Archives mensuelles : juin 2016

Un temps pour la généalogie et le récit autobiographique

téléchargement (1)La généalogie est un phénomène massif, particulièrement en France, encore peu étudié[1]. A des réponses conjoncturelles, la mode du régionalisme tout autant qu’un repli sur soi, se sont combinées des réponses sociologiques, avec l’éclatement et les modifications de la famille qui font de la généalogie la traduction d’une fièvre identitaire, en réaction à l’urbanisation et l’anonymat post moderne.

Mais ce sont les nécessités psychiques qui m’intéressent.

Quel est l’objet mythique, le paradis perdu ainsi recherché ? Le plus souvent, il s’agit de la terre domestique, charnelle, maternelle, mais ça peut être aussi l’ancêtre. Nous ne sommes pas loin du roman familial. Souvent cet engagement généalogique est une réponse à un tournant ou une impasse existentielle, ce qui explique pourquoi la crise du milieu de vie, le passage à la retraite constituent des moments propices à cette recherche.

Revenir au temps passé, à la légende familiale dans notre société post moderne qui promeut l’autonomie et l’épanouissement personnel comme valeurs cardinales met en demeure chacun de trouver du sens à toutes nos activités et s’inscrire dans la grande chaine du temps et des générations.

Il faut se souvenir du fantastique écho que rencontra « Le cheval d’orgueil » de Pierre Jakez Héliaz, qui racontait les traditions et la vie des paysans bretons. Vous n’avez probablement pas idée du nombre de bretons, qui influencés par cet exemple illustre s’engagèrent selon des modalités variables, vers la transmission de ce patrimoine, à travers des souvenirs d’enfance. Et un essor considérable de cette littérature régionaliste comme traduction de ce mouvement de fond.

Le récit et l’autobiographie en gérontologie[2].

S’il existe un véritable marché florissant de l’autobiographie, qui propose aux personnes âgées d’écrire leur récit de vie, c’est dans les établissements gérontologiques que ce souci biographique prend toute sa dimension.

Peut-être pour lutter contre les logiques administratives? Est ce parce que ces institutions obéissent facilement à des logiques collectives que les récits de vie y foisonnent ; qu’ils s’agissent de procédés de formation, de thérapie ou de culture, et particulièrement destinés à un public âgé. Question préalable: à quoi sert le récit chez un ancien ?

Distinguons la parole adressée à un autre, à un moment donné, travail d’intégration des émotions, des évènements. Parfois même, cela s’apparente une confession. Ce qui prime, la relation et la temporalité qui la porte.

Cette femme de 82 ans, vient de décider d’écrire ses mémoires quelque peu particulières…puisqu’il s’agit  de relater un évènement dont la portée a considérablement marqué son existence ainsi que celle de ses proches. Son second mari est mort depuis un an et cette disparition a mis en route un processus de réflexion, un travail psychique considérable que traduit cet écrit en cours. De quoi s’agit-il ? Ce qui la tourmente depuis si longtemps, c’est la rupture d’avec deux de ses filles, intervenue après leur dénonciation d’attitudes très troubles, de tentatives d’attouchements de la part de leur beau-père. Sa mémoire s’est, depuis ce décès, comme « dégelée » et une immense culpabilité consciente l’a envahie, la contraignant de revenir sur cette époque troublée et son attitude très craintive à l’époque. Lors d’un entretien psychothérapique, particulièrement intense, je la verrais explorer toutes les causalités de son comportement de l’époque, oscillant entre invention et réalité implacable.

Mais il y aussi le récit comme témoignage, vecteur de transmission, ce qui compte, c’est la trace. Il offre aux plus âgés ce que l’échappée dans l’action offre aux adultes plus jeunes. A condition que leurs récits rencontrent un intérêt…

Cet homme bien que rencontrant quelques difficultés à mémoriser depuis ses 75 ans, impressionne son entourage par sa faculté à se tenir au courant des dernières innovations techniques des bateaux de plaisance. Né à Saint Malo, qu’il avait quitté pour ses études, il n’eût de cesse d’organiser sa vie pour pouvoir continuer de« caboter ». S’il rencontre un autre passionné de la mer, ou quelqu’un de curieux, les récits innombrables de la mer jaillissent. Mémoire « fatiguée », mais passion intacte !

Enfin, il y a la légende qu’on sculpte. Pour certains qui ne manquent pas de narcissisme, il s’agit d’offrir une leçon de vie, une sorte de statue à imiter. De l’idéal d’une vie à l’idéal du Moi. Ici, pas vraiment de relation à l’autre, ce qui est visé, édifié, vise à l’immortalité. Il faut relire Kundera, « L’immortalité », relire le récit qu’il fait des enjeux de transmission pour le grand Goethe, aux prises au cours du grand âge, avec une dernière passion amoureuse mêlée à son inquiétude du devenir de son oeuvre, après sa mort.

L’autobiographie est un temps de récapitulation, c’est-à-dire un temps de réorganisation différente de la manière dont ont été vécu une expérience, un évènement ; un Je raconte un Moi avec une distance dans le temps et dans l’espace.  Les travaux de nombreux psychanalystes, tout comme ceux de Ricoeur montrent que l’histoire d’une vie est la manière dont le sujet humain se manifeste et se constitue.

Une vie, une histoire, un sujet.

 

José Polard

 

[1] Les travaux de Patrice Cabanel, en 1994, donne quelques éléments de réponse à pourquoi cet engouement ; ainsi que le site de  Beaucarnot.

[2] Nous reprenons quelques idées clés de Bernadette Puijalon, anthropologue

L’injonction faite aux aidants familiaux de ne pas culpabiliser…et celle de ne pas défaillir.

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Ah ! Cette culpabilité des aidants ! En tout congrès, en tout article, voilà une notion gérontologique[1] devenue le passage obligé, une sorte de tarte à la crème « clinique ou théorique ». L’alfa et l’oméga qui aurait cette vertu, en toutes situations, où la famille impliquée est en difficulté, de tout expliquer. Cette culpabilité, il faudra ensuite la soupeser, la mesurer (constitutive du fameux fardeau), l’analyser, la soulager.

J’y vois là un signe parmi d’autres de notre paresse intellectuelle, pour ne pas penser la complexité de ces situations. Et surtout leur unicité. Bref, pour penser conformément. Mais est-ce encore penser ?

Commençons par une idée de base. Derrière tout sentiment de culpabilité, il y a une défaillance[2], sa nature et son intensité sont des indices déterminants. Un aidant familial, appelons-le parent, est ordinairement (dirait Winnicott) défaillant, banale et triste illustration de notre difficulté à protéger les faibles. De cette défaillance ontologique s’origine la nécessité du groupe et le besoin des autres, et probablement même l’incroyable capacité de l’espèce humaine à se développer. Mais avant d’évoquer la culpabilité, commençons par l’innocence.

La caractéristique de la petite enfance, on sera tous d’accord si on prend le temps de se dégager des premières idées simplistes, c’est bien l’innocence (et son corollaire, l’insouciance). Cette innocence ne signifie pas qu’un enfant ne puisse pas être agressif, violent ou pulsionnel, notamment envers les autres, mais il n’en a pas la conscience, il n’en a pas la connaissance. Les deux s’acquièrent,  quoiqu’en disent les tenants d’un déterminisme génétique absolu considérant que chaque caractéristique humaine a son gène.

On ne peut que constater chez chaque enfant, la mise en acte de comportements cruels[3] avec son environnement très proche… mais en toute innocence ! Indice qu’il n’a pas encore accédé à l’altérité, à la fois décentration de soi et attention à l’autre, étape essentielle qui passe par son accès aux règles de vie familiale et sociale, avec leurs limites et interdits qui les structurent, une fois intériorisés.

En raccourci, par la confrontation, la familiarisation avec les idées de culpabilité conscientes et inconscientes(les plus difficiles à désamorcer), il pourra, grâce à l’accès à une capacité de sollicitude, les dépasser par une position de responsabilité.[4]

A l’inverse, la caractéristique majeure de l’âge adulte, c’est (faire avec) le sentiment de culpabilité[5]. Et son corollaire, la perte de l’insouciance. J’ai bien conscience d’être un peu provoquant en affirmant ceci, puisque d’ordinaire on associe cette étape à la notion de responsabilité. C’est vrai, c’est plus noble. Pourtant…

– Certains se défendent de l’idée de culpabilité, c’est ainsi qu’on peut décrypter ce qui anime ces trentenaires ou ces quincagénaires, dénommés adulescents  ou quincados. Ils refusent vent debout engagement et responsabilités, mais surtout toute proximité mentale avec des sentiments de culpabilité. La Silver économie l’a parfaitement compris, submergeant ces âges de biens de consommation ciblés, pour ne pas penser, et donc pour ne pas culpabiliser. On achète comme on peut une tranquillité d’esprit, en détournant notre attention, ça devient même un marché[6].

– D’autres souffrent du sentiment de culpabilité, il suffit d’écouter un grand nombre de parents à propos de leurs enfants et leurs adolescents pour entendre ceci : qu’est-ce que j’ai fait ou pas fait, pour qu’il soit ainsi en difficulté, en échec, malheureux… Et encore, le plus souvent, ces idées sont gardées par devers soi, travaillant chacun, psychiquement, en profondeur.

Cette plainte nous accompagne tous, plus ou moins, en tant que parents, encore plus dans les moments de crise, même si nous nous en dégageons par l’échange, la raison ou bien mieux, par un acte, véritable équivalent d’une nouvelle donne.

Que traduit-elle alors cette plainte ? Notre impuissance, plus précisément notre sentiment d’impuissance. Une impuissance à le protéger, à le réparer, à modifier cette réalité blessante ou pire encore, impuissance à revenir au temps d’avant pour changer ce qui s’apparente à un destin. Ce sentiment d’impuissance est surtout l’envers de ce qui rôde en nous, plus ou moins consciemment : nos rêves de toute puissance, issus de l’enfance, lesquels ne sont rien d’autre qu’un désir radical de « commander » la réalité.

-Nous ne sommes pas surpris dès lors, de rencontrer ces mêmes problématiques lors du temps des aidants dans leur relation avec un parent âgé vulnérabilisé. Nous y reviendrons dans un prochain article.

L’idéologie du Bien vieillir, un vieillissement à la Walt Dysney …

Il y a belle lurette que le « Silver immobilier[7] » se sert  de cette idée de culpabilité comme argument :

-tantôt pour expliquer la mauvaise image des EHPAD ; celle-ci ne serait que la projection de la mauvaise conscience de placer son parent. Sous-entendu, ça va bien par ailleurs…

-tantôt en finançant en permanence des campagnes sur l’image et les mots[8]. La voilà, la logique du Bien-vieillir, ce vieillissement à la Walt Dysney qu’on nous vend: « Construisons un monde où tous les seniors vieillissent bien et leurs familles aident bien.» Farce ou réalité, à chacun de faire sa propre opinion.

Concrètement, c’est là toute la force du marché,  il s’agit de monnayer notre culpabilité en dépensant. Nul doute qu’il existe une sorte de deal entre les pouvoirs publics et les représentants de cette industrie.

A suivre, une 2 ° partie, «  de la culpabilité à la culpabilisation des aidants », puis une dernière partie, « de la culpabilité à la contribution des aidants».

 

José Polard

[1] Vous n’avez pas l’impression que dans le territoire de la gérontologie, ça tourne en rond ?

[2] Je ne distingue pas pour le moment la défaillance dans ses dimensions, « objective» d’une part et  de réalité psychique, d’autre part.

[3] Winnicott a particulièrement porté son attention sur ce fait anthropologique : « Nous devons faire l’hypothèse d’une relation d’objet précoce cruelle »in le développement affectif primaire. Une des raisons profondes de l’attachement d’’un humain à sa mère, comme réparation jamais satisfaite de l’insouciante cruauté de nombres d’enfants à son égard ?

[4] Cette position de responsabilité est souvent associée à l’idée d’accès à l’autonomie de l’enfant. En caractérisant de dépendants certains vieux vulnérabilisés par la maladie, il est  proprement scandaleux de les priver de cette position de responsabilité vis-à-vis des autres, qu’on observe pourtant du matin au soir, au quotidien.

[5] A notre insu, le plus souvent.

[6] Lire Bernard Stiegler.

[7] J’appelle « Silver immobilier » ce pan de la silver économie qui obéit à la logique de l’industrie de la construction, de la gestion immobilière.

[8]. La Silver économie écrit pour nous un story-stelling qui nous demande très peu d’efforts mentaux, plutôt une paresse intellectuelle : encore une fois, dépenser pour ne pas penser.

Les mots peuvent-ils agir sur votre physique ?  http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2016/06/12/quand-les-mots-agissent-sur-votre-physique/

 

Médecin traitant ou Médecin maltraitant ?

stéthoscope-et-prescription-médicale-22342112Il est vrai que nous n’aimons guère le mot « maltraitant » ou « maltraitance » qui est extrêmement galvaudé ces temps-ci. On n’entend plus que cela : des chartes, des congrès, des Diplômes d’Université lui sont entièrement consacrés.

Plus précisément consacrés à ce qui est présenté comme son symétrique inverse : la « Bientraitance ». Synthèse chimiquement pure du contentement de soi élaboré par des commissions technocratiques dont la signification est la suivante : nous sommes si bons de bien vouloir condescendre à « bientraiter » ces personnes âgées qui ont l’outrecuidance de ne pas « bien vieillir ».

Examinons cela : nous avons eu connaissance d’un certain nombre de cas d’EHPAD dans le Val de Marne où sont mises en place des procédures qui nous scandalisent. Il est possible que des faits identiques se produisent ailleurs, mais nous n’en avons pas connaissance.

Plusieurs médecins généralistes nous ont rapporté le fait suivant : l’administration de ces EHPAD décrète que le contrat de désignation par le patient de son médecin généraliste comme « médecin traitant » est désormais caduc et non avenu. Désormais il est décrété que le « médecin traitant » sera un médecin  gériatre désigné par l’EHPAD. En effet, depuis quelques années tout patient est tenu de désigner un »médecin traitant ». Il va de soi que c’est le patient qui désigne son médecin traitant, manifestant ainsi la confiance qu’il a en lui . Et non le médecin qui s’auto désigne.

Quelles en sont les raisons ? Ce sont des raisons officielles de restructuration de la chaîne des soins. Mais de façon officieuse, implicite, ou inavouée, voire inavouable : il y a là des accords entre les EHPAD et l’ARS (Agence Régionale de Santé) pour que les médecins généralistes libéraux, à terme, n’interviennent plus en EHPAD.
Mais le principal : est brisé là, avec une brutale autorité, le lien de confiance établi souvent de longue date entre le vieillard et son médecin. Ce qui sous tend cette décision autoritaire, c’est le point de vue selon lequel un vieillard dont les fonctions cognitives déclinent n’a plus à décider de quoi que ce soit.

Qu’il éprouve du plaisir à recevoir la visite de son médecin qu’il connaît depuis longtemps est sans importance : ce médecin traitant ( le médecin de famille, porteur de mémoire) qui reste un lien avec sa vie d’avant. Lorsqu’il se considérait comme un homme libre, acteur de sa vie.

Est signifié là qu’aux yeux de l’administration, le vieillard n’est plus rien.

Aux yeux de la société, il a été mis sous tutelle.

L’Administration joue pleinement son rôle : elle administre.

Finalement, la réalité de la « Bientraitance » dont on nous rebat les oreilles, c’est cela.

Comme dit Madame X., seule dans sa chambre, allongée sur son lit : « Ici, je suis dans une salle d’attente, pour ne pas dire une cellule. Les visiteurs ne peuvent être choisis, ils sont désignés, ils ont des laisser-passer. Mais par qui sont-ils délivrés ? »

 

 

Alain Jean, Maria Da Silva, Bernard Szelechowski sont médecins

Les anciens, une chance pour le climat 

terre-planete-fragile-Nous animons un petit groupe  de retraités, entrecroisant réflexions et actions, avec deux partenaires, La Fondation Charles Léopold Mayer[1] et le Gérontopole des Pays de Loire[2].

 

Notre intérêt? Les conséquences de l’allongement de l’espérance de vie dans une société mondiale où nous sommes toujours plus nombreux et plus âgés
La rencontre internationale Climat Chance Nantes[3], nous est apparue comme une opportunité pour faire connaître les situations parfois bien particulières des personnes âgées -elles représentent presque la moitié des électeurs entre 18 et 59 ans (24 % – 51%)- face aux conséquences des changements climatiques ; mais aussi d’évoquer la responsabilité des âgés dans leurs modes de vie, leurs comportements, les choix de consommation et de leur environnement.

Ces seuls constats nous obligent, c’est notre postulat et celui de la COP21,  à des politiques nouvelles pour répondre à des conditions de vie souhaitées ou imposées (santé, habitat, transports, loisirs, environnements… ) face aux migrations nationales (climat plus doux, proximité familiale, retour au lieu de naissance…) et particulièrement à celles des personnes âgées des pays situés dans des zones de transformations climatiques (température, tornades, sécheresses …) et obligées de fuir pour survivre.

Une politique nouvelle pour l’harmonisation des relations dans le partage des emplois entre deux, trois jeunes générations pour réaliser une carrière professionnelle avec les retraités assurés d’une pension… mais de plus en plus contraints à trouver un nouvel emploi (pension trop faible, retraite incomplète, retour au domicile des enfants en perte d’emploi, contribution aux coûts des études des petits-enfants…).
Des zones de productions vont devoir changer de région, déplaçant ainsi les emplois ; dans cette logique, les aînés éprouveront quelques difficultés pour quitter leur lieu de vie à la veille de leur vieillesse.

Une politique nouvelle nécessitant des formations aux nouvelles professions (productions moins polluantes en CO2, engrais, pesticides, alimentations humaine et animale), qui ne seront plus transmises par les expériences et connaissances des aînés, mais par des assistants numériques robotisés… Que deviendront leurs savoirs, leurs expériences ? Engloutis dans la modernité ? Et s’ils ont la nécessité d’une reconversion (licenciement après 50 ans) ou le besoin d’un complément de travail durant leur retraite, on imagine les difficultés d’insertion.

Une politique nouvelle de responsabilité[4] des personnes âgées. Nous sommes, ceux en retraite depuis les années 1980, la première génération à vivre 20, 30 ans et plus, en situation de retraite.

Nous n’avons pas, à notre disposition, de modèles historiques de sociétés où se cotoient quatre, cinq générations, dont deux, voire trois simultanément en situation de retraite (la plupart des jeunes retraités ont leurs parents, et de plus en plus leurs grands-parents) ; une société où les plus de 60 ans représentent quasiment la moitié des électeurs en France, mais aussi des consommateurs ! Quelques chiffres : 13 millions actuellement soit 24 % de la population aujourd’hui et plus de 23 millions en 2060…

Une part des difficultés actuelles de la société est due à nos politiques d’après-guerre où il fallait reconstruire et jouir, c’est-à-dire consommer,  dans une course au toujours plus, alimentée par les progrès des sciences et des technologies.

Nous, retraités, avons à écrire cette histoire à travers nos engagements personnels et collectifs.
Nous le pourrons si nous demeurerons connus et reconnus par nos qualités professionnelles dans des activités bénévoles ou non, lucratives ou non, quels que soient la profession, le secteur d’activité, le niveau hiérarchique.
C’est pourquoi nous défendons la qualification de « retraité (e) professionnel (le) », si possible virtuose, qui fait bien ce que les autres ne peuvent ou ne veulent pas faire. Il nous semble que c’est aussi le rôle et la place des aînés, recevant pension sans obligation de produire, d’oser pour accompagner les plus jeunes, sans risquer la sanction d’un licenciement.
Nous souhaitons demeurer attractifs en continuant de nous intéresser à la vie de la société, à travailler pour en changer certaines règles, afin de partager pour construire la paix et le bonheur[5] dans un long vieillissement en bonne santé.
Enfin, nous considérons avoir une responsabilité spécifique en accompagnant les personnes malades ou handicapées, ne serait-ce que par notre seule présence. Car comment prétendre développer la santé si nous sommes ignorants de ceux qui souffrent ?

 

Pierre Caro

[1] La Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme (fph) est une fondation de droit suisse. Elle veut contribuer à l’émergence d’une communauté mondiale et intervient dans les champs de la gouvernance, de l’éthique et des modes de vie durables.

[2] http://www.gerontopole-paysdelaloire.fr/

[3] Climat chance, rencontre internationale à Nantes, 26/28 septembre 2016

[4] Bien différente de la culpabilisation actuelle suite au discours ambiant sur le coût du vieillissement…

[5] Sans méconnaitre les réalités humaines complexes…

Aux tempes bien argentées, la valeur attend- elle encore le nombre des années ?

Reszke Edouard dans le CidIl y a quelques années une étudiante en psychologie effectuant son stage de fin d’études en gériatrie dans le service où je travaillais se sentit oppressée par l’insupportable inertie des gestes et des regards  qui régnait chez les résidents. Cette attitude  contrastait, disait-elle, avec l’agitation et l’hyperactivité perçue chez la majorité des soignants.  Fixité des regards et des gestes chez les uns, rapidité des mouvements chez les autres. Il faut s’occuper des vieux qui perdent leur autonomie, les « investir »  lui répondait-on  car ils le valent bien.

On se souvient de cette  publicité pour des produits cosmétiques qui s’adressait aux toujours jeunes et beaux pour lesquels elle eût valeur de slogan : « Parce que vous le valez bien ». Pour les déjà vieux et moins beaux, on avait plus ou moins compris que ce qui leur conférait encore de la valeur, c’était aussi et parfois surtout leur argent. Un investissement peut en cacher ou en accompagner un autre.

Dans le service de gériatrie qu’on appelait « Long séjour »[1], notre étudiante observait ce qui s’apparentait, disait-elle,  à une sorte mauvaise chorégraphie. À l’inertie des uns répondait la précipitation des autres.  Au temps suspendu à l’attente succédait le temps compté du soin.  Il fallait bouger pour changer d’espace, passer d’une activité à  une autre, d’un soin à un autre, pour changer de lit, changer de corps et de décors. On aurait bien dit ici que le temps c’était de l’argent. On se regardait peu, car le temps des uns ne semblait  pas être celui des autres. Des images se croisaient dans les regards qui s’échangeaient.  Comment se regardait-on ? Comment  se voyait –on ?  Le deuil de ce qu’on avait  été chez les uns croisait la crainte de ce qu’on allait peut être devenir chez les autres, si ça s’aggravait. Et l’aggravation semblait inéluctable.

Au fil du temps, Le handicap de l’âge coûte cher.

Pertes des uns et  profit des autres 

Difficile d’investir des lieux et surtout des personnes quand la demande incessante se répète à flux tendu et qu’elle n’a pas toujours d’objet particulier. Les résidents et leurs familles multiplient les appels et les critiques à l’encontre d’un personnel surchargé. Les résidents ont confié leur destin à des inconnus qui ont reçu pour mission de leur proposer la meilleure offre possible. Comme dans tout marché, la concurrence peut être une préoccupation qui fixe des règles essentiellement économiques. Pour les résidents, la relation est donc de service à savoir qu’elle consiste à formuler des demandes. Beaucoup d’entre eux vont donc s’y employer.  Le prix à payer est variable pour ce que l’on nomme des prestations. C’est le rôle de la Silver économie de s’occuper de placements et d’investissements.  Les placés n’ont rien à craindre. Ce qu’ils ne peuvent plus faire, on le fera à leur place. « Laissez-vous vivre sans vous faire de soucis » leur a-t-on fait comprendre. C’est ainsi que les pertes et les handicaps du grand âge deviennent des investissements qui durent longtemps. « Vous le valez bien, la preuve c’est que vous êtes source de profits » lira-t-on entre les lignes du financier « humaniste ».

En tant que payeurs ou support du paiement, les personnes achètent la satisfaction de leurs besoins qui est de ce fait considérée comme légitime, à la mesure de leur exigence. Ceci n’est pas sans conséquence car peuvent en découler un certain nombre de règles et de normes de bonne conduite  qui relèvent d’un rapport de force à maintenir à tout prix sous forme d’injonctions. Celles-ci sont partagées par les consommateurs que sont devenus les résidents et par les soignants transformés en prestataires de service. Les usagers peuvent s’ériger en contrôleurs  des professionnels qui sont à leur disposition. Ceux-ci peuvent à leur tour se perdre dans des rapports hiérarchiques d’autorité et de pouvoir pas toujours adaptés aux demandes de certains de ces consommateurs  tantôt exigeants tantôt passifs. Exigence et passivité font parfois bon ménage.

Du point de vue financier la réalité est centrée sur le présent et l’avenir .Qu’est-ce que je vaux  et pour combien de temps ? Arrive la question de la durée de l’investissement et de la plus-value qu’elle comporte. Pour nos aînés qui n’en sont pas moins des âmes bien nées la valeur se résumerait- elle à attendre le nombre des années ? Le Rodrigue du grand tragédien qu’était Corneille n’y avait sans doute pas pensé.

Ehpad-utopie 

Qu’ils soient objets de soin ou clients, la participation des résidents au contenu de leur vie quotidienne reste souvent  un vœu pieux. À la division des tâches et des compétences des soignants au sein d’une hiérarchie souvent rigide s’ajoutent  des considérations financières. Sans correction significative de ce mode politique de fonctionnement qui rend difficile un autre investissement qualifié de  relationnel,  comment penser, réagir, interagir et innover ? Comment penser à des formes d’autogestion, qui rendrait des familles moins tributaires de certains financements ou attitudes de soins ni souhaitables ni souhaitées ?

L’amélioration du vivre ensemble passe par une modification de cette division sociale des tâches comme point de départ d’un processus de déconstruction de l’Ehpad dans sa réalité actuelle. La mise en opposition systématique des personnes résidentes et des agents institutionnels conduit trop souvent à un antagonisme et  un rapport de forces stérile et préjudiciable à tous.

Un pas de côté s’imposerait ici car il y a une différence entre les formes d’injonction à la participation, à la « bientraitance » et le droit à une existence sociale et individuelle légitime. Il ne s’agit plus d’être un client qui le « vaudrait bien » et qui ferait appel à des bons sentiments obligés ou à une empathie forcée… mais un sujet, un être social avec une histoire de vie, des ressources  fruits d’une existence passée, présente et future. Rendre à un présent fait de déficits et de pertes des possibilités d’avenir, des perspectives  d’apprentissages, de communications afin d’envisager un avenir meilleur si limité soit-il. Tout ceci peut paraitre frappé au coin du bon sens et ne relève surement pas de l’utopie mais des choix réalistes et concertés d’une politique participative qu’il nous faut contribuer à installer dans les Ehpad.

Pour les aînés aux âmes mal ou bien nées la valeur n’a pas le temps d’attendre le nombre des années.

 

Patrick Linx

[1] Un USLD actuellement, une unité de soins de longue durée

Le « marché du lit rempli » jusqu’à la fin de vie…et même après

rumeur

Il parait que nous sommes des professionnels engagés, disponibles aux enjeux cliniques et éthiques de nos différentes fonctions en EHPAD comme ailleurs.

Il parait qu’il faut lutter contre la maltraitance, et que tout sera fait pour un accompagnement global, adapté et progressif, en fonction de l’évolutivité et jusqu’au terme de la vie…mais après, que se passe-t-il après le terme de la vie, dans les EHPAD ?

Les temps qui suivent le décès de la personne accompagnée font partie de la démarche de soins palliatifs, dans le souci des autres, professionnels et entourage personnel du résident décédé, conjointement.

Comment accepter et comprendre, cette injonction faite aux familles de devoir transférer le corps du défunt, par les pompes funèbres, en chambre mortuaire, dans les heures qui suivent le décès, ne laissant à personne le temps de venir de province par exemple, pour se recueillir au chevet de son proche ?

Aucun texte ne règlemente une telle pratique, une telle violence.

Nous avons 48 h après le décès pour pouvoir emporter le corps sans mise en bière.

L’article R 2213-11 modifié par le décret n°2011-121 du 28 janvier 2011 art 15 du code général des collectivités territoriales précise : « Sauf disposition dérogatoire, les opérations de transport de corps avant mise en bière du corps d’une personne décédée sont achevées dans un délais maximum de 48 h à compter du décès »

Après 48h, le transport ne peut que se faire qu’après une mise en bière, mais toujours pas de déplacement obligatoire.

Les soins de conservation du corps peuvent se faire au domicile sans aucune difficulté. Mais toujours pas de chambre funéraire obligatoire.

Aucun texte n’oblige à un transport en chambre funéraire sauf si, selon l’ Art 2213-8-1, dans les 10 h, le chef d’établissement n’a pas trouvé de proches susceptibles de prendre en charge de l’enterrement.

Le corps du défunt peut rester dans la chambre, fenêtre et rideaux fermés, si la famille et/ou les proches le souhaite. Les plaques réfrigérantes ne sont pas obligatoires.

Les provinciaux ou les proches vivants à l’étranger ont le temps de venir, s’ils le souhaitent.

Ils peuvent se recueillir dans le lieu de vie de leur proche, là où il était lors de leur dernier passage, là où il a vécu.

La loi ne régule pas le temps du recueillement…mais les institutions le régulent dans l’arrachement, présentant l’anonyme service des chambres mortuaires comme incontournable.

Pourquoi de fausses règles nous sont-elles imposées, présentées comme des obligations légales, et nous forçant à un transport précipité du corps du défunt ?

Et pourquoi les représentations qui circulent sur le fait de garder un corps dans une chambre que ce soit vis-à-vis de l’hygiène ou de l’impact psychologiques pour les autres résidents ne sont-elles pas travaillées et déconstruites au profit du respect dû aux morts et à leurs proches ?

Pourquoi ?

Serait-ce parce que :

-Le transport en chambre funéraire coûte plus cher que des soins de conservation du corps qui donnent le temps du recueillement et de la réflexion dans l’organisation des hommages à rendre ?

– Ils sont d’ailleurs bien souvent proposés, ces soins, en sus de la chambre funéraire…double paiement. Qui refuserait… ?

…Vite, vite, « en chambre mortuaire, on n’a pas le droit de le garder ici, c’est la Loi, on est désolé»

-Le temps en chambre mortuaire a un coût, un coût élevé, un « prix de journée », là aussi.

Le marché du lit rempli et de la filière « obligatoire » de l’EHPAD à la chambre      mortuaire rapportent.

Rentabilité et maltraitance vont bien ensemble …et de manière analogue à la volonté de prétendre à l’urgence à enlever le corps du défunt, Un lit vide, est un lit qui coûte…un lit plein est un lit qui rapporte. Il parait, que des primes d’intéressement sont proposés à des médecins coordonnateurs engagés dans les établissements privés à but lucratifs dans lesquels ils travaillent, il parait… que dans ce contexte, c’est difficile alors de pouvoir penser l’accompagnement de suivi de deuil.

Le processus d’humanisation le plus puissant de l’homme est sans aucun doute la capacité qu’il a de rendre hommage aux morts, et cela devrait commencer dans sa dernière résidence, l’EHPAD.

 

Odile David