Archives mensuelles : janvier 2017

Ton fils a pris un coup de vieux…

b1390328224-coupe-cheveux-vi-origIl arrive que des événements presque anodins prennent d’un coup une importance considérable à nos yeux et nous restent durablement à l’esprit, nous donnant à réfléchir, à méditer…

On est samedi matin, comme presque tous les samedis je vais au marché, au centre ville. Quelques courses, quelques visages connus et une rencontre… Un vieux copain… Il y a bien dix ans qu’on ne s’est pas vus, quinze peut-être… Nos regards se croisent, un instant d’hésitation et une certitude: « Ça alors! » On s’arrête, on se serre la main longuement, chaleureusement… Les réflexions de circonstance s’imposent… « Ça fait combien de temps? C’était quand la dernière fois? C’était où? » Bref c’est à la fois des banalités et de vraies questions… Puis l’échange s’intensifie: « Tu bosses toujours à… Tu habites toujours à… Oui bien sûr! »

La conversation se poursuit, plutôt joyeuse, tonique, on va peut-être aller boire un café ou prendre un verre… C’est alors qu’il me regarde et très gentiment sans doute, m’affirme: « C’est incroyable, t’as pas changé! » Je devrais lui répondre la même chose, sans doute, mais je ne peux pas, je ne le pense pas… Il a changé, beaucoup changé… J’ai même hésité un instant… Pourquoi tient-il à nier les évidences? Dix ans! Je le sais bien que j’ai changé, beaucoup changé! J’ai blanchi, j’ai perdu des cheveux, j’ai le visage marqué par quelques années de plus, bref, j’ai vieilli! Pourquoi me dit-il le contraire? Pourquoi me ment-il?

Je ne sais trop comment reprendre: « Oh si j’ai changé tu sais… » Il m’interrompt alors et me lance avec un air compatissant: « En revanche j’ai croisé ton fils l’autre jour. Il a pris un sacré coup de vieux! »

Alors voilà moi je n’ai pas changé mais mon fils a pris un coup de vieux… Après tout c’est possible, il se peut que je fasse encore très jeune et que mon fils fasse déjà vieux!

Pourtant quelque chose me gêne… Bien sûr je n’ai pas envie que mon fils fasse vieux, soit vieux, nos enfants on  les voudrait toujours beaux, jeunes, superbes… Je dois me rendre à l’évidence, mon fils vieillit et intimement je le sais… Moi aussi je le voie, il a vieilli! Mais pourquoi me faire croire que moi je n’ai pas changé?

Pour être gentil avec moi! Parce que vieillir est tellement détestable, tellement détesté dans la société où nous sommes, que l’on ne peut jamais dire à quelqu’un la vérité : « Ça se voit que tu as vieilli, ça  se voit que tu es vieux… » Ne pas le dire, surtout si c’est vrai, ça risquerait d’être tellement mal perçu! En revanche le dire de quelqu’un qui est absent, même si c’est un intime, un proche, même si c’est mon fils, à condition de prendre un ton compatissant, ça peut passer puisque je ne lui répéterai pas, évidemment! Il a vieilli, il vaut mieux qu’il ne le sache pas… Imaginez qu’il l’apprenne! Au fond c’est pareil pour moi, surtout ne pas me dire que j’ai vieilli, imaginez que je l’apprenne et que je le croie… Imaginez que je sache que je vieillis… Quelle catastrophe ce serait!

Décidément, on a le droit de vieillir mais il ne faut pas que ça se voit, que ça se sache… On a le droit de vieillir, à condition de rester jeune…

 

Michel Billé

Les corps invisibles

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« On parle souvent des vieux en photographiant leurs souvenirs et leur passé, oubliant qu’ils sont encore vivants. A cette nostalgie est opposée une mise en scène sociale et »marchande » de l’image du vieillissement montrant des vieux,  sveltes, plutôt aisés et très actifs qui sert à vendre du rêve et de la consommation et joue un rôle régulateur dans une société qui cache ses vieux et ne met pas les moyens pour s’en occuper dignement »( …)

 

« La maisoles-corps-invisibles-2_0n de retraite reste aujourd’hui pour beaucoup de familles « le dernier recours », la solution par défaut… »

 

Textes et images de Marion Poussier, photographe

Son site, onglet « séries personnelles« , découvrir la série: Les corps invisibles

le site qui l’héberge: Vieux le site

 

De qui se moque -t-on?

Illustration with word cloud about Bla bla bla.Evénement indésirable (suite)

 

Si le fait que la température descende en dessous de zéro (de quelques degrés seulement, il faut bien le noter)  sur la plus grande partie du pays constitue un événement indésirable qui donne lieu à tout ce battage médiatique angoissant, alors le diagnostic est extrêmement facile à poser : nous sommes complétement tombés sur la tête.

En effet, il est banal de constater en Janvier qu’en France la température descende un peu en dessous de zéro. Ce serait la survenue d’une canicule en plein mois de Janvier qui serait étonnante. Mais pour bien enfoncer le clou, on vous déclare de façon réitérée que ce qu’affiche le thermomètre c’est une chose, mais que la température « ressentie » souvent inférieure de 10 degrés aux chiffres affichés est la seule qui compte. Qu’est-ce qu’ils en savent ces prétentieux experts climato-météorologiques ?

Pour tout dire, ce discours appuyé me semble extrêmement suspect, ou bien comme on pouvait le lire à proximité des passages à niveau, jadis : « Un train peut en cacher un autre ». Ou dit encore autrement : « De qui se moque-t-on ? ». D’autant que le discours catastrophiste sur la météo qui serait d’une exceptionnelle gravité (j’ai du mal à comprendre en quoi) est généralement couplé à un discours culpabilisant à destination de tout un chacun, de vous donc, par voie de conséquence …

Sur un air déjà entendu de: » Prenez attention à ce malheureux SDF sur le trottoir en face de chez  vous ou de la vieille dame qui habite dans une chambre de bonne au-dessus et qu’on va retrouver asphyxiée au monoxyde de carbone à  cause de son poêle à  charbon défaillant », sous-entendu : »Ce serait vous le  responsable ».

Certes lorsqu’un tel drame survient personne ne peut se dédouaner de sa responsabilité. Mais, en l’occurrence, dans le cas présent, ce bourrage de crâne et cette propagande – car il faut appeler les choses par leur nom- n’ont qu’un objectif. Il s’agit de dédouaner la responsabilité  de l’Etat et des Pouvoirs publics de toute responsabilité dans ce qui peut bien arriver aux gens. L’Etat et les Pouvoirs publics ne sont plus comptables de rien de tout. La santé, la vie et la mort des gens, ce n’est désormais plus leur problème : c’est la faute de vous, de tout un chacun qui n’êtes pas assez vigilant, c’est la faute de la météo qui est tout à fait habituelle mais qu’on exagère démesurément pour s’abstraire de toute critique accusatrice justifiée.

Est-ce votre faute, est ce la faute de la météo si les gens attendent aux urgences de l’hôpital des heures et des heures (parfois dix, parfois douze) mal installés sur un brancard dans un couloir ?

Mais, dans l’esprit de ceux qui nous gouvernent, ce n’est pas très grave : il ne s’agit que de pauvres, de vieux, de SDF, de réfugiés, de « sans dents » comme l’a dit élégamment le président. Les riches, les nantis, les privilégiés ils ont les moyens de se faire soigner correctement, les autres on s’en fout.

Ceux qui nous gouvernent feraient quand même bien de se méfier. Toute cette situation révoltante commence à susciter colère et indignation. Ainsi cet urgentiste d’un hôpital du Nord Est de Paris qui fait le constat amer et sans appel que l’hôpital public en France n’est même plus capable de faire face à une épidémie de grippe. Ainsi cette jeune interne en médecine qui fait circuler une vidéo sur les réseaux sociaux où elle dénonce l’inhumanité de la pris en charge des malades en dépit du dévouement et du bon vouloir des soignants et médecins qui font ce qu’ils peuvent mais de plan social en coupe budgétaire, nous en sommes là. Et elle raconte comment elle a contacté, en vain, onze hôpitaux pour « trouver un lit » au malade qu’on lui a confié.

Discours officiel à double détente : premier volet : « ce n’est pas de notre faute », on l’a vu. Deuxième volet, ce discours ronflant et creux, discours officiel des officines sanitaires étatiques : avec son catéchisme sur la bientraitance, la sécurité… Mais est ce qu’on traite bien les gens, est ce qu’ils sont en sécurité ?

Il ne faut pas se payer de mots. Et bien plutôt que la froideur du climat, il faudrait évoquer en paraphrasant Karl Marx « les eaux froides du calcul égoïste » et des rapports humains dans ce monde qui ne considère que l’argent.

 

Alain Jean

Evènement indésirable ?

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 Dans la frénésie technico bureaucratique qui agite les sphères où prolifèrent les experts de tout acabit, coaches en tous genres, qualiticiens et autres professionnels de l’identification et de la gestion forcenée et obsédante du risque, on apprendra (sans rire) que la criticité est, excusez du peu, le produit de la fréquence par la gravité et que la matrice de criticité admet la maitrise sur l’axe des abscisses et la criticité sur l’axe des ordonnées. On se situe, vous l’aurez compris, dans le monde opaque de l’évaluation et de la certification.

La catégorie « d’événement indésirable » est centrale à tout ce dispositif. La locution utilisée renvoie au caractère insupportable, inconcevable pour ceux qui gravitent au sein de ces sphères de ce qui est imprévu. Tout doit être en ordre, en place, tracé, sur écoute.

Mais revenons à la catégorie d’événement : on pourrait poser que la qualification d’un événement ou de l’événement le déqualifie précisément en tant qu’événement puisque le propre de l’événement c’est de nous surprendre par sa nouveauté radicale, son surgissement inopiné, l’obligation dans laquelle il nous place de reconsidérer notre vision du monde et d’en redisposer les éléments constitutifs.

On pourrait faire une exception à ce qui vient d’être dit en parlant d’événement imprévu ou d’événement inattendu mais il s’agirait alors d’une formulation pléonastique ou tautologique puisqu’il est, selon moi, dans la nature même de l’événement d’être imprévu ou inattendu.

Mais toute autre qualification de l’événement vient à l’évidence disqualifier l’événement en tant qu’il serait un événement. Ainsi, un « heureux événement » est certainement heureux mais il ne s’agit pas d’un événement puisqu’il est l’aboutissement d’un projet et d’une anticipation envisagée et murie de longue date.

Et « événement indésirable » là dedans ? Bien sûr, « l’événement indésirable » n ‘est pas ce qui s’oppose à l’éventualité d’un « événement désirable ». On serait bien en peine de trouver la moindre once de désir dans toute cette pesante architecture mortifère, immuable, où toute vie, donc toute fantaisie est absentée. Un événement est bien évidemment désirable, mais dit ainsi c’est une pure incantation creuse, car qu’un événement survienne ne relève pas de la volonté qu’il advienne. Il advient, sans qu’on l’attende, et même, parfois, sans qu’on le voie.

On est ici dans la redondance de l’oxymore : rien est imprévu, tout est tracé, programmé. Oxymore programmé de « l’événement indésirable » qui, du simple fait de son « indésirabilité » en annihile définitivement la possibilité événementielle. Aujourd’hui, tout est programmé. Y compris le désir. Le désir programmé, telle est bien l’effectuation pratique de l’idéologie Viagra. Et, à l’opposé du désir programmé, si le désir était indésirable ?

Et si « événement indésirable » signifiait, in fine, dans la langue de bois du capitalisme mondialisé contemporain l’insupportable de l’horreur absolue de la mort. Monde, en effet, sans aucun courage ni aucune conviction, où l’égoïsme, l’argent et la marchandise sont les misérables divinités.

La mort qui, selon les technocrates de l’évaluation et de la certification, serait le summum de l’ « événement indésirable » est en vérité ni événement ni désirable. C’est un non-événement in-désirable.

 

Alain Jean

Le loup et le chien, quelques années plus tard

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Sur une fable de Jean de La Fontaine.

 

 

 

Pierre vivait seul au fond d’un trou perdu, tentant tant bien que mal de subsister. A 89 ans, le geste était devenu plus ralenti, le pas plus lent, la voix ténue. On le disait dépendant ou en perte d’autonomie dans le jargon du temps. Pourtant autonome, il se sentait l’être et savait ce qu’il voulait et ne voulait pas, même si la réalité, toujours plus économe, rechignait. Autour de lui on faisait pression pour qu’il quitte sa maison et aille élire domicile dans un EHPAD encore nommé, par les moins paresseux, Etablissement d’Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes. Mais le sigle ainsi explicité livrait trop crûment son sens et on s’en tenait alors à EHPAD avec décence.

Paul, l’ami de Pierre, avait été « placé » il y a quelques années par sa famille dans un établissement de ce genre. Il n’était plus possible, disait-on à l’époque, de le « maintenir » à domicile (l’auditeur essaiera d’entendre comme disait Claudel, le rire sarcastique entre les guillemets mis à « placé » et « maintenir »). Résistant à l’époque, Paul avait fini par céder puis collaborer. Pour tout dire, il s’en trouvait maintenant fort aise !

Inquiet pour Pierre, il l’invite à venir passer la journée dans son EHPAD avec dans la tête l’idée de le convaincre de  s’y installer. Définitivement, il va sans dire, car celui qui y entre doit « laisser là toute espérance ». Mais mieux vaut le taire quitte à tromper la confiance. Pierre en arrivant fait compliment à l’embonpoint de Paul et à sa bonne santé qu’il admire. Celui-ci saisissant l’occasion lui dit qu’il ne tiendrait qu’à lui d’être aussi gras que lui.
« Quitte le bois et la campagne, tu feras bien lui dit-il, sinon tu finiras par mourir de faim. Rien d’assuré, rien de garanti, toujours à te demander de quoi demain sera fait. Suis-moi, tu auras un bien meilleur destin.  Trois repas par jour et un goûter et même parfois un verre de vin ! On te lave, on te change et on t’anime avec force accordéon et autre Halloween.»

Pierre séduit, le regard brillant, lui demande ce qu’il aura à faire car il est habitué, lui, à faire sa cuisine, allumer son feu, entretenir son jardin, couper son bois, bref à s’occuper. Mais rien de tout cela, rétorque Paul. Devant la télévision toute la journée tu peux rester. Tu as juste à suivre les consignes qu’on te donne, respecter les horaires, être poli et complaisant et je t’assure que ça t’ôtera bien des inconvénients.
A ces mots,Pierre déjà se forge une félicité qui le fait pleurer de tendresse. Chemin faisant il vit le col de son ami Paul marqué d’une trace rouge. « Qu’est-ce là, lui dit-il ? » « Rien, répond Paul ». « Quoi rien ? » « Peu de chose. » « Mais encore ? »

« Ah, avoue Paul contraint, le collier dont je suis paré, de ce que tu vois est peut-être la cause. » « De quel collier parles-tu ? » « C’est un GPS répond Paul, un appareil dernier cri qui permet de savoir à tout moment où je suis et qui sonne dès que je me trouve à l’orée de la sortie. C’est pour ma sécurité, m’a-t-on dit. En cette prison, le « maton » est ici bien servi !

« Tu ne vas donc pas où tu veux, tu es toujours surveillé, s’exclame Pierre ? »  « Pas toujours mais qu’importe, vu les avantages, dit Paul. »

« Eh bien, dit Pierre, il importe si bien, que de tous tes repas, ta télévision et tes animations je ne veux en aucune sorte. Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. Cela dit, il s’enfuit, et court encore. Ainsi va le monde !

 

Didier Martz,

 

Echec, liberté, sécurité

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Si toute chose n’est jugée qu’à l’aune de son achèvement, alors tout se solde par un échec. « Les histoires d’amour finissent mal en général » chantait, au milieu des années 80, le groupe Rita Mitsouko.

 

 

Pierre de Marbeuf, au début du 17ème siècle, disait la même chose : « Celui qui craint les eaux, qu’il demeure au rivage

Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer

Qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer

Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage. »

On peut multiplier les exemples à l’infini : ainsi les doctes prévisionnistes décrètent que la foule iranienne en 1978 et 1979 a bien eu tort de chasser le Shah si pour finir le pouvoir iranien a échu entre les mains des mollahs.

Ou encore : pourquoi ces masses innombrables de gens se réunissaient chaque jour, chaque nuit Place Tahrir au Caire pour dire leur détestation du régime de Moubarak, si ce qui sortit de tout cela fut le pouvoir aux mains des Frères musulmans puis de la sinistre soldatesque dirigée par le non moins sinistre Sissi ?

Apologie peu déguisée du repli sur soi, de l’immobilisme, de la frilosité et de la perspective enthousiasmante de la solitude de l’isoloir.

Et bien la vie, c’est pareil. Si l’aboutissement de la vie, c’est la mort, la vie dans cette perspective serait un échec. Ce que nos graves névrosés, mercantiles de surcroît, croient pouvoir juguler en proclamant la négation de la vieillesse, qui préfigure la mort. A travers les slogans lénifiants, qui contribuent à égarer la raison, du »Bien vieillir ».

Un groupe capitalistique important côté en Bourse en a même fait son slogan : « le leader européen du Bien-vieillir ».

N’oublions pas que la vieillesse, c’est la fin de la vie, certes, mais ce n’est pas la mort. La vie existe, la mort, elle, n’existe pas.

Ceci posé, on verra peut-être les choses autrement. Les exemples qui vont suivre sont d’une banalité affligeante.

Imaginons (ce n’est guère difficile) un vieillard qui chute ou qui refuse de manger. Nous avons le choix (y compris le vieux qui est quand même le premier concerné) entre lui laisser la liberté de son choix : à savoir refuser de manger ou continuer à marcher même si la chute survient fréquemment. Ou adopter des mesures coercitives : poser une sonde gastrique d’alimentation ou maintenir le vieillard ligoté sur son fauteuil. Mesures dictées par une idéologie de la sécurité. Et on se demande bien une sécurité de quoi ? Sécurité contre la mort ? Pourrir les derniers moments de la vie pour conjurer cette horreur absolue de l’époque : la mort. Mais, en y regardant de près, c’est la vie qui fait peur.

Dilemme parfaitement résumé par le prêtre résistant antifasciste qu’un autre prêtre accompagne au poteau d’exécution à la fin du film « Rome, ville ouverte » : « Il n’est pas difficile de mourir, c’est vivre qui est difficile »

Alain Jean