Archives mensuelles : octobre 2017

Qui viendra sur ma tombe?

 

 

 

 

Il y a longtemps sans doute que ceux qui se préparent à mourir ou qui tout simplement pensent à leur mort, se posent cette question: qui viendra sur ma tombe quand je serai dedans et enterré depuis… quelques mois, quelques années? Les fêtes rituelles de ce début novembre nous invitent peut-être à actualiser notre réflexion sur ces questions et ces pratiques.

Nos modes de vie ont changé, nos villes, nos habitats se sont incroyablement transformés, nos relations familiales ont profondément évolué, bref le monde a changé, considérablement changé et qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, des pans entiers de nos pratiques sociales, culturelles, disparaissent…

Les rituels religieux qui, très souvent, entouraient la mort ont perdu leur sens aux yeux de nombre de nos contemporains qui les tolèrent plus qu’ils n’y adhèrent. Alors Toussaint ou non, jour des morts ou non, qui va aujourd’hui sur la tombe des défunts? Quel est l’âge de celles et ceux qui vont aller porter un chrysanthème, nettoyer la tombe et s’y recueillir quelques instants?

Il serait absurde d’en conclure que les jeunes ne s’intéressent plus aux morts et qu’ils ne veulent pas s’occuper de ceci ou de cela… Aucune mauvaise volonté sans doute mais bien plutôt la question du sens? Le récit biblique de la création qui nous disait que « Tu es glaise et que tu retourneras à la glaise » à été de moins en moins transmis et ne l’est désormais presque plus… Les représentations du monde, de la vie et de la mort se sont transformées, les rituels qui accompagnaient ces  représentations et soudaient la cohésion sociale ont, à leurs yeux, perdu leur pertinence… Alors pourquoi ceux qui m’ont connu et aimé, même, viendraient-ils se recueillir sur ma tombe? Pourquoi feraient-ils comme si cela avait du sens quand ce sens leur échappe? Combien de kilomètres (centaines, milliers…) devraient-ils faire pour venir sur ma tombe? Où faudrait-il que soit située ma tombe pour que ce lieu soit porteur de sens?

Beaucoup de nos contemporains, confrontés à ces questions choisissent de disparaître, incinérés, réduits en cendres, ils souhaitent que celles-ci soient dispersées ici ou là et que les questions disparaissent avec la poussière des cendres que le vent évidemment emportera… On les comprend évidemment.

Les directives anticipées s’arrêtent alors souvent sur cette difficulté: comment exiger, demander, suggérer des pratiques autour de la mort qui soient porteuses de sens aux yeux de celui qui vient de mourir et aux yeux de ceux qui lui survivent?

La croyance en l’éternité, largement partagée jusqu’à récemment, structuraient souvent les pratiques sociales autour d la mort. Sans doute sommes nous passés de l’éternité à « l’internité » et si la mort est encore bien réelle, la réalité virtuelle nous rattrape désormais jusque dans le rapport que nous entretenons avec elle. Vous pourrez alors célébrer ma mémoire sur une tombe virtuelle, dans un cimetière virtuel[1], sans quitter votre écran, parce qu’un site, des sites, permettent désormais d’acheter des concessions perpétuelles, pour « l’internité »… Les fleurs virtuelles fleuriront ce site et non plus ce lieu qui ne peut plus être le lieu où l’on dort[2] dans sa « dernière demeure » mais qui peut cependant rester un lieu du souvenir et même un lieu pour activer les souvenirs puisque dans cette tombe virtuelle vous pourrez me retrouver à travers les photos, les films, les enregistrements que vous aurez eu le soin de stoker pour toujours.

À propos: n’oubliez pas de faire une sauvegarde sur le « cloud » les nuages, le ciel, on ne sait jamais…

 

Michel Billé

[1] Une rapide recherche sur internet finira de convaincre ceux qui sont dubitatifs…

[2] (koimêtêrion : le lieu où l’on dort, en grec)

 

 

EHPAD : les euphémismes de la ministre, les »mots justes » de la silver Eco

Le 19 octobre 2017, l’émission « Pièces à Conviction » sur France 3 a levé un énième voile sur les conditions de vie et de travail dans de nombreux EHPAD où le manque de personnel, conjugué à la pression démographique, rend la situation des vieux et de leur famille inquiétante.

Bien sûr, le reportage est édifiant, déprimant même pour les professionnels de la gérontologie, puisqu’il illustre les effets mortifères d’une certaine logique capitalistique et de profit qui semble prendre le pas sur d’autres considérations. Et que dire des propos sans vergogne d’un responsable(sic) d’un groupe d’EHPAD qui affirme, confirme, s’engage… Mais mentir n’est pas mentir quand il s’agit de business, n’est-ce pas ?

En même temps, chacun d’entre nous connait des EHPAD où l’humain prime et la vieillesse est accompagnée.

Ce reportage fut suivi d’un débat animé par Virna Sacchi, qui reçut Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, et Anne-Sophie Pelletier, aide médico-psychologique. Une ministre technocratique sur ce dossier, car connaissant peu (?) le dossier, les EHPAD ce n’est pas l’hôpital et une soignante précise et émouvante.

L’échange tourne, durant de longues minutes, autour des économies tous azimut qui sont faites sur le dos des vieux (couches, argent des menus, chambres doublement facturées, accueil de jour hors la loi mais facturé, etc.). Pas besoin de faire une école de commerce pour comprendre l’origine des rendements impressionnants des actions de ces groupes.

La non bienveillance ?

Durant le débat, on sent clairement que la ministre a deux objectifs qui la guident : Montrer que le gouvernement agit, propose et améliore les inévitables défauts de la gestion de ce secteur et… ne pas critiquer les acteurs de la silver économie. Une ligne de conduite somme toute logique puisqu’Agnès Buzyn est tenue par le pacte né de la signature du contrat de filière, signé en 2013, entre le gouvernement et ces acteurs de l’industrie du bien-vieillir, qui les lie pour organiser ce secteur, ce marché.

Son argumentation est, dans l’échange, avant tout administrative, économique et financière, d’où cette image qui se dégage d’une ministre technocratique. Mais, reconnaissons-le, la tâche est difficile (assumer un état de fait qui n’est pas le résultat de son action), vu les images projetées. Tout de même, brièvement, elle accepte de dire quelques mots sur ce reportage, avec précautions et euphémisme :

« Chaque EHPAD a sa propre organisation. Je ne veux pas rentrer dans le détail de tel ou tel reportage ou on voit une forme, parfois, de non bienveillance, disons-le. »

Pour rappel, un euphémisme est une figure rhétorique consistant à atténuer, dans l’expression, certaines idées ou certains faits dont la crudité aurait quelque chose de brutal ou de déplaisant.

Brutal et déplaisant correspond bien à la tonalité qui se dégage de ce documentaire. Mais le mot qui nous interroge est celui de non bienveillance. Il s’agit d’un concept, assez peu usité, le négatif de la bienveillance, et surtout utilisé dans le domaine de la communication non violente.

Dans un premier temps, on se dit qu’il s’agit d’une manière, minimale, qu’a la ministre d’exprimer une critique de ce qui est dévoilé. Ce qui est (dé)montré est tellement choquant, la duplicité des directions de certaines maisons de retraite, la sorte d’impuissance de représentants de l’ARS et cette conception des vieux (l’Or gris)…

Mais la tournure de phrase est telle qu’on pourrait aussi comprendre que c’est le reportage qui est non bienvieillant, c’est-à-dire malveillant, animé qu’il serait de mauvaises intentions, comme pratiquer l’EHPAD bashing ?

Or à la place du mot non bienveillance, peu clair dans son usage et son intention, c’est celui de « non bientraitance » qu’on aurait attendu, car plus en accord avec le langage en gérontologie. Mais la ministre, si elle est en relation avec les représentants de la silver économie-ça s’entend-, ne l’est pas avec la philosophie gérontologique- ça s’entend aussi.

Il existe pourtant un autre mot qui qualifiait précisément ce qui était montré (brutal et déplaisant) durant ce reportage, un mot qui ne fut pas dit par la ministre : MALTRAITANCE.

Les éléments de langage de la Silver économie : ce qu’il ne faut pas dire.

Le reportage décrit, très finement, une maltraitance institutionnelle et structurelle, fruit d’une logique administrative centralisée couplée à une logique de bénéfices. La rationalité de la gestion de ces établissements, comme celle des hôpitaux d’ailleurs, vise à serrer les moindres coûts et augmenter les possibilités de profits. On ne peut d’ailleurs s’en étonner puisqu’on a affaire à une industrie, dite du bien vieillir, dont l’objectif est affiché.

Le défaut structurel provient d’une politique, strictement bipartite quant à sa direction, de l’organisation des soins. Manque un tiers qui serait les vieux, les usagers, la société civile avec un poids égal et non un strapontin.

On ne peut saisir ce qu’est la silver économie si on ne prend pas en compte l’intense activité de communication et de lobbying, de marketing, de relations publiques qu’elle génère. Cela passe par un travail sur les mots et les images, quotidien et omniprésent, certains qu’on promeut et d’autres qu’on ne nomme pas.

Le mot vieux, par exemple, est à bannir comme le dit Serge Guérin, un des principaux communicants de la société des seniors, sociologue et docteur en communication, très impliqué dans les travaux de la fondation Korian: « c’est un mot douloureux, qui ne fait envie à personne. Etre senior, c’est prendre de l’âge mais rester dans le coup. Mais être vieux, c’est encore trop souvent une circonlocution pour « dépendant. Mieux vaut donc se revendiquer senior qu’être traité de vieux par les autres ! »(1)

Dans la terminologie « silver économie », vieux n’est pas un mot juste (c’est-à-dire adapté).

Mais adapté à quoi ? Si je réponds, adapté au développement d’un Marché, on me supposera animé d’un mauvais esprit, ce qui serait profondément injuste(sic) puisque je ne fais que lire un rapport fondateur en 2013 dirigé par Anne LAUVERGEON sur les 7 ambitions quant à l’innovation, à l’origine du développement de la silver économie :

« Elaborer un marketing adapté à cette nouvelle cible:

L’approche marketing des marchés de la silver économie est complexe. L’image de la vieillesse renvoie dans les sociétés occidentales à un désengagement social, au conservatisme et à la dégradation physique et mentale. Il est difficile de construire un discours positif. Les seniors développent d’autre part des comportements paradoxaux : refusant d’être stigmatisés, ils revendiquent pourtant des aspirations et des besoins spécifiques. C’est pourquoi les efforts en termes de marketing doivent être particulièrement développés…»(2)

On peut faire le lien avec le « Rapport sur les bons Mots du Bien Vieillir » présenté en 2017 par la Fondation Korian du bien vieillir qui a engagé une réflexion sur “les mots du bien vieillir” permettant de désigner de façon positive les personnes âgées, leurs activités, les lieux de vie et la maladie et dont les trois grands objectifs sont :

  1. Évaluer l’impact sur les publics des mots utilisés
  2. Aider à choisir, sur une base comparative et objective, les “mots justes” qui permettront de mieux désigner
    et qualifier : les personnes âgées, le vieillissement et la dépendance, les établissements, les métiers et les
    pratiques (soins, hébergement, services, animation, etc.)
  3. Entraîner et convaincre la société française, des parties prenantes jusqu’au grand public, à utiliser des mots justes.

 

Un mot « juste » serait donc un mot qui positive, dont la fonction principale serait de ne pas dire les éléments de réalités déplaisantes. Dans cette conception, les mots ne sont pas à la disposition de tous, mais sélectionnés et orientés selon des intérêts.

On comprend alors que maltraitance ne soit pas un mot « juste », c’est-à-dire adapté; puisqu’on nous demande de faire confiance à nos instances sanitaires et administratives d’une part et aux acteurs de la silver économie d’autre part, pour améliorer les dysfonctionnements…

« Bonne nuit les petits » disait le marchand de sable. Il est tard, je vais dormir.

Ou pas!

 

NB : Pourquoi ne pas aller voir du côté de « Dictionnaire impertinent de la vieillesse » (3)qui ne craint pas les mots et les réalités qu’ils recouvrent ?

José Polard

(1)http://www.leparisien.fr/informations/vieux-c-est-un-mot-qui-ne-fait-envie-a-personne-28-03-2015-4643845.php

(2) http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/134000682/index.shtml

(3) https://www.editions-eres.com/ouvrage/4105/dictionnaire-impertinent-de-la-vieillesse

Le retour de l’ange Gabriel… ou On nous refait le coup du facteur!

Chacun peut y croire ou non, chacun peut interpréter l’histoire, le mythe, comme il l’entend, mais j’avoue que, pour ma part, je trouve l’histoire de l’ange Gabriel assez extraordinaire…

Un jeune couple, Marie et Joseph, vient de se constituer et voici qu’elle est enceinte! Joseph n’y comprend rien, il sait bien que ce n’est pas de lui, et pour lui faire avaler la pilule (oui à l’époque ce sont souvent les hommes qui la prennent dans ce genre de circonstances) on lui raconte qu’un ange… est passé et que c’est le Saint Esprit qui a fait le travail… « L’ange du Seigneur annonça à Marie »…

Aussi incroyable que cela puisse paraître il se pourrait que l’histoire se répète…

Gabriel est le messager, celui qui apporte les nouvelles, le facteur en quelques sortes, même s’il convient depuis quelques années de le nommer « préposé ». À pied, à vélo, en voiture, peu importe le facteur, aujourd’hui, apporte le journal, le courrier, les nouvelles… Il ne lui est pas interdit, s’il a un peu de temps, de s’arrêter prendre un café, boire un verre et de parler, de prendre des nouvelles… lui qui justement en apporte… pour un peu il ferait partie de la famille, et d’ailleurs, parfois… Chut!

Il arrive même en effet que le facteur, comme son illustre prédécesseur, Gabriel, se soit fait une curieuse et sulfureuse réputation… Il paraît qu’il est beau, séduisant, et qu’il peut apporter parfois un réconfort tellement intense et précieux que certains ou certaines d’entre nous seraient… les fils ou les filles du facteur, mais ne le répétez pas, « et concepit de spiritu sancto… » Il y aura bien un Joseph au grand cœur pour devenir le père…

Figurez vous que, reprenant le texte biblique pour retrouver mes références, je découvre que l’ange non seulement fait à Marie l’annonce que l’on sait mais il lui révèle en plus que sa cousine Élisabeth est enceinte elle aussi: « Elle a conçu un fils dans sa vieillesse… » lui dit-il… Vous voyez bien qu’il y a lieu de se méfier des messagers, des facteurs, fussent-ils descendus du ciel…

Aujourd’hui presque tout a changé, les facteurs sont motorisés et connectés et les Marie et les Élisabeth vieillissent… Qu’à cela ne tienne… si leurs enfants s’inquiètent voilà que la poste peut passer un accord avec eux et le facteur s’arrêtera une, deux, quatre ou six fois par semaine… « Pour votre tranquillité, je veille sur celle de vos parents… » dit la pub. « Mais justement… c’est bien ce qui m’inquiète… » diront certains qui n’ont pas oublié ce qu’avait fait le « divin facteur »…

Et puis lui au moins, Gabriel, il faisait ça gratuitement. Mais là il faut payer, la visite est tarifée, de 18,90 € pour une visite par semaine à 139,90 € pour six visites par semaine…

Aujourd’hui tout se paye, c’est bien connu, mais quand même! D’accord il y a peu de chances qu’une grossesse s’en suive… Mais on n’est jamais à l’abri d’une surprise… Regardez, Élisabeth…

Bien sûr on dira que j’exagère et c’est vrai… Mais on nous a fait le « coup » du facteur depuis des siècles et voilà qu’on nous fait aujourd’hui le « coût » du facteur… Cela s’appelle la marchandisation du lien social… Les visites sont tarifées, les relations sont tarifées… Je n’ose pas vous dire à quoi ça me fait penser d’autant que beaucoup de facteurs aujourd’hui sont des factrices… Je ne voudrais pas leur manquer de respect mais justement, cette « tarification à l’acte » a de quoi nous inquiéter…

Quelle est donc la valeur, la vraie, d’une relation tarifée? Quel est le sens d’une relation tarifée? On peut même imaginer que parfois tout se passera pour le meilleur mais quand même!

Allez, permettez-moi de vous faire une confidence… Mon père était facteur… Il y a très longtemps, bien sûr, mais à l’époque la poste ne facturait pas son sourire…

Décidément l’ange Gabriel n’a pas fini de faire parler de lui…

 

Michel Billé

Vieux fainéants !

 

 

 

Le président Macron ordonne. Il vitupère contre le conservatisme (sic !) de ceux qui souhaitent garder un minimum d’équilibre entre une poignée de décideurs rêvant de capitalisme débridé et une masse de travailleurs, salariés, retraités etc. rêvant de survivre à ce capitalisme. Le président Macron fustige. Il fustige les gueux. L’ « alcoolisme et le tabagisme du bassin minier »[1] et « l’illettrisme des ouvrières bretonnes »[2]. Le président Macron préside. Il préside un gouvernement qui entend changer les choses à sa manière : asseoir un néo-libéralisme radical qui dise tout haut ce dont le président Macron rêve la nuit. Un monde gouverné par de jeunes français qui n’aient qu’une espérance : devenir milliardaires[3]. Et ne vous avisez d’aucune critique à l’égard de ce prêt-à-penser, toute opposition relève d’un passéisme. Des querelleurs et des pessimistes. Voilà tout. C’est pratique, ça permet de disqualifier toute autre manière d’appréhender le monde. There is no alternative, disait Margareth Thatcher − en vaquant à ses travaux sur la durée de survie de l’irlandais moyen en grève de la faim.

Un jour, ces jeunes vieilliront. D’autres jeunes, plus jeunes qu’eux, leur dameront le pion, parce qu’ils seront plus vifs, plus forts, plus connectés, plus « anglicisés » et que leur espoir sera de devenir un jour multimilliardaires. On n’arrête pas le progrès. Ainsi, les jeunes déjà vieux seront remisés au placard. Ils passeront d’une posture de dominant à une autre d’où ils subiront. Et s’ils ne s’encouragent pas les uns les autres à travailler toujours plus et toujours plus longtemps, le président Macron viendra leur tirer les oreilles. Vieux fainéant, va ! Et s’ils sont exclus du marché du travail (re-sic !) comme tant d’autres, parce que pas assez rentables, pas assez bodybuildé du neurone – selon les critères en cours dans les Business School −, pas assez assez… il leur coupera les oreilles, et le reste… Manquerait plus qu’ils se reproduisent. Vieil inutile, va !

Il est des mots plus tranchants qu’aucune lame affûtée. Peut-on croire qu’un homme se réclamant de Paul Ricœur et de John Rawls ne connaisse leur portée ?[4] Ou bien alors s’agit-il de laisser infuser, au goutte à goutte, dans la veine rouge du charbon, celle des perdants, et dans la veine bleue des entrepreneurs, celle des gagnants, le poison d’exclusion qui peu à peu scindera en deux − au nom d’une idéologie portée aussi par d’autres et notamment par l’ancien mentor, Jacques Attali −, une société qui fut un temps soudée autour de valeurs communes de partage, de solidarité et de fraternité, toutes déclarées maintenant archaïques, pour aboutir à un nouvel ordre d’esclavage ? Un ordonnance-ment – pardonnez le jeu de mot − tel que le rêvait Platon, le philosophe oligarque, dans sa République, hissant au sommet une classe supérieure dirigeant sans partage, et piétinant sans retenue des classes inférieures, négligeables, destinées au mieux à l’intendance, au pire à l’élimination. Ainsi en irait-il des poètes ou des artistes, financièrement peu rentables et politiquement dangereux.

Hygiénistes contre alcoolo-tabagiques. Lettrés contre illettrés. Jeunes contre vieux. Nomades contre sédentaires. Banquiers dynamiques en résidence secondaire au Touquet contre ouvriers marins-pêcheurs au Tréport. Jaguars rutilantes contre voitures sans permis cabossées. Nobles contre gueux. Fortunés contre infortunés. Une vieille histoire. La domination des forts sur les faibles.

Moi, je pensais que tous différents, nous pouvions construire quelque chose ensemble… Vieux poète, va !

 

Christian Gallopin

[1] 13 janvier 2017, à Nœux-les-Mines

[2] 17 septembre 2014, sur Europe 1

[3] 7 janvier 2015, Les Echos

[4] Voir à ce propos le bel article d’Henri Peňa-Ruiz, Le monde, 26 septembre 2017

 

Illustration de René Magritte » La pensée qui voit ».

Cette vieillesse qu’il ne faut pas dire (suite)

 

« Babel », 2013 – céramique/agencement de 17 pièces (110x90x60 cm) @ Valérie Delarue

 

C’est tellement vrai ce que dit Michel Billé dans sa dernière  contribution au blog début Octobre.

Les mots disent tout d’une époque. « Les mots pour le dire » expression quasi pléonastique, car, effectivement les mots sont l’expression d’une façon de penser et d’une façon dont on voudrait que les gens pensent (ou ne pensent pas).

Les mots, enjeu essentiel. Peut-être, finalement, le premier de tous. Freud écrivait : « On commence par céder sur les mots, puis on finit par céder sur les choses ». Point n’est besoin de s’appesantir sur la liste des mots technocratiques de l’époque dont le seul objectif est de ne pas penser et de constituer un consensus autour d’une non pensée indiscutable et incontestable : bientraitance, bien-vieillir ( le trait d’union va bientôt disparaître, soyez en sûrs , et une époque si prolixe en créations de néologismes de cette nature est une époque idéologiquement louche à n’en pas douter), bienveillance. Le bien est partout, c’est décidément extrêmement louche.

Si l’on abandonne l’aspect général du discours dominant contemporain, pour examiner ce qui se dit sur la vieillesse, on y verra une alliance entre une absolue terreur et une absolue hypocrisie. Mariage monstrueux entre une prétention démesurée à ce que toute chose soit écrasée sous l’insupportable chape de plomb du technocratisme dont le discours se présente comme allant de soi ( ce serait le bon sens et le bon sens va de soi, ce serait l’émanation de la vérité objective) et une société dont l’unique et misérable idéal est le consumérisme et le jeunisme. D’ailleurs les vieux, dont il est impensable de prononcer le nom, sont des « seniors ». N’ont-ils pas leur salon ? Mais, ne nous y trompons pas : les « seniors » ne sont pas tous les vieux, ils sont des acteurs économiques et sociaux, ce sont ceux qui ont de l’argent pour consommer et participer à ce sinistre rituel mercantile dont l’argent est le suprême veau d’or. Les autres vieux, ce sont des « invisibles », çà ne peut être que des vieillards « fragiles » ou malades. En EHPAD ou alzheimerisés à toutes les sauces. Le DSM, autre émanation du technocratisme contemporain s’y emploie.

Naturellement, l’hypocrisie est de mise. Plus on a une chose en tête, plus on tente dans le discours qu’on adopte de camoufler ce qui est obsédant, d’autant plus quand cela terrorise. Tartuffe qui n’avait en tête que de posséder Dorine, ce qui est quand même plus réjouissant que de rayer les vieux de la carte, lui déclarait avec la benoite onctuosité qui le caractérise : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir. Par de pareils objets, les âmes sont blessées. Et cela fait venir de coupables pensées ».

"Babel qu'on pourrait sous titrer; les langues, les mots" Alain Jean

« Babel déconstruite », 2013 – céramique (110x90x60 cm) @ Valérie Delarue

Les coupables pensées, Shakespeare, lui, n’avait pas peur de les aborder de face :

 

« Le monde entier est un théâtre

Où tous – les hommes, les femmes – sont de simples acteurs.

Ils y ont leurs entrées, leurs sorties, et chacun

Joue bon nombre de rôles dans sa vie, et les actes

Y délimitent sept âges. D’abord, le nourrisson

Qui vagit et vomit, dans les bras d’une nounou.

Puis, l’écolier geignard – face luisante le matin,

Cartable au dos – qui se traîne, lent comme l’escargot,

Jusqu’à l’école. Ensuite, l’amoureux qui soupire

Tel un soufflet de forge et d’une triste ballade

Chante le sourcil de sa maîtresse. Vient le soldat –

Plein de jurons étranges, barbu comme léopard,

Jaloux de son honneur, vif, prompt à la querelle –

Qui s’en va conquérir cette chimère qu’est la gloire

Jusque dans la gueule du canon. Puis, c’est le juge –

Ventre bien arrondi, doublé de bon chapon,

L’œil sévère et la barbe en forme et bien taillée,

Plein de sages dictons, d’exemples rabâchés –

Et tel, il joue son rôle. Le sixième âge figure

Le vieillard de la farce, tout maigre et en pantoufles,

Sur le nez : les bésicles, au côté : l’escarcelle ;

Ses chausses d’adolescent, bien conservées, ballottent

Sur son maigre mollet, et sa voix mâle et forte,

Retrouvant le fausset du gamin, a le timbre

Flûté et chevrotant. Le tout dernier tableau,

Qui clôt cette chronique étrange et mouvementée,

C’est la retombée en enfance, l’oubli total –

Sans dents, sans yeux, sans goût, sans rien du tout. »

 

 

Alain Jean

NB: Babel, qu’on pourrait sous-titrer: les langues, les mots

Cette vieillesse qu’il ne faut pas dire…

 

 

Qu’il ne faut pas dire, dont il convient de ne pas parler, qu’il ne faudrait jamais appeler par son nom. Ne prenez jamais le risque de dire à quelqu’un qu’il a vieilli, qu’il est vieux ou même qu’il fait vieux… Si de plus ce quelqu’un est une femme et que vous osez lui dire qu’elle est vieille ou qu’elle fait vieille, vous passerez pour un goujat de première… Vieux et vieille sont devenus des qualificatifs péjoratifs auxquels il est de bon ton de préférer senior, aîné, ancien et autres euphémismes… On ne dit pourtant pas la même chose en employant un mot plutôt qu’un autre… Alors comment parlons-nous de la vieillesse, de celle des autres et de la notre déjà présente ou à venir? Quel est donc le mot pour dire la chose ?

Souvenons-nous…

« Madame, quel est votre mot,

« Et sur le mot et sur la chose?

« On vous a dit souvent le mot,

« On vous a fait souvent la chose,

« Ainsi de la chose et du mot

« Pouvez-vous dire quelque chose.

« Et je gagerai que le mot

« Vous plaît beaucoup moins que la chose! »

Dans ces quelques vers pour le moins suggestifs, l’Abbé de l’Attaignant, poète galant du 18ème siècle, dégustait le plaisir coquin de parler de « la chose » sans la nommer, de la suggérer pour la rendre plus présente… La sexualité est alors parfaitement tabou, il convient exactement de ne pas la nommer…

Risquons alors une transposition, légèrement adaptée à propos de la vieillesse, sujet devenu exactement tabou : cela pourrait donner:

Madame quel est votre mot

Et sur le mot et sur la chose?

On vous a dit parfois le mot

Vous vivez forcément la chose,

Ainsi de la chose et du mot

Pouvez-vous dire quelque chose.

Et je gagerai que le mot

Vous plaît beaucoup moins que la chose!

Oui sans doute le mot vous plaît moins que la chose parce que la chose, la vieillesse, au delà de toutes les difficultés qui accompagnent parfois l’avancée en âge, vous permet de vivre de belles choses, de belles rencontres, amicales, amoureuses mêmes, érotiques peut-être même, alors que le mot vieux, vieille, vieillesse, tel qu’il est actuellement employé, vous renvoie de vous-même une image dévalorisée et dévalorisante, vous n’avez le droit de vieillir qu’a la condition de rester jeune…

Le poète libertin poursuivait son évocation de la chose et du mot:

« Je crois même en faveur du mot

« Pouvoir ajouter quelque chose

« Une chose qui donne au mot

« Tout l’avantage sur la chose

« C’est qu’on peut dire encore le mot

« Alors qu’on ne peut plus la chose…

« Et, si peu que vaille le mot,

« Enfin, c’est toujours quelque chose! »

 Il se pourrait que, s’agissant de la vieillesse, les « choses » s’inversent largement… Il se peut effectivement qu’un jour, de redoutables troubles du langage, une aphasie, une dégénérescence cognitive, m’empêchent de trouver les mots… Et pourtant je vivrai la « chose vieillesse »… jusqu’au jour où…

Alors, il a raison, peut être, le libertin poète:

« De là, Je conclus que le mot

« Doit être mis avant la chose

« Et que pour le temps où le mot

« Viendra seul, hélas, sans la chose,

« Il faut se réserver le mot

« Pour se consoler de la chose! »

Résumons: je vieillis, tu vieillis, nous vieillissons… Alors je suis vieux, tu es vieille, nous sommes vieux ou nous ne tarderons pas à l’être, revendiquons le et profitons en parce que:

« Le temps s’en va, le temps s’en va ma Dame

« Las! Le temps non, mais nous nous en allons,

« Et tôt serons étendus sous la lame,

« Et des amours desquelles nous parlons

« Quand serons morts, n’en sera plus nouvelle

« Donc aimez-moi cependant qu’êtes  belle! »

Pierre de Ronsard « Sonnet à Marie ». 1555.

 

Michel Billé

 

Illustration de Pascal Convert, blog:

http://www.pascalconvert.fr/histoire/joseph_epstein/sculptures.html