Archives mensuelles : mai 2016

De la Réunion à Paris, à l’écoute de la maltraitance

1418733787Pour faire suite au billet d’Alain Jean, une réflexion sur un séjour à la Réunion et une autre issue de mon expérience d’écoute des plaintes.

Il est vrai que le terme placer est très souvent utilisé en métropole; à la Réunion, il s’agit du terme déposer. On dépose son proche âgé dans l’EHPAD comme on déposait dans les temps anciens le bébé devant la porte de l’église                                                                                           ou dans le tour de l’Assistance Publique

On se débarrasse de son fardeau, en sachant que le fardeau n’est sans doute pas la personne elle-même, si on en croit Zarit[1], mais sans doute la charge de travail physique et mental. Mais, il est vrai, que certains professionnels utilisent volontiers l’expression « je te remercie de prendre en charge Mr / Mme … » quand ils s’adressent à un confrère ou consœur ! Les soignants parlent même de prise en charge globale, ce qui m’a toujours effrayé, le totalitarisme n’est pas loin, et l’autonomie de la personne mise à mal ! On destitue, on prive quelqu’un de son autorité, de sa dignité quand on le dépose.

On peut aussi déposer une chose immatérielle, comme son autorité. On peut déposer une somme d’argent à la banque, on fait confiance, on en attend des intérêts. De quels types d’intérêts parle-t-on quand il s’agit d’un être humain ?

Ce terme ambivalent est susceptible de compréhension contradictoire. Que peut-on comprendre ou mieux faire comprendre pour que parent et enfant n’aient plus ce sentiment d’abandon, de relégation, de culpabilité quand la personne âgée rejoint l’EHPAD plus ou moins contrainte et forcée !

Alma Paris est une association loi 1901, crée en 2003 dans le cadre du réseau Alma France, adhérente à la fédération 3977 contre la maltraitance. Plateforme d’écoute de situations maltraitantes ou vécues comme telles, que nous disent les enfants quand ils se plaignent des soignants en général ou de la direction des EHPAD ?

Dans le cadre de l’appel initial ou du rappel suivant la transmission du 3977 réalisé par les écoutants d’Alma Paris, les plaintes portent constamment sur des préoccupations relatives à la nourriture, aux vêtements, à l’organisation de la vie quotidienne. Lors des appels suivants, à côté de ces plaintes vont petit à petit se révéler, un manque de communication avec la direction; une défiance vis-à-vis du conseil de vie social, la culpabilité d’avoir placé son parent, la crainte de voir expulser son proche en cas de plainte. On entend aussi s’exprimer une inversion du rôle enfant-parent. Certes, ces maltraitances sont dites non avérées ou difficilement évaluables rapidement, mais il a quand même été possible d’identifier un certain nombre de situations dans lesquelles les motifs d’appel sont la résultante de plusieurs phénomènes.

Un phénomène important semble devoir attirer notre attention : dans le cas des personnes atteinte de démence vasculaire, maladie d’Alzheimer ou autre, « l’ignorance » par les familles de l’évolution de la maladie conduit à de possibles méprises. Ainsi, pourquoi cette personne est-elle couverte d’hématomes ? Est-ce nécessairement le résultat des soins d’une aide soignante malveillante ? Nous n’avons aucune plainte pour contention.

Même si ces situations sont hors EHPAD, ce qui est régulièrement rapporté c’est la « méconnaissance » de « la prise en charge » des démences lors d’hospitalisation dans des services de médecine aigue ou de chirurgie et de ce fait une prise en soin déficitaire et inadaptée des personnes porteuses de troubles cognitifs.

Nous sommes également appelés à la suite de décès en institution, la famille suspectant quelque chose d’anormal. Le discours tourne alors autour de l’injustice de cette mort là et de l’appel aux structures judiciaire pour avoir réparation. Le rempart qui sépare ces enfants de la mort vient de tomber.

Enfin relativement aux institutions mises en cause à plusieurs reprises, il nous semble judicieux de connaitre le nombre de lits, et le type de personnes accueillies. Avec l’accord des familles, des contacts avec les directions sont pris, ce qui est nous est facilité par la présence de 2 bénévoles, ex directrices d’EHPAD.

Dire que les maltraitances ne sont pas avérées ne règle bien sûr en rien le problème de la souffrance des appelants ou des victimes comme l’avait montré une étude menée par les docteurs Boiffin et Beck à partir de nos dossiers en 2008.

Le séjour en EHPAD peut être très ancien, sans qu’il soit possible de percevoir ce qui fait changer le comportement du personnel envers la personne âgée. On peut évoquer un changement de personnel soignant, de cadre, de direction, de médecin coordonnateur. La communication entre les équipes et les familles s’en trouve compliquée. Nous ne connaissons pas en général, la pathologie qui a conduit à l’institutionnalisation et avons peu d’information sur l’évolution et le stade de la pathologie. En revanche, les maltraitances avérées sont toujours en lien avec la brutalité de certains personnels due à la perte de patience, à la non connaissance des maladies, à des failles médicales, des refus de remplacement de prothèses et à l’état de dénutrition et à la privation de plaisir qui s’ensuivent.

 

Claude Lepresle

 

[1] Grille de Zarit d’évaluation du fardeau des aidants

Le placement et ses ambiguités

modif blogl                                                                                                                                                Placement : action de placer, de mettre quelqu’un à sa place en un endroit déterminé, de le ranger dans la case adaptée

MAIS AUSSI : action de placer son argent afin qu’il fructifie. C’est un investissement.

Il est imaginable de penser que face au placement des vieillards, symptôme, malgré tout, d’une faillite sociale (car, in fine, on n’a pas trouvé de solution autre que celle-ci et elle constitue une violence faite aux personnes) on ait réussi le tour de passe passe qui consiste à transformer une situation totalement improductive en source de gains financiers. D’ailleurs, les deux définitions du mot placement telles qu’elles sont indiquées plus haut ont ce caractère oxymorique : dans un cas, on place à perte, sans espoir aucun, d’ailleurs la ruine financière de l’individu et de sa famille  constitue souvent le terme de l’histoire. A contrario, placer dans « l’or gris », dans la « silver economy » semble particulièrement judicieux à qui veut placer son argent, utilement et efficacement.

Placer son vieillard en institution, que ce soit un des parents ou le conjoint constitue un déchirement douloureux qui atteste, mais de cela à titre d’individu et en dépit de la meilleure volonté du monde personne ne peut rien, d’une faillite sociale.

Cette société n’est pas organisée pour qu’un individu vieux et qui rencontre des difficultés dans la vie quotidienne persiste à vivre à son domicile, là où il a toujours vécu.

A ce moment là, il est « placé », autrement dit mis à sa place (qui se situe en institution) qui est une des modalités sociales de division du travail. On assigne à des équipes spécialisées (les soignants en EHPAD) le rôle qui leur est dévolu par la société : à savoir de « s’occuper » des vieillards.
Vision extrêmement culpabilisante pour ceux qui n’ont d’autre possibilité que de confier leurs vieux parents à des « spécialistes ». Et, outre la culpabilité, ceux-là se sentent dessaisis des soins qu’ils ont jusque à prodigués. D’où de fréquents conflits entre proches et équipes soignantes

Comment expliquer ces acceptions contradictoires du même mot ? D’un côté, le placement « à perte », contraint et forcé, de l’autre, un placement que l’on espère rémunérateur. En réalité, même si le terme de placement s’entend de deux manières opposées, l’inventivité du capitalisme contemporain est telle qu’il est parvenu à opérer la synthèse des deux significations contradictoires du mot.
Est appliquée ici la théorie simpliste des vases communicants. Si, en effet, apporter du soin aux vieillards n’est générateur d’aucune plus value, cela a un coût qui incombe uniquement aux familles concernées et qui parvient dans la poche de ceux qui ont investi dans « l’or gris ».
Conclusion : il n’y a pas de petit profit et il faut faire feu de tout bois…

 

 Alain Jean

 

 

 

 

Quand on aime on ne compte pas…

Chacun se souvient, sans doute, d’une fête, d’un événement où l’on a vu quelqu’un offrir, partager, donner de manière généreuse, très généreuse, au point parfois de provoquer presqu’un malaise. Quand on aime, on ne compte pas…

Chacun de nous, il nous arrive parfois, d’avoir également tellement envie de donner, comme pour combler et dire à l’autre l’affection, l’amour… Quand on aime, on ne compte pas…

Chacun nous avons en tête le nom d’un militant associatif, d’une militante de quelque noble cause, des parents d’enfants handicapés par exemple, qui, non seulement assument un quotidien difficile mais s’engagent, donnent leur temps, leur énergie, leur argent même, pour faire avancer le combat qu’ils entendent mener… Ils s’y fatiguent, s’y épuisent, parfois… Quand on aime on ne compte pas!

Cet engagement, ce don de soi sans compter a marqué, pendant plus d’un demi-siècle, la vie associative du secteur culturel, social et médico-social. On a vu ainsi se construire des réponses variées, parfois modestes, souvent pertinentes, aux problèmes et difficultés rencontrés par tels ou tels de nos concitoyens quel que soit leur âge, leurs difficultés, leurs handicaps.

Quand on aime on ne compte pas, alors le don de soi a été à la base de l’engagement associatif et souvent de l’engagement professionnel. On se souvient d’une période récente où l’on acceptait volontiers une dimension vocationnelle à l’exercice de certains métiers dans le domaine du soin, de la santé, de l’éducation, de l’enseignement… On ne comptait alors ni le temps de travail, ni l’énergie, ni la fatigue, ni l’argent… D’ailleurs on en gagnait si peu d’argent, on en avait si peu, que le compter n’aurait pas pris beaucoup de temps…

Les choses ont bien changé sans doute! Non que l’on ait beaucoup d’argent quand il s’agit d’enseignement, de soin, de culture, d’éducation, d’action sociale, mais la logique gestionnaire et comptable s’est subrepticement infiltrée partout et s’est peu à peu imposée comme logique structurante de tout projet, de toute initiative et réalisation dans tous ces domaines d’activités qui, jusqu’alors, s’étaient structurés sur des valeurs altruistes de don et de dévouement, tellement étrangères aux démarches normalisées de gestion comptable.

Cette logique comptable, pourtant, logique ultra libérale qui nous fait compter et croire que tout se gère, que tout peut être réduit à un investissement, une dépense, un coût, un profit, une perte, une économie…

Le monde associatif en intégrant, bien plus que nécessaire sans doute, le modèle de l’entreprise, de sa gestion et de son management à préparé et prépare, anticipe même l’arrivée du lucratif dans tous ces domaines où, justement, il n’est pas moralement acceptable de faire du lucre, du profit! On pourra toujours mettre en place des « comités d’éthique » pour « gérer » les situations préoccupantes ou problématiques ou… Il y a longtemps que l’éthique ici n’est plus qu’une « éthiquette » tout juste destinée à masquer ce qu’il convient de ne pas regarder.

Est-ce à dire alors que quand on compte on n’aime pas? Sujet scabreux, bien sûr, car les comptables eux aussi ont un cœur et comptent parfois à contre cœur…

Et puis on ne manquera pas de nous rappeler la nécessaire attention aux finances publiques, les économies attendues sur les budgets des associations, des établissements et des services, etc. Bien-sûr que la gestion rigoureuse est gage de sérieux et que personne ne chercherait à légitimer quelque gaspillage ou gabegie que ce soit. Bien sûr, mais ce n’est pas cela qui est en question. Ce qu’il s’agit d’interroger ici ce sont ces situations de plus en plus nombreuses où la logique comptable vient interdire de penser une action culturelle, éducative, sociale ou médico-sociale au service des plus vulnérables de nos contemporains. Ne plus penser, au mieux dé-penser et encore… Le moins possible!

Décidément quand on compte… Il se pourrait bien que l’on n’aime pas beaucoup !

 

Michel Billé.

 

 

 

Transhumanisme : ne pas craindre nos frères « humanistes en transe », si…

Human hand touching an android hand. Digital illustration.

A lire l’ouvrage « Prendre soin de ceux qui ne guériront pas », sous la direction d’Elisabeth Zucman,[1] on saisit combien les professionnels du  handicap, de la fin de vie et de la grande vieillesse se confrontent à un double défi, adressé à leur humanité et à l’humanité.

Défi à leur humanité, puisque la question de la « guérison » est obsolète et avec elle la satisfaction de l’acte thérapeutique « efficace ». Reste[2] alors à trouver et à inventer une manière d’être et de vivre ensemble, un registre d’attention à cet autre, incurable. L’impact de cette non guérison sur les soignants, n’est-ce pas la nécessité d’un au-delà ? Au-delà du soin, c’est la relation de soin. Au-delà de la relation de soin, tendre vers une « simple » relation envers l’autre… puisque c’est un homme.

Défi à l’humanité également. Quelle est la nature de ce défi ? Accepter une réalité difficile ou insupportable, qu’on ne peut intégrer…l’accepter ou pas. Et tenter de changer le rapport qu’on avec elle. Une gageure, un pari, y compris pascalien.

Mais depuis toujours, l’histoire des inventions, des découvertes techniques, des avancées de la médecine se nourrissent et s’originent de ces limites pour les contourner, les dépasser.

Voilà mon intuition, même si l’idée dérange un peu, elle me guide ici.

Et si les professionnels ainsi engagés auprès de ceux qui ne guériront pas étaient plus proches qu’on ne peut le penser, de prime abord, des tenants du transhumanisme? Et si les uns et les autres appartenaient à cette même facette d’une même identité, d’une même destinée : celles des Homo Sapiens ? Homo Sapiens Sapiens, cet aspect de l’homme moderne et social, cherchant, transmettant, apprenant.

Convenons que les uns et les autres ne manquent pas d’audace. Même s’ils sont porteurs de philosophies de l’existence et de projets politiques distincts, et d’une conception de l’homme différente (pour le moment ?), pris dans l’éternel débat entre nature et culture, les uns et les autres ne craignent pas d’explorer certaines limites, faisant appel à un puissant registre d’imagination.

Ils ont en commun aussi un même refus d’une réalité, vécue, perçue comme inéluctable.

Ainsi, les intervenants du livre d’Elisabeth Zucman n’acceptent pas que quelqu’un soit réduit à son handicap, à sa maladie, à sa finitude ; Ils avancent et tâtonnent comme des explorateurs du goût de vivre autant que du lien humain complexe, comme ressorts majeurs, quand la vulnérabilité impose sa blessante limite. Des chercheurs de sens donc, chaque chapitre est traversé par cette quête, qu’illustre parfaitement ce qu’Antoine Blondin a si bien saisi avec fulgurance, « l’homme descend du songe ». Ainsi est notre envie de rêver, notre besoin de récits.

Mais les transhumanistes aussi, d’une autre manière, n’acceptent pas le handicap, la maladie et la finitude en prônant le recours aux biotechnologies et aux avancées informatiques pour échapper aux limites de la mort et de la vieillesse. Dans cette perspective exaltée et radicale, la maitrise des « machines » toujours plus puissantes permettrait de ne pas perdre le contrôle de sa destinée, vieux rêve humain…. Une vie dont la durée ne serait pas infinie(ne sous estimons pas le simplisme et la recherche du spectaculaire médiatique qui n’aide pas penser),  mais ne serait plus inéluctablement finie. Une vie dans l’espace (corporel) et le temps qui deviendrait indéfinie[3]… On est ébahi par ces frontières mentales franchies allégrement par les sciences actuelles.

Perspective exaltée et radicale, disais-je, d’où mon expression d’« humanisme en transe ». La transe ici traduit la logique psychique qui sous-tend cette exaltation sublimatoire, cette sur-excitation intellectuelle : un puissant déni de la mort comme ressort (la mort de la mort titrait les médias).

Or, savez-vous qu’apparait et s’affirme un transhumanisme à la française[4], plus « social, rejetant la philosophie libérale-libertaire californienne », et qui ne vise plus à l’immortalité mais à l’amortalité (une extension radicale de la longévité)…

Peut-on parler d’un transhumanisme, non pas néo libéral, non pas organisant de nouvelles luttes des classes? On pressent que ces découvertes seront couteuses, bref réservées à une élite. On imagine déjà à l’œuvre les logiques marchandes qui gangrènent actuellement le champ du vieillissement humain, l’ayant divisé et transformé en marché des séniors d’une part et institutions pour vieux dépendants d’autre part…

Bref, un transhumanisme, plus « humain », car échappant à la logique de profits inhérente à l’industrie de la silver économie,  et ainsi mieux disposé au questionnement éthique.

Qu’est-ce que chercher, si ce n’est aller de ci et de là, se donner du mouvement et de la peine pour découvrir, pour trouver quelque chose ou quelqu’un ? Dès lors que nous n’oublions pas ce que nous a légué Rabelais, « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », nous aurons autant besoin de chercheurs audacieux et par conséquent inévitablement imprudents que ces chercheurs du quotidien que sont les cliniciens humanistes, passionnés par l’aventure de la relation humaine.

José Polard

 

[1] Erès 2016

[2] Un reste majeur…

[3] Pas vraiment l’immortalité, mais ce serait très long…

[4] http://www.sciencesetavenir.fr/sante/20160311.OBS6259/un-autre-transhumanisme-est-il-possible.html

L’ « indécence de la silver économie »

LE MONDE | 06.05.2016 à 16h02 | Par José Polard, Michel Bass, Michel Billé, Odile David et Alain Jean (EHPAD de côté)

"Nous proposons de réfléchir et de créer les conditions d’un point d’équilibre, avec des représentants de la société civile, des usagers, des citoyens aux fins de resocialiser cette vieillesse" (Photo: Ehpad à Limoges, en 2015)..

 

Silver Night aux Folies Bergère en mars, Silver Show au théâtre Mogador en avril : la « silver économie » [« or gris »] est un secteur industriel qui se porte vraiment bien. Et quelle satisfaction de nous en informer ! Mais quand une société se donne à voir ainsi en spectacle, s’agit-il encore d’informer ou est-ce une manière sophistiquée de communiquer ?

Que fête-t-elle ainsi, la silver économie ? Sa réussite d’abord. On connaissait la saga des grands groupes d’établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), les taux boursiers en flèche, mais ici c’est différent. Avec une stratégie de relations publiques bien rôdée, à l’instar de bien d’autres branches industrielles, du BTP aux métiers du tourisme, elle met en scène l’idéologie du bien vieillir, laquelle par bien des aspects pourrait bien faire le lit de la philosophie du transhumanisme.

En reconnaissant et en remettant ses « trophées de l’innovation », du plus technologique au plus festif, sans oublier bien sûr, du plus solidaire au plus participatif, ce secteur économique se réapproprie habilement ainsi les initiatives du terrain, tout comme les inventions technologiques, les avancées médicales.

À coup de pubs et de marketing

Dans ce secteur industriel, les seniors et leurs proches sont étudiés, pensés et peu à peu, dirigés à coup de pubs et de marketing, vers une « filière » ou une autre, sans oublier les « passerelles », pour le bien du « parcours de la personne âgée ». Cela passe du « maintien au domicile » à l’Ehpad, en passant par les résidences services seniors (RSS) avec, à chaque fois, des réponses immobilières appropriées accompagnées par un business plan spécifique.

L’« Or gris », c’est avant tout cette puissance de communication et de relations publiques. On comprend mieux ce rouleau compresseur médiatique qui envahit tout. Au fond, le message subliminal est assez simple : tant que vous consommez, vous gardez une part de jeunesse… Avec un peu de malice, nous le dirions autrement : dépenser et ne pas penser. Cette silver économie porte de mieux en mieux son nom : c’est moins les cheveux qui sont argentés que les intérêts…

La silver économie fête aussi son omniprésence et son influence dans tous les débats concernant le vieillissement, promouvant sa philosophie et ses orientations, avec l’efficacité d’un lobbying de haut niveau, s’imposant comme un interlocuteur incontournable et créant les conditions d’une proximité idéologique contagieuse – comme le montrent les travaux de George Stigler (1911-1991) [Prix Nobel d’économie en 1982 dont les travaux ont montré que l’Etat-providence sous l’emprise des groupes de pression, n’est plus garant de l’intérêt général] – avec certaines sphères politiques et la haute administration, et donc génératrice d’intérêts communs.

Connivence industrielle et politique

Qui maîtrise les mots oriente les décisions, économiques et politiques. Certains experts, certains intellectuels n’hésitent pas à mettre leurs travaux, leurs réflexions au service de cette économie du « marché des séniors », la cautionnant ainsi. Sciences humaines rebelles ou supplétives, il faut choisir.

Cette indécence de la silver économie, traduction d’une sorte de désinhibition quant aux buts et aux gains, est le fruit d’un profond déséquilibre entre d’un côté une sorte de connivence entre la puissance industrielle qui oriente, l’action politique dévaluée, la haute administration procédurale et normative et de l’autre… aucun contre-pouvoir. Car enfin confier ainsi au marché cette séquence de vie du vieillissement et du grand âge, est-ce bien raisonnable ?

C’est pourquoi nous proposons de réfléchir et de créer les conditions d’un point d’équilibre, avec des représentants de la société civile, des usagers, des citoyens aux fins de resocialiser cette vieillesse. En repensant l’Ehpad (est-ce que ça s’appellerait encore Ehpad ?), en soutenant les modalités d’évaluation beaucoup plus participatives, en impliquant les équipes et non e les passivant, en stimulant toutes alternatives, en se dégageant de cette pensée unique qui nous est martelée. Le profit et l’éthique font rarement bon ménage.

José Polard, Michel Bass, Michel Billé, Odile David et Alain Jean (EHPAD de côté)

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/05/06/l-indecence-de-la-silver-economie_4914977_3232.html#i71mWUrzFMvh7mVP.99

L’annonce du diagnostic

annonce_diag

L’annonce d’une maladie, surtout chronique, est un moment essentiel et crucial dans la relation médecin/patient.

Aussi un guide a-t-il été conçu par la Haute Autorité de Santé à l’usage des personnels soignants pour annoncer non pas la maladie mais le diagnostic, plus doux…

Dialogue imaginé entre le médecin et son patient :

– Le Docteur Palliat, alerte : Bonjour Monsieur Dupont, comment il va ce matin ?

– Monsieur Dupont : On fait aller…

– Le Dr Palliat se tourne vers Madame Zen, infirmière : il a fait tous ses examens ? On lui a dit la suite des opérations ?

– L’infirmière : … non pas précisément

– Le Dr se retourne vers M. Dupont : Bon, on va lui dire ce qu’il en est dans le détail. Vous m’entendez Monsieur Dupont ?

– M. Dupont enfonce son appareil dans son oreille : Crouic… Bzzz

– Le Docteur : Eh bien voilà. Dans un souci de transparence et du droit à l’information du patient, nous avons mis en place, conformément aux directives du ministère, un protocole d’annonce du diagnostic. C’est un dispositif mis en place dans le cadre du plan cancer et des maladies chroniques…

– M. Dupont : J’ai un cancer ? La maladie d’Alzheimer ?

– Non, non. Je ne peux rien vous dire en dehors du dispositif d’annonce du diagnostic. Vous comprenez, si je vous dis cela simplement, d’homme à homme, l’information risque d’être biaisée, trop subjective, trop empathique. Grâce au dispositif, on peut l’un et l’autre, prendre de la distance.

– Et on ne peut pas le faire là maintenant tout de suite ?

– Non, le dispositif prévoit un temps et un espace dédié où nous nous retrouvons tous les deux. L’ensemble du personnel qui est à votre service, Monsieur Dupont, est informé mais il ne peut rien dire en dehors du protocole. N’est-ce pas Mademoiselle Zen ?

Mademoiselle Zen acquiesce par un hochement de tête.

– Et ce jour-là vous pouvez vous faire assister d’un avocat… Euh non, je voulais dire par votre famille, ajoute le Docteur Palliat.

– M. Dupont, inquiet : donc vous allez m’annoncer ce que j’ai ?

– Oui mais rassurez-vous après l’annonce, le protocole prévoit plusieurs étapes pour que vous puissiez organiser votre fin de vie… euh non… votre vie, ici.

– Alors je vais mourir ?

– Non, monsieur Dupont, vous allez trop vite en besogne ! Il faut suivre le protocole. D’abord on vous annonce le diagnostic et après on met en place un plan de soins sur la base d’une stratégie thérapeutique médicamenteuse ou non-médicamenteuse…

– Et je serai guéri ?

– Vous savez Monsieur Dupont aujourd’hui dans votre situation on ne guérit plus, on pallie, on pare au plus pressé…

– Qu’est-ce qu’elle a ma situation ?

– Eh bien Monsieur Dupont, pour être clair…

– L’infirmière, Madame Zen : Docteur vous sortez du protocole…

– Exact. Bon monsieur Dupont dans le souci de vous informer, dans le souci de transparence et surtout du respect qu’on vous doit nous vous informerons de la date, du lieu et des modalités de l’annonce du diagnostic. Mais rassurez-vous, ça se passe tranquillement. D’ailleurs, vous pourrez garder le silence…non, pardon, vous pourrez demander toutes les précisions sur votre maladie. L’important aujourd’hui c’est de mourir dans la dignité, n’est-ce pas ? Ça ira ?

– Oui, on va faire aller. Dans combien de temps ?

– Quoi… ? Ah oui l’annonce ! D’ici une quinzaine… vous serez fixé sur le verdict…, euh non, sur la maladie, non sur le diagnostic….

Voix off de la Haute Autorité de Santé : « … plus le patient s’approprie sa maladie, meilleure est sa capacité à faire des choix en conscience des conséquences de celle-ci. La bonne adhésion du patient aux traitements qui lui sont proposés – et adaptés avec lui – s’inscrivent dans ce processus de réorganisation de sa vie. »

Ainsi va le monde !

Didier Martz

L’éthique du management : une éthique étique et toc !

Quelles que soient les structures de soins ou d’hébergement, aussi dans le champ de la gérontologie, on n’échappe pas depuis quelques temps à l’avènement d’un nouveau concept nommé par la novlangue des gestionnaires de l’humain : éthique du management. Á la suite des trusts de la distribution et autres sociétés multinationales en mal d’image « lavée plus propre », les établissements de santé, publiques ou privés, sans même parler des agences qui les gouvernent n’hésitent plus à brandir cette nouvelle idéologie blanchie à l’eau de Javel des idées toutes faites et souvent impensées.

Depuis quelques temps cette drôle d’association entre l’éthique et la gestion me titillait le neurone à réflexion, ça y est, je craque, je dénonce. Si l’éthique selon Aristote se propose de réfléchir à la meilleure façon de se conduire dans la cité, c’est-à-dire la meilleure façon de vivre  avec les autres, ayant toujours en ligne de mire l’idée du bien, qui croirait une seconde que l’enseigne du supermarché du coin, ou la gestion d’une entreprise, que celle-ci soit de soin ou non, privée ou pas, puisse avoir autre chose en termes d’objectifs que la rentabilité et le gain[1]. Car le management, directement issu du vocabulaire économico-gestionnaire, n’a pas pour objectif une dynamique d’entreprise philanthropique. Il est là pour optimiser, pour gérer, pour rationaliser, pour rentabiliser l’activité de l’équipe. L’équipe, autre mot magnifique ; ça fait sport, ça fait jeune, ça fait in. Une équipe, ça respire et ça sent l’éthique bien entendu. Le mot management, s’il emprunte ou plutôt fut emprunté par les anglo-saxons, dérive d’un vieux mot français du XVème siècle : « mesnager », qui signifiait « tenir en main les rênes d’un cheval », et qui a laissé « manège », endroit où justement on fait tourner ce cheval tenu en main. Le sens perdu du mot management, c’est « tenir en main » et pas autre chose ! Et si la France admet ce terme de management, à condition qu’on ne le prononce pas à l’anglaise – faut pas pousser ! −, l’Office Québécois de la langue française, ne recommande pas son emploi et lui préfère « administration » et « gestion », ce qui convenons-en a le mérite de la clarté. Mais, dans un pays où nous avons débaptisé les écoles de commerce pour qu’elles deviennent des Business School, il ne faut guère s’attendre à autre chose. Le mimétisme anglo-saxon est partout et affiche lui aussi une image in.

Kant[2] – et Freud ensuite –  nous aurait montré que cette éthique du management est bâtie sur un proton pseudos, une erreur fondamentale, une fausse liaison, un leurre. Une confusion entre deux champs de pensée non miscibles. C’est une association aussi improbable que l’ « élégance de la torture » ou bien « massacrer avec pitié ». Car si l’oxymore est une figure qui souvent stimule la pensée, s’il s’ignore en même temps qu’il se prononce, il ne vise qu’à nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Et, ce sont les managers qui sont les premiers « lanternés ». Ainsi l’éthique du management n’est pas un agencement destiné au mieux vivre d’une équipe, des patients ou bien des résidents, des hébergés ; non, ce drôle d’attelage est uniquement destiné au manager lui-même. Inventé afin que le manager manage les mains propres. Sinon, il risquerait de ne plus manager. L’important est qu’il y croit et comme il est effectivement plus confortable pour lui d’y croire, il y croit. Cette éthique là vient généralement ripoliner le non avouable pour en faire quelque chose de regardable, de respectable voire d’admirable. Vous l’aurez compris, l’éthique du management, je n’adhère pas. Même, j’exècre. L’éthique du management, c’est d’abord et avant tout du blanchiment de décision sale comme d’autres blanchissent l’argent, c’est d’abord et avant tout le contre-pied des Mains sales[3]. Et, à cet égard, je partage résolument l’approche sartrienne. Moi aussi et comme tout le monde, j’ai les mains sales, un peu, beaucoup, passionnément ; mais, je le sais et je refuse, catégoriquement, l’absolution pseudo-éthique. Lorsqu’on tourne sur le manège, tenant fermement les rênes, il y règne toujours un parfum de crottin.

 

Alors, ouvrons l’œil, et la narine aussi…[4]

Christian Gallopin

[1] Souvenons-nous qu’il y a plus de vingt ans déjà, l’industrie pharmaceutique refusait catégoriquement aux pays pauvres les traitements antiviraux pour le Sida à prix abordable. Cette fin de non recevoir décida notamment le Brésil à débuter la fabrication illégale de ces médicaments…Á cette occasion, les trusts pharmaceutiques interrogés sur l’éthique de leur action, avaient affirmé haut et fort que ce qui est éthique, c’est ce qui est économiquement rentable.

[2] E. Kant, Sur un prétendu droit de mentir par humanité, 1797.

[3] J.-P. Sartres, Les mains sales, 1948.

[4] Une tribune d’Antoine Perrault à Médiapart  » Détecter et abjurer la langue du marché » rend compte d’un livre, La Langue du management et de l’économie à l’ère néolibérale, de  Corinne Grenouillet et Catherine Vuillermot-Febvet, aux P.U de Strasbourg, qui permet d’y voir clair. 

https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/060516/detecter-et-abjurer-la-langue-du-marche