur des soins) fabriquent « une grille » qu’ils vont faire remplir par leurs agents type aides soignant ou infirmières. Il s’agit exclusivement de se situer par rapport aux normes de l’ANESM, et le remplissage des grilles est du pur déclaratif. Quelques séances vite bâclées suffisent en général à apprécier « à la louche » comment les gens qui travaillent se positionnent par rapport aux recommandations et aux normes. Dans cette démarche, on n’ira pas interroger la réalité des pratiques.

Une autre approche est aujourd’hui possible : se faire certifier ISO par l’AFNOR. Là, on n’est plus dans du déclaratif, mais dans de la vérification de conformité aux normes de procédure. Pour l’AFNOR, organisme issu de l’industrie, les normes sont purement techniques, à la différence de l’ANESM qui a fait un réel effort de production de recommandations de « bientraitance ». Que sont les normes industrielles dans le médicosocial ? Essentiellement des normes décrivant le « process » de production, et son « reporting[2] ». Par exemple, un soin doit être pensé en fonction de besoins identifiés (et donc une procédure d’identification doit être repérable, par exemple via le « projet de vie personnalisé), programmé et planifié, et sa réalisation « tracée ». Il importe donc plus, dans cette approche de savoir si le process existe et s’il est respecté, que de savoir si les soins sont adaptés ou nécessaires, et si leur réalisation s’est faite dans les règles de l’art. Ainsi par exemple, des infirmières qui distribuent des médicaments doivent tracer, valider la distribution. Savoir si la personne a effectivement pris ses médicaments importe peu. Le certificateur pourra vérifier aisément si, résident par résident, le process et le reporting sont bien conforme à l’attendu. Ce qui n’est pas sans poser, d’ailleurs, des problèmes de confidentialité et de secret médical puisque les traces sont incluses dans le dossier patient, non anonymisé. Cela rappelle les procédures d’accréditation des hôpitaux. Ainsi un radiologue doit annoncer les résultats de ses examens à un patient. En démarche procédurale, il faut l’avoir fait, et pouvoir le prouver. Savoir comment cela se passe, si le patient a été entendu, a compris et dans quel état il était après n’importe pas dans cette approche.

Cela renvoie aussi à la procédure judiciaire, dont le respect pointilleux tend à devenir plus important que l’établissement de la vérité ou la réalité des faits. Ainsi peu importe les projets de vie, leur contenu, ou comment ils ont été élaborés, et encore moins si l’information ainsi collectée a une utilité ; l’expert vérifiera si ces projets existent dans l’institution, et quelle est la proportion de résidents pour lesquels un tel projet existe. En deçà d’un certain seuil défini par la norme ISO, l’établissement recevra une alerte de non conformité avec un calendrier pour y remédier. On peut comprendre pourquoi, à l’approche de la venue de l’expert, tous les services imposent à leurs agents la mise à jour des projets de vie. Qu’on s’empressera d’oublier (que pourrait-on en faire, en réalité ?) une fois l’expert reparti.

L’ANESM est une petite structure. Peu d’agents y travaillent, comparé aux milliers d’établissements, et à l’obligation qui leur est faite de réaliser leur évaluation interne/externe avant 2017. L’ANESM a donc délégué à des prestataires extérieurs le soin de réaliser les évaluations, à condition de respecter quelques règles et ses recommandations (l’agrément est purement administratif, et les radiations sont exceptionnelles). Il faut vraiment des faits graves pour fermer un établissement… Le résultat de l’évaluation se résume à des recommandations « d’amélioration » des procédures, basées la mise en évidence d’insuffisances de reporting. La rigueur ou la méthodologie de l’évaluation n’est pas contrôlée par l’ANESM surtout s’il s’agit d’officines de certification, elles-mêmes labellisée dans leur propre réseau. Assez rapidement, et au vu du retard pris dans la réalisation des évaluations (initialement elles auraient dû être faites, pour la première salve de renouvellement d’« autorisation » avant 2012, reporté à 2017), l’ANESM semble avoir accepté que la certification AFNOR valide au moins en partie l’évaluation interne. Bel exemple d’entrisme du lobby des boites de consulting. De ce fait l’évaluation externe devient pour partie de la certification et, les experts industriels n’ayant pas une grande culture de l’action sociale et de santé, montrent une assez grande incompétence pour observer, analyser et juger de ce qui se passe réellement dans les établissements (en fait cela ne leur vient même pas à l’esprit).

On peut dire aujourd’hui qu’une réelle évaluation des EHPAD n’existe pas. On trouve bien sûr dans les établissements tout un tas de recommandations de bonne pratique (AFNOR, ANESM, charte du résident, MOBIQUAL), parfois de simples produits commerciaux surfant sur la qualité recherchée par les acteurs (humanitude en est l’exemple le plus flagrant). Mais le processus d’interrogation sur les pratiques existe peu, souvent cantonné aux réunions d’équipe, et en l’absence complète des gens concernés ou de leur entourage.

Aujourd’hui nul ne peut dire si l’EHPAD est une bonne réponse, et encore moins ce qu’il s’y passe réellement (on peut s’en rendre compte quand on y travaille, et tout cela n’est qu’un secret de polichinelle). Rien n’est étudié de manière systématique et approfondie pour dépasser la conformité aux normes, et juger de ce qu’on propose aux gens pour les derniers mois ou années de leur vie.

(la 2° partie à venir: Comment en est-on arrivé là ?)

Michel Bass

[1] Sauf bien sûr l’APA pour les personnes en perte d’autonomie. Mais c’est une allocation personnalisée et non pas une subvention.

[2] Opération consistant à faire rapport de son activité.