Le tournant de l’ambulatoire

pain_noir1

René a 84 ans. Du diabète, un cœur au bout du rouleau et une fonction rénale à genou. Bref, René est bien fatigué.

Il vit seul avec sa femme, toute menue et aussi fatiguée que lui à force de jours et de nuits à surveiller, écouter, aider et ramasser quand la chute est là, et c’est souvent.

Quatre hospitalisations en six mois. La dernière après une nouvelle chute, nouvelle défaillance cardiaque, nouveau déséquilibre diabétique…

Après quelques jours le médecin dit à sa femme :

  • « Votre mari va sortir. »

Sa femme s’inquiète car elle ne se voit absolument pas revenir si vite à son enfer, à leur enfer.

  • « Depuis combien de temps êtes-vous mariés? » s’enquiert le praticien.
  • « Depuis 63 ans, Docteur»
  • « Et bien, il faut croire que vous avez mangé votre pain blanc, maintenant ne reste que le noir! »

Cette histoire, vécue pas plus tard que la semaine passée, signe en plus du manque d’humanité de la part d’une société schizophrène, l’état des hôpitaux publics, seuls à accueillir ces patients difficiles, précaires et chroniques. Les hôpitaux sont pleins. Comme des œufs. Et, ce médecin – que rien ne peut excuser quant à son discours − n’en pouvait plus de répéter à toutes ces vieilles personnes remises sur leur trottoir à coup d’ambulance : « l’hôpital est plein, je ne sais pas où vous mettre, d’autres attendent à la porte, les urgences me pressent… ».

Le tournant de l’ambulatoire. Magnifique expression qui nous explique comment les actes de chirurgie doivent désormais être réalisés en externe ou en hospitalisation très courtes, dans le public comme dans le privé. Quel que soit l’âge, ou la vulnérabilité, des personnes. Plus d’hospitalisation. Le pendant est bien entendu la fermeture de lits. Peu importe que chaque hiver, ce soit la même galère, les urgentistes ne savent plus où hospitaliser les patients qui le nécessitent, les médecins des services où renvoyer les mêmes patients qui ne sont pas en état d’être chez eux. Mais l’hôpital est plein. Alors ils rentreront, tomberont à nouveau et reviendront jusqu’à la catastrophe. René est rentré chez lui. Après 72 heures, il est mort. Le fameux tournant de l’ambulatoire et son corollaire : la réduction des capacités d’hospitalisation, est une sorte de génocide annoncé des vieux. La dernière trouvaille idéologique politico-gestionnaire pour atteindre le non moins fameux équilibre. Comment s’étonner que ces vieux finissent par demander leur mort. Mais, ça ne fait rien René, Marisol vous embrasse, toi et ta femme. Et ça, ça fait chaud au cœur.

Toute ressemblance avec des faits ou des personnes ayant réellement existés est loin d’être fortuite.

 

Christian  Gallopin

9 réflexions au sujet de « Le tournant de l’ambulatoire »

  1. JEAN Alain

    C’est tout à fait çà. Et çà ne va pas s’arranger. On a beau connaître tout cela parfaitement, lors que c’est écrit noir sur blanc et qu’on le lit, c’est encore plus saisissant. Bref, on vit une époque formidable dans un monde formidable.

    J'aime

    Répondre
  2. Pascal LB

    Merci pour ce témoignage sans concession. Cette même semaine dernière Marisol se satisfaisait a l’Elisee de la réussite de la loi d’adaptation de la société au vieillissement (ASV) et du prochain retour à l’équilibre des comptes sociaux. La vie est belle René vous voyez et pleine de promesses! …Le sociologue Bernard Ennuyer à chiffré à 5 milliards le coût d’un accompagnement digne de nos vieux et du droit à compensation tout au long de la vie. Il a des solutions de financement. Ou est la volonté politique en ces temps de campagne?

    J'aime

    Répondre
  3. Ségo

    Neurologue dans un CHG sans un département très âgé (le deuxième de France paraît-il), nous avons dans notre service à peut près 1/3 de patients en attente d’EHPAD suite à une chute/fugue/pneumopathie…. La direction nous somme de faire moins de social « car nous avons perdu de l’argent » par rapport à l’an dernier (en restant excédentaire). Ces patients rapportent peu, restent longtemps. Nous résistons contre la tempête, mais combien de temps? Le virage ambulatoire n’est clairement pas approprié dans nos spécialités.

    J'aime

    Répondre
  4. Pascal LB

    Vu la vitesse à laquelle on aborde le village ambulatoire, on en a pas fini avec les sorties de route en effet…sauf à ce que la société civile arrête de regarder les chiffons rouges que les médias agitent et s’empare des vrais enjeux societaux. Le monde du handicap à su le faire il y a 40 ans…

    J'aime

    Répondre
  5. christian Gallopin

    Cette histoire de vie et de mort, aussi terrible que banale, signe à mon sens la défaite du service public. Nous constatons, avec vos quelques commentaires, comment cette « banalité du mal » comme dirait Hannah, envahit et casse toute tentative d’autre discours. A nous de nous indigner, de faire valoir que nous ne sommes ni dupe, ni en accord avec cette société réduite à la gestion comptable qu’on nous vend, qu’on nous impose, et il faut le dire aussi que nous ne combattons pas suffisament, peut-être un peu par paresse, un peu par désillusion aussi probablement. Pourtant nous avons le pouvoir de contrarier les choses, les soignants sont en capacité de fédérer derrière eux une grande partie de la population. Parce que cette population vit les mêmes travers, ceux que nous dénonçons. L’heure est certainement à ce sursaut. C’est en tout cas le parti pris de l’association « EHPAD de côté » que préside José Polard, mettre un certain nombre de points sur un certain nombre de i, et proposer en manière d’alternative d’autres projets de société au sein desquels les vieux seront à nouveau des citoyens, au même titre que tous.

    J'aime

    Répondre
  6. ENAULT

    Tout à fait d’accord..mais celà nécessiterait que chacun participe à la construction du projet de société et l’anime..et ne laisse pas les médias surfer sur nos émotions et les jeter comme on écume la confiture … Combien de personnes souhaitent plus de lits en CHU, de places en EHPAD, en I.M.E., d’enseignants, etc et en même temps critiquent le service public qui coûte, ne veulent pas payer d’impôts…Il faudrait demander aux politiques d’arrêter de sortir des propositions mosaïques qui sont comme des fleurs coupées (qui vont faner très vite) et plutôt animer la construction d’un projet qui serait comme celui d’un jardin : nécessitant d’investir dans les graines et les plants..bêcher, enrichir le sol, organiser à long terme et patienter pour les récoltes..

    J'aime

    Répondre
  7. anne marie

    comment se fait t il que dans cette société actuelle on est arrive a faire de l humain une part rentable ,exemple mon mari a fait un avc pour se rendre a lhopital il me fallait un bon de transport puisque il ne peut plus conduire,mon médecin non je ne peut vous le faire il faut le demander au neurologue de Purpan ,ce qu il m’a fait rapidement,non sans avoir commenter vivement l attitude de mon médecin,…………
    humanité humanité ,moi je n’ai pas le permis donc j’entrevois d acheter une voiture sans permis,mon medecin ne veut pas faire les visite a domiciles,le neurologue m’a dit votre époux doit être suivi
    j ai trouve un autre médecin qui a oeuvre a sos médecin
    j ai trouve un medecin humaniste c ‘est toute la différence,

    J'aime

    Répondre
  8. chenot

    Où allons nous?
    Nos dirigeants vont tuer l’humanitude soignante
    Mais eux auront des vieillesses dorées accompagnées de serviteurs!!
    Honte à tous ces décideurs!!!!!!!!!!!!!

    J'aime

    Répondre

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s