Archives mensuelles : mars 2017

Carnet de bord d’une ancienne infirmière en EHPAD (2011-2012)

L’arrivée d’une nouvelle direction à la tête d’un EHPAD est souvent source de discussions  (1)… Ou pas du tout.

Responsable du journal interne de cet établissement, j’ai eu une vision globale de comment ça s’est passé, pour le personnel, les familles, et bien sûr, les résidents.(2)

 

« Le 30 avril sera un grand jour dans la vie de la maison de retraite. C’est ce jour que commenceront les malveillances et la régression des soins. Mais ça, personne n’en a conscience à cet instant. Le changement est très clair : les hôtelières, les AS (aides-soignantes), les AMP (aides-médico-psychologiques) feront toutes le même travail suivant les besoins du jour du service…

Il faut juste que cette direction m’explique comment des personnels déjà en grande difficulté eux-mêmes (certaines hôtelières ont été recrutées il y a quelques années pour se sortir de problèmes socio-économiques) peuvent du jour au lendemain assimiler les bases du « prendre soin des personnes âgées » sans aucune formation ! Les AS vont en cours plus d‘une année, les AMP ont une formation d’un an…

J’ai juste l’impression d’avoir atterri sur une autre planète dans ce lieu que je connaissais pourtant si bien, d’autant que les hôtelières elles-mêmes se rendent bien compte de leur manque de connaissances, de leurs lacunes.

D’où ce sentiment de peur par rapport à ce qu’elles doivent faire… ou pas.

La date fatidique arrive accompagnée par « Le changement d’organisation », le personnel est en colère, en détresse, mal dans ses baskets… Il faut tout faire à la chaine ?

Nouvelle organisation du jour au lendemain  ! Hop hop hop  ! C’est parti, sans encadrement, sans projet de soins écrit, sans rien. Juste l’appréhension et l’incompréhension des personnels en poste :

-«  Imagines, que moi, je n’ai jamais fait de toilette à des personnes âgées, j’ai l’angoisse… » !

–  « La cadre m’a dit : vous savez faire votre toilette, vous avez fait la toilette de vos enfants, bah c’est pareil… »

-« Le directeur nous a dit que si on ne voulait pas faire de toilettes, on pouvait prendre la porte.. »

-« C‘est vraiment n’importe quoi,  nous avons fait une formation qui ne sert à rien… On a un diplôme de soignante et on va faire du ménage… »

–  « Y’a aucune organisation, pas de fiche de poste, on fait tout et n’importe quoi… »

-« Finalement, chacun va faire ce qu’il veut… C’est l’anarchie ! »

Le personnel est tourmenté et plusieurs témoignages me reviennent prouvant ce mal être. Certaines feront le grand saut sans être encadrées par quiconque. L’ambiance s’en ressent, la jalousie des unes et des autres aura le beau rôle.

Et les résidents dans tout ça ? Bah, ils continuent de vivre, enfin ils essayent… Les plus fragiles ne s’en remettront pas… Mais qui s’en rend compte réellement ? J’ai la chance de pouvoir obtenir leur ressenti quand ils viennent en réunion de journal, donc je sais comment ils vivent les choses. Mal… Très mal.

Les familles aussi me racontent des histoires, leurs histoires, mais tant qu’il n’y a pas mort d’homme, finalement elles préfèrent se taire : «  Faut pas en faire toute une histoire quand même… »

Et même quand cela va plus loin, ce sont des personnes âgées, donc « en toute logique, elles doivent mourir, mais il y a quand même des façons de faire » ! Quel manque de savoir vivre… (Allez un peu d’humour, sinon…)

Chaque jour apporte son lot de nouvelles, mauvaises, mais je devrais être habituée maintenant. Difficile d’être insensible à ce qu’on me dit. En raison d’une relation spéciale et privilégiée avec la plupart des employés, puisque nous avons travaillé déjà ensemble, et aussi les autres, nous nous sommes découverts. On me connait comme quelqu’un qui fait la part des choses et ne parle pas dans le vide.

Un jour, ce que l’on raconte me parait tellement hallucinant que j’ai des doutes, mais venant de cette personne, je n’hésite pas longtemps. C’était la triste réalité.

La gestion des chambres, Mr Xout

Mr « Xout » a été transféré à Jipons car subitement très fatigué. Jusque-là pas de soucis, c’est la demande qui s’en suit qui est totalement déplacée : la direction  demande à la famille de vider la chambre comme s’il était déjà décédé… Je peux vous dire que cela passe difficilement au niveau du personnel ! La famille est très choquée, mais ne dira rien.

La gestion des chambres, Yvette

Cette nouvelle n’est pas orpheline car j’apprends qu’Yvette, que j’ai eu l’occasion de soigner à l’époque où j’étais infirmière a été changée de chambre contre son avis : il fallait absolument trouver une personne pour aller dans une chambre à deux lits (il y en a quelques-unes) pour occuper le lit vacant car l’autre résidente crie en permanence et donc on ne peut pas y mettre n’importe qui…

Les demandes aux familles n’ont pas abouti et donc Yvette a été la « candidate idéale  » aux yeux de la cadre de santé supérieure. Sans famille, sourde, ne communiquant avec personne (hormis le personnel qui se rend dans sa chambre) sa maladie psychiatrique la cloitre dans sa chambre d’où elle ne sort pas depuis 20 ans.

Mais elle a malgré tout «  sa tête  » comme on dit ! La décision a été prise arbitrairement le lundi soir, l’annonce a provoqué une réaction intense parmi le personnel, on me dit que le médecin du service a été mis au courant et qu’il n’était pas vraiment d’accord, mais que rien n’a empêché le déménagement du mercredi  matin.

Les cris de détresse d’Yvette n’ont rien changé. Imaginez la scène : le personnel stressé, la résidente bouleversée. On en a la boule au ventre…

Les pensionnaires ne disent rien, ils ne peuvent rien dire. C’est ce que j’appelle « le pouvoir de La Blouse Blanche ». De nombreuses personnes pensent que de revêtir une Blouse Blanche, leur donne  un pouvoir  sur les autres.

La gestion des chambres, Mme Chopineau

Madame Chopineau vient de décéder. Cette dame est cohérente à son arrivée dans l’institution, et aussi très sourde, souhaitant le rester (pour ne pas entendre les bêtises des autres, m’avait-elle dit un jour).  Une mort soudaine, mais « c’est la vie »comme je l’entends souvent !

Sa fille me racontera un épisode quelque peu sordide. Où l’institution pressée de récupérer la chambre libre exercera une pression le jour même du décès pour que les formalités soient faites au plus vite.

Combien de témoignages de ce type se sont perdus dans les couloirs ?

 

Calou Denis

 

(1)Souvenirs qui restent d’actualité.

(2) Extraits de « Silence on souffre- carnet de bord d’une ancienne infirmière (2011-2012» de Louca Corbin. Voir page Facebook : https://www.facebook.com/SilenceOnSouffre/

Pour une vraie politique innovante de l’habitat des personnes âgées

Dans le cadre d’un »Collectif Habiter Autrement », l’association « EHPAD de côté- Les pas de côté » co-signe  ce communiqué de presse, du 16 mars 2017, à l’occasion des Présidentielles 2017. 

A l’approche de l’élection présidentielle, alors que les quelques propositions concernant l’habitat des personnes âgées se concentrent sur le développement de l’offre d’EHPAD, le collectif « Habiter Autrement » interpelle les candidats et présente des propositions concrètes visant à promouvoir et développer des formes alternatives d’habitat pour le public vieillissant.

Aujourd’hui, pour les personnes âgées, surtout les plus fragilisées, le choix d’habitat se résume soit à rester à son domicile, soit à entrer en établissement. Un choix restreint qui n’est pas aussi libre qu’il n’y paraît, contraint par le niveau de ressources, les besoins, les territoires, la disponibilité des entourages ou des services d’aide à domicile.

Le collectif « Habiter Autrement » qui réunit des militants associatifs et des professionnels de l’habitat ne peut se satisfaire de cette situation. Alors que le souhait de rester à domicile est plébiscité par 8 Français sur 10 (baromètre DREES 2015), 25 % des 85 ans et plus résident en maisons de retraite (rapport DREES 2015). Ces établissements, espaces d’accueil indispensables, demeurent la seule solution quand l’isolement et la vieillesse fragilisent le maintien à domicile.

Face au défi démographique, il est temps d’imaginer de nouveaux lieux de vie adaptés aux besoins et envies d’une population variée.

Cette analyse est d’ailleurs partagée par une majorité de Conseils départementaux qui considèrent que le développement de projet d’habitat accompagné constitue une réponse aux attentes et aux besoins exprimés par les publics (Enquête nationale relative à l’habitat alternatif/inclusif, DGCS, février 2017).

S’appuyant sur une étude1 (http://fr.calameo.com/read/002357749de3f0dc456ea) réalisée auprès de 10 lieux, reflets de la diversité de l’habitat alternatif pour les personnes âgées, le collectif demande aux candidats à l’élection présidentielle de se mobiliser pour que choisir son lieu de vie, adapté à ses aspirations et besoins, soit un droit essentiel à tout âge, et présente des propositions concrètes et innovantes, notamment :

Reconnaître le rôle essentiel des formes alternatives d’habitat dans la prévention de la perte d’autonomie et leur utilité sociale. Elles s’inscrivent dans le champ de l’économie sociale et solidaire grâce à une pluralité de financements et une gouvernance participative.

• Reconnaître que l’âge peut être un critère prioritaire dans les attributions des logements du parc social, comme pour le handicap.

• Autoriser, au niveau national (et non de façon variable selon les départements), la possibilité de mettre en commun les moyens ouverts par les aides (APA – Allocation Personnalisée d’Autonomie, PCH – Prestation de Compensation du Handicap) pour financer, entre habitants, un service partagé leur redonnant ainsi un droit à la solidarité.

• Mettre en place un dispositif permettant la prise en compte de la coordination et de l’animation de ces lieux comme de l’aide à la personne (réduction ou crédit d’impôt en temps réel ; reconnaitre ce service comme contributif au maintien de l’autonomie et l’intégrer au plan d’aide financée par l’APA).

• Mobiliser les budgets du logement social pour le financement de l’intégralité de ces nouveaux habitats (logement et parties communes). Actuellement, les « aides à la pierre » sont attribuées uniquement pour le logement sans prendre en compte les parties communes (salle d’activité…) indispensables pour le « vivre ensemble » qui est au cœur de ces nouveaux modèles d’habitat.

• Mobiliser les acteurs institutionnels (CNSA, CNAV, MSA, caisses de retraite complémentaire, fondations …) pour un soutien et une promotion concertés aux nouveaux types d’habitats alternatifs : aide au financement des projets et de leur réalisation dans la durée ; réalisation d’une étude d’impact social et économique de ces nouveaux types de lieux de vie.

Le collectif « Habiter Autrement » a été créé en 2012 à l’initiative des petits frères des Pauvres et regroupe des acteurs inter-associatifs promoteurs d’habitat alternatif : les petits frères des Pauvres, Association Monsieur Vincent, Autonomie Paris Saint-Jacques, Béguinage solidaire, EHPAD de côté/ les pas de côté, Fabrick Autonomie Habitat, Fondation Armée du Salut, GPS de La Lendemaine, Habitat et Humanisme, Hal’âge, ISATIS, La Maison des Sages, La Pierre Angulaire, Villages à vivre, Ville de Grenoble et son CCAS, Anne Labit, Maîtresse de conférence en sociologie, université d’Orléans, Cécile Rosenfelder, doctorante ATER, université de Strasbourg. Ce collectif a pour objectif d’identifier les points de blocage rencontrés pour la création ou la pérennité de ces projets, proposer des pistes de solutions et contribuer ainsi à une meilleure prise en compte des lieux de vie alternatifs.

 

Hélène Leenhardt, José Polard pour « EHPAD de côté-Les pas de côté »

 

1 Etude « Les formes alternatives d’habitat, citoyen, solidaire et accompagné, prenant en compte le vieillissement », étude financée par la Fondation des petits frères des Pauvres, réalisée auprès de 10 dispositifs/lieux d’habitat alternatif des personnes âgées.

2 Contacts presse les petits frères des Pauvres Isabelle Sénécal 01 49 23 14 49 isabelle.senecal@petitsfreresdespauvres.fr

3. Très vite, vous trouverez sur le site de l’association( EHPAD de côté- Les pas de côté ), l’étude conduite par Helène Leenhardt qui a servi de base à ce communiqué, mais aussi bien d’autres études ou vidéos sur cette habitat alternatif.

Le grand âge en lumière

 

« La vieillesse n’est pas laide, elle existe, elle est en nous parce que nous sommes vivants. » Ainsi parle Didier Carluccio de son travail de photographe.

Il a 30 ans lorsqu’on lui demande de venir faire des photos d’un anniversaire à la maison de retraite du Jardin des Plantes. « J’ai été frappé par l’image de ces gens liés par une seule caractéristique : leur âge ». A l’occasion de ce travail c’est « comme une porte entrouverte sur un autre monde ».

Didier Carluccio tient à ce que ses photos soient toujours exposées sur les lieux où elles ont été réalisées : « Elles changent le regard du personnel et des proches, et je suis profondément heureux quand les photographiés prennent conscience qu’ils ont osé se mettre en avant, eux que l’on voudrait effacer de notre paysage. »(1)

 

 

 

 

Ce billet s’inspire d’un article de Mireille Pena dans la revue ligérienne « Estuaire »: http://www.estuaire.org/?p=portrait&article=2777

Le site de Didier Carluccio

Son expo à Nantes jusqu’au 31/3/2017 :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

José Polard

 

 

 

 

 

 

Etre hébergé ou habiter : contribution à la critique de la nature des EHPAD

 

Je pense à la dénomination EHPAD : établissement d’hébergement. Et j’essaie de comprendre ce qui me gêne.

En pensant à EHPAD, je pense à toutes les procédures dans les organisations qui font de la personne un résident, et de sa vie un projet que l’on (elle ? les équipes ?) doit élaborer.

Or dans un EHPAD, comme son nom l’indique, on est hébergé. Que cela signifie-t-il ?

Déjà, constatons la forme passive. En disant être hébergé, il faut ajouter chez, ou à. Etre hébergé fait ressortir une dimension de contrainte. Je ne suis pas chez moi, mais hébergé. Hébergé a aussi un sens provisoire, celui d’être accueilli provisoirement quelque part, d’être logé, c’est-à-dire assigné à une place temporaire. Un militaire loge son ennemi, un chasseur loge son gibier. Il trouve le lieu où les maitriser. Etre hébergé, c’est être dans un lieu où on nous loge, c’est-à-dire une certaine « assignation à résidence ». D’ailleurs nombre d’EHPAD s’appellent « résidences », dans lesquelles les gens résident, et sont des résidents. L’assignation à un lieu devient ainsi une des principales « qualités » de sa vie : on s’occupe et on soigne des résidents. Pas des personnes vivantes (mais encore en vie, sans envie).

Héberger, c’est aussi recevoir quelqu’un, offrir un abri provisoire, se trouver quelque part provisoirement.  Ce côté provisoire est bien perçu par les personnes entrant en EHPAD. Elles connaissent le caractère provisoire et tragique de leur présence temporaire dans un lieu d’hébergement. Le désir de ne pas y rester est aussi la conscience qu’y rester c’est aller vers la mort.

Être hébergé est un signe de dénuement

Comme le dit Ivan ILLICH[1] (II, p.66), « le logé a perdu énormément de son pouvoir d’habiter. La nécessité dans laquelle il se trouve de dormir sous un toit a pris la forme d’un besoin défini culturellement (…). Ainsi l’espace vernaculaire de la demeure est remplacé par l’espace homogène d’un garage humain (…). Les habitants occupant l’espace qu’ils modèlent ont été remplacés par des résidents abrités dans des constructions produites à leur intention ». Pour Illich, « être hébergé est un signe de dénuement (…) où chaque citoyen est dispensé du devoir de cette activité communautaire et sociale que j’appelle l’art d’habiter ».  En fait « le droit au logement entre en conflit avec la liberté d’habiter ». Cela confère un pouvoir énorme au gouvernement que de définir, dans la politique de l’habitat, l’idéologie de l’homme naturellement cantonné.

Ainsi, un  hébergement ne peut pas être un lieu de vie dans la mesure où un lieu de vie c’est l’espace-temps de la liberté et de l’art d’habiter.

En entrant dans un établissement d’hébergement,  la personne est  projetée dans un monde collectif, fait de nombreuses proximités et promiscuités. On y vit 24 heures par jour, et on y croise sans cesse des personnes inconnues dans les couloirs. On mange à table midi et soir avec d’autres gens.  Entrant dans un établissement, l’on quitte un endroit qui était le sien, façonné à sa manière d’être et de vivre où l’on y avait son savoir-vivre, qui pour Jean-Marc BESSE[2] est aussi un savoir-être.  Car, dit cet auteur, toute maison est un arrangement  (…) mot à prendre à la fois dans son sens spatial et dans son sens transactionnel (JMB p.18). Avant d’être hébergée, la personne habitait  quelque part, depuis parfois fort longtemps, y avait ses attaches, et avait façonné sa maison et son environnement à son image. Pour JM BESSE, chacun habite aussi un paysage et fait partie du paysage, avait de la sympathie pour ce lieu. BESSE nous rappelle une remarque d’Ivan ILLICH pour qui vivre et habiter sont des synonymes. En effet pour Illich « habiter est un art (…) qui fait partie de l’art de vivre [et implique]  de demeurer dans ses propres traces » qui a disparu le jour où « l’économie du bien-être a exalté le droit de chaque citoyen à son garage et son récepteur de télévision » (II p.64).

Habiter suppose de participer à son environnement, d’y prendre part, d’y contribuer, et d’en bénéficier.

Autrement dit, le lieu où je vis, je l’habite, j’en suis un habitant. Mais vivre suppose « d’avoir de la sympathie pour le lieu, qui se manifestera par l’intermédiaire des soins que je lui apporte, par ma façon de l’entretenir ». Je trouve particulièrement importante cette notion : « Habiter, c’est se placer dans la temporalité spécifique de l’entretien (…). En ce sens, entretenir c’est recevoir, conserver, et transmettre (JMB p.21). On peut le dire aussi avec les mots de Joëlle ZASK[3] : il s’agit de prendre part, contribuer, et bénéficier. Habiter suppose de participer à son environnement, d’y prendre part, d’y contribuer, et d’en bénéficier.

Quel que soit le bout par lequel on prend cette dimension de l’habiter, on en revient à la participation sociale, c’est-à-dire la manière dont chacun a la voix au chapitre, peut influencer ce qui s’y passe. C’est en être un acteur. Habiter est actif. Contrairement à l’hébergement qui est passif, et plus du côté du « bénéficiaire ». En sommes vivre c’est participer, et participer suppose que je contribue, que je prenne part.

Prendre part suppose aussi des conditions de relation et suppose « une obligation mêlée de liberté » nous dit Marcel MAUSS[4]. Liberté d’entrer en relation ou de rompre, et triple obligation de donner recevoir et rendre afin de maintenir le lien. Il y a bien de la proximité entre cette triple obligation et la définition de Joëlle Zask de la participation. Qu’en est-il à l’entrée en EHPAD de cette triple obligation, de la liberté, de la possible contribution ?

Prenant pied dans le collectif, dans le système de règles élaborées sans moi, en dehors de moi, je perds aussi « l’espace qui me sépare de l’autre(…) rend possible les rapports humains » (JMB p.43). Je perds ma liberté de refuser la relation, de m’isoler. Je perds ma liberté de constamment redéfinir ce qui me lie aux autres, cet « espace vivant qui à la fois me sépare d’eux et me relie à eux » (JMB p.45)

Pour Jean Marc BESSE, « habiter c’est distinguer mon espace, mon domaine, mon territoire, de celui de l’autre ». Je rajouterais, c’est me trouver dans des conditions géographiques et sociales qui me permettent d’opérer cette distinction. La promiscuité, la règle du collectif imposé, c’est cette vie « au bord les uns des autres » qui suppose « un réglage des proximités et des distances entre les hommes (…) et n’être ni trop près ni trop loin pour éviter de donner ou recevoir des coups » (JMB p.45). Ceux d’entre nous qui ont travaillé dans de tels établissements reconnaitront à quel point cette remarque se vérifie chaque jour. Les « résidents » tentant de se préserver une bulle d’espace vital, permettant d’éviter les autres, l’affrontement à l’autre et à sa déchéance, mais aussi à l’autre « logé », se trouvent dans des règles de l’obligation de l’autre. C’est pourquoi « tout architecte qui veut ménager la possibilité d’un habiter en commun doit alors se soucier de ménager des seuils dans les bâtiments (…) en tant qu’ils permettent de régler les bonnes distances et les bonnes proximités » (JMB p.53).

Finalement, il y a un sens à la désorientation accélérée des personnes qui rentrent en EHPAD : elles n’habitent plus nulle part.

 

Michel Bass

 

[1] Ivan ILLICH.-  L’art d’habiter, in dans le miroir du passé, Descartes et compagnie 1992

[2] Jean-Marc BESSE.- Habiter. Un monde à mon image.- Flammarion, 2013

[3] Joëlle ZASK.- Participer. Essai sur les formes démocratiques de la participation.- Le Bord de l’Eau, 2011

[4] Marcel MAUSS.- Essai sur le don. In sociologie et anthropologie.- PUF, 1985.

 

 

Donc, voilà!

Le Chat de P.Geluck

 

Chaque époque à ses modes de langage, il faut d’ailleurs remarquer que ces modes tournent sans doute de plus en plus vite mais cela n’empêche pas d’essayer de rester lucide sur ces modes qui nous font parler et, bien souvent nous permettent de ne rien dire ou parfois même nous interdisent de dire quelque chose…

Il n’y a encore que quelques années toute phrase prononcée en public se devait de commencer par la formule « J’veux dire, au niveau de… » Ces tics de langage n’ont pas disparu mais ils ont fait la place à quelques autres. Certains se veulent très connectés: « C’est grave beau, c’est hyper cool, alors j’le kiffe trop… » D’autres cherchent moins cet hyper modernisme et se contentent d’être dans le vent… Alors voilà!

« Voilà » est devenu le mot magique qui permet de se sortir de toutes les difficultés ou situations embarrassantes en faisant croire que l’on dit quelque chose et en se dispensant de dire quoi que ce soit. Interview radio ou TV, politiques ou gens du show-business, « voilà » est à chaque instant sur leurs lèvres et, du même coup, sur les nôtres… Vous avez quelque chose à démontrer, à expliquer: ponctuez vos réponses de quelques « voilà » et vous serez dispensé de tout effort de construction logique « J’veux dire, non, mais voilà quoi »… Si en plus vous parvenez à prolonger la réflexion avec un commentaire fondamental du style « genre », alors : « voilà, genre c’est juste énorme quoi »… « Voilà, voilà » pourra même servir de propos conclusif, la force de la répétition venant clore le débat…

« Voilà », comme une évidence qui s’impose… Qui poserait encore une question? Voilà, l’évidence s’impose évidemment et chercher davantage ce serait perçu comme une négation de l’évidence ou une incapacité à la reconnaître… Décidément Raymond Devos avait de tout cela une extraordinaire intuition…

« Mesdames et messieurs … Je vous signale tout de suite que je vais parler pour ne rien dire.

Oh ! Je sais ! Vous pensez : « S’il n’a rien à dire … il ferait mieux de se taire! »

Évidemment ! Mais c’est trop facile ! … c’est trop facile !

Vous voudriez que je fasse comme tout ceux qui n’ont rien à dire et qui le gardent pour eux ?

Eh bien non ! Mesdames et messieurs, moi, lorsque je n’ai rien à dire, je veux qu’on le sache ! Je veux en faire profiter les autres ! »

 

On n’imagine pas à quel point ceux qui n’ont rien à dire feraient bien d’en profiter pour se taire… Voilà !

 

Michel Billé.

On n’arrête pas le progrès!

 

 

Depuis longtemps déjà celles et ceux qui s’intéressent aux questions de gérontologie savent que personne ne décide très joyeusement d’entrer en EHPAD.

C’est presque toujours contraint, pour ne pas dire forcé par les événements ou l’entourage que la personne prend la décision ou que la décision est prise pour elle.

Pour dire la même chose autrement, les gens ne souhaitent pas entrer en établissement et on peut les comprendre… Cela ne veut pas dire que l’EHPAD ne soit pas parfois nécessaire mais, même nécessaire, admettons le, l’EHPAD, comme l’hôpital, personne ne souhaite spontanément y entrer.

Qu’à cela ne tienne! Au moment où de nombreux intervenants du domicile se cassent la tête pour essayer d’inventer les services souples, multiformes, adaptables, dont nous aurons besoin demain, voilà que la réponse préfabriquée débarque: voilà que l’EHPAD vient à vous! Le nouveau slogan à la mode, promu par quelques groupes privés gestionnaires d’établissement est « L’EHPAD à domicile »! Vous ne voulez pas de lui qu’importe, il veut de vous, vous l’intéressez plus que vous ne l’imaginez, surtout si vous avez quelques problèmes et… un peu d’argent!

Le « maintien » à domicile à de beaux jours devant lui! Au moment où vous espériez peut-être que l’on viendrait vous y soutenir plus que vous y maintenir, voilà que débarque chez vous, moyennant finances tout ce que vous vouliez éviter. L’EHPAD à domicile! Soit c’est faux et alors il ne faut pas le dire, soit c’est vrai et alors il y a de quoi s’inquiéter…

S’inquiéter pourquoi? Parce que ceux qui ne veulent pas entrer en établissement refusent en général au moins trois choses:  l’enfermement, la surveillance, la traçabilité, le tout mis en œuvre partout au nom de la sécurité des personnes. Autrement dit ce que refusent nos concitoyens ce sont les pratiques liberticides même quand elles sont censées être mises en œuvre pour leur bien.

Voici donc une « nouvelle étape dans le parcours du patient âgé à l’intérieur de la filière gériatrique inscrite sur le territoire de santé en application du projet de territoire et conformément au projet individualisé de la personne… » Qui dit mieux?

Depuis longtemps déjà, la question n’est plus de savoir comment inventer la réponse qui conviendra le mieux à la personne mais bien comment vendre à un vieux, consommateur et captif, le produit préfabriqué que l’ on a inventé pour lui, sans lui… Il ne voulait pas de l’EHPAD, qu’importe, il  l’aura quand même, chez lui deviendra son EHPAD. Et qu’il ne lui prenne pas l’idée d’aller faire un tour sans rien dire à personne pour s’aérer la tête ou pour aller boire un coup… il serait peut être bien déclaré en « fugue »… À moins que la caméra de surveillance ou la puce RFID ne l’aient empêché de partir…

Décidément on n’arrête pas le progrès!

 

Michel Billé.