Archives mensuelles : novembre 2017

Sommes-nous des blogueurs populistes ?

 

La question peut paraître incongrue. Elle se pose néanmoins, tant la manière dont les termes populiste/populisme ont pris récemment une trajectoire particulière.

En effet le mot « populiste » naît, en premier, dans la seconde partie du XIXème siècle sous l’acception de « membre d’un parti, d’un mouvement politique, prônant des thèses socialistes », et ce, particulièrement en Russie[1]. Socialiste, également dans le sens ancien du mot, aux antipodes des postures de nos édiles actuels ou en place depuis trente ans, et au bord de l’agonie d’ailleurs. Il y a politiquement autant de commun entre Jean Jaurès et François Hollande qu’il peut y en avoir, en termes d’organe vocal et de pilosité, entre Vanessa Paradis et Ivan Rebroff. Le substantif « populisme » n’apparaitra, lui, qu’un peu avant la seconde guerre mondiale, là encore, à propos de la Russie.

Mais, depuis l’avènement des nationalismes de tout poil et en particulier ceux du XXème siècle qui, entre autre, allumèrent et enflammèrent le second conflit mondial, on parle aussi de national-populisme (jusqu’au tournant des années 1970 pour les régimes d’Amérique latine comme le péronisme suite aux travaux d’un certain Gino Germani, sociologue de son état) et le plus connu d’entre eux est sans doute un parti national-socialiste, et populiste, des travailleurs allemands. Dès lors, le populisme perd ses lettres de noblesse que caractérisait un souci du plus pauvre, du plus démuni, du moins puissant pour aller vers un sens absolument péjoratif, sous-entendu un parti musclé, souvent haineux qui manipule le peuple en lui faisant croire qu’il est son seul intérêt. Ainsi en est-il tout à la fois du nazisme en Allemagne, des fascismes italien ou espagnol et encore du stalinisme etc. Ni de droite, ni de gauche, le populisme dès lors germe et pousse sur le terreau des autoritarismes. Mais, depuis une trentaine d’années, le sens se modifie encore car bien que puisant toujours dans ces racines fascisantes et autoritaires qu’on lui a attribué – de force −, le terme s’applique désormais à tout ce qui n’est pas discours officiel et en particulier discours néolibéral. Synonyme de démagogie, principalement installée dans les mouvements d’opposition[2], comme le dit Annie Collovald[3] : « la catégorie renseigne moins sur ceux qu’elle désigne que sur ceux qui l’emploient ». Ceux qui trouvent préférable de négliger les classes qu’on nommait autrefois populaires pour aller vers des démocraties d’élites – plus ou moins capacitaires[4] voire censitaires[5] −. Dans l’article que Wikipedia consacre au populisme, Emmanuel Todd est cité : « Ce qui est dénoncé – à travers le mot −, c’est tout simplement le peuple et son droit à s’exprimer, par le vote, la grève ou la manifestation »[6].

Ainsi, dans la bouche de certains hommes politiques ou de certains journalistes, le populisme est tout ce qui n’accepte pas le consensus libéral, européen et des institutions en place – en particulier économiques −. C’est pourquoi le Front national y rejoint le Front de gauche – et embarque même au passage la psychopathologie d’un Donald Trump −. Pourtant, et même si on peut ne pas s’associer forcément à l’admiration béate et emphatique du leader de gauche pour certaines dictatures sud-américaines, et même si on ne souscrit à aucune des deux, reconnaissons qu’il y a un écart de taille et des différences significatives entre ces formations. Les mettre ainsi dans le même panier, celui du – nouveau −populisme, permet simplement d’annihiler leurs discours respectifs. En ne séparant surtout pas le grain de l’ivraie. En jetant résolument l’eau du bain et le bébé. Cela permet de ne pas entendre ce qui se dit depuis les personnes qui se reconnaissent pour de multiples raisons, rationnelles ou pas, dans ces mouvements d’opposition. Une fois qualifié de populiste, plus aucun argument n’est recevable[7]. Nous l’avons déjà dénoncé ici maintes et maintes fois, le discours unique servit à la table de nos sociétés contemporaines, le « There is no alternative », le « il n’y a pas de plan B, le « Es Gibt Keine Alternative », trouve évidemment à travers ces attributs réducteurs une manière pratique de disqualifier toute voix et toute pensée divergente.

Alors nous ? Nous qui nous intéressons, notamment dans le domaine de la vieillesse, aux moins disant, à tous mais en particulier aux plus pauvres, aux plus démunis, aux plus précaires. À ceux qui n’ont pas la parole. Aux vieux bâillonnés. Aux soignants plus ou moins abandonnés ou sous la coupe de hiérarchies toujours plus verticales. Nous qui critiquons certaines postures institutionnelles, le marché débridé et son ordre à l’œuvre de construction d’un consumérisme démesuré, ainsi que les collusions politico-économiques qui vont avec. Qui nous offusquons de certaines organisations d’accueil des personnes âgées dont la version obligée – prêt-à-porter et prêt-à-penser− est souvent à l’origine de souffrances pour les résidents comme pour ceux qui s’en occupent. Nous qui nous indignons du discours unique de l’ultralibéralisme sans contrepouvoir et sans contre-pensée. Qui regrettons la débâcle et bientôt la mise à mort du service public notamment hospitalier. Nous qui avons pour vocation d’être la mouche du coche du système en place. Sommes-nous des blogueurs populistes ?

Nul doute que le qualificatif nous soit un jour – peut-être déjà – attribué. Afin de nous faire taire, et ainsi discréditer le moindre de nos mots. Alors, populistes ? Pourquoi pas, si populisme renoue à s’intéresser aux gens de peu et à accompagner les souffrances populaires… en Russie ? En France aussi…

 

Christian Gallopin

[1] Rioux J.-P, sous la direction de, Les populismes, Tempus Perrin, 2007.

[2] Quelque part les sens déviants dont on a affublé le populisme sont à rapprocher de ceux qui ont, en leur temps et jusqu’à aujourd’hui, disqualifiés irrémédiablement les valeurs positives d’origine d’un autre mouvement celui de l’anarchie. Á n’en pas douter, pour des raisons à peu près similaires…

[3]Annie Collovald, Le « populisme du FN », un dangereux contresens, Editions du croquant, 2004.

[4]Le suffrage capacitaire est un mode de scrutin dans lequel le droit de vote est accordé aux citoyens en fonction de leurs capacités intellectuelles.

[5]Le suffrage censitaire est le mode de suffrage dans lequel seuls les citoyens dont le total des impôts directs dépasse un seuil, appelé cens, sont électeurs.

[6] Emmanuel Todd, L’illusion économique, Gallimard, 1998.

[7]Une journaliste, sur les ondes d’une radio diffusant de la musique classique sur fond de musique libérale, parlant il y a quelques jours de l’assemblée nationale où siège en majorité le mouvement En marche d’Emmanuel Macron, distinguait la grande majorité centrale de l’hémicycle, au seul discours crédible, et les deux extrêmes d’ultra-gauche et d’ultra-droite, sous-entendu inaudibles car populistes. Ainsi, soit on est libéral, de gauche ou de droite, ou bien-sûr libéral selon Emmanuel Macron – ni de gauche, ni de droite −, soit on est populiste. CQFD.

 

Cette vieillesse qu’il ne faut pas dire (suite)

 

« Babel », 2013 – céramique/agencement de 17 pièces (110x90x60 cm) @ Valérie Delarue

 

C’est tellement vrai ce que dit Michel Billé dans sa dernière  contribution au blog début Octobre.

Les mots disent tout d’une époque. « Les mots pour le dire » expression quasi pléonastique, car, effectivement les mots sont l’expression d’une façon de penser et d’une façon dont on voudrait que les gens pensent (ou ne pensent pas).

Les mots, enjeu essentiel. Peut-être, finalement, le premier de tous. Freud écrivait : « On commence par céder sur les mots, puis on finit par céder sur les choses ». Point n’est besoin de s’appesantir sur la liste des mots technocratiques de l’époque dont le seul objectif est de ne pas penser et de constituer un consensus autour d’une non pensée indiscutable et incontestable : bientraitance, bien-vieillir ( le trait d’union va bientôt disparaître, soyez en sûrs , et une époque si prolixe en créations de néologismes de cette nature est une époque idéologiquement louche à n’en pas douter), bienveillance. Le bien est partout, c’est décidément extrêmement louche.

Si l’on abandonne l’aspect général du discours dominant contemporain, pour examiner ce qui se dit sur la vieillesse, on y verra une alliance entre une absolue terreur et une absolue hypocrisie. Mariage monstrueux entre une prétention démesurée à ce que toute chose soit écrasée sous l’insupportable chape de plomb du technocratisme dont le discours se présente comme allant de soi ( ce serait le bon sens et le bon sens va de soi, ce serait l’émanation de la vérité objective) et une société dont l’unique et misérable idéal est le consumérisme et le jeunisme. D’ailleurs les vieux, dont il est impensable de prononcer le nom, sont des « seniors ». N’ont-ils pas leur salon ? Mais, ne nous y trompons pas : les « seniors » ne sont pas tous les vieux, ils sont des acteurs économiques et sociaux, ce sont ceux qui ont de l’argent pour consommer et participer à ce sinistre rituel mercantile dont l’argent est le suprême veau d’or. Les autres vieux, ce sont des « invisibles », çà ne peut être que des vieillards « fragiles » ou malades. En EHPAD ou alzheimerisés à toutes les sauces. Le DSM, autre émanation du technocratisme contemporain s’y emploie.

Naturellement, l’hypocrisie est de mise. Plus on a une chose en tête, plus on tente dans le discours qu’on adopte de camoufler ce qui est obsédant, d’autant plus quand cela terrorise. Tartuffe qui n’avait en tête que de posséder Dorine, ce qui est quand même plus réjouissant que de rayer les vieux de la carte, lui déclarait avec la benoite onctuosité qui le caractérise : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir. Par de pareils objets, les âmes sont blessées. Et cela fait venir de coupables pensées ».

"Babel qu'on pourrait sous titrer; les langues, les mots" Alain Jean

« Babel déconstruite », 2013 – céramique (110x90x60 cm) @ Valérie Delarue

Les coupables pensées, Shakespeare, lui, n’avait pas peur de les aborder de face :

 

« Le monde entier est un théâtre

Où tous – les hommes, les femmes – sont de simples acteurs.

Ils y ont leurs entrées, leurs sorties, et chacun

Joue bon nombre de rôles dans sa vie, et les actes

Y délimitent sept âges. D’abord, le nourrisson

Qui vagit et vomit, dans les bras d’une nounou.

Puis, l’écolier geignard – face luisante le matin,

Cartable au dos – qui se traîne, lent comme l’escargot,

Jusqu’à l’école. Ensuite, l’amoureux qui soupire

Tel un soufflet de forge et d’une triste ballade

Chante le sourcil de sa maîtresse. Vient le soldat –

Plein de jurons étranges, barbu comme léopard,

Jaloux de son honneur, vif, prompt à la querelle –

Qui s’en va conquérir cette chimère qu’est la gloire

Jusque dans la gueule du canon. Puis, c’est le juge –

Ventre bien arrondi, doublé de bon chapon,

L’œil sévère et la barbe en forme et bien taillée,

Plein de sages dictons, d’exemples rabâchés –

Et tel, il joue son rôle. Le sixième âge figure

Le vieillard de la farce, tout maigre et en pantoufles,

Sur le nez : les bésicles, au côté : l’escarcelle ;

Ses chausses d’adolescent, bien conservées, ballottent

Sur son maigre mollet, et sa voix mâle et forte,

Retrouvant le fausset du gamin, a le timbre

Flûté et chevrotant. Le tout dernier tableau,

Qui clôt cette chronique étrange et mouvementée,

C’est la retombée en enfance, l’oubli total –

Sans dents, sans yeux, sans goût, sans rien du tout. »

 

 

Alain Jean

NB: Babel, qu’on pourrait sous-titrer: les langues, les mots

Cette vieillesse qu’il ne faut pas dire…

 

Qu’il ne faut pas dire, dont il convient de ne pas parler, qu’il ne faudrait jamais appeler par son nom. Ne prenez jamais le risque de dire à quelqu’un qu’il a vieilli, qu’il est vieux ou même qu’il fait vieux… Si de plus ce quelqu’un est une femme et que vous osez lui dire qu’elle est vieille ou qu’elle fait vieille, vous passerez pour un goujat de première… Vieux et vieille sont devenus des qualificatifs péjoratifs auxquels il est de bon ton de préférer senior, aîné, ancien et autres euphémismes… On ne dit pourtant pas la même chose en employant un mot plutôt qu’un autre… Alors comment parlons-nous de la vieillesse, de celle des autres et de la notre déjà présente ou à venir? Quel est donc le mot pour dire la chose ?

Souvenons-nous…

« Madame, quel est votre mot,

« Et sur le mot et sur la chose?

« On vous a dit souvent le mot,

« On vous a fait souvent la chose,

« Ainsi de la chose et du mot

« Pouvez-vous dire quelque chose.

« Et je gagerai que le mot

« Vous plaît beaucoup moins que la chose! »

Dans ces quelques vers pour le moins suggestifs, l’Abbé de l’Attaignant, poète galant du 18ème siècle, dégustait le plaisir coquin de parler de « la chose » sans la nommer, de la suggérer pour la rendre plus présente… La sexualité est alors parfaitement tabou, il convient exactement de ne pas la nommer…

Risquons alors une transposition, légèrement adaptée à propos de la vieillesse, sujet devenu exactement tabou : cela pourrait donner:

Madame quel est votre mot

Et sur le mot et sur la chose?

On vous a dit parfois le mot

Vous vivez forcément la chose,

Ainsi de la chose et du mot

Pouvez-vous dire quelque chose.

Et je gagerai que le mot

Vous plaît beaucoup moins que la chose!

Oui sans doute le mot vous plaît moins que la chose parce que la chose, la vieillesse, au delà de toutes les difficultés qui accompagnent parfois l’avancée en âge, vous permet de vivre de belles choses, de belles rencontres, amicales, amoureuses mêmes, érotiques peut-être même, alors que le mot vieux, vieille, vieillesse, tel qu’il est actuellement employé, vous renvoie de vous-même une image dévalorisée et dévalorisante, vous n’avez le droit de vieillir qu’a la condition de rester jeune…

Le poète libertin poursuivait son évocation de la chose et du mot:

« Je crois même en faveur du mot

« Pouvoir ajouter quelque chose

« Une chose qui donne au mot

« Tout l’avantage sur la chose

« C’est qu’on peut dire encore le mot

« Alors qu’on ne peut plus la chose…

« Et, si peu que vaille le mot,

« Enfin, c’est toujours quelque chose! »

 Il se pourrait que, s’agissant de la vieillesse, les « choses » s’inversent largement… Il se peut effectivement qu’un jour, de redoutables troubles du langage, une aphasie, une dégénérescence cognitive, m’empêchent de trouver les mots… Et pourtant je vivrai la « chose vieillesse »… jusqu’au jour où…

Alors, il a raison, peut être, le libertin poète:

« De là, Je conclus que le mot

« Doit être mis avant la chose

« Et que pour le temps où le mot

« Viendra seul, hélas, sans la chose,

« Il faut se réserver le mot

« Pour se consoler de la chose! »

Résumons: je vieillis, tu vieillis, nous vieillissons… Alors je suis vieux, tu es vieille, nous sommes vieux ou nous ne tarderons pas à l’être, revendiquons le et profitons en parce que:

« Le temps s’en va, le temps s’en va ma Dame

« Las! Le temps non, mais nous nous en allons,

« Et tôt serons étendus sous la lame,

« Et des amours desquelles nous parlons

« Quand serons morts, n’en sera plus nouvelle

« Donc aimez-moi cependant qu’êtes  belle! »

Pierre de Ronsard « Sonnet à Marie ». 1555.

 

Michel Billé

 

Illustration de Pascal Convert, blog:

http://www.pascalconvert.fr/histoire/joseph_epstein/sculptures.htm

Les vieux, c’est trop !

Nous connaissons tous cet élément de langage, largement utilisé par les adolescents à l’origine, et pratiquement passé dans l’usage courant et pour tous, « c’est trop ! » Ainsi, c’est trop beau ! C’est trop bien ! C’est trop cool ! C’est trop classe ! C’est trop top ! Bref, c’est trop tout.

On pourrait seulement s’en amuser, et pourtant. Et pourtant rien n’est anodin et cette anti-litote, sentence hyperbolique et définitive, ne vient rien faire d’autre que dire quelque chose qui caractérise notre société contemporaine. Penser, c’est chiant ! Ainsi, une fois que j’ai dit que ce tableau est trop beau, que cette rose est trop belle, je ne peux désormais rien en dire de plus. J’ai atteint une sorte d’apothéose dans ma pseudo-description, et l’autre face à moi ne pourra ni surenchérir, ni argumenter ; si c’est trop, ça devient impensable. Puisque c’est trop, ça entre dans le cadre, jusque-là très fermé, des choses inconcevables.

Ainsi en est-il de l’infini. Si les mathématiques l’utilisent conceptuellement, il est, pour nous autres humains, inatteignable et personne n’a une représentation de ce qu’est l’infini, parce que l’infini, c’est trop. La mort aussi, autre pierre de touche intouchable, inaccessible, et impossible à imaginer autrement que sous la forme de prêts-à-penser plus ou moins idéologiques ou de croyances – ce qui revient au même −. Car penser la mort du côté de ses dimensions qualitatives, la penser « en vrai », nous est refusé, parce que c’est trop. Ainsi, tout ce qui désormais est qualifié par ce trop, tombe dans l’escarcelle de la non-pensée. Ce n’est pas par hasard. Fréquemment, on entend maintenant ce discours qui autrefois nous aurait semblé iconoclaste, « ah non ! S’il faut encore réfléchir ! » La télévision est à ce sujet paradigmatique. Si un Michel Foucault pouvait apparaître en son temps à Apostrophe et y développer une pensée complexe en prenant le temps de s’y attarder, les pseudos émissions littéraires à l’œuvre aujourd’hui ne sont que mises en scène au service d’auteurs boostant l’économie de marché des grandes maisons d’édition et si ce n’est pas le livre qui tombe des mains, c’est l’animateur qui nous endort.

Ainsi, invité récemment à un « plateau – repas (sic !) – débat » sur la « fin de vie » et « la vieillesse » (re-sic !), je suis resté stupéfait en lisant le programme – menu – concocté par le gentil animateur et néanmoins journaliste. Habituellement, je décline ce genre de cérémonie des Césars mais cette fois, par un concours de circonstances, je m’y trouvais piégé. Pas moins de treize sujets tous plus complexes et abyssaux les uns que les autres. La psychologie des individus à l’heure de la mort ou de la maladie grave, le vieillissement, l’Alzheimer, sous toutes ses déclinaisons : personnes concernées, entourage, historique et avenir, encadrement juridique etc. en passant par les Directives, évidemment anticipées, les tenants et aboutissants de la loi Léonetti devenue, mariage pour tous oblige, Léonetti-Claeys, la sédation terminale et le fameux « pour ou contre l’euthanasie », car il n’y a pas de raison de se priver, ici c’est fromage, dessert, café et pousse… Bref tout y était ! En deux fois 45 minutes, il s’agissait de (pseudo) débattre à douze intervenants, au sein desquels des partis aussi dissemblables que les associations de bénévoles d’accompagnement, celle vantant le prélèvement d’organe, France-Alzheimer et les idéologies irrémédiablement ressassées, au mot près de l’ordre du parti, par les apparatchiks de l’ADMD. On s’étonne presque de ne pas avoir vu venir éructer l’habituelle égérie contre la violence routière et Agnès Buzyn, invitée à nous parler du paquet de cigarettes à 10 euros.

Que s’est-il dit à cette table pas très ronde ? Trop. Que s’est-il pensé ? Rien, ou presque. Quels furent les arguments dûment pointés et développés pour que l’échange, avec une salle clairsemée, puisse vivre ? Aucun. Aucun, parce que trop, c’est trop. Le défilé incessant des multiples parleurs venus pour dire leurs messes ne pouvait évidemment qu’aboutir à une seule chose : la mise en scène de l’animateur et de l’animation (cela, à l’image des trop nombreux symposiums qu’on nous organise à la télévision et sensés commenter l’actualité – quand ils n’entendent pas l’expertiser −). Mais, en aucun cas il ne s’agissait effectivement de discuter véritablement autour des questions qui se posent concernant la place sociale et sociétale des personnes gravement malades ou des vieux – d’ailleurs, au nom de quoi, ceux-ci et ceux-là seraient-ils mis dans le même panier (repas) ? −.

On l’aura compris, le trop fait définitivement la part belle au manichéisme au dépens de la nuance. Si les assortiments de mezzés sont épatants pour ce qui est de goûter les variétés de la cuisine libanaise, leur transposition sur un « plateau débat » n’est en rien pertinente. On n’en sortit donc pas beaucoup plus interrogé qu’après une confrontation Le Pen/Macron. Peut-être parce que la maladie grave, les « derniers moments de la vie » (ce qui n’est pas non plus la même chose) ou les vieux, pour une société intellectuellement fatiguée, c’est trop !

 

 

Christian Gallopin

Vieillir en Chine(2): Mon copain de Shanghai pleure la piété filiale

Une grand-mère de 77 ans a gagné un procès mardi 2 juillet contre sa fille qui ne venait pas suffisamment lui rendre visite.

Elle a donc été condamnée à rencontrer sa mère au moins une fois tous les deux mois et aussi lors des fêtes et jours fériés du pays.

Histoire emblématique qui aurait pu ressembler à un jugement de divorce mais qui concerne une « obligation de visite » aux parents chinois qu’une nouvelle loi, entrée en vigueur la veille impose désormais.  Une telle nouvelle loi « de protection des personnes âgées » discutée depuis des mois serait destinée à répondre à l’inquiétude grandissante que génère le sort des aînés dans un contexte de décomposition familiale, résultat des bouleversements économiques et sociaux des vingt dernières années.

Comme dans d’autres pays les chinois se retrouvent confrontés à plusieurs faits divers de maltraitance qui étaient moins fréquents dans la chine traditionnelle. Le nombre de maisons de retraite en chine ne permet pas de répondre à une demande sans cesse croissante.

De plus, la politique de l’enfant unique a bousculé la structure traditionnelle des foyers chinois. Les familles nombreuses ont cédé la place aux familles de type « 4+2+1 » (Quatre grands parents, deux parents et un enfant). S’occuper de ses géniteurs est devenu une charge trop lourde pour un couple. L’accélération de l’urbanisation et la course à la concurrence ont accentué la mobilité des travailleurs de sorte que de plus en plus de personnes âgées se retrouvent seules.

Parmi les modèles les plus intéressants pour résoudre les problèmes de retraite, des experts ont avancé l’idée d’un système plus « social » : Les personnes âgées restent à leur domicile mais bénéficient de l’aide et du soutien de la communauté. Dans les quartiers résidentiels, des professionnels peuvent aller à la rencontre du troisième âge pour proposer leurs services. Cette méthode permet de faciliter la vie des personnes âgées tout en leur donnant le sentiment d’une présence familiale.

Une Silverpiété filiale monétarisée

Dans l’est de la Chine, à Suzhou une maison de retraite paie les proches et la famille pour qu’ils rendent visite à leurs parents plus fréquemment. La vie des 512 pensionnaires de l’établissement en a été littéralement bouleversée depuis cette initiative. Ainsi 130 retraités ont vu leurs enfants tous les deux jours et 80 autres toutes les semaines alors que la plupart ne voyaient leurs enfants qu’une fois tous les deux mois. Et chacun de se poser la question : l’appât du gain ressusciterait il la piété filiale ?

Ce qui était de l’ordre d’une forme éthique de transmission spontanée inter générationnelle céderait il la place à une injonction surmoïque collective orchestrée par l’état ? Ce qui modifierait quelque peu le sentiment de culpabilité individuel.

Certains seniors disent volontiers qu’ils trouvent navrant d’en être réduit à payer les gens pour qu’ils éprouvent le besoin d’aller voir leurs parents en maison de retraite.

Les visites rapporteraient 30 euros aux proches pour 30 déplacements sur deux mois ou 7 euros pour une visite par semaine. C’est encore faire bon marché de la piété filiale qui se voudrait totalement désintéressée ! Vous aurez des intérêts à vous aimer les uns les autres, les bons comptes feront les bons amis. Gare aux méchants car quand leur tour viendra le royaume des vieux leur sera fermé !

La population âgée explose en chine alors qu’est instaurée la politique de l’enfant unique qui devra plus tard prendre en charge toute la famille.

 

Welcome to the Frenchies

C’est un Ehpad français « Colisée » qui exporte son « French Savoir Faire en Chine ». À l’instar des médiatiques locomotives de la French Tech les acteurs français spécialistes de l’accompagnement des seniors ont su se faire une place de choix dans le concert de la mondialisation hors de nos frontières et ceci depuis quelques années déjà. Colisée ouvrira son premier établissement fin 2017 à Canton en Chine un Ehpad résolument moderne et adapté aux personnes souffrant de troubles cognitifs. Une structure qui accueillera des chinois âgés avec le souci constant de prendre soin d’eux avec un label made in France tout en respectant leur culture. Nous n’en savons pas plus pour l’instant sinon que la France se lance à grande vitesse dans ce défi économique comme s’il s’agissait de vendre des TGV avec des références classiques du bien vieillir et de formation du personnel selon la méthode Montessori.

Colisée a d’autres beaux projets franco- chinois en tête avec l’ouverture programmée de 1000 lits d’ici à 2019. Elle entraine d’autres entreprises françaises de la silver economie dans son sillage : Architectes, formateurs, prestataires de service. L’exportation du prétendu savoir- faire français constitue une véritable stratégie d’exportation au long cours. Elle représente le premier marché mondial de soutien aux personnes âgées qui devrait peser 106 milliards de yuans soit près de 14,5 milliards d’euros en 2050. Frénésie économique quand tu nous tiens ! La piété filiale au sens de Confucius restera-t-elle à la traine ?

Que Confucius s’invite dans le débat politique actuel n’est sans doute pas anodin. L’homme qui a fondé sa pensée sur des vertus telles que la sincérité, la droiture et l’intégrité et dont l’enseignement était principalement orienté vers la formation des futurs hommes de pouvoirs (ouverts à tous, pas seulement aux fils de princes) aurait sûrement beaucoup à apprendre à nos élites et investisseurs actuels pétris de bonnes intentions. Au nom des utopies réalistes on peut en accepter l’augure pour que mon copain de Pékin et celui de Shanghai s’y retrouvent.

 

Patrick Linx

L’hospitalisation d’une vieille dame de 99 ans est un sport de combat

Chronique hélas bien ordinaire.

 

Il y a 15 jours, ma maman ne va pas bien.

Son petit- fils m’appelle : « Elle n’a pas pu me faire à manger / ce n’est jamais arrivé/ ça n’est pas normal », et « j’ai envie d’appeler un médecin ». Je lui donne les coordonnées des Urgences Médicales de Paris(UMP).

Ils arrivent vers 21 heures. Le médecin de garde, après plusieurs coups de fil pour préciser la pathologie cardiaque de ma mère, hésite beaucoup… Et devant son envie de vivre, manifeste, il décide de l’hospitaliser.

Je la rejoins aux urgences, l’attente commence. Une première expérience pour mon neveu dans un service d’urgence d’un hôpital général parisien, ça forge un souvenir !

A 1h30 on nous informe qu’elle va rester, elle sera vue par un cardiologue ( ?) dans 4 ou 5h… J’annonce la nouvelle à maman et je rentre chez moi, je suis à 5 mn de l’hôpital, par chance. L’infirmière m’appellera dès que le médecin sera passé, je (re- re) donne mon numéro de mobile…J’attends toujours.

Retour à l’hôpital à 8h pour avoir quelques informations : elle est admise à l’UHCD, mais je ne peux pas la voir puisque… c’est le matin. ; sans téléphone, elle doit se demander ce qui va se passer pour elle.

Vers 10h30, ma fille, infirmière de bloc, m’appelle pour me dire qu’elle a, par « hasard » pu prendre un appel de l’hôpital qui l’informe que ma mère va être transférée à la clinique cardiologique Bizet, au fin fond du 16eme arrondissement. L’interne ne donne ni son nom, ni son téléphone, logiquement il est impossible de la rappeler…

Derechef, je repars à l’hôpital où je monte dans le service ; après avoir joué au ping-pong entre l’aile A et l’aile B, et devant mon énervement manifeste, un autre interne consent à me voir ; je lui signifie mon opposition au transfert et lui propose que nous allions voir ma mère pour lui en parler.

Il me répond que c’est inutile, qu’il annule le transfert et qu’il ne comprend pas mon attitude car dans la clinique en question, ma mère pourrait bénéficier de kinésithérapie ; je comprends avec ahurissement qu’il n’a pas dû la voir, car elle est parfaitement auto-suffisante et vit seule chez elle.

Je rentre et revient à 14h voir ma mère. Elle me dit qu’elle s’était déjà opposée au transfert ; apparemment, personne n’en n’avait tenu compte.

On me dit qu’elle sortira probablement le lendemain.

Dans cette spirale de désespoir qu’engendre le système hospitalier, une lueur vient éclairer ma journée : le médecin des UMP m’appelle pour avoir des nouvelles de ma mère. J’apprendrai plus tard que ce n’est pas l’hôpital qui a prévenu le cardiologue qui suit maman, mais le réseau de soins  Sphères, partenaire des UMP.

Le lendemain matin, après moult coups de fil, le service m’informe que l’ambulance est commandée pour 14h30.

A 14h, je suis dans le service, et je vois une autre interne ( un autre !) qui me redemande pourquoi je me suis opposée au transfert ; je lui dis tout le mal que je pense de toutes ces cliniques où on envoie les vieux, qu’il n’y a jamais de place en cardiologie pour les vieux, et qu’avant de soigner un adulte malade, on voit une personne très vieille, atteinte à priori de ces fameuses poly pathologies.

Au fil du dialogue, j’ai le sentiment qu’elle a cru, probablement sincèrement, bien faire. Après tout, a-t-elle fait ce qu’on lui a appris durant ses études… Du coup, j’ai un vrai moment de désespoir quant à l’avenir des vieux dans ce milieu hospitalier.

Cerise sur le gâteau…Les ambulanciers juste arrivés, m’informent que ma mère ne veut pas partir. Dans sa chambre je la vois, affairée, en chemise de nuit : « Non je n’irai pas à la clinique Bizet, je rentre chez moi !»

Personne ne l’avait informée du changement de programme, apparemment.

Les ambulanciers lui avaient annoncé son transfert à Bizet, apparemment, après avoir mis, par erreur, ses affaires en vrac dans un grand sac plastique.

Moralité : A moins d’être une vielle dame obstinée, plutôt bien accopagnée par un entourage connaissant un peu les rouages hospitaliers, avec une fille retraitée, ayant du temps pour des allers-retours domicile/hôpital, vous serez à la merci d’un système qui vous broie, « rationnellement ».

Les déclarations du directeur de l’APHP et de la ministre de la Santé, entendus récemment, produisent depuis longtemps cette sonorité, fausse et à plat, qu’ont les mots quand ils ne disent rien de notre réalité.

A nous.

 

Célestine Besagni

Mise en forme: José Polard

 

Vieillir en Chine (1) : Mon copain de Pékin ne vieillit pas bien

« Mon copain de Pékin » chantait ainsi Francis Lemarque de son vrai nom Nathan Korb, auteur compositeur et poète français :

« Toutes leurs maisons
Sont faites pour la même raison
Protéger l’bonheur des gens
Qui vivent dedans
Et si mon copain
Il aime mieux le riz qu’le pain
Il préfère le thé au vin
Ça ne change rien
Mon copain d’Pékin
Rencontré sur mon chemin
Dans une rue pleine de poussière
Tout au bout d’la terre »

Le mien est aussi Chinois mais de  Shanghai,  littoralement et littéralement « sur la mer ». Cependant il vit au Kremlin Bicêtre val de Marne (oui ça arrive !) et il m’a dernièrement entretenu de la dure réalité du destin des vieux chinois en ce début de 21ème siècle dont je vais tenter de vous résumer quelques aspects. Entre tradition confucéenne et silver économie, le géant chinois aux pieds d’argile avance péniblement avec un équilibre précaire.

Depuis 1999, la Chine est considérée comme un pays vieillissant. D’ici 2025, Le nombre des personnes âgées dépassera les 300 millions et selon toute probabilité pourrait atteindre un pic de 487 millions en 2025. C’est dire que les perspectives économiques du pays ne peuvent qu’en être sérieusement affectées et qu’une transition démographique s’avère urgente pour commencer à résoudre la question du vieillissement accéléré de la population.

Contrairement à la transition naturelle qui a eu lieu dans les pays d’Europe, au Japon, ou aux Etats Unis, la Chine est passé du statut de « pays jeune » à celui de « pays vieux » sans avoir eu le temps de s’y préparer ou pire en ayant aggravé sa situation par la politique de « l’enfant unique »

La silver économie ne peut que se réjouir de cette situation car elle est déjà bien engagée dans un marché particulièrement juteux. Les entreprises françaises se taillent une place de choix dans la course aux marchés et commencent à exporter leur modèle Ehpad made in France. Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud et partir à l’assaut de ce géant dès maintenant sans attendre que d’autres pays viennent concurrencer notre savoir-faire.

Mais quand le sage lui montre la lune, l’imbécile regarde le doigt…a dit Confucius

L’évolution de la Chine depuis la Révolution Culturelle ne va pas dans le sens de la préservation des valeurs ancestrales. La vieille sagesse chinoise a été reléguée à la portion congrue des préoccupations politico-médiatiques. La cellule familiale s’est considérablement dispersée surtout dans les villes mais aussi dans les campagnes suite à l’exode des paysans migrants. Certains enfants ne voient plus leurs parents qu’une à deux fois par an. Le système politique et économique a de plus en plus de mal à considérer la tradition séculaire de la piété filiale chinoise qui menace de se déliter. Du point de vue géographique et économique, la population bouge sans cesse et le pays se transforme en malmenant sa jeunesse et surtout sa vieillesse.

Le système de retraite chinois remonte aux années 1950, les pensions et retraites étaient intégralement prises en charge par une économie planifiée par l’Etat. Avec l’économie de marché on assiste à une privatisation galopante qui appelle une réorganisation pour réformer ce système qui n’est plus adapté aux nouvelles réalités.

D’un côté la tradition chinoise est mise à mal par les profonds bouleversements économiques et sociaux de ces vingt dernières années et de l’autre on assiste à un rétablissement autoritaire de la piété familiale proche de l’injonction qui débouche parfois sur une sanction. Vérité de ce côté des Pyrénées, erreur au-delà comme le disait Pascal. Paradoxe d’un côté du Mont TAÏ, contradiction de l’autre comme l’aurait peut-être dit Confucius qui chérissait cette montagne l’une des cinq sacrées de Chine.

Les nombreux débats attestent d’une grave crise de confiance entre ceux qui sont censés montrer le chemin et le peuple qui rechigne de suivre une direction qui lui serait imposée.

Qui montre quoi ? Où est le sage ? Où est l’idiot ?

A suivre:  « Mon copain de Shanghai pleure la piété filiale », la semaine prochaine.

 

Patrick linx