Archives mensuelles : juin 2017

Une bergère égarée

 

Qu’il est compliqué de se déterminer en institution gérontologique, toujours à devoir pratiquer un choix binaire…Entre liberté d’aller et venue ou garantie de sécurité. Entre obligation de moyen ou obligation de résultat. Dans l’EHPAD que je dirigeais, nous étions sur une corde raide, entre un vieux bâtiment ouvert à tous vents et une unité protégée flambant neuve, blottie dans la colline.

L’unité protégée était en principe bien close. Nous étions cependant confrontés à l’astuce des résidents, les erreurs humaines et les défaillances de l’asservissement des portes pour la sécurité incendie. Quant au bâtiment principal, le règlement de fonctionnement stipulait qu’il n’était pas clos pour autant cela ne diminuait en rien notre inquiétude, quand certains de ses habitants sortaient de notre espace de vigilance. Quelques promeneurs et promeneuses étaient ainsi susceptibles de déclencher un « évènement indésirable » par leurs déplacements incontrôlés bien que prévisibles.

De ces promenades, nous n’en connaissions souvent que le point de départ, l’arrêt du bus ou le parc voisin, et le point final, là où nous allions récupérer notre promeneur.

L’excursion la plus mystérieuse a été la course aux étoiles d’Andrée, habitante de l’unité protégée. Cette course avait été interrompue par un automobiliste bienveillant, à plus d’un kilomètre de l’EHPAD, en haut de la côte, à proximité d’une voie rapide. Comment Andrée était-elle arrivée jusque-là, en pleine nuit ? Ses chaussures boueuses indiquaient qu’elle était sortie par l’arrière de l’unité, côté talus. Elle avait d’abord franchi la porte à codes. Longeant le mur à l’extérieur, elle aurait dû être arrêtée par un grillage mais elle en avait visiblement trouvé la faille et s’y était faufilée. J’imagine ensuite sa descente hors sentier sur une distance relativement courte, mais à proximité d’un mur sans garde-corps (selon les normes, cet espace n’avait pas à être protégé car il n’était pas « accessible au public »). Puis elle avait rejoint la route …

La préparation de son « projet personnalisé » nous apprit plus tard qu’elle avait été bergère… Elle en avait donc gardé l’assurance en terrain escarpé. Les mollets étaient toujours ardents…Nous ne saurons pas si elle était partie à la recherche d’une brebis ou d’un agneau, si elle avait voulu défier un loup ou tout simplement rentrer chez elle. On ne peut qu’imaginer.

Certes nous remercions ces passants bienveillants qui s’inquiètent à la vue de certains promeneurs insolites, mais ne pourrions-nous pas rêver d’un autre monde ? D’un autre monde, où il ne serait pas scandaleux que des promeneurs puissent se promener, encore, même sans savoir comment retrouver leur chemin.

Mais déjà dans certaines villes ou villages, ce n’est plus un rêve, mais une utopie concrète, vers laquelle tendent les « communes amies de la démence »[1].  Dans ces communes, il n’y a pas de projet personnalisé pour protéger les gens contre eux-mêmes, c’est l’environnement lui-même qui doit être protecteur. Dans ces communes, il ne s’agit pas non plus de construire un univers factice, où les salariés sont des figurants et les habitants des malades ainsi en sécurité.

Dans ces « communes amies de la démence »[2], il n’y a pas de portes à codes et les commerçants, les habitants, les policiers et les pompiers, formés et informés, savent qu’il n’y a rien d’extraordinaire à rencontrer un promeneur égaré et qu’il est naturel et ordinaire de l’aider à (re)trouver son chemin, ou le raccompagner chez lui.

Aussi simplement que cela.

 

Hélène Leenhardt

 

[1] http://www.ville-amie-demence.be/ L’objectif ? Les encourager à s’engager en faveur de l’inclusion des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer (ou d’une pathologie apparentée) et de leurs proches, au sein de leur commune. A travers la signature de cette charte, l’autorité signataire démontre son ouverture, son intérêt et son engagement très concret et pratique en faveur de la qualité de vie de ces personnes.

 

[2] De nombreux pays ont déjà mis en place ce dispositif territorial.

Par exemple. http://www.demenzfreundliche-kommunen.de

Le temps ne fait rien à l’affaire

 

Loi sur la réforme du code du travail, loi de moralisation de la vie publique, constitutionalisation de l’état d’urgence… voilà des sujets qui vont occuper le nouveau gouvernement et la société française dans les semaines et les mois à venir.

Un grand vent de réformes comme on n’en a jamais vu, souffle ou va souffler sur l’hexagone. Mais ce n’est pas tant la nature des réformes qui a mis Eole, le grand maître et régisseur des vents en mouvement, mais plutôt la jeunesse de ceux qui les porte.

En effet, les mesures annoncées ont déjà fait l’objet de lois, de propositions ou de projets de loi divers et variés dans les gouvernements précédents et il n’y a là rien de bien nouveau. Non ce qui change, ce qui font qu’elles sont nouvelles, c’est qu’elles viennent de Jeunes. Pour conduire un tel train de réformes, il faut être Jeune.

Les français qui veulent le changement l’ont bien senti : ce n’est pas avec des vieux qu’on peut faire avancer la société et lui permettre, comme on dit en langue de bois, « de faire face, à l’aube du XXIème siècle, aux grands enjeux de la mondialisation. » C’est pourquoi ils ont porté à la présidence de la République une homme de 39 ans et porteront à l’Assemblée Nationale nombre de députés…jeunes. Certes, on leur reprochera d’être inexpérimentés mais justement c’est ce qui fait leur force : il leur suffit d’être jeunes. On fera remarqué aussi que les jeunes justement n’ont pas voté pour les « jeunes », que sur les  21 ministres, 16 ont plus de 50 ans mais là n’est pas la question.

La question c’est que dans cette affaire, que les élus soient jeunes ou pas, un autre vent s’est mis à souffler. Il n’était d’ailleurs pas vraiment retombé mais il a pris ici un tour plus insidieux où pour le coup, les vieux en prennent un coup, un coup de vieux ! Bien qu’on ne sache pas très bien à quel âge finit la jeunesse et commence la vieillesse, on sait que dans notre pays la vieillesse, être vieux, est un problème voire un risque. On sait que la vieillesse commence lorsqu’on est réfractaire à la nouveauté. Peu importe la nature de la dite nouveauté. On sait que la performance, la rentabilité, l’utilité est plutôt du côté du jeune que du vieux.

On me reprochera, vu mon âge, un réflexe corporatiste. Non, je m’interroge plutôt sur ce phénomène qui pare soudainement la jeunesse de toutes les vertus et que par contrecoup, on impute à la vieillesse la stagnation supposée de notre société. Le jeune n’est ni de droite, ni de gauche, ni d’aucun courant politique ou idéologique ; le jeune n’est ni pauvre, ni riche ; le jeune n’est d’aucune classe sociale : il est jeune voilà tout. Cette virginité politique et sociologique,  le dispense de tout noviciat, ce temps de l’épreuve nécessaire à l’expérience.

Et cette promotion de la jeunesse n’est pas seulement propre au domaine politique. On se demande aussi si  Didier Deschamps, l’entraîneur de l’équipe de France de football, ne devrait pas laisser plus de place aux jeunes ? Et même si un quinquagénaire voire au-delà est, de nos jours, en pleine forme physique et intellectuelle, l’âge relativement élevé (sic) des dirigeants préoccupe souvent les PDG, qui demandent à leurs responsables des ressources humaines de leur trouver de jeunes directeurs.

Eh oui, comme le suggère le livre de Romain Gary, on considère qu’ au-delà d’une certaine limite, le ticket n’est plus valable et que là, le parcours s’arrête et il est temps de gagner la sortie. Mais qu’on se rassure, jeunes ou vieux, le temps ne fait rien à l’affaire nous dit Georges Brassens, quand on est con, on est con ! Ainsi va le monde !

 

Didier Martz

Faut-il fêter les anniversaires des vieux ?

 

Tout le monde connaît l’épatant roman Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire de Jonas Jonasson[1]. Bien peu sommes-nous, en revanche, à nous être posé la question de l’anniversaire des vieux. Si le roman de Jonasson en fait un moment de transgression féconde, propice à la récapitulation de toute une histoire de vie en même temps qu’occasion inespérée de rejouer son existence avant d’en rencontrer le terme, la réalité prosaïque est toute autre. Il y a certes les anniversaires désirés, plutôt décennaux : fêter en famille ses 80 ans ou aller jusqu’aux 100 ans. Il y a aussi les anniversaires consentis, parce que la famille veut marquer les 85 ans de l’ancêtre ou bien se réunir autour de ses 70, 80 ou 90 ans.

 
Mais, dans la plupart des cas, on impose, en EHPAD ou en famille leurs anniversaires, à des parents ou grands-parents qui n’en demandent pas tant. Ainsi le héros de L’amour, soudain d’Aaron Appelfeld répugne-t-il à fêter ses 70 ans[2]… C’est que l’anniversaire est à manier avec précautions. Il renvoie certes, pour les plus jeunes, à leur grandissement et à l’espoir qu’ils mettent dans leur émancipation en cours ou à venir. Il remplit également sa fonction de conjuration narcissique de la mort aux âges suivants. Mais vient le moment (aux tournants de la cinquantaine ?) où il devient miroir irrecevable, convention stupide, incantation inutile. Ici aussi, hommes et femmes sont différents : si les un(e)s et les autres préfèreraient généralement s’abstenir « d’avouer leur âge » passé 70 ou 75 ans, les premiers rechignent de longue date à cette célébration conventionnelle, là où les secondes y voient plus souvent l’occasion de réunir leur descendance féconde.

Il n’empêche : regrouper en EHPAD tous les natifs d’un même mois de l’année pour une fête anniversaire commune obligée, qu’ils aient 10 ou 20 ans d’écart, ou forcer la main à mamie pour un anniversaire familial qui aura chaque fois le goût du dernier, revient au même. Il s’agit, dans ces deux cas, de faire fi de la mort pour nous, soignants ou bourgeons plus jeunes de l’arbre généalogique. Et non pas de prendre en considération le rapport à l’image de soi décrépie qu’on impose à nos anciens à force de photos en notre époque qui cultive l’image. Ni d’entendre et prendre en compte les quatre dimensions psychosociales de la fête anniversaires que sont le birthday blues, le birthday stress, l’effet-anniversaire et le syndrome d’anniversaire[3].

Le birthday blues désigne l’état pré-dépressif qui caractérise l’approche de notre date anniversaire de naissance, plus marqué dès lors que l’on a dépassé l’âge du décès de son parent du même sexe (ce qui est le cas de la plupart des vieux d’aujourd’hui). Le birthday stress est plus notable encore, puisqu’il résulte d’une corrélation statistiquement significative entre date de naissance et date de décès chez les plus de 75 ans, qui meurent plus souvent que le hasard ne le voudrait juste avant ou juste après leur date d’anniversaire de naissance… Enfin, si « l’effet-anniversaire », qui concerne certaines dispositions psychiques liées aux dates anniversaires (propension à dépenser, réceptivité aux psychothérapies ou encouragement aux décisions) ne relève pas exclusivement de la vieillesse, le « syndrome d’anniversaire » peut s’avérer plus critique au grand âge : retours de dates traumatiques, obsessions de dates généalogiques, répétitions trans-générationnelles des effets des secrets de famille, etc.

 

Autrement dit : ne fêtons pas les anniversaires des vieux sans en mesurer les conséquences potentielles !

 

Christian Heslon

 

[1] Jonasson, J. (2011). Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire. Paris : Presses de la Cité (rééd. trad. 2011).

[2] Appelfeld, A (2004). L’amour, soudain. Paris : Editions de l’Olivier (rééd. trad. 2004).

[3] Heslon, C. (2007). Petite psychologie de l’anniversaire. Paris : Dunod.

Le vieux, la vieille et les terriers…

 

 

 

(Sur l’air des fables de Monsieur de La Fontaine)

 

 

Il était une fois un vieux et une vieille,

Qui, de longs temps déjà, habitaient un terrier.

Un terrier bien douillet, fait d’images anciennes,

De souvenirs, regrets et de remords aussi.

Bref, de toutes ces vies qui une après les autres,

Tristes ou gaies s’étaient décomposées et puis

Recomposées, pour faire à leurs racines chenues

Un terreau bien costaud sur lequel se dresser

Encore bien droit, ne serait-ce que pour quelques jours.

Seul projet qui en leur cœur pépite luise encore.

Mais ce terrier, pour beau qu’il fût, nécessitait

Quelques travaux et coups de mains, un besoin d’autre ;

Des terriers alentours, des enfants, des amis,

Autrement dit, de la communauté des hommes.

Eux qui furent enfantés des corps de ces vieux-là.

Mais celui-ci était trop occupé, trop pris.

Mais celui-là avait des choses à faire, à vivre.

Depuis que les terriers s’étaient multipliés

Que chaque génération en creusait un nouveau,

On avait oublié de relier tous ces trous,

De faire des passerelles, des fenêtres et des liens

Qui, dans ce froid agglomérat de maisons borgnes,

Auraient permis aux gens de faire société.

C’est à ce moment-là qu’on fit se rassembler

Dans un immense terrier tous les vieux et les vieilles.

Plus de perte de temps et d’usure en visite,

À tenir qui ici, à soutenir qui là.

On avait donc trouvé la solution magique,

Et qui plus est, rentable, et qui plus est, juteuse.

Rendement à deux chiffres dirent les investisseurs !

L’avenir, dans l’immobilier, c’est le vieillard

L’avenir, dans la domotique, c’est le vieillard

L’avenir, dans l’investissement, c’est le vieillard…

Car on ferait payer ces nouveaux résidents

Pour les services donnés par des professionnels

Pour le gite et couvert, pour les soins, pour un œil

Jeté, sur leurs vieux membres et leurs vieilles caf’tières.

Pour la surveillance et précieuse sécurité

Si chère à la nouvelle société… en retraite.

Chacun était heureux aux pays des terriers,

Sauf peut-être les vieux qui seraient bien restés

Dans leur petit trou chaud ou un trou à plusieurs,

Au milieu des terriers, des jeunes et des moins jeunes,

Au milieu de la vie, des enfants et des cris,

Dans le bruit de la ville, dans le bruit de la vie.

Au lieu d’être isolés dans ce grand sanctuaire,

Dans l’usine à vieillard, à quatre pieds sous terre.

On avait oublié le terreau du passé,

Oublié la chaleur d’un regard ou d’une voix

Le soleil de l’amour et des mains qui se pressent,

Et les larmes en pluie qui abreuvent les cœurs secs.

On avait oublié que les plantes comme les vieux

S’étiolent vite et meurent remisés sous la terre.

 

Il n’est aux hommes jamais besoin d’un grand terrier,

Pourvu que par la porte jaillisse la lumière.

 

Christian Gallopin

 

Longévité, vous avez dit « Longévité »

Michel Bass (1) souligne, à juste titre, le caractère central du mot « Longévité » dans le dispositif idéologique qu’il dénomme « Idéologie sanitaire ».

L’idéologie sanitaire

L’idéologie sanitaire est un dispositif absolument normatif où tout doit être anticipé, prévu, tracé, où il n’y a aucune place pour le doute, la perplexité, l’incertitude. Un autre maître mot est « la procédure » et à chaque situation correspond une procédure. Par exemple, agitation=neuroleptiques. Finalement, cette « idéologie sanitaire » c’est une idéologie qui s’oppose au soin. Dans le sens où le soin est une singularité sans cesse remise en cause au fil du temps, où à chaque instant la relation médecin malade nécessite des ajustements, des négociations et des renégociations, des revirements sur le fil ténu de la situation dans sa réalité concrète.

De ce fait, on se situe là dans le réel complexe des situations à mille lieux de l’idéologie. C’est ce qui me fait dire que « l’idéologie sanitaire » a comme préambule implicite : « C’est le malade qui pose problème ». C’est lui, en effet, qui vient se mettre en travers de la voie toute tracée des procédures et de la norme. La lexicologie de « l’idéologie sanitaire » est totalement homogène à cela : « traçabilité », « procédures », « échelles », « chartes », « bientraitance », « événements indésirables » j’en passe et des meilleures.

La notion de « longévité », outre qu’elle s’inscrit dans une norme, se caractérise par le primat exclusif du quantitatif. Ce qui importerait donc ne serait pas la qualité ou la richesse (affective, relationnelle, créative) de la vie, mais sa longueur. A l’évidence, l’obsession de la longévité renvoie à l’obsession inverse des sociétés développées (qui n’ont de développé que la richesse strictement matérielle) qui est celle de la peur de la mort. Mais ce serait simpliste de n’y voir que cet aspect.

D’autres éléments viennent se nouer dans cette importance revendiquée de la longévité. Le quantitatif en constitue un élément central dans la perspective du libéralisme économique où deux éléments majeurs sous-jacents viennent s’entremêler : la croissance économique comme évidence économique dont le bien fondé reste entièrement à démontrer. Et la « longévité » qu’on considère comme devant éternellement s’accroître serait un marqueur de cette croissance hypothétique perpétuelle. D’autre part, la « longévité » comme indice ou outil métrologique (à l’image des indices boursiers, le CAC 40, le Dow Jones ou le Nasdaq) des progrès de la médecine dont la réalité très problématique reste, elle aussi, totalement à démontrer. D’autant plus qu’il s’agit là d’une croyance fausse : la part de la médecine dans l’allongement de la vie ou dans l’amélioration de la santé des populations est sinon dérisoire, au moins limitée. Les progrès majeurs sont extra médicaux : l’eau courante, l’hygiène, la conservation des aliments… Puisque cette « longévité », comme marqueur quantitatif obsessionnel de « l’idéologie sanitaire », est le seul indice qui compte, il faut y parvenir coûte que coûte (encore et toujours des termes comptables).

Son corrélat immédiat c’est la promotion du discours hygiéniste dont la validité (là encore à démontrer) aurait le caractère incontestable de la fausse évidence : ne pas fumer pour ne pas être atteint du cancer bronchique, ne pas boire pour ne pas développer de cirrhose, ou en tous cas pas plus de 2 verres quotidiens pour les femmes, 3 pour les hommes. Au delà, on arrête. Les recommandations sur la fréquence des rapports sexuels seraient du même ordre. Et l’amour, de ce fait, à envoyer aux oubliettes. De même que le plaisir de fumer ou celui de boire un bon vin.

Tout ceci atteste de la tyrannie contemporaine de la statistique, des études de cohortes… qui devraient, selon « l’idéologie sanitaire », régenter la vie de tout un chacun. Plusieurs éléments et non des moindres rendent compte de cette entreprise tyrannique et totalisante qui ne souffrirait aucune discussion, aucune contestation : l’EBM (Evidence Based Medicine ou « médecine fondée sur des preuves » mais si n’était valide que ce qui est fondé sur des preuves, on serait totalement paralysé. Et les preuves « fournies » par l’EBM sont toujours dépendantes de la problématique arbitraire initiale : la réponse apportée est sous condition de la formulation de la question de départ). Le DSM qui prétend classifier les « maladies mentales » de façon « objective » en écartant le malade et l’histoire singulière de sa maladie est, lui aussi, tout à fait homogène à ce dispositif idéologique d’ensemble.

Mais…

Et le « mais » est d’importance, cette tyrannie statistique et quantitative sous laquelle on pense nous assommer présente quelques défauts majeurs : elle est incapable de fournir des explications rationnelles (de type physiopathologique par exemple), d’ailleurs elle estime ne pas avoir à en fournir puisque les données statistiques sont là, donc ne souffrant aucune contestation. D’autre part, ne s’attachant qu’au quantitatif c’est une antidialectique incapable de rendre compte des transformations et des redispositions permanentes.

Incapable donc de rendre compte de la vie et de sa complexité.

 

Alain Jean

(1) « L’idéologie sanitaire envahit tout. « Conférence de Michel Bass, médecin et sociologue, le 2/6/2017 , pour le Cercle de la psychanalyse du sujet âgé, d’Espace analytique à  Paris 75007.

 

Accepter d’entrer en EHPAD, est -ce possible ?

Il arrive qu’une question, même mal posée, s’avère pertinente par les paradoxes et les contradictions qu’elle condense.

Accepter, c’est consentir, or consent-on au réel ? Nous voulons signifier par-là que l’entrée en EHPAD est une épreuve, pour un très grand nombre de personnes âgées dites dépendantes, qui les confronte à un impensable d’une telle décision et l’impossible d’une pleine acceptation. Vécue dans le drame et parfois l’urgence, cette entrée solutionne souvent une sortie de crise du temps d’avant, au domicile, devenu problématique avec ses impasses et ses non-dits. Un temps de crises, intra psychique et inter relationnelle qui suscite le ressentiment et l’incompréhension chez la personne âgée, et un fort sentiment de culpabilité chez sa famille.

Pour le sujet âgé l’entrée en EHPAD est presque toujours un acte ressenti comme imposé, comme une entame à sa propre subjectivité. Et même si un tiers des résidents déclare avoir participé à la demande d’entrée, participer est-ce consentir ?

De quoi l’entrée en EHPAD est-elle le nom ?

Aux représentations des maisons de retraite de jadis, déclinant une sorte de retrait social, ont succédé, celles terribles et fantasmatiques d’un lieu associé à une déchéance et une exclusion. Pour un sujet vieillissant, de quoi l’entrée en EHPAD est-elle le nom ?

D’une somme d’angoisses, de peurs et de menaces qui accompagnent cette séquence de vie, appréhendée comme une rupture. La fin de tant de choses, vertigineuses, tant elles rassemblent les fils d’une histoire. Cette rupture, presque toujours un traumatisme, quoiqu’on puisse anticiper, sera plus ou moins élaborable conditionnant ainsi un possible devenir (ou pas), malgré tout, en ce lieu.

D’une mort sociale bien sûr, mais plus encore du lieu ultime avant la mort. D’une fin dont on ne pourrait pas parler, au point qu’il faudra initier une démarche de qualité jusqu’à nommer un « projet de vie ». Un indice parmi d’autres de la dimension contraphobique de ce type d’institution.

Quoiqu’en disent les dirigeants de la silver économie, les adeptes d’une psychologie humaine positiviste, ou encore une gérontologie médicalisée, cette entrée dans la vie institutionnelle touche au tragique de l’existence, avec son lot de pertes, de deuils et de séparations. Et d’abord, perte d’un territoire familier, familial, un chez soi, puisqu’il s’agira de vivre en un pays étrange et étranger, où le collectif domine, où la question des choix change de registre puisqu’elle doit passer par une demande.

L’entrée en EHPAD acte et conclut cette modification radicale qui s’établit entre une vieille personne, et son rapport à elle-même (son corps et son esprit) et aux autres (familles et professionnels). Cette modification radicale, progressive ou brutale, on la synthétise en la nommant dépendance.

La solution serait d’anticiper l’entrée ?

Les professionnels du maintien à domicile et les équipes des établissements d’hébergement insistent sur la nécessaire anticipation de cette étape, l’importance d’obtenir le consentement de la personne âgée afin de donner du sens à cette entrée. L’EHPAD pourrait alors devenir un lieu de vie, au point même de proposer à chacun un projet de vie, personnalisé…

Reprenant la question initiale, il serait donc souhaitable que chaque entrant consente à cette décision, comme une manière ultime, ô combien contemporaine, de réussir, encore une fois, son vieillissement.

Or qu’a-t-on découvert avec l’inconscient, si ce n’est cette caractéristique humaine de refuser ou de ne pas assumer consciemment certains pans de réalité psychique, inacceptables, inavouables ou insensés. Alors plutôt que de vouloir encourager l’adhésion et l’acceptation (l’adaptation) à une vie institutionnelle, pourquoi ne pas faire de ce non-consentement, un véritable « droit » ?  Faire de ce non-consentement, la condition de base d’une réponse institutionnelle qui ne soit pas mortifère (une mort proche dont il ne faudrait surtout pas parler), mais au contraire singulière.

Et si, ne pas consentir signifiait aussi admettre qu’une part profonde de nous refusant la finitude, et même de vieillir, constitue une base de notre condition humaine désirante. Que constate-t-on au quotidien dans ces établissements d’hébergement, si ce n’est ce dur désir de durer, cher à Paul Eluard, en attente de rencontres. Pour cela, il nous faut repenser l’EHPAD, le réinventer pour en faire un lieu propice aux utopies ; étymologiquement un lieu qui ne tient pas compte de la réalité pour en imaginer une autre.

Et pour commencer, voilà une utopie bien concrète, faire de chaque EHPAD, un lieu fondamentalement contributif.  Souhaitant que ce blog puisse abriter des propositions d’utopies concrètes.

A vos plumes!

José Polard

 

PS: Ce billet reprend une partie d’un article du même auteur dans la revue  » Santé mentale » : COMMENT ACCEPTER D’ENTRER EN EHPAD? . N° 217 AVRIL 2017 dont la thématique est: « PERSONNES ÂGÉES : L’ENTRÉE EN INSTITUTION »