Archives mensuelles : décembre 2017

Le Père Noël a fait une fugue…

Les lecteurs attentifs du blog se souviennent peut-être qu’il y a deux ans, à cette époque je les avais avertis: le Père Noël avait la maladie d’Alzheimer…

Complètement désorienté, il faisait un peu n’importe quoi et, par exemple, apportait des cadeaux aux vieux dans les EHPAD alors que c’était leurs petits enfants ou arrière-petits-enfants qui attendaient des cadeaux… Et puis plus ça allait plus ils donnait des cadeaux somptueux aux plus riches qui n’en ont point besoin et oubliait d’en donner aux plus pauvres qui, eux, les attendaient.

Bref les choses allaient si mal pour lui qu’il a dû se résoudre à… entrer en EHPAD.

Il a cédé son entreprise de cadeaux à différentes grandes surfaces, il a vendu les actions qu’il détenait chez le traiteur qui organise le réveillon, quelques agents d’affaires l’ont aidé à liquider tout ça et, poussé par les uns et les autres, tous désintéressés bien sûr, il est entré en EHPAD.

À son arrivée on a eu tôt fait évidemment de lui demander quel était son projet de vie, s’il souhaitait participer au projet d’animation, etc. Un peu déstabilisé par tout ce qu’il venait de vivre, il a répondu aux membres du personnel qu’il entendait bien profiter de tout, qu’il avait passé sa vie à travailler dehors, dans des conditions hivernales souvent difficiles et qu’il en voulait pour son argent, qu’il n’était pas là pour leur faire des cadeaux…

Les mois ont passé le Père Noël s’est adapté, s’est fait des amis, a retrouvé le sourire, il participait même de temps en temps à certaines activités qui lui rappelaient les jeux de société qu’il avait si souvent distribués…

Et puis un jour, un matin, l’aide soignante qui devait l’aider à sa toilette, à tailler sa barbe et à choisir ses vêtements entra dans sa chambre mais… le Père Noël n’était plus là… Parti, disparu… Inquiète elle donna l’alerte et très vite la direction de l’établissement prévint la police, le Père Noël avait fait une fugue… La presse relaya la nouvelle, radios, télévisons, presse écrite, tous diffusèrent des avis de recherche, des portraits, des photos du Père Noël… Où était-il? Avec qui? Pourquoi?

Mon petit fils m’appela sur Skype… « Tu as vu, Grand Père, le Père Noël il s’est barré, il est parti, on ne sait pas où il est… Tu crois qu’on aura quand même des cadeaux? »

Tout le monde cherchait, partout… Certains remontèrent au pôle Nord parce que la neige, les rennes, etc, on ne sait jamais… D’autres cherchèrent en forêt, d’autres regardaient sur les toits, vers les cheminées, il les avait tellement fréquentées que peut-être…

Mon petit fils était inquiet… quand je l’appelais, avec Skype bien sûr, je le voyais qui regardait le ciel… Il m’expliqua que c’était à cause de la chanson: « Et quand tu seras sur ton beau nuage… » Rien n’y faisait, le Père Noël était en fugue, il avait réussi à enlever son bracelet de géo localisation, on avait beau chercher… La traçabilité était mise en échec, le Père Noël avait fait une fugue et à l’évidence on n’allait pas le retrouver facilement…

Mon petit fils vint passer le week-end à la maison, les contrôles de fin de trimestre approchant, vacances de fin d’année obligent, il avait des révisons à faire, en particulier de l’anglais… « Tu me fais réciter Grand-père? » Et nous voilà partis pour une révision de vocabulaire… La terre, la mer, la maison, le ciel, les nuages, l’orage… Il s’arrête: « Nuage: ça se dit cloud… Voilà où il est le Père Noël, il est sur le cloud… Il est pas dingue, il est pas dément, il est juste moderne, il est connecté, il est sur le cloud et il vous a bien eu… Passe moi ton portable, Grand-père, tu vas voir… » Et en quelques secondes, mon petit fils avait retrouvé le Père Noël, passé sa commande et négocié le délai et l’adresse de livraison…Curieusement au moment où j’ai voulu m’adresser au Père Noël la connexion s’est interrompue…

Perplexe, je demande à mon Petit fils s’il était bien sûr que ce soit le Père Noël, en vrai, dans la réalité… « Tu sais ce que c’est la réalité virtuelle? » Me répondit-il… « Tu vois c’est virtuel pour commander mais tu vas recevoir la facture et ça c’est la réalité… »

Le soir aux infos, on a appris qu’en fait la fugue du Père Noël n’était qu’une rumeur, assez malveillante, et qu’il était toujours dans son EHPAD, un peu dans les nuages, c’est vrai, mais toujours là dans son unité sécurisée pour malades d’ Alzheimer et qu’il ne fallait pas se tracasser pour les fêtes, il y aurait bien des cadeaux pour tout le monde: fiscaux pour certains, empoisonnés pour d’autres, mais peut-être merveilleux pour d’autres encore… On a bien le droit de croire encore au Père Noël…

Allez joyeux Noël à toutes et à tous…

 

Michel Billé.

 

PS: le blog est en vacance pendant  les vacances de Noel…J.Polard

Pour les “vieux” : action sociale et silver économie.


A Nantes, un village intergénérationnel brise l’isolement :
Qu’en penser ?
Si on a mauvais esprit, cela rappellera aussi qu’il est des lieux où les instances sociales ont souvent tendance à assimiler les “vieux” – pardon, les personnes âgées – 
à de jeunes enfants :

https://www.allodocteurs.fr/maladies/seniors/nantes-un-village-intergenerationnel-pour-briser-l-isolement_23674.html

En Suisse, où on se lance “sur le marché des seniors” :
Qu’en penser ?
Au moins qu’une partie de la réponse est sans doute dans le titre :

https://www.senioractu.com/EasyCare-Academy-des-Suisses-se-lancent-sur-le-marche-des-seniors_a20481.html

Au Canada, un projet pilote à Sherbrooke (Québec) :
Un vélo triporteur pour briser l’isolement des aînés :

http://www.estrieplus.com/contenu-velo_triporteur_un_velo_une_ville_personnes_agees-1355-42476.html

Chez nous, certains mauvais esprits ont, il y a quelque temps, prétendu que La Poste avait un projet semblable[1], mais sans le principe de la gratuité !
Et pour finir sur des paroles d’optimisme, en provenance également du Canada : http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/398698/alors-les-vieux-on-en-fait-quoi

Et en France : https://www.franceinter.fr/emissions/le-quart-d-heure-de-celebrite/le-quart-d-heure-de-celebrite-08-decembre-2017#xtor=EPR-5-%5BMeilleur08122017%5D

Et enfin, toujours dans une perspective optimiste : dans un récent communiqué, l’OMS affirme qu’avec le vieillissement de la population mondiale, le nombre de personnes atteintes de démence devrait tripler et passer ainsi de 50 millions actuellement à 152 millions d’ici à 2050.

Mais, pourquoi nous, les “vieux, nous sommes-nous mis dans la tête de vieillir toujours plus et d’encombrer encore plus longtemps ?
Ceci étant, comme, parmi les “pauv’vieux”, il n’est pas que des “vieux” pauvres, la “silver économie” – le “marché de l’or gris” ! – ne devrait pas, quant à elle, y voir trop d’inconvénients.

Sur la “silver économie” :
https://www.franceinter.fr/economie/la-silver-economie-ou-le-business-florissant-des-cheveux-gris

https://france3-regions.francetvinfo.fr/hauts-de-france/emissions/enquetes-de-regions-4/silver-economie-marche-juteux-seniors-1235431.html

http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/05/06/l-indecence-de-la-silver-economie_4914977_3232.html

http://www.lemonde.fr/economie/article/2016/01/20/le-fantasme-de-la-silver-economie_4850639_3234.html

http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/07/05/l-or-gris-de-l-economie-du-vieillissement-attire-les-convoitises_3442537_3234.html

A Paris, tout récemment : aide sociale et (“en même temps” !) silver économie :https://www.silvereco.fr/saveurs-et-vie-remporte-le-marche-de-portage-de-repas-de-la-ville-de-paris/3192498

Bernard Gibassier

1. Après “Veiller sur mes parents” *, prochainement un nouveau service de La Poste : “Promener mes parents” ?
[Un peu d’humour : si on nous les (“vieux”) enlève cela, que va-t-il nous rester ?]
Nombre de membres du personnel de La Poste ayant déjà leur permis vélo, cela devrait faciliter les choses.
Comme disait quelqu’un : Nous vivons une époque moderne où le progrès fait rage.

http://www.veiller-sur-mes-parents.com/particulier/veiller-sur-mes-parents

https://lareleveetlapeste.fr/veiller-parents-poste-a-t-cru-lon-pouvait-vendre-acheter-lien-social/

Le Figaro (!) : http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2017/10/25/31003-20171025ARTFIG00166-quand-la-poste-propose-de-veiller-sur-nos-parents-la-contractualisation-du-lien-humain.php

Le menu mouvement de la vie des humbles

Liliane est née en 1930. Elle en a vu des choses. Elle a travaillé. Elle s’est mariée. A divorcé. Elle a vécu longtemps. Des choses gaies, des choses tristes. Mais elle n’a jamais pu passer son permis de conduire. Elle n’est pas autonome comme on dit (sic !). Alors, elle prend le bus. À 88 ans, ce n’est peut-être pas si mal. Le menu mouvement de la vie des humbles.

Liliane n’a pas d’enfant. Une sœur est morte, il y a deux ans déjà. Une autre vient de passer tout près de la catastrophe en chutant à la maison et se cassant le col du fémur. Souci fréquent, pour ne pas dire habituel, de toute vieillesse ou presque. Le menu mouvement de la vie des humbles… et des autres.

Et puis Liliane a un frère. Le cadet. Le petit dernier. Lui non plus n’est plus très jeune mais il est resté « le petit ». « Le petit » est marié. Sa femme, bien qu’elle parvienne encore à faire au quotidien, ne se déplace plus très facilement. Elle ne conduit plus.

« Le petit » a été hospitalisé, il y a huit mois, parce que vraiment, à la maison, ce n’était plus possible… Perdu. « Le petit » s’est perdu. Alors les médecins ont dit : Maladie d’Alzheimer. Mince, lui, le plus jeune. Lui le dernier de la fratrie. Alzheimer. Le menu mouvement de la vie des humbles… et des autres. Liliane a beaucoup pleuré. Et l’épouse du « malade » également. « Vous comprenez, à la maison, ce ne sera plus possible ! ». L’épouse et Liliane le comprennent. Si les médecins le disent. On ne peut pas faire autrement. Alors, il faut placer « le petit ».

-« Il n’y a aucune possibilité sur la ville et l’agglomération, nous en avons trouvé une à …, c’est loin mais nous n’avons pas d’autre solution. Vous non plus ? »

-« Ben, non. Nous non plus. Bien sûr. Nous comprenons. Pas de place ici. C’est ennuyeux, mais nous comprenons. »

« Le petit » a été transféré à 80 kilomètres dans un EHPAD qui fait partie du GHT (Groupement hospitalier de territoire). Sa femme depuis huit mois a pu le voir quatre fois, ses voisins sont gentils. Liliane, elle, n’y est allée qu’à deux reprises. Les voisins sont gentils quand même. Depuis huit mois personne n’a fait aucune démarche pour que « le petit » puisse revenir plus près des siens. Ni les « acteurs institutionnels – mais, acteurs, le sont-ils ? − », ni la famille.

« Ben, je ne sais pas si on a le droit. Vous comprenez, une fois que c’est fait ! Ce sont les docteurs qui savent. » Bien sûr c’est difficile, mais ils nous ont dit : « c’est le même territoire ! Et puis vous savez, il ne se souvient pas, alors une visite ou trois visites… reposez-vous plutôt, maintenant qu’il est placé ».

Aucun des maillons, dans ce grand jeu de broiement des personnes, ne se permettra d’enrayer la machine, aucun n’ira seulement dire que ce n’est pas ainsi que les hommes vivent, aucun… Le dispositif[1] tourne et broie. Les maillons obéissent. Ils ne sont pas autorisés à critiquer le fonctionnement institutionnel. Plus personne n’est autorisé à critiquer le fonctionnement institutionnel. Et la machine à laver lave… 

Ecoutez-le frissonner ! Écoutez-le se tordre et pleurer doucement dans la pénombre ! Dans la solitude des nuits sans sommeil. Le menu mouvement de la vie des humbles.

Car « le petit » s’est perdu. Comme le Poucet, loin, tout au fond de la forêt. Et ça ne gêne personne. Personne d’autre que Liliane. Liliane et aussi l’épousée. Mais, elles, elles sont vieilles. Elles sont presque déjà perdues, elles aussi. Perdues tout au fond de la grande forêt du GHT, jusqu’à ce que le loup de l’indifférence les croque… à leur tour.

 

 

Christian Gallopin

[1] Giorgio Agamben, Qu’est-ce qu’un dispositif ?, Rivages/poche, 2007.

Illustrations: Van Gogh: » La sieste », « Vieil homme triste »

Les « vieux » ne s’arrêtent jamais…

Ah, les « vieux »: ils sont incorrigibles !

Les vieilles aussi (pourquoi les partisan.e.s de l’écriture inclusive ne s’insurgent-ils/elles pas de ce que, pour désigner cette catégorie sociale (les “vieux”), ce soit généralement, “le masculin [qui] l’emporte”):

Bette, 81 ans : l’hôtesse de l’air la plus âgée au monde[1]: http://www.senioractu.com/Bette-Nash-81-ans-l-hotesse-de-l-air-la-plus-agee-au-monde_a20431.html

À 86 ans, Juliette, toujours derrière son comptoir: https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/argentre-53210/argentre-86-ans-juliette-neel-tient-toujours-son-comptoir-4677019

 100 ans, Marie-Louise tient toujours son café: https://france3-regions.francetvinfo.fr/hauts-de-france/pas-calais/marie-lou-vient-feter-ses-100-ans-tient-toujours-son-cafe-isbergues-1371845.html

Les instances municipales parisiennes – celles d’autres d’autres collectivités locales, peut-être aussi – ont bien raison d’interdire aux “vieux” qui ont été, dès 60 ans, orienté.e.s (ou, si on préfère, dirigé.e.s, ou, si on préfère, conduit.e.s, ou, si on préfère…) vers une “résidence pour personnes âgées” – quel est le masculin de “personnes âgées” ? – du centre d’action sociale de la ville, de travailler encore (et cela, donc, dès 60 ans !)[2].

Les “vieux”, si on ne les bridait pas, qui sait ce dont ils/elles seraient capables !

Ceci étant, ne pas oublier que, pour certain.e.s “vieux”, travailler encore est aussi et d’abord une nécessité, pour éviter, sinon la misère, du moins la pauvreté.
Pour les autres, celles et ceux pour lesquel.l.e.s c’est le plus facile et autorisé (de pouvoir continuer à travailler) ne sont pas celles et ceux qui en ont le plus besoin ; ce qui est bien dans “l’ordre des choses” actuel.
Ce qui permet de comprendre – cela aussi – que, dans cet espace social également, il arrive qu’”en même temps””on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien”, selon les mots d’un philosophe contemporain:

Ça et là, en France,
En ville:
https://www.francetvinfo.fr/france/la-pauvrete-touche-aussi-les-seniors_2372299.html


En milieu rural:
http://www.sudouest.fr/2014/04/15/de-mieux-en-vieux-1525656-2277.php

https://www.ladepeche.fr/article/2012/09/08/1435268-retraites-mais-obliges-de-travailler.html

http://www.midilibre.fr/2013/06/23/a-plus-de-70-ans-ils-sont-toujours-fideles-au-poste,721495.php

Et pour certain.e.s: http://www.bienpublic.com/cote-d-or/2012/02/02/double-peine-pour-les-plus-de-60-ans

En Allemagne:

https://insolentiae.com/en-allemagne-1-million-de-retraites-obliges-de-travailler-pour-survivre/

https://www.dailymotion.com/video/x5yvo26

 

Bernard Gibassier

  1. Il y en a aussi qui volent encore pour le plaisir:
    À 101 ans, Mary Allen fait un vol biplace en parapente: http://www.sautparachute.com/records/saut-parapente-a-101-ans.html; de même qu’Étienne, à 92 ans: https://www.ladepeche.fr/article/2017/08/21/2631274-a-92-ans-il-survole-son-village-en-parapente.html
    À 78 ans, Claude pratique encore le paramoteur: https://actu.fr/normandie/alencon_61001/a-78-ans-claude-guilmeau-est-toujours-quete-sensations-fortes-son-paramoteur_11529005.html; tout comme Robert, à 83 ans: https://www.youtube.com/watch?v=ECt536g2mRc et à 91 ans :https://www.youtube.com/watch?v=rsD3BOr-W-4
    Marcel, lui, grimpe encore à 94 ans: https://www.youtube.com/watch?v=NUJnZeCc7Hw

    Pour ce type d’activités, qui ne constituant pas un travail ne me sont pas interdites, j’ai donc peut-être encore quelques années devant moi (on peut toujours rêver).

    2. réglementation dont personne ne m’a encore confié s’insurger contre elle (conformisme, “influence normative”, soumission à l’autorité… – qu’en aurait pensé Stanley Milgram ?  –, ou, tout simplement, prédominance de l’abstentionnisme dans l’idéologie actuelle).

    En tout cas, personne ne m’a encore dit, non plus, que, pour ma part, j’avais tort de le le faire.

    Raison de plus pour continuer.

    Un mot encore, et pour prendre un exemple dans l’actualité présente – mais, on pourrait en prendre bien d’autres –, a-t-on une seule fois entendu dire d’un artiste qui vient de décéder (Johnny Halliday, pour qui n’en aurait pas été informé), qu’à 74 ans, il était une “personne âgée” ?  Ne serait-ce pas parce qu’à lui, il n’était pas interdit de travailler encore ?

 

 

Nous choisissons les « barbares de la civilisation »

Ecoutons Victor Hugo dans Les Misérables :

« En 93, selon que l’idée qui flottait était bonne ou mauvaise, selon que c’était le jour du fanatisme ou de l’enthousiasme, il partait du faubourg Saint-Antoine tantôt des légions sauvages, tantôt des bandes héroïques.

Sauvages. Expliquons-nous sur ce mot. Ces hommes hérissés qui, dans les jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris bouleversé, que voulaient-ils ? Ils voulaient la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l’homme, l’instruction pour l’enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l’égalité, la fraternité, le pain pour tous, l’idée pour tous, l’édénisation du monde, le Progrès ; et cette chose sainte, bonne et douce, le progrès, poussés à bout, hors d’eux-mêmes, ils la réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la bouche. C’étaient les sauvages, oui ; mais les sauvages de la civilisation.

Ils proclamaient avec furie le droit ; ils voulaient, fût-ce par le tremblement et l’épouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils semblaient des barbares et ils étaient des sauveurs. Ils réclamaient la lumière avec le masque de la nuit.

En regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants, mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d’autres hommes, souriants, brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoudés à une table de velours au coin d’une cheminée de marbre, insistent doucement pour le maintien et la conservation du passé, du moyen-âge, du droit divin, du fanatisme, de l’ignorance, de l’esclavage, de la peine de mort, de la guerre, glorifiant à demi-voix et avec politesse le sabre, le bûcher et l’échafaud. Quant à nous, si nous étions forcés à l’option entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la barbarie, nous choisirions les barbares. »

Il y a aussi les barbares de la barbarie. Ils étaient au deuxième tour. Mais intéressons nous aux civilisés de la barbarie, car c’est eux qui ont le pouvoir, c’est eux qui émettent le discours officiel. Discours dans le cadre duquel vous êtes sommés de penser, sous peine d’être taxé de populiste. Et bien, je dis « Non », je n’en suis pas. Preuve une fois encore de l’extrême importance des mots. Je préfère être un barbare de la civilisation.

Claude Askolovitch, chroniqueur, rend compte ainsi de la visite du président de la République aux Restaurants du cœur le 25 Novembre dernier. Bel  exemple de civilisé de la barbarie :

« Une femme a traversé notre regard cette semaine, elle parlait un français bancal et portait sur sa tête un fichu musulman, mon président de la République lui faisait la leçon. Elle venait du Maroc et demandait des papiers, il lui disait que c’était impossible, des caméras les regardaient. Il lui disait, Emmanuel Macron, qu’elle devait rentrer dans son pays et quelle incongruité d’entendre cet homme, que mes pareils et moi-même avons voulu président contre l’extrême-droite, utiliser les mots éternels des fachos, des racistes, des mégères et des méchants, quand ils croisent le crouille, le youpin, le nègre ou le niakoué. «Rentre dans ton pays» disaient les salauds, «il faut rentrer dans son pays» disait Emmanuel Macron à Amina, c’est son prénom, me semble-t-il. Il le disait poliment, lui, sans haine ni bave aux lèvres, et de bonnes intentions républicaines, et c’était encore pire. »

Les exemples abondent : pour ce qui nous concerne, comment sont traités les vieillards ici et maintenant ? Dans les EHPAD, on placarde partout des chartes qui promeuvent la bientraitance et autres balivernes. Bientraitance, signifiant inégalitaire. Mot qui contient en lui-même qu’on ne considère pas les vieillards comme nos égaux et que, dans notre grande mansuétude de civilisés de la barbarie, on consent, malgré tout, à les « bien-traiter ». Pendant que dans le même temps on réduit les moyens humains et matériels. De façon, nous assomme-t-on en permanence, à rétablir l’équilibre des comptes.

Décidément, soyons les barbares de la civilisation.

 

Alain Jean

L’horloge du deuil

Anne s’en va lundi. Elle franchira le seuil de sa maison pour la dernière fois, pour aller là où on passe par un autre seuil. Pour se retrouver là, dans l’antichambre de la sortie.

Au bout il y a le seuil de l’« exit ». Mais ce n’est pas encore le dernier.

 Combien de temps faut-il pour un deuil ?

Depuis quelques semaines déjà, les nuages s’attroupaient, un jour vint une tempête, la maladie. La maladie s’accole à un nom qui annonce la condamnation, qui met une croix sur l’avenir… sur les attentes, sur les rêves. Sur les voyages futurs, sur sa présence pour les siens.

Est-ce encore possible ? Comment y croire quand elle est toujours là, elle marche, parle, on mange ensemble, on rit encore. Arrêtons le temps, nous lui ordonnons de s’immobiliser ! L’annonce fatale est comme un tonnerre, comme une explosion, un cri : non !

Mais oui. La maladie gourmande mange chaque jour sa part du gâteau de la vie d’Anne encore présente, en l’amenant, petit à petit, mais comme elle vit, dans le royaume des ombres. On tente de se rassembler autour d’elle, de dresser un mur contre le mal ! Rien n’y fait, les aiguilles de l’horloge passent d’un trait à l’autre, marquant le reste de son temps. Il faut l’envelopper et nous avec elle, que chaque moment soit encore une fête !

Et si nous pouvions saisir les moments de son regard, de sa voix, de moins à moins audible.

Un triste lundi s’éveilla, inexorablement. On s’y attendait, on l’attendait. Ensemble, on dînait tous il y a si peu de temps. Moments arrachés à la maladie, quelques secondes où consciente d’être, encore être, parmi les siens, et eux avec elle dans le battement des aiguilles impitoyables. Les bons moments, quelle joie !

Ces moments se faisant de plus en plus rares, elle, peu à peu enfoncée dans un autre monde sourd, sous-marin.

Portée, les bras autour d’elle, pour descendre la dernière fois son escalier, dirigée vers la porte, traversant le portail. Muette, la voiture l’accueille, et démarre doucement laissant la maison derrière d’elle.

Qu’en sait-elle ? Dans son sommeil, si étrange, si profond, que voit -elle ? Les cœurs de ses proches serrés, les gorges se dessèchent, mais qu’en sait-elle ? Car il y a la vie dans les profondeurs de l’eau qu’on ne connaît pas, qu’on entend pas, nous qui nageons à la surface.

Anne. Sa maison est déjà orpheline d’elle. Ses objets interrogent, ses vêtements racontent encore la chaleur de son corps, et les assiettes partagées hier…Un espace plein des traces, des plaies ouvertes, à cicatriser. Mais pas tout de suite

Parce qu’elle, Anne, est encore là ; on peut la voir, retrouver son visage, son corps, ses cheveux, dans une chambre d’une autre maison, celle des anges vêtus en blanc avec des stéthoscopes, des tubes et appareils disposés à aider.

Aider, accompagner la traversée de la plongeuse dans les abysses. Son corps est toujours chaud, le souffle aidé, le pouls traduit la circulation du sang.

Les siens viennent chaque jour et veillent les heures nocturnes. Les regards caressent les mains, s’adressent aux yeux fermés.

Où te promènes tu ? Te rappelles tu les parfums du Sud ? Un de tes rêves, c’était de t’installer un jour… Au Sud ou bien au Finistère ? Iras-tu à la Finis terre ? Pays des galettes bretonnes savourées en famille.

Ton cerveau devient comme une dentelle, comme le médecin l’a dit, les fils se défont, les trous se font béants. Que perçois tu, nous vois -tu encore ?

Te souviens-tu, encore, des jours merveilleux dans la montagne corse en été ? Sur la terrasse, les lézards traversaient, et s’arrêtaient, immobiles, comme des morts à sang froid. Fausse mort, en réalité ils étaient vivants, et vivants nous les attrapons. L’après-midi avançait et dans la chaleur lourde, dans la fenêtre tu apparaissais souriante, soleil dans tes cheveux, plénitude dans les yeux.

 Dans la chambre blanche,

Tu respires encore, ton âme plongée dans le coma, ton corps assisté. Respire encore, reste chaude encore, pour nous. Accorde-nous ce temps pour t’accompagner, et marcher à tes côtés. Après tout, c’est une bonne maison ici, un lieu pour la traversée.

Pour toi, pour nous aussi. Une maison qui pallie ta solitude, qui pallie notre désarroi, une maison comme un pallier entre le monde réel et celui que l’on ne s’imagine pas.

Les aiguilles d’horloge avancent et bientôt, une porte viendra que nous ne pourrons passer avec toi.

Et ma mère…

 Ma mère se mourait seule à l’hôpital, ayant arraché les perfusions pour ne plus vivre la souffrance, pour partir, sans que je le sache.

Je ne l’ai pas vue, ne l’ai pas accompagné dans cette traversée. Disparue maman, elle s’est perdue quelque part… Et son corps inanimé dans le cercueil n’expliquait rien. Elle s’est arrachée de moi, et moi absente pour elle, elle reste maintenant comme suspendue…et une partie de moi tout contre elle.

Ses cendres enterrées n’ouvrent aucunement la porte au deuil ; c’est sourd et ça persiste en moi.

 Pour vivre le deuil et le dépasser, il faut, pour fermer les plaies et fortifier les cicatrices, accompagner notre proche. Sans cela son départ est un cri sans voix. Sans pouvoir le pleurer, l’adieu n’ose pas à se prononcer, nous ne l’acceptons pas. Le deuil est suspendu et s’« éternalise ». Comme si la seule possibilité de maintenir le mort avec soi, en soi, consistait dans l’ illusion d’avoir arrêté le temps ; le temps qui sépare.

Pour se séparer, il faut être ensemble. Se voir, se toucher, entendre le souffle qui s’amenuise. Un temps à ne pas raccourcir, à ne pas omettre. Pour traverser cet espace, il nous faut un lieu et un temps en commun.

Les va et vient entre le service des soins palliatifs et la maison tisse le fil entre la vie et sa fin. Permettent d’accompagner jusqu’à la porte ultime. Et se maintenir en vie.

La famille, mari, enfants, frères et sœurs, et tous les proches, tous sont là, souffrants, et vivants.  « …Don Quichotte se mourrait, et pourtant cela n’empêchera pas la nièce de manger, la gouvernante de boire et Sancho d’être de bonne humeur’ ».[1]

 Anne a passé le dernier seuil.

Au moment des adieux, dernière rencontre, et les vis verrouillent le cercueil. Vient le temps des discours.

Y a-t-il une nécessité de la parole. Les images en diaporama passent sur l’écran témoignant du vécu. : Elle avec les siens, elle dans les voyages, elle vivante, vive et marche, mange, elle sourit, pense et regarde. Son regard, nous le regardons. Toute une mosaïque d’instants. A la recherche des temps présents. D’un présent qui s’en va et laisse la trace.

Au cimetière, il y a la pluie- est-ce la Fête des Trépassées ?- les chrysanthèmes illuminent les couloirs entre les tombes.

Les couleurs sont vives, jaune soleil, blanc de pureté, violet fort d’émotions, l’or de la célébration. Les tombes, recouvertes par les fleurs, chantent les couleurs, les pierres tombales racontent des histoires. Dans mon pays, les bougies, les petites lampes scintillent, les petites flammes dansent sur les tombes. Le feu de l’âme, la flamme de la lumière, l’offrande, offrant de la chaleur.

Il faut rentrer maintenant.

Le temps de l’après s’ouvre. Troisième volet du deuil. Le retour à la maison et début de la vie sans Elle. Le temps devant nous est un temps sans Elle. Ses objets orphelins, les témoins de l’absente. Ses robes vides, tristement plates sur les cintres. A la table, une assiette de moins, une assiette inutile reste dans le placard.

Le deuil est le temps où les traces de l’être perdu, ses images se réuniront dans un tableau, celui de la réminiscence. La toile à peindre s’étale, la palette, pleine de couleurs. Le pinceau hésite. De quelle couleur est la douleur ?

Le rouge comme un sang qui gicle. Le sang sèche, en fonçant, il se noircit.

Peindre le tableau en noir ? Un noir qui couvrirait tout l’espace.  Les taches se jetteraient, violentes pleines du désespoir. Le noir absorbe les couleurs, il n’en reste aucune. Dans le noir, on ne voit rien, que le noir. Et le trou.

Le blanc semble stérile, comme l’atmosphère de l’hôpital, comme l’absence annoncée. Le blanc, un brouillard épais. Noir et blanc. Nuit et jour, alternant, les couleurs du plein et du vide.

Les nuits et jours qui se suivent. La vie humaine est traversée par des séparations successives.

Le deuil.  Le mot français s’approche de « Trauer » mot allemand, signifiant : les regrets, le chagrin, le désespoir. Ce mot sombre, triste, évoque pourtant une issue.

On entend souvent dire qu’il faut« faire le deuil ». Mais le deuil n’est pas un acte à faire, plutôt une traversée. Une traversée tel un renoncement. A quoi ?

A la personne perdue ? Ou mieux, à sa présence, à la rencontre, au partage qui accompagnait notre vie.

Lors du deuil, on regrette cette présence perdue à jamais. C’est sans espoir. La mélancolie gagne du terrain et y squatte pendant un temps.

Travail de deuil, disent certains…Non, le deuil ne se travaille pas ; n’est pas actif.

Comme un fruit qui mûrit sur sa branche, il traverse les phases de la maturation jusqu’à ce qu’il se détache de sa branche, qui sera prête, après une période hivernale de repos, à une nouvelle vie, une renaissance, une nouvelle saison.

Dans ce passage qu’est le deuil, la douleur de la perte prend d’abord toute la place. La tentation est grande de développer une défense, étouffer, geler cette douleur devenant ainsi comme anesthésiée, désaffectée. La douleur, restant ainsi larvée, tel un non-lieu, tel un espace blanc dans l’âme desséchée, mais aussi une tension qui peut éclater plus tard s’investir en symptôme…

La douleur, première étape et phase préliminaire du deuil.

Avec la mort d’un proche, c’est une partie de nous qui se meurt. Celle de la (con)fusion avec lui, celle où l’on existe dans l’autre, par lui. Dans son regard. Or, de ce regard, il n’y en aura plus. Ce mort parti dans le royaume des ombres, des néants, emmène une partie de nous avec lui. Orphelin, nous sommes, de l’autre autant que de cette partie de soi-même.

Le mort, peu à peu devient étranger. Et au travers de pièces trouvées, connues, si familières et surprenantes, des lettres, documents, objets, nous le découvrons, notre disparu. Nous découvrons une personne avec sa vie intime, la sienne. Peu à peu, nous tirons le rideau et un homme, une femme apparaît avec sa propre histoire.

Celui-ci, celle-ci connu/e, et proche, devient un autre. L’image du disparu se dissocie, se morcelle. Cet intime à notre monde devient autre, étrange, étranger.

Mais peut-on tout savoir, tout comprendre de l’autre? Et puisque comme le disparu ne peut plus agir, nous nous adressons à lui, à partir de nos souvenirs et notre imaginaire reprenant nos anciens différends.

Certes le corps est refroidi, statufié dans le cercueil, mis en terre ou transformé aux cendres, dorénavant absent. Mais son image, celle faisant partie de notre histoire, se forme, se reforme en nous autrement, nous nous en saisissons et dès lors, elle devient notre création. A chaque pas, chaque dialogue avec le disparu, nous le redécouvrons, nous nous racontons une histoire. Et celle-ci ne nous échappera pas.

Il nous appartient, cet héritage du défunt, ce qu’il ou elle nous a laissé de lui et de nous pour en construire quelque chose en nous, à nous. Et s’il trouve sa place en nous, il s’agit bien de celle que nous lui accordons, pour qu’il continue d’être.

A ce moment le deuil s’atténue, et là nous reprenons le gout de la vie sans lui, avec lui au fond de nous.

Épilogue

Avec la mort d’autrui, une partie du Moi se meurt avec lui, se dissout dans un lieu d’abandon, dans un lieu blanc. De l’autre réel, la vie nous sépare. Et avec le temps, notre disparu s’installe, revit dans une légende que nous tissons et nous racontons, une légende qui refera partie de nous, qui évoluera avec nous.

Il n’y a pas de trouvailles du passé perdu. Il n’y a que les trouvailles des présents multiples, des présents en pluriel formant le passé.

Le tableau peint dans la traversée du deuil est une fresque animée. Notre trésor. Notre moi en plénitude. La réunion avec le perdu et le moi en devenir.

 

Iva Andreis.

[1] (Milan Kundera, in Le rideau, Gallimard 2005, chapitre. « A la recherche du temps présent », p.25).  La nièce aimante, la gouvernante fidèle, et Sancho dévoué.