Archives mensuelles : novembre 2017

Cette vieillesse qu’il ne faut pas dire (suite)

 

« Babel », 2013 – céramique/agencement de 17 pièces (110x90x60 cm) @ Valérie Delarue

 

C’est tellement vrai ce que dit Michel Billé dans sa dernière  contribution au blog début Octobre.

Les mots disent tout d’une époque. « Les mots pour le dire » expression quasi pléonastique, car, effectivement les mots sont l’expression d’une façon de penser et d’une façon dont on voudrait que les gens pensent (ou ne pensent pas).

Les mots, enjeu essentiel. Peut-être, finalement, le premier de tous. Freud écrivait : « On commence par céder sur les mots, puis on finit par céder sur les choses ». Point n’est besoin de s’appesantir sur la liste des mots technocratiques de l’époque dont le seul objectif est de ne pas penser et de constituer un consensus autour d’une non pensée indiscutable et incontestable : bientraitance, bien-vieillir ( le trait d’union va bientôt disparaître, soyez en sûrs , et une époque si prolixe en créations de néologismes de cette nature est une époque idéologiquement louche à n’en pas douter), bienveillance. Le bien est partout, c’est décidément extrêmement louche.

Si l’on abandonne l’aspect général du discours dominant contemporain, pour examiner ce qui se dit sur la vieillesse, on y verra une alliance entre une absolue terreur et une absolue hypocrisie. Mariage monstrueux entre une prétention démesurée à ce que toute chose soit écrasée sous l’insupportable chape de plomb du technocratisme dont le discours se présente comme allant de soi ( ce serait le bon sens et le bon sens va de soi, ce serait l’émanation de la vérité objective) et une société dont l’unique et misérable idéal est le consumérisme et le jeunisme. D’ailleurs les vieux, dont il est impensable de prononcer le nom, sont des « seniors ». N’ont-ils pas leur salon ? Mais, ne nous y trompons pas : les « seniors » ne sont pas tous les vieux, ils sont des acteurs économiques et sociaux, ce sont ceux qui ont de l’argent pour consommer et participer à ce sinistre rituel mercantile dont l’argent est le suprême veau d’or. Les autres vieux, ce sont des « invisibles », çà ne peut être que des vieillards « fragiles » ou malades. En EHPAD ou alzheimerisés à toutes les sauces. Le DSM, autre émanation du technocratisme contemporain s’y emploie.

Naturellement, l’hypocrisie est de mise. Plus on a une chose en tête, plus on tente dans le discours qu’on adopte de camoufler ce qui est obsédant, d’autant plus quand cela terrorise. Tartuffe qui n’avait en tête que de posséder Dorine, ce qui est quand même plus réjouissant que de rayer les vieux de la carte, lui déclarait avec la benoite onctuosité qui le caractérise : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir. Par de pareils objets, les âmes sont blessées. Et cela fait venir de coupables pensées ».

"Babel qu'on pourrait sous titrer; les langues, les mots" Alain Jean

« Babel déconstruite », 2013 – céramique (110x90x60 cm) @ Valérie Delarue

Les coupables pensées, Shakespeare, lui, n’avait pas peur de les aborder de face :

 

« Le monde entier est un théâtre

Où tous – les hommes, les femmes – sont de simples acteurs.

Ils y ont leurs entrées, leurs sorties, et chacun

Joue bon nombre de rôles dans sa vie, et les actes

Y délimitent sept âges. D’abord, le nourrisson

Qui vagit et vomit, dans les bras d’une nounou.

Puis, l’écolier geignard – face luisante le matin,

Cartable au dos – qui se traîne, lent comme l’escargot,

Jusqu’à l’école. Ensuite, l’amoureux qui soupire

Tel un soufflet de forge et d’une triste ballade

Chante le sourcil de sa maîtresse. Vient le soldat –

Plein de jurons étranges, barbu comme léopard,

Jaloux de son honneur, vif, prompt à la querelle –

Qui s’en va conquérir cette chimère qu’est la gloire

Jusque dans la gueule du canon. Puis, c’est le juge –

Ventre bien arrondi, doublé de bon chapon,

L’œil sévère et la barbe en forme et bien taillée,

Plein de sages dictons, d’exemples rabâchés –

Et tel, il joue son rôle. Le sixième âge figure

Le vieillard de la farce, tout maigre et en pantoufles,

Sur le nez : les bésicles, au côté : l’escarcelle ;

Ses chausses d’adolescent, bien conservées, ballottent

Sur son maigre mollet, et sa voix mâle et forte,

Retrouvant le fausset du gamin, a le timbre

Flûté et chevrotant. Le tout dernier tableau,

Qui clôt cette chronique étrange et mouvementée,

C’est la retombée en enfance, l’oubli total –

Sans dents, sans yeux, sans goût, sans rien du tout. »

 

 

Alain Jean

NB: Babel, qu’on pourrait sous-titrer: les langues, les mots

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Cette vieillesse qu’il ne faut pas dire…

 

Qu’il ne faut pas dire, dont il convient de ne pas parler, qu’il ne faudrait jamais appeler par son nom. Ne prenez jamais le risque de dire à quelqu’un qu’il a vieilli, qu’il est vieux ou même qu’il fait vieux… Si de plus ce quelqu’un est une femme et que vous osez lui dire qu’elle est vieille ou qu’elle fait vieille, vous passerez pour un goujat de première… Vieux et vieille sont devenus des qualificatifs péjoratifs auxquels il est de bon ton de préférer senior, aîné, ancien et autres euphémismes… On ne dit pourtant pas la même chose en employant un mot plutôt qu’un autre… Alors comment parlons-nous de la vieillesse, de celle des autres et de la notre déjà présente ou à venir? Quel est donc le mot pour dire la chose ?

Souvenons-nous…

« Madame, quel est votre mot,

« Et sur le mot et sur la chose?

« On vous a dit souvent le mot,

« On vous a fait souvent la chose,

« Ainsi de la chose et du mot

« Pouvez-vous dire quelque chose.

« Et je gagerai que le mot

« Vous plaît beaucoup moins que la chose! »

Dans ces quelques vers pour le moins suggestifs, l’Abbé de l’Attaignant, poète galant du 18ème siècle, dégustait le plaisir coquin de parler de « la chose » sans la nommer, de la suggérer pour la rendre plus présente… La sexualité est alors parfaitement tabou, il convient exactement de ne pas la nommer…

Risquons alors une transposition, légèrement adaptée à propos de la vieillesse, sujet devenu exactement tabou : cela pourrait donner:

Madame quel est votre mot

Et sur le mot et sur la chose?

On vous a dit parfois le mot

Vous vivez forcément la chose,

Ainsi de la chose et du mot

Pouvez-vous dire quelque chose.

Et je gagerai que le mot

Vous plaît beaucoup moins que la chose!

Oui sans doute le mot vous plaît moins que la chose parce que la chose, la vieillesse, au delà de toutes les difficultés qui accompagnent parfois l’avancée en âge, vous permet de vivre de belles choses, de belles rencontres, amicales, amoureuses mêmes, érotiques peut-être même, alors que le mot vieux, vieille, vieillesse, tel qu’il est actuellement employé, vous renvoie de vous-même une image dévalorisée et dévalorisante, vous n’avez le droit de vieillir qu’a la condition de rester jeune…

Le poète libertin poursuivait son évocation de la chose et du mot:

« Je crois même en faveur du mot

« Pouvoir ajouter quelque chose

« Une chose qui donne au mot

« Tout l’avantage sur la chose

« C’est qu’on peut dire encore le mot

« Alors qu’on ne peut plus la chose…

« Et, si peu que vaille le mot,

« Enfin, c’est toujours quelque chose! »

 Il se pourrait que, s’agissant de la vieillesse, les « choses » s’inversent largement… Il se peut effectivement qu’un jour, de redoutables troubles du langage, une aphasie, une dégénérescence cognitive, m’empêchent de trouver les mots… Et pourtant je vivrai la « chose vieillesse »… jusqu’au jour où…

Alors, il a raison, peut être, le libertin poète:

« De là, Je conclus que le mot

« Doit être mis avant la chose

« Et que pour le temps où le mot

« Viendra seul, hélas, sans la chose,

« Il faut se réserver le mot

« Pour se consoler de la chose! »

Résumons: je vieillis, tu vieillis, nous vieillissons… Alors je suis vieux, tu es vieille, nous sommes vieux ou nous ne tarderons pas à l’être, revendiquons le et profitons en parce que:

« Le temps s’en va, le temps s’en va ma Dame

« Las! Le temps non, mais nous nous en allons,

« Et tôt serons étendus sous la lame,

« Et des amours desquelles nous parlons

« Quand serons morts, n’en sera plus nouvelle

« Donc aimez-moi cependant qu’êtes  belle! »

Pierre de Ronsard « Sonnet à Marie ». 1555.

 

Michel Billé

 

Illustration de Pascal Convert, blog:

http://www.pascalconvert.fr/histoire/joseph_epstein/sculptures.htm