Archives mensuelles : décembre 2016

Vieillir pauvre quelque part et l’idée de Dieu

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Quand la vieillesse devient un poids lourd en Haïti ? Article à lire

Où il est question de Bon Samaritain, de fonctionnaires incompétents, d’absence de travailleurs sociaux, de nécessiteuses et nécessiteux.

Où? En Haïti.

Avoir travaillé durement, y vieillir, être pauvre en Haïti.

Hormis la rage…

Pourquoi est-ce dans les pays les plus démunis, les situations de grande précarité que l’idée de Dieu, l’idée d’une sorte de nécessité d’un au-delà de la société humaine s’impose?

Tout comme l’idée de la mort permet à certains de supporter leur vie en impasse, l’idée de Dieu pour d’autres sublimerait le désespoir d’un monde vivant insensé. Sublimer, le verbe est faible ou trop esthète pour traduire l’effort et l’élan.

Alors plutôt transcender. L’idée de Dieu transcendrait le désespoir d’un monde vivant insensé.

Encore faut-il la trouver, ou ne pas la perdre, la foi.
Qu’en pensez-vous ?

 

José Polard

Les mots pour (ne pas) le dire

les-medias-du-systeme-ou-les-mots-pour-ne-pas-le-dire-au-service-de-lempireFace à l’inéluctable de la maladie létale et par souci de transparence, les médecins tiennent un discours très rationaliste qui consiste la plupart du temps à dire la vérité aux malades et aux proches. (1)

 

Toutefois certains malades en fin de vie ne peuvent ni ne veulent produire un tel effort de mentalisation et préfèrent la tranquillité. Il est tout à fait primordial de respecter leur ultime volonté. Parfois, les psychologues quant à eux ont souvent pour mission d’édulcorer une vérité parfois trop rapidement révélée. Pour ce faire, ils doivent forcer quelque peu les défenses psychiques des patients afin de leur épargner la brutalité objective  d’une mort annoncée. En tentant de tenir coûte que coûte les malades en fin de vie à distance des effets délétères de la vérité objective, ces psys deviennent enquelque sorte des instruments mis à leur disposition. Est-il toujours pertinent et judicieux de pousser les pensées des  patients vers le raisonné et le raisonnable?

La question essentielle étant celle-ci, nous semble-t-il: « peut-on se préparer à sa propre mort ?». Dut-elle être annoncée par le représentant d’un savoir médical qui de surcroît tend à l’objectiver.

Critique du paradigme de la mort annoncée   

Le modèle paradigmatique auquel la médecine se réfère est celui de la psychiatre helvético-américaine Elisabeth Kübler Ross qui tend à présenter le processus de deuil comme une série d’étapes à franchir qu’elle décrit comme une chronologie. Au déni succèdent la colère, le marchandage puis la dépression et enfin l’acceptation. Ce discours médical prédictif et normatif veut adapter le sujet à une réalité objective et ce faisant, ne lui permet pas de se déprendre de la radicalité de l’annonce d’une mort prochaine.

Il l’enferme dans une forme figée de certitude. Comment anticiper l’évolution vers sa propre fin sans rencontrer l’effroi du réel ?

Ainsi le poids de la parole médicale crée les conditions d’un véritable traumatisme. Sous prétexte d’une nécessité d’informer le patient on le pousse vers l’irreprésentable de sa propre mort, lieu où il ne veut ni ne peut aller. La parole médicale peut ainsi le faire vaciller en encapsulant son désir. Cliniquement, on voit des patients obsédés, ne pouvant plus penser à autre chose qu’à leur mort qui se profile sur fond d’horizon qui se restreint.

Glaçant…

L’intranquillité du discours médical

L’excès de savoir anticipé de l’annonce médicale en faisant traumatisme pousse vers l’angoisse de l’affreuse certitude.

Excès et trauma, deux manières de traduire l’impossible à intégrer.

Les retombées de la parole médicale sur le sujet qui se fige et se résigne sont toujours difficiles à mesurer. Il y a, selon Jérôme Alric, « un effet de révélation de la parole objective sur la personne malade.» Puisque la médecine détient ce savoir sur la maladie comme une vérité révélée face à la mort annoncée, comment recueillir les bribes de vérité subjective que le discours médical trop formaté ne prend pas en considération ? Un dégagement subjectif  s’impose devant l’objectivité de la mort annoncée. Il est salutaire et permet au sujet une relance de son désir. La parole prédictive exclut la personne malade du monde des vivants et la maintient dans une forme d’in tranquillité. Sa destinée n’est plus prise dans la finitude mais elle est ordonnée par la certitude d’une mort prochaine.

Eloge de la tranquillité

Face aux normes préconisées par une médecine qui adapterait le mourant à la réalité, la psychanalyse propose de penser une autre forme d’accompagnement en fin de vie. En évitant de promouvoir une forme de relation trop objective, l’écoute analytique( flottante et associative, remettant du possible..) permet au contraire à la personne en fin de vie de se réapproprier sa subjectivité.

A l’impossible de penser l’impensable de sa propre mort, nul n’est tenu.

Il s’agit avant toute chose de respecter la part d’éternité en soi présente dans toute vie subjective. « Je me sais mortel mais je me veux immortel » Pour me protéger du réel, de ma mort je ne veux rien en savoir.

L’éthique de la psychanalyse(2) est celle du non savoir qui maintient une forme d’ignorance salvatrice face à la mort. La certitude de la mort doit rester voilée. S’attacher à réduire un excès de réel dans sa vie laisse le sujet tranquille, il ne désavoue pas le mécanisme de déni qui lui est nécessaire. Il l’accueille volontiers. Il n’est pas question d’envisager une échéance que la personne en fin de vie ne veut ni ne peut poser. En l’aidant  à retrouver sa parole et ses variations subjectives, le psychiste permet de faire de la place au doute, au non savoir et à l’ambivalence face au réel.

En somme, il s’agit d’aider  le sujet à retrouver  sa parole en lui donnant la possibilité du déni de sa mort prochaine  pour créer et construire ses effets de vérité subjective derrière un discours médical stéréotypé afin que, comme le dit William Shakespeare dans Hamlet, « Avec l’amorce d’un mensonge, on pêche une carpe de vérité.»

 

Patrick Linx, José Polard

(1) Dans le cadre des soirées d’Espace Analytique nous avons accueilli  Jérôme Alric  docteur en psychopathologie et  psychanalyste qui exerce dans le département des soins palliatifs au CHRU de Montpellier. Auteur de « La mort ne s’affronte pas »  Sauramps Médical 2011 et de « Rester vivant avec la maladie » Erès 2014. Ce billet s’enracine dans les propos de cette soirée.

 

(2) Critiquée, en ce moment, donc ça vaut le coup de souligner un de ses aspects pertinents et « humanisants »…

L’autonomie et la mort sont dans un bateau…

 

Walk into the light

Les principales organisations d’aide au suicide en Suisse sont submergées de demandes, elles ont quadruplé en 7 ans le nombre d’accompagnement de personnes vers la mort (999 en 2015).

Les théologiens et des chercheurs expliquent l’augmentation de cette pratique récemment mis en place(2008) par un « changement de valeurs », (…), « la génération des baby-boomers qui arrive maintenant à la vieillesse veut vivre de manière indépendante jusqu’au bout ».

Est-ce une nouvelle culture qui s’installe ? De plus en plus de personnes ne souffrant pas d’une maladie incurable veulent quand même pouvoir décider de leur mort : « Un tiers des cas d’aide au suicide aujourd’hui en Suisse sont le fait de personnes souffrant de plusieurs maladies ou d’un début de démence sénile et qui refusent d’assister à la détérioration progressive de leur état. » A celles-ci s’ajoutent celles « fatiguées de vivre, qui ne supportent plus les infirmités liées à l’âge. »[1]

 « Nous vivrons dramatiquement plus longtemps… »

 D’un autre côté, conséquence de l’allongement de l’espérance de vie, les recherches en médecine régénérative sont de plus en plus nombreuses, de plus en plus financées. Ecoutons Joe Jimenez, directeur de Novartis, un groupe pharmaceutique suisse créé en 1996, qui constate : « Nous vivrons dramatiquement plus longtemps. Nous faisons de la recherche sur la manière de régénérer les muscles, le cartilage, les capacités auditives et la vue ».  

Un mot n’est pas présent et pourtant, il inspire ces quelques lignes tout comme ces faits constatés : L’autonomie.

Au nom de la perte de l’autonomie, de sa détérioration réelle ou annoncée (ô la future médecine prédictive !!!), la mort « choisie » sera l’ultime marque de l’autonomie. Je mets des parenthèses car la question du choix devient quelque peu problématique quand la pression sociale externe ou, pire encore, la pression interne surmoïque obscurcit la pensée…

On subodore alors que le projet transhumaniste n’est en somme que la réponse à cette impasse actuelle, et sa solution du suicide assisté…ou bien, plus subtil, il intègrera cet aspect radical pour ceux qui se fatigueraient à désirer vivre encore, et encore..

Mais aussitôt, une idée, probablement mal placée( !), vient ensuite. Et si cette figure d’un senior dont l’allongement de vie s’éternise et qui revêt les atours de la jeunesse, n’était que le chainon manquant qui reliera l’homme diminué à l’homme augmenté ?

  Notre futur?
L’autonomie et la mort sont dans un bateau…
Si l’autonomie l’emporte, la mort doit disparaitre
si la mort l’emporte, c’est que l’autonomie a disparu?

Peut-être, ça vaut le coup de rappeler ce que Pascal Koch et moi-même[2] disions, il y a10 ans, quand nous essayions de penser pour clarifier et distinguer ou pas, suicide et euthanasie, dans un chapitre qui traitait des paradoxes, oscillations, ambivalence de la fin de vie.

«  Certains parlent du suicide comme d’une liberté existentielle (droit de se donner la mort) et en même temps on met en place des politiques de prévention du suicide…celui-ci est alors dans le registre de la pathologie.

Dans le cas de l’euthanasie ou du suicide assisté, la décision est supposée rationnelle, au titre d’une liberté personnelle, voire revendiquée comme un droit humain par les partisans de sa légalisation : un choix légitime pour abréger une souffrance intolérable et incontournable qui attenterait à la dignité humaine.

Si l’intention suicidaire et le passage à l’acte ne procèdent pas, pense-t-on, d’un choix pleinement rationnel et libre, l’autonomie[3] du candidat à l’euthanasie ne semble pas douteuse…   

Paradoxe encore, on parle d’une part de meurtre de soi, de passage à l’acte, et d’autre part d’une mort digne, d’une « décision » respectable… »      

Paradoxe toujours, en référence à l’euthanasie, on parle volontiers d’« aider à mourir »,    d’« acte de solidarité », d’« acte de compassion ».  Ces expressions ne sont pas du tout associées au désir suicidaire. Et pourtant le vœu de mourir est là.

Il y aurait un souhait acceptable de mourir (quand on fait appel à l’autre, quand on est en relation avec l’autre= suicide assisté) et un autre souhait cette fois ci, inacceptable (quand on ne sollicite pas l’autre, quand on est seul).

Y aurait-il un bon suicide et un mauvais suicide ? Questionnement capital, d’autant, que nous savons que nos actes et notre écoute sont orientés, parfois formatés, par les représentations qui nous entourent ou qui portent sur de telles questions.

 

José Polard

[1] http://www.genethique.org/fr/suicide-assiste-en-suisse-la-generation-qui-arrive-maintenant-la-vieillesse-veut-vivre-de-maniere#.WEgj5fnhCM8  Pour le Temps (Lise Bailat) 04/12/2016

[2] Tous les 2 psychanalystes, à l’origine avec d’autres profesionnels du Pallium en Yvelines, 1° réseau de soins palliatifs à domicile en France. Ici, un extrait de notre post face du livre »Le suicide des personnes âgées » in M.Charazac Eres 2014

[3] Le signifiant maitre qui occulte la mort, comme signifiant ultime.

De 60 à 75 ans, voici les « jeuniors »!

Entre liberté, jouissance et rébellion, voici « Les jeuniors » voir video, d’1 mn 56

Sans aucun doute dans un registre performatif, cette vidéo est à l’intersection de l’anthroplogie et du marketing. Issu d’entretiens avec des individus , âgés de 60 à 75 ans- les dénommés « jeuniors »-, le propos semble juste et décrire la réalité, ou plutôt une part de la réalité. Mais, cette part de réalité,  au travers des activités décrites, est toujours raccord avec la consommation…

Dans cette perspective, celle-ci est à la fois une pratique individuelle mais aussi sociale, elle dit quelque chose de l’individu acheteur. Elle est  aussi une façon de se raconter, de développer un récit de soi( comme on dit). Dis moi ce que tu consommes et je te dirais qui tu es…

De sorte qu’on en arrive presque dans cette conception à l’équivalence suivante: un acte d’achat comme une possibilité d’augmentation de soi,  l’avoir et l’être enfin réunis.

La consommation devient alors une manifestation identitaire de chacun. Identitaire et souvent conformiste. Les individus ayant tendance à aller vers des produits dont l’image est conforme à celle qu’ils ont d’eux-mêmes. Le vif argent des seniors, entre palais des glaces  et images clonées…

« Aïe, on nous fait croire
Que le bonheur c’est d’avoir
De l’avoir plein nos armoires
Dérisions de nous dérisoires » Alain Souchon » Foule sentimentale »

PS: Qu’y a t il aux racines des motivations de chacun quand il s’engage dans le champ des sciences humaines et sociales? Probablement une forte part d’idéal…Savez-vous que Microsoft est le deuxième plus important employeur d’anthropologues au monde, tout de suite après le gouvernement américain ?

José Polard

voir aussi « L’influence sociale du marketing. Quelle liberté pour le consommateur? » Louis Gall. https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01059015