Archives mensuelles : juillet 2017

Aloïs, oublie-moi

Il ne se passe pas une semaine sans que surgisse sur ma messagerie une offre alléchante m’enjoignant d’investir dans un projet immobilier d’EHPAD[1] pour un rapport annuel « à deux chiffres » me promet-on parfois ! Tout au moins de 6% m’assure-t-on. Au-delà de l’effet d’attraction – surévalué à dessein − voulu par les marchands d’argent, que peuvent bien signifier ces offres mirobolantes ? Car, nous le savons tous, les maisons de retraite sont trop chères ; leur coût mensuel est, en moyenne, bien supérieur au revenu moyen des retraités… Ce qui constitue en soi une quadrature du cercle qui ne semble pas affoler les décideurs. Alors, comment expliquer cette rente « magique » pour les investisseurs alors que les vieux peinent à payer leurs hébergements ? Quelle poche est alimentée par la poche percée des personnes âgées dépendantes qui n’en finissent pas d’y mettre leur misérable retraite, la vente de la voiture – devenue trop dangereuse –, la vente de la maison que l’on ne peut de toute façon plus habiter – devenue trop dangereuse elle aussi –, les derniers reliquats du dernier compte en banque ?

Chez nos voisins allemands – mais ailleurs également –, on évoque ces familles qui « exportent » leurs vieux – comme on délocalise une entreprise trop peu rentable – vers la Tchéquie, la Slovaquie ou même la Thaïlande, là où les structures d’hébergement sont moins chères… De ce fils à qui on demandait s’il n’était pas chagriné d’envoyer son père dans une maison tchèque où personne ne parlait sa langue, la réponse tomba, toute naturelle : « mais ça n’a pas d’importance puisqu’il est Alzheimer ! » Tout cela manque cruellement de cette humanité dont nous nous gargarisons à chaque coin de rue fréquentée par Charlie.

A côté de « l’export », il y a peut-être encore une autre manière de chercher à diminuer les coûts et multiplier les dividendes : la robotisation. Sous couvert d’être In, d’être à la pointe, et dans la même veine que ces maisons « intelligentes » (sic !) qui nous filmeront et nous écouteront jusque dans les toilettes – un véritable Water-gate ! –, mais pour notre bien, pour prévenir en cas de chute, il y a maintenant Aloïs. Aloïs[2] est un robot digne de La guerre des étoiles, « au service » du personnel et des résidents nous dit-on. Non pas qu’il faille penser que les personnes âgées soient incapables de s’acclimater aux nouvelles technologies, nombre de seniors, seuls ou en associations, n’ont pas attendu pour s’organiser et appréhender les possibilités des ordinateurs, tablettes, iPad et autres véhicule internet. Non, il ne s’agit pas ici de refuser le monde de demain déjà là aujourd’hui, celui des flux d’informations, celui aussi de la robotique et autre domotique. Il s’agit plutôt de s’interroger sur la fonction profonde, avouée ou non, de notre robot Aloïs. Si Aloïs est là comme un outil de plus, quoiqu’un peu différent, permettant aux quelques personnes en capacité de taper sur son écran tactile de connaître la météo du lendemain ou de suivre l’information du  jour, pourquoi pas ! Mais méfions-nous qu’Aloïs ne soit pas là pour remplacer tout à la fois l’aide-soignant(e) et l’infirmier(e) trop onéreux… Méfions-nous qu’Aloïs ne soit pas là pour faire de l’humain à la place de… Car « Aloïs apparaît comme un réel compagnon pour les résidents, tant pour rompre la solitude ou l’ennui que pour assurer une surveillance »[3] nous dit une soignante… Aloïs, pour mimer ces personnes qui coûtent trop cher, et qui font que le résident peine à payer et que l’investisseur peine à gagner.

Désormais, je peux bientôt espérer recevoir sur ma messagerie une offre d’investissement en EHPAD encore bien plus avantageuse que celles qui m’inondent déjà depuis quelques années.

S’il en était ainsi, adorateurs d’Aloïs Alzheimer, oubliez-moi ! Et de grâce, coupez cette caméra, coupez ces micros et, « laissez-moi tomber ! » Que vienne plutôt à mon chevet un homme ou bien une femme, pour que nous soyons, ensemble, en humanité. Et, qu’on m’aide – si je ne peux le faire seul − à me connecter sur skype afin que je puisse parler et voir mon fils ou ma petite-fille, qui habite à Sydney, à Manille ou ailleurs… Les outils ne sont ni bons, ni mauvais, mais entre les mains des hommes.

Alors, ouvrons l’œil !

Christian Gallopin, publié en juillet 2015 sur http://lagelavie.blog.lemonde.fr/

[1] Etablissement d’Hébergement pour Personne Agée Dépendante

[2] Projet mené en partenariat avec le Living Lab  ActivAgeing (LL2A) de L’Université de Technologie de Troyes (Aube)

[3] Cosmopital, L’info du Centre hospitalier de Troyes, N°12, 3eme trimestre 2015, p. 7.

Gardons nos EHPAD et faisons mieux!

 

 

Vieillir expose à la solitude et au manque de lien. Chez soi comme dans les lieux d’hébergement, la logique paraît inéluctable : la vieillesse est le temps du repli, du déficit et de l’appauvrissement des aptitudes, les professionnels sont débordés et notre société, marquée par le « jeunisme »,  peine à s’intéresser à ces problèmes.

Faut-il pour autant baisser les bras et décider de ne pas agir pour réduire ce sentiment d’isolement dans les établissements? Cela demande moins de moyens que de convictions. Il y a des pistes pour améliorer cette situation et des  principes pour garantir le bien-fondé d’une telle démarche.

Premier principe : l’amélioration du sentiment de réclusion des résidents ne va qu’avec l’ouverture des établissements vers l’extérieur. C’est donc facile. Favorisons la mise à disposition transitoire des locaux dédiés à la vie collective. Pour une association si elle a un projet régulier, pour une troupe de théâtre si ses répétitions peuvent être ouvertes, pour un artiste s’il accepte de commenter ses œuvres ou de parler d’art. Assurons aussi la fréquentation des espaces verts de l’établissement par les enfants des écoles ou par les habitants du quartier, tous âges confondus : Pour y faire ensemble du jardinage, des pique-niques, des jeux divers. D’ailleurs, tout cela est déjà fait !… Parfois.

Allons plus loin avec un second principe : la société civile est soucieuse de cette réclusion. Alors, mobilisons ce souci.  Imaginons un jour donné, chaque mois ou chaque semaine, de convier dans ces établissements les personnes du quartier. Une forme de « Porte ouverte » qui dirait d’autant mieux son nom que cette ouverture agirait dans les deux sens. Entrer dans l’EHPAD pour en ressortir accompagné d’un résident isolé puis aller se promener, retrouver un lieu connu, faire une activité culturelle ou une visite au marché…  On ne passe pas forcément avec indifférence devant une maison de retraite. Une proposition d’entrer peut faire interrogation, susciter des initiatives inattendues et, surtout, modifier l’image de ces lieux. Gageons qu’il y aurait des actions individuelles et d’autres collectives. Toutes seraient solidaires, pour apporter à cette micro société recluse le sentiment qu’elle continue d’exister… et de vivre.

Avec ce nouvel élan, ce dynamisme porté par l’extérieur, d’autres démarches, internes à l’établissement, pourraient être engagées. En espérant améliorer les temps collectifs comme ceux du repas par exemple. Une collaboration avec un agriculteur local ou avec un maraîcher pourrait offrir l’accès à des légumes frais qu’il faudrait préparer ensemble ou cuisiner selon le goût des autres, déguster avec nostalgie, ingurgiter avec déception…L’essentiel est dans l’évocation, le souvenir, la position imaginaire qui permet d’espérer le maintien de l’identité. C’est tellement dommage de laisser les professionnels dire : Il faut que je donne à manger aux résidents. Il serait utile de les aider à penser : Qu’est-ce-que nous pourrions bien partager ensemble qui nous donnerait de l’appétit ? Prenons encore le temps de la toilette. Aujourd’hui, une expression employée pour ce soin par les soignants résume tant de détresses. Aider à la toilette se dit « faire » un résident. Transformons cette assignation, cet inhumain impératif en un « faisons ensemble ».  Ce qui veut dire inventons des formes d’attentions, plus douces, moins systématiques, mieux réparties dans la journée, davantage partagées entre les résidents et ceux qui les aident.

Cette disponibilité pour ces activités ou pour d’autres est un objectif fondamental. Elle est à cultiver et à soutenir. Elle est déjà à l’œuvre dans certains établissements particulièrement « pilotes » ; ses protagonistes sont plus ou moins reconnus, parfois soutenus, souvent pensés comme de doux utopistes.

Pourtant, il faut aller plus loin. En commençant par accepter que même avec un certain déficit, les vieillards gardent leurs tendances affectives, leur manière de faire valoir leurs envies si l’on y est attentif. Ajoutons cette conviction à un principe supplémentaire : un établissement n’est pas hors du champ social.

Alors, favorisons l’émergence de comités de gestion constitués par des résidents, des représentants des familles, des soignants et des membres de l’administration. Dans ces groupes, on admet que les résidents ont encore une parole. Quelle bonne idée de parier qu’ils peuvent en user ! On pourra ainsi s’écouter, statuer sur telle situation, réfléchir à la manière d’informer l’ensemble de la résidence sur les évènements qui la traversent. Définir aussi les conditions d’occupation des lieux collectifs mis à la disposition des personnes extérieures. Ou dresser régulièrement un inventaire des actions entreprises. En cas de contribution pour une occupation transitoire, on racontera la collecte des subsides, on argumentera pour une nouvelle utilisation du fond récupéré ou l’on discutera de l’intérêt d’un projet et du soutien qu’il faut y apporter. Progressivement un mode de fonctionnement s’établira. Il se rapprochera de celui de la Cité et en aura les mêmes effets : responsabilisation des occupants, émergence de liens sociaux noués par des amitiés inattendues, des alliances ou des conflits, proposition de projets vivants, stimulants, dérangeants…

C’est ainsi que pourront surgir dans la ville de nouvelles représentations de ces établissements, favorisant l’intégration et améliorant « l’image de soi » de ses occupants.  Responsabilisant aussi les professionnels. Participant enfin, à la construction de projets novateurs, portés par tous en autant d’occasions de dire que, jusqu’au bout, subsiste le désir d’être en prise sur le monde.

Un tel dessein ne peut se décréter. Il va avec une réflexion de fond sur la vie dans les EHPAD, sur la place dévolue aux usagers et sur la crainte des professionnels de ne pas savoir faire, d’en faire trop ou pas assez, d’être encore sollicités. C’est ici que les organismes de tutelle doivent continuer de penser le cadre réglementaire qui mène à la certification des établissements et à la construction de leur financement. Les autorités ont déjà fait beaucoup en  favorisant le recrutement et la formation d’un personnel dédié ou en agissant dans la lutte contre la maltraitance. Elles savent toutefois que ces dimensions restent au second plan en l’absence de projets autonomes pensés et constamment travaillés par les établissements. Car l’inertie gagne chacun dans un climat déficitaire. Et la lutte contre cet état de fait passe  par un ensemble de convictions assemblées en lignes directrices, régulièrement énoncées et sur lesquelles chaque professionnel peut s’appuyer.  Aujourd’hui, ce sont ces lignes qu’il convient de valoriser : la nécessaire singularité des projets de vie, l’implantation locale ouverte sur l’extérieur, l’hypothèse d’un reste d’autonomie jusqu’au bout.

Avec cette détermination, les acteurs de terrain pourront être mieux mobilisés.  En ouvrant par exemple aux responsables des établissements et, conjointement, aux représentants des usagers, des formations originales. On y travaillerait en commun et, à partir de thèmes choisis, les conditions de vie, les interactions avec les équipes de soins, les outils pour répondre aux  besoins de chacun. Des thèmes comme celui de l’accueil et de son consentement, de l’aide aux plus démunis, du soutien pour ceux qui sont pris par des addictions, de la sécurité et du bien être à l’intérieur des établissements doivent être pensés ensemble. L’enjeu est d’avoir confiance en un autre principe : la gestion d’une maison de retraite relève de ses gestionnaires mais doit être constamment éclairée par ses usagers.

Autre principe encore : aidants et familles doivent se sentir soutenus. Imaginons, pour cet accompagnement, la méthode suivante. Pendant une période donnée, des aidants engagés et assidus sont réunis avec le projet d’expliciter leurs inquiétudes ou leurs ressentis : la culpabilité de savoir leur proche dans un établissement, l’incapacité à créer une nouvelle forme de liens, la difficulté à dépasser certains conflits avec un soignant ou avec une équipe… Assez vite surgissent des questions pratiques : Comment visiter son proche ? A quel rythme ? Avec quel projet ? Selon quelle articulation avec les autres résidents ? Comment parler aux soignants sans crainte de créer un préjudice à celui qui est hébergé ? Ces émergences étant favorisées, elles commencent par être formalisées et donc traitées. Puis, ces questions deviennent progressivement celles de leurs restitutions vers les autres aidants de la même résidence. C’est une nouvelle étape qui continue d’enrichir, provoque de nouvelles formes de partage, oriente vers un accueil plus collectif et moins anonyme. Et si l’on continue, tout cela peut déboucher, par exemple, sur une soirée d’échanges entre aidants, sur la publication d’un petit journal, sur tout dispositif qui favorise les interactions entre les familles. Peu importe la forme, il en résulte toujours un apaisement des tensions et des revendications, un plaisir nouveau à retrouver son parent, un allègement du sentiment de fardeau éprouvé.

Beaucoup d’actions sont donc possibles dans ces lieux. Certaines existent déjà. D’autres sont à inventer. Toutes, sont longues à mener mais elles apportent la véritable satisfaction d’un travail raisonné : cette culture nouvelle, fondamentale et rassurante pour les usagers comme pour leur entourage.

 

Jérôme Pellerin

Un regard sur la pub

 

Une pub met en scène des menaces infantilisantes sur des personnes âgées

 

 

Ce soir, à la télévision, une publicité : des personnes, peu visibles chahutent. Puis, surprise, derrière un bureau dans une pièce aux boiseries sombres, une femme assise, directrice toute rigide avec son adjoint (ou peut-être éminence grise au propre et au figuré), tout droit sortie d’un conte du début du siècle (du 20è bien sûr !) qui fait la morale à des personnes que l’on nomme âgées, les chahuteurs du début de l’histoire, les menaçant d’alerter leurs familles ! Le décor, le ton employé, les mots nous projettent dans du Dickens.

Une pub qui relaie une image dégradante des personnes âgées

Pas de censure pour ces clips télévisuels où ces personnes, mais peut-on encore parler de personnes, quand ces résidents d’une maison de retraite tremblent devant une femme qui se croit toute puissante pour faire régner l’ordre et contrôler les ébats de « ses résidents » !!! Un vieux, ça ne chahute pas, ça ne rit pas, ça ne vit qu’une vie biologique. Vive le bromure !

Terrible regard porté sur le statut des personnes en institution

Car, vous ne le savez peut-être pas, mais cette forme olympique est due à l’ingestion de viande de la marque « C… », une viande saine qui les dope et leur redonne goût à la vie !!! Excellente publicité sans doute pour le marchand de viande, mais terrible regard porté sur le statut des personnes en institution, sur la manière dont on considère qu’il est convenable qu’elles se conduisent. De quelle nature est cette norme attendue ? De l’ordre d’une imbécile éthique de précaution appliquée aux personnes ? De l’ordre d’un vieux qui retomberait en enfance et devrait être traité comme tel, à moins qu’il ne s’agisse d’un règlement de compte, « comme j’ai été traité enfant, je traiterai mes parents » ?

Abandonnez vos vieux parents, avec la Poste, ça ne coûte pas cher…

Je ne peux que faire le lien avec une autre publicité, celle où les enfants paient le facteur pour rendre visite à leurs parents afin d’être tranquilles ! Où est passé le lien sociétal, le plaisir d’aller voir l’autre, gratuitement, pour partager le temps ? N’y aurait-il plus de lignes téléphoniques dans nos campagnes, pour qu’enfants et petits-enfants parlent avec leurs grands parents ? Payer pour aller voir l’autre, le prix de l’abandon. Si ce qui a une dignité n’a pas de prix comme le proclamait Kant, quelle dignité laisse-t-on à la personne âgée ?

Une personne âgée qui dépense son argent, quel scandale !

Nous voici obligé d’aborder le problème financier. À Alma-Paris, un homme de 99 ans, vivant seul, richissime nous dit-on, et parce qu’il avait 99 ans était surveillé par sa famille via des voisins, la femme de ménage, le banquier. Une véritable intrusion dans sa vie, sans le lui dire, pas question pour lui de pouvoir dépenser son argent sans que le ban et l’arrière-ban ne le sache !!!. A 30 ans on peut dilapider sa fortune, pas après 60 ans, âge officiel de la vieillesse, c’est interdit !!! Quand on est vieux on a plus de chance de mourir et les descendants attendent avec impatience de devenir héritiers !

Tous les vieux ne sont pas vulnérables

C’est oublier que le législateur a pensé à ne pas catégoriser tous les vieux comme vulnérables ! Si on veut parler d’abus de faiblesse, il reste à le prouver ! Seuls certains vieux sont vulnérables, faibles, et faciles à abuser.

Enfermer pour mieux protéger l’héritage…

Alors, posons-nous la question de ce qu’on veut protéger, la vieille personne ou l’héritage à venir, la question des moyens de protection mis en place qui souvent ne sont pas loin de l’enfermement, voire de techniques de surveillance dénoncées dans les pires utopies totalitaristes ; « Big Brother n’est pas mort ! »

Écoutons ce que veulent nos aînés

Soyons lanceurs d’Alerte, sans en oublier que son étymologie italo-latine est All’ Erta, tenons-nous droits et prenons de la hauteur pour entendre et écouter ce que nos aînés veulent et ce qui leur feraient plaisir !

Claude Lepresle

 

MJC et habitats alternatifs pour les vieux…

 

 

 

Dans sa chronique au journal Le Monde du 17 juin 2017, Michel Guerrin insiste sur le scandale culturel que constitue la fermeture des Maisons des Jeunes et de la Culture (MJC). En effet leur nombre, en France, est passé ces dernières décennies de 3000 à 1300.

Chaque commune cherchant à se débarrasser de ces secteurs subventionnés à la charge des contribuables. Les MJC de Sens, Gourdon, Villeneuve-sur-Tarn, Valdurenque, Limeil-Brévannes, Aubagne, Oust, Chilly-Mazarin seraient, d’après l’auteur, en danger de fermeture et il voit dans cette extinction l’avènement d’une politique uniforme, l’opposition entre une culture officielle (théâtres, festivals, cinémas, musées …) – en d’autre temps, on aurait dit bourgeoise, mais chut !!! C’est maintenant interdit, nous sommes en marche ! − et une culture horizontale, de proximité. Cette dernière de nature participative, chacun y jouant à la fois le rôle de l’acteur et celui du spectateur, la première offrant plutôt un consommable expertisé à un public plus ou moins captif. L’une s’adressant à un monde amateur forcément peu fortuné et mal identifié quant à son rôle sociétal et économique, financièrement toujours plus ou moins dans le rouge. L’autre plutôt du côté de l’équilibre budgétaire à défaut d’être rentable – mais il se pourrait que ce soit un jour prochain sa feuille de route. La Culture avec un grand C – Nietzsche aurait dit la Kultur −, incontournable et sous contrôle, semble vouloir assassiner la culture alternative et non domestiquée.

Il y a, me semble-t-il, une connivence entre ces MJC étranglées et les structures d’accueil pour personnes âgées alternatives à l’EHPAD. En effet les unes cherchent leurs chemins dans l’innovation, l’invention, l’expérimentation, dans un rapport à l’autre horizontal, près des usagers et les intégrant pleinement dans le fonctionnement structurel. L’autre reste dans une hiérarchie absolument verticale obligatoire ou presque, officielle et soumise irrémédiablement à la rentabilité, qu’on soit en secteur public ou privé. Question de modèle !

Au revoir les enfants − merci Louis Malle −, au revoir les MJC ! Au revoir les habitats alternatifs, au revoir les vieux ! Bonjour les systèmes totalitaires.

 

Christian Gallopin

Je vous le fais sans contact ?

Bien sûr ! Vous en avez pour moins de 20 €, pas de problème…

Il y a dans cette formule désormais rituelle une sorte d’inversion : le barman devrait dire « Je vous fais le sans contact »… Le « sans contact » voulant signifier le « paiement sans contact » qui consiste à présenter la carte bancaire à un terminal de paiement qui la reconnaît, et effectue le règlement sans autre forme de procédure…

« Je vous le fais sans contact ? » Promettez-moi de ne pas le répéter mais je vous avoue qu’il m’est déjà arrivé de gamberger un peu à partir de cette question : « Je vous le fais sans contact ? » Je me suis pris à penser, à me dire à moi-même que la serveuse au bar était bien belle et que si elle avait pu me le faire avec contact, je n’aurais… Mais je ne suis sans doute qu’un libidineux personnage et personne d’autre que moi ne s’est surpris à penser quelque chose de cet ordre… Pourtant quel dommage, je dois l’avouer, qu’il n’y ait pas de contact possible ! On aurait pu…

Mais non ! « Je vous le fais sans contact… »

Peut-être n’est-il pas exagéré de voir dans cette formule comme un de signe des temps… Figurez-vous que le contact est devenu potentiellement redoutable, dangereux, au point qu’il vaille mieux, peut-être l’éviter… Faire ce que l’on a à faire sans entrer en contact avec les autres. Il y a encore quelques années lorsque le « contact » se nouait, s’établissait  entre deux personnes l’une pouvait dire de l’autre qu’elle était d’un « commerce » agréable… Et voilà, c’est fini, même dans le commerce on évite maintenant le contact puisque l’on a désormais les moyens de dématérialiser l’échange…

Sans contact ? Vous avez peur du contact ? Que craignez-vous donc? Suis-je devenu a priori contagieux, potentiellement contagieux? Sans contact, vous voulez dire avec préservatif ? Non juste sans contact, on le fait mais on ne touche pas… Ah bon !

Il me semble que cette situation dont on peut sourire et dont on pourrait démultiplier les applications est, en fait, emblématique d’une transformation des échanges sociaux dans une multitude de domaines…

Vous avez besoin d’acheter un billet de train ? Il y a déjà quelques temps que vous pouvez faire cela sans contact, le e.billet est tellement dé-matérialisé qu’il est désormais dans votre téléphone et que le contrôleur lira « sans contact » le billet dont il est porteur… Quand je pense qu’il fut un temps, pourtant pas très ancien, où le contrôleur perforait, poinçonnait le ticket de train… Enfin je dois bien admettre que c’était au siècle dernier, décidément, je vieillis! Le « poinçonneur des Lilas » de S. Gainsbourg préfigurait en quelque sorte le sans contact puisqu’il était déjà le prototype de « celui qu’on voit mais qu’on ne regarde pas »…

Faut-il encore que les enfants aillent à l’école ? On peut les scolariser, leur faire l’école « sans contact »… Ils regarderont sur leur tablette le cours virtuel d’un « enseignant-magicien » qui leur dispensera l’enseignement auquel ils n’auront plus besoin d’assister… Sans contact!

Un peu plus tard ils fréquenteront une université « sans contact » en suivant sur l’Internet une « FLOT », formation en ligne ouverte à tous, ou un  « CLOM », un cours en ligne ouvert et massif ou encore, parce qu’en anglais c’est forcément mieux, un « MOOC » un massive open line course, formation à distance, dispensant de toute « participation présentielle »… Sans contact!

Plus tard, le télétravail les dispensera du contact, de la rencontre physique avec des collègues de travail a priori peu fréquentables… Et enfin, plus tard encore, un EHPAD virtuel… Mais non, là j’exagère certainement, l’HEPAD virtuel n’existe pas encore! Celui d’aujourd’hui est simplement en pleine réflexion et expérimentation sur l’utilisation des robots humanoïdes qui, justement, éviteraient le contact avec des humains, des vrais… Certains groupes gestionnaires d’établissements nous proposent déjà « l’EHPAD à domicile », l’EHPAD sans l’EHPAD, allez savoir, la vieillesse est peut-être contagieuse… Sans contact!

Faut-il encore que j’aille chez le médecin ? La télémédecine peut me le faire sans contact, bien sûr… Et le terminal informatique de télémédecine lira sans contact ma carte vitale et ma carte bleue, pas de problème… Décidément: sans contact!

Je dématérialise, tu dématérialises, nous dématérialisons… Je me souviens d’une critique de la société contemporaine, société de consommation, qui, justement, nous alertait sur la société matérialiste… Alors la voici dématérialisée ? Peut-être, mais sûrement pas comme on aurait pu en rêver… Cette dématérialisation vient exactement créer la distance que préparait le matérialisme… Paradoxe des paradoxes: le matérialisme se réalise exactement dans la dématérialisation… pour nous asservir un peu plus, avec notre consentement et notre sourire, même, parce que, payant sans contact, nous nous vivons modernes et libérés des contingences…

Même le fric est devenu virtuel, il y a longtemps que les espèces ne sont plus « sonnantes et trébuchantes », mais pour virtuelles qu’elles soient, elles n’en sont que plus séduisantes…

Le paiement est devenu virtuel, le verre de bière, que j’ai payé sans contact avec quiconque, (promis, juré !) pour l’instant est encore bien réel mais j’ai peur qu’un de ces jours le barman me serve « sans contact » un virtuel verre de bière qui aurait l’avantage de ne pas trop faire monter mon taux d’alcoolémie mais qui serait quand même beaucoup moins agréable à déguster…

Alors : je vous le fais sans contact ?

 

Michel Billé