Archives mensuelles : septembre 2016

Lettre aux dictionnaires

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Chers dictionnaires et leurs représentants humains,

 

Comme la langue française est une langue vivante, vous intégrez régulièrement, c’est votre fonction, les mots nouveaux qui correspondent à des usages récents, des pratiques contemporaines. Inventés, le plus souvent mais pas seulement, par les locuteurs du terrain, il s’agit de nouveaux termes pour désigner une même chose, ou nommer une nouvelle chose.

Je vous informe de la programmation annoncée, dans la langue française, de la disparition des mots « vieillesse » et « vieillissement » et de leurs dérivés directs.

Cette disparition programmée préfigurant une philosophie transhumaniste, est le fruit d’un deal entre l’état et une industrie, la Silver économie. A des fins marchandes, une stratégie de communication et de travail de l’opinion s’est mise efficacement en marche afin de remplacer tous ces mots qui traduisent cette expérience humaine pour d’autres, plus flous et imprécis : séniors, silver et ses dérivés, personnes dépendantes, quincados, et tant d’autres. Récemment, une ancienne ministre des personnes âgées décidait de remplacer systématiquement le mot vieillissement  par celui de longévité. Et avec quel contentement ! L’objectif étant de présenter cette réalité (vieillir…) de manière exclusivement positive.

Une énième illustration de cette volonté de dépasser les frontières de notre condition humaine pour tendre allègrement vers ce conditionnement « bienheureux ».

Dans ce secteur aussi le marketing, créé à l’origine pour le commerce, est devenu un outil de gouvernance et d’influence jusque dans les sphères psychologique, sociale et politique. Et ça fonctionne, puisqu’on emploie ces nouveaux mots et leurs dérivés dans tous les médias sans qu’on sache réellement ce qu’ils décrivent.

Question : Dans le cadre d’une novlangue, y a-t-il encore besoin de dictionnaires ?

Raison pour laquelle, et sans avoir l’ambition de vous concurrencer, l’association « EHPAD de côté » a entrepris d’écrire un « Dictionnaire impertinent de la vieillesse ».

 

José Polard

 

PS : Voici les adresses des quelques dictionnaires à qui nous adresserons cette lettre.

Dictionnaire de l’Académie Française : Académie française 23, quai de Conti 75270 Paris cedex 06

Dictionnaire Larousse : Editions Larousse, 21 Rue du Montparnasse, 75283 Paris

Dictionnaire Littré : Editions Garnier, 2 ter rue Chantiers, 75005 Paris

Dictionnaire Le Robert : 25 Avenue Pierre de Coubertin, 75013 Paris

 

Courir lentement


Sabine-Weiss-L-homme-qui-court-Paris-1953_gallery_carrousselBien sûr certains vont trouver cette proposition absurde. D’autres, peut-être vont s’inquiéter pour mon état mental, pensant que décidément ça ne s’arrange pas, d’autres enfin vont apprécier, peut-être, ce que cette sorte d’oxymore nous suggère…

Toute mon enfance, les cours de gymnastique et les pratiques sportives de toutes sortes, jusqu’au parcours du combattant du service militaire m’ont appris à courir vite, le plus vite possible même! Courir bien c’était courir vite, nécessairement vite, si non, à quoi servirait de courir? Mieux vaut « partir à point », c’est bien connu et marcher d’un bon pas…

Alors j’ai couru, de mon mieux, c’est-à-dire au plus vite de ce que je pouvais faire… Et puis comme beaucoup d’hommes de ma génération j’ai fumé, puis arrêté de fumer, puis… Le cœur un peu malmené a parlé, s’est fait entendre, criant gare… Les messages de prévention sont venus rejoindre ce que chacun sait et m’enjoindre de manger moins, de manger mieux, de faire de l’exercice physique, de marcher, courir, bouger, etc. Les modes sont venues doubler ces messages et la course à pied s’est imposée comme un exercice incontournable.

Mais pendant tout ce temps j’avais vieilli et, par chance, je vieillis encore… Alors je cours mais, avouons-le, de moins en moins vite. Et voici qu’une extraordinaire évidence s’impose: si je veux courir longtemps, il me faut courir lentement… Courir lentement, le paradoxe est à son comble et vous invite, perdant vos repères, à éprouver cette sensation, qui vous réapprend à courir.

Que s’est-il donc passé?

« La vie, et je suis vieux… » Répondait Aragon dans « le roman inachevé ». Et c’est vrai évidemment!

On a toujours tendance à regarder la vieillesse comme une accumulation de pertes en particulier perte des performances physiques quelles qu’elles soient, et c’est vrai bien évidemment. Mais il arrive que l’on prenne conscience que vieillir c’est tellement perdre que c’est apprendre à perdre!

homme_marcheAlors on peut apprendre à courir lentement, à découvrir le plaisir sensoriel, physique, respiratoire d’une course lente qui fait du bien et qui, parce qu’elle est lente, peut durer… La course ici est à la fois, on s’en doute, réelle et symbolique, comme emblématique de l’activité d’une vie.


Alors, je cours moins vite que lorsque je courais plus vite, je suis plus vieux que quand je l’étais moins mais je suis beaucoup plus jeune que lorsque je serai plus vieux, enfin, j’espère… En attendant, venez donc courir avec moi…

Michel Billé

Les illustrations: 

la 1°, « L’homme qui court » photo de Sabine Weiss, Paris, 1953

la 2°, « L’homme qui marche », sculpture de Louis Dollé

« Nous sommes désolés, Madame, mais vous n’avez plus votre place dans le foyer-logement »

petite vieilleIl était une fois une petite dame qui se prénommait Huguette.

Petite est bien ici le terme qui convient, perdue qu’elle paraissait au milieu de l’immensité de son désarroi et du champ de ruines de sa mémoire et de sa raison. Sa mémoire et sa raison s’en étaient allées : disparues, explosées, pulvérisées, perdues. Perdue tout comme Huguette au milieu de tout ce qui lui arrivait.

Alors, malgré tout, avec une opiniâtreté et une persévérance  de tous les instants, entourée de l’affection de sa  fille et de ses proches, elle tentait de se constituer un environnement qui la rassure au sein de ce foyer-logement où elle vivait depuis longtemps.

Mais la compassion n’est pas la qualité première des grands aiguilleurs qui ne l’entendaient pas de cette oreille. Normal quand on n’est pas à l’écoute.  Sa fille reçut un courrier menaçant du CCAS local.. « Il y a des règles, il faut les respecter. Il y a des normes, il faut s’y conformer. »

Vieilles personnes, vous n’avez pas de statut particulier dans ce monde inhumain. « Il va falloir vous adapter », discours récurrent, discours lancinant, discours oppressant. Car, où que vous soyez, vous n’êtes pas chez vous. Vous êtes en transit, entre deux structures. On vous fait bien sentir que le parcours de votre dégradation est bien jalonné par les différentes structures qui correspondent à ses différentes étapes. Ce n’est pas la structure qui s’adaptera à vous, c’est vous qui vous y adapterez. Ou pas d’ailleurs. Et alors, il faudra dégager. Allez ouste, dehors ! A l’EHPAD et en vitesse. Passage obligé avant le cimetière !

Tout cela au nom de grands « principes »  dont la véritable nature est ici mise à nu : bientraitance, sécurité (on se demande bien de qui et pour qui?). Et au nom de la « Justice », d’où le recours au procureur de la République. Car la lettre du président du CCAS indique sans sourciller « qu’une déclaration de personne vulnérable a été envoyée au Procureur de la République. Il paraît, en effet, nécessaire d’entamer cette démarche afin de veiller à la bientraitance et à la sécurité de votre mère »

Vous avez tous en tête ce propos de Georges Bush au lendemain des attentats du 11 Septembre : »Nous sommes si bons ! »

Décidément, le mieux est l’ennemi du bien !

 

Alain JEAN

Oubliés… pour qui ?

vieux-fers-à-cheval-oubliés-rouillés-50574333En élaborant mon agenda de l’année prochaine, je note le rendez-vous incontournable pour les soignants en soins palliatifs : le congrès de la SFAP (société française d’accompagnement et de soins palliatifs).

La thématique de cette rencontre « Ouverture et impertinence » m’inspire, m’ouvre donc le champ du possible.

Pourquoi ne pas répondre à l’appel à communication ?
Dans la liste des thèmes proposés, je suis un peu bousculée par le premier : « Les oubliés : milieu carcéral, handicap, précarité, SDF, réfugiés… ». Tiens, les personnes âgées, en elle-même, ne font pas partie des oubliés, pas en tant que telles, ou alors associées à d’autres groupes : personnes âgées et handicap, personnes âgées en situation précaire (pension de retraite presque indécente), personnes âgées SDF (et elles sont nombreuses), personnes âgées en prison (elles existent)[1]
Quand on s’intéresse à l’oubli, il y a comme une menace qui rode, la crainte d’être oublié, de ne plus exister pour l’autre, et ça peut être contagieux, comme vous allez le voir.
Alors, oubliés de qui, de la société, des hommes politiques, des citoyens ? J’ai le sentiment, parfois, que pour une raison ou une autre je pourrai rejoindre ce groupe des oubliés, pour peu qu’un jour je cesse de travailler et donc incapable de subvenir à mes besoins vitaux (les quinquas au chômage s’accroissent), pour peu que la maladie m’envahisse, pour peu… Imagination galopante, scénarii catastrophes !!
Et pourtant, la société citoyenne, hors champ politique fait, invente, crée de nouvelles perspectives d’emplois pour les personnes oubliées. Les associations regorgent d’idées pour aider, soutenir, accompagner les personnes mises à l’écart. Les soignants se forment à des formes d’accompagnement divers caractérisés par les spécificités humaines de chaque corps oublié…, travaillant « à corps perdus » face à celui qui meurt, face à la personne handicapée qui n’est pas productive, face aux sans abris que l’on tente de réinsérer, et aujourd’hui plus que jamais face aux réfugiés isolés, déracinés que l’on tente d’insérer.
Merveilleuse humanité citoyenne, capables que nous sommes, de penser et de construire. Les réseaux sociaux sont une des preuves de la solidarité : récemment une personne de 50 ans (oups ! je me vois sous un pont) a retrouvé du travail grâce à la bienveillance d’une toute jeune fille (elle-même en recherche d’emploi), émue par son histoire, son parcours, son manque de chance, son manque de regards des autres.
Bienveillance, voilà le mot, n’est–ce pas ce que Jankélévitch nous rappelle ? « L’assistance à un homme en danger me concerne non pas en tant que professeur, sapeur-pompier ou maître nageur, ou représentant d’une certaine catégorie sociale particulière, celle des sauveteurs : elle m’incombe parce que je suis un homme et le noyé est un homme comme moi. Tels sont les devoirs les plus urgents et les plus impératifs. ».
Trop d’urgences envahissent nos quotidiens, l’urgence de vivre ou de survivre, l’urgence de secourir ou d’être secouru, l’urgence de dénoncer, l’urgence de résister à certaines formes d’accompagnement où l’argent est un passeport assurant un confort, un soin et un confort, où de nouvelles technologies pourraient nous éloigner des uns et des autres. « L’enjeu majeur des prochaines années est l’accès aux soins en milieu rural pour les personnes âgées peu mobiles comme les résidents des EHPAD ou les personnes âgées vivant aux environs des EHPAD et éloignées des hôpitaux », explique le Docteur Pierre Espinoza, coordonnateur de TELHEPAD[2].

Pour rassurer tout ce monde vieillissant, on nous explique que la télémédecine évitera tout stress subi lors des consultations hors domicile, hors EHPAD… mais alors, peu de chance à ce rythme de voir le soleil se lever ou les fleurs agrémenter les jardins des maisons de retraite. Jacques Brel avait raison :
« Les vieux ne bougent plus
Leurs gestes ont trop de rides
Leurs monde est trop petit
Du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil et puis du lit au lit »

Je sens qu’on va m’oublier !!

Mais non, me rassure t on (vraiment ?), j’aurai à mes côtés une infirmière ou un médecin qui manipulera le clavier. Si vous le dites…
Je préfère résister à ce genre de concept tant que je peux le faire pour moi et pour les autres. Car, il n’y a pas que la télémédecine, il y a le robot serveur Zora, la solution robotique au service des seniors[3] plus besoin du kiné pour les exercices, et peut-être plus besoin du sourire à l’accueil… il y a aussi des robots de téléprésence dans les Ehpad pour lutter contre l’isolement et favoriser les liens avec les proches qui sont éloignés Le risque que ces proches éloignés s’éloignent encore plus et les oublient, n’assurant même pas une visite annuelle[4] (Du haut ou du bas de ma fonction, celle d’accompagner les personnes âgées, les personnes âgées et handicapées, les personnes handicapées et polyhandicapées, les personnes en fin de vie et ou en deuil, les personnes rencontrées au hasard, je me dis que nous sommes tous un jour ou l’autre susceptibles d’être télé transportés dans un groupe des oubliés.

A nous donc, fragiles et vulnérables de garder en mémoire que ce qui fait notre humanité, c’est l’autre, celui qui tend la main, qui prend le temps (attention time is money), qui ose la relation, qui aime écouter des histoires et qui les transmet.
Restons ouverts et impertinents : ouverts aux autres et pour les autres, et impertinents sans arrogance.
Ne l’oubliez pas.

Mary-Agnès COSTA-CLERMONT

[1] En l’espace de trois décennies, le nombre de personnes écrouées âgées de plus de 50 ans a été multiplié par 5,2 (et même par 7,4 pour les plus de 60 ans), et leur part relative a plus que doublé, passant de une personne écrouée sur 22 à une personne écrouée sur 9. C’est le groupe d’âges qui a connu la croissance la plus rapide en milieu fermé sur cette période. Dans le même temps, l’âge moyen de la population carcérale s’est élevé de 30,1 à 34,4 ans (avec des pointes à 34,8 ans en 2001 et 2006).

[2] www.silvereco.fr/telemedecine-un-point-sur-le-deploiement-en-ehpad/3152916

[3] http://www.lemonde.fr/robotique/article/2015/04/21/zora-la-solution-robotique-au-service-des-seniors_4620124_4620106.html#sJ4VjJEtW7ThAPtq.99)

[4] www.silvereco.fr/edenis-des-robots-de-telepresence-dans-les-ehpad/3150614)

Au-delà du storytelling de la société des seniors.

Typewriter What is Your Story

Amis « Seniors », entendrez-vous mon chant ? Entendrez-vous mes mots ?

Quel bruit fait cette nouvelle société des seniors, qu’on nous présente, que dis-je, qu’on nous matraque, matin, midi et soir, à la TV tout comme sur le Net, sans parler des magazines et quotidiens. Avec les mêmes images, la même tonalité, le même discours : POSITIF !

Avez-vous avez remarqué « amis seniors », exit la crise du milieu de vie, exit les interrogations existentielles, exit la finitude qu’on entraperçoit alors. Pour les seniors, c’est ainsi qu’on vous/nous étiquette, âgés de 50 ans et plus, tout est possible. Encore, encore et encore. Jouissants, consommateurs et solidaires, parent et enfant tout à la fois, aidant et entrepreneur, tels sont ces seniors newlook,  faciles-si faciles, quasi sans limites à écouter certains « communiquants-experts du vieillissement» et tant d’autres possibilités semblent là, latentes…

Certains storytellings s’apparentent à une berceuse. Voudrait-on nous endormir, nous amener à cesser de penser?

Face à cette hubris médiatique, il nous parait pertinent, voire salutaire, de s’interroger sur les caractéristiques, les raisons de cette campagne omniprésente, puissant  alliage composée d’un marketing de haut niveau, de communications tous azimut, de sondages sans cesse et, in fine, de consommations. Bien sûr, certains enjeux qui sous-tendent le rapport qu’a notre pays avec le vieillissement de sa population ne sont pas étrangers à cette vague médiatique, raison de plus pour se questionner sur la présentation qu’on nous donne de cette « révolution des âges ».

Si l’évidence d’une société des seniors directement en lien avec la Silver économie n’est pas contestable, d’autant que nos gouvernants ont fait, en 2013, ce pacte, qu’on appelle contrat de filière, avec cette industrie spécialisée, de quelle nature sont leurs liens? Sont-ce simplement de nouveaux besoins, de nouveaux comportements qui « appellent » un nouveau marché et alors, quoi de plus naturel, que ces lois de fonctionnement économique, avec leur visée de rationalisation…

Ou bien, plus complexe, plus malin, il ne s’agit plus seulement d’une catégorie d’âge visée caractérisée par la maturité(mot tabou…), mais d’une sorte de construction.  De la « fabrique » d’une société des seniors, à des fins économiques -c’est certain, à des fins sociétales-alimentées par des experts habiles, à des fins politiques- il faudra le (dé)montrer.

Si complexes, si malins (leurs liens) qu’il nous faudra être nombreux[1] pour en dévoiler l’envers, car qui dit fabrique dit modèle. Et qui dit modèle dit modélisation.

Michel  Foucault a montré qu’à partir du 18° siècle l’état et les pouvoirs successifs en place ont pris appui pour mieux les gérer sur, ce qui était nouveau, la compréhension des intérêts[2] des habitants. Les comprendre oui mais pourquoi, comment et pour quelle stratégie ?

-Pourquoi ? Nous  avions quitté l’époque où la transcendance ou le pouvoir de droit divin s’imposaient. Il ne s’agissait plus d’imposer des croyances auxquelles on demande aux individus de se soumettre, mais de privilégier la connaissance de ces intérêts. Et pour cela il fallait les connaitre, connaitre nos intérêts, pour les modifier en modelant le point de vue des habitants. On pense aux sondages d’opinion. L’opinion, c’est un jugement, mais de quoi et de qui ? Connaitre notre opinion pour l’orienter, n’est-ce pas obtenir notre soumission librement consentie ? C’est fort.

-Comment ? Avec notamment l’invention de la statistique, laquelle est bien plus qu’une science, bien plus qu’un moyen de connaitre l’état de l’opinion mais bien aussi un instrument de pouvoir au service de qui veut gouverner[3], de qui veut organiser un marché ; en agissant sur le comportement des individus. La société des seniors est une illustration, parmi d’autres, de comment les sciences sont utilisées, comme caution d’autorité, pour construire un savoir sur la population qui permet une action politique et l’hygiène des conduites. En l’occurrence bien vieillir, si vous n’avez pas compris le message.

Mais sans les médias, cet instrument de gestion ne serait pas opérationnel et l’action de modeler les gouts, les besoins des gens seraient vains…Nous y reviendrons.

-Pour quelle stratégie ? Très récemment, sous la poussée d’une pensée économique ultra libérale envahissant non seulement le secteur marchand mais aussi celui de la santé, des âges de la vie, etc., une sorte de deal[4] s’est mis en place : l’état limite ses interventions dans le champ économique pour ne pas gêner l’autorégulation naturelle du marché.[5] Et par contre, il devra se préoccuper de la conduite rationnelle [6]de sa population et s’intéresser à la société civile[7].

Tout vise donc à promouvoir, à constituer en quelque sorte, une nouvelle figure anthropologique, le « senior », figure aux trois facettes :

– celle d’un « senior économicus », capable de gérer[8] lui-même toutes ses conduites au mieux de ses intérêts, cette autonomie à l’origine financière adhérant au souverain bien de l’époque, l’autonomie du sujet.

-celle d’un « senior comportementalis », adapté quant à ses conduites, se corrigeant et s’évaluant[9] pour tendre vers le bien vieillir, bien manger, etc.,

-celle enfin, d’un « senior conformis », modelé par les médias ambiants,  formaté par de très nombreuses injonctions d’une vie presque sans âge,  ou dans son travail (car le senior travaille encore, on aurait tendance à l’oublier), soumis aux normes, aux procédures

Nous verrons que ces trois facettes du « senior » dessinent, silhouettent,  « stéreotypisent » une image parfaite, comme objet de notre désir, qu’elles sont sollicitées, modelées dans cette société des seniors, notamment par les médias et les enquêtes d’opinion, par des experts dont la parole est d’or, étayées par une puissance de communication et une industrie soutenue contractuellement par l’état.

Le silvermarketing, dans ses campagnes multiples, étant passé maitre dans le décryptage des ressorts psychologiques, y compris les plus profonds, les plus obscurs, à des fins marchandes, a ciblé trois leviers de consommation:

1/une image surexposée, toujours idéalisée, ( donc rajeunie de 10/15 ans, vous comprenez la logique…) comme point aveugle de notre narcissisme,

2/ nos peurs en rapport le vieillissement corporel, la finitude et auxquelles répondent une industrie et une médecine contra-phobiques.

3/ et la pulsion comme starter d’achat, le but étant de posséder un objet, et encore un objet, au détriment du temps long du désir.

Image, peurs, pulsions. A suivre, donc.

 

José Polard

 

[1] Sans cela, comment peut-on espérer ne pas subir…

[2][2] Intérêt : L’abandon d’une conception tragique ou vertueuse de la condition humaine et de la vie sociale suscite l’impératif politique de connaître les intérêts d’un peuple pour pouvoir le gouverner. Ce concept d’intérêt s’étend au cours du XVIIIe siècle du domaine des activités économiques à celui des penchants de l’opinion qu’il faut canaliser et manipuler pour maintenir l’ordre et accomplir le progrès. Richelieu fait ici figure de visionnaire. Voir Roland Gori, ci après.

[3] Voir Roland Gori, ci après.

[4] Autre nom du contrat de filière de la Silver économie ?

[5] Perspective typiquement darwinienne +++

[6] En quoi le 21° siècle est un siècle de rationalité (moins de transcendance ?)

[7] Une partie de ce développement reprend  l’argumentation de Roland Gori in, « L’art des douces servitudes », Adolescence 2/2009 (n° 68) , p. 271-295

[8] Gérer ses émotions, ses conflits…

[9] Autotest sur les smartphones