Archives mensuelles : janvier 2018

Fraternité…

 

 

 

 

 

La fraternité y fut affichée – y compris sur un mur – et invoquée, en paraissant surtout être inspirée par une conception familiale (parentale, voire paternelle ?) de la Nation,  qui n’était pas sans rappeler d’autres époques où celui qui s’exprimait était d’un autre âge.

Mais, a-t-on entendu beaucoup prononcé le mot égalité – autrement que s’agissant de l’égalité entre les hommes et les femmes – et, sinon de façon bien évasive, celui de solidarité, qui  figure pourtant, et au pluriel, dans l’intitulé d’un ministère ?

Aujourd’hui, quand la solidarité est convoquée, c’est pour nous expliquer qu’il n’est que justice que quelques-un.e.s des plus modestes des “ainé.e.s” de notre pays – à partir de 1200 euros mensuels de retraite – doivent accepter que leurs revenus, qui, déjà, étaient restés inchangés ces dernières années*, soient, à présent, réduits de plusieurs dizaines d’euros par mois, pour aider les jeunes générations d’actifs.

Par ailleurs, a-t-il été question aussi, dans ce discours, de cette autre catégorie qu’une logique économiste ne peut considérer que comme des ”inactifs” : les “vieux” ?

Faut-il en déduire que, pour le “jeune” qui nous parlait, ceux-ci sont de “ceux qui ne sont [plus] rien” ?

Certes, le “minimum vieillesse”, pour les “vieux” sans ressources, va être augmenté.

Alors, “en même temps”, n’est-ce pas….

* 11 centimes d’augmentation, entre 2015 et 2016, pour certain.e.s !

 

Bernard Gibassier

Les premier(e)s de cordée en EHPAD

Osons le pari !  Que 2018 soit l’année charnière quant à la prise en charge des vieillards en situation de grande dépendance.

Les difficultés croissantes éprouvées par les soignants en EHPAD pour assurer un travail digne, avec des risques psychosociaux en forte hausse[1], vont se traduire par un mouvement de grève générale le 30 Janvier 2018, le premier du genre. Les conditions de travail des soignants sont souvent rudes[2]. Une conviction nous gagne peu à peu. On est très proche d’un point de rupture.

Le grand désarroi des familles[3], tous les médias en rendent compte, participe à l’incompréhension de la société civile quant à ce mode de vie que propose l’EHPAD à nos concitoyens les plus âgés. Il n’y pas là le moindre « EHPAD’ bashing », comme certains éléments de langage peuvent le sous-entendre, juste le constat que cette réponse n’est plus à la hauteur de l’évolution de la société.

Un vaste débat citoyen, sur tout le territoire, doit s’engager cette année sur des questions de bioéthique à la mesure des interrogations contemporaines concernant la naissance ou bien la fin de la vie et nous proposons qu’y soit questionné comment notre société pense la place des ainés en grande difficulté, et selon quelles modalités.

Incontestablement, nous avons ici et là de forts indices de possibles changements sociétaux, mais les pouvoirs publics suivront -ils ?

On pourrait l’espérer quand on lit Monique Iborra député LREM. Dans son rapport remis fin 2017, commandé en urgence après le conflit social historique des Opalines [4]à Foucherans dans le Jura, elle avait fait de l’inadaptation des EHPAD à sa « nouvelle » population, la cause profonde de leur malaise.  Un rapport qui assume enfin au nom de l’état que si « la loi n° 2015-1776 du 28 décembre 2015 relative à l’adaptation de la société au vieillissement a exploré et encouragé le maintien à domicile, elle n’a pas traité de la place des EHPAD dans le parcours de la personne âgée. Le maintien à domicile est en effet l’une des solutions envisagées mais il n’en reste pas moins que dans l’état actuel des choses, certaines personnes[5] se trouvent dans l’obligation d’avoir recours à l’EHPAD ».

Dans la même veine, l’ancienne ministre Marie-Anne Montchamp, Présidente de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) depuis octobre 2017 déclarait récemment que « L’Ehpad d’aujourd’hui n’est pas l’Ehpad d’hier et les réponses médico-sociales en établissement d’aujourd’hui ne sont pas celles d’hier (…) C’est un questionnement permanent qui doit se faire jour et, de ce fait, ce questionnement permanent conduit à des transformations de nos organisations ».

Marie-Anne Montchamp interroge alors sur ce qui fait qu’une personne âgée peut rester debout et citoyenne jusqu’à son dernier souffle. « Quand je dis debout, c’est totalement détentrice de ses droits, entourée d’une organisation et de personnes à l’écoute et qui ne vont pas lui apporter des réponses normatives à ses besoins, mais vont tout simplement être capables de comprendre et d’entendre des besoins, même si la parole n’est plus là. Et même si la perte de repères ou la désorientation est très avancée ».

Des propos nobles et ambitieux, mais les politiques concrètes seront-elles vraiment à la hauteur ? S’il s’agit initialement de changer de regard, c’est bien pour modifier les pratiques et transformer ensuite les interactions avec ces vieux en grande difficulté existentielle. Modifier les pratiques, c’est laisser le temps au soin, à la relation et à la pensée. Une utopie car pas rentable…est ce si sûr?

Pour commencer, cela ne peut occulter la nécessité d’un taux minimal de présence professionnelle en Ehpad. La moyenne est aujourd’hui de 6 personnels pour 10 résidents. Certains directeurs d’Ephad en réclament 8 pour 10, les syndicats de salariés 10 pour 10. Puisque la notion de « bientraitance » est omniprésente dans le discours en EHPAD, comment l’assurer si les effectifs ne le permettent pas ?

Cette bientraitance, organisée »comme une succession de petites normes(5a) qui, mises bout à bout, sont contradictoires pour des professionnels en permanence confrontés à des injonctions paradoxales »[6] : une prise en charge individualisée-chronophage- et une organisation standardisée inspirée du modèle industriel-chronométrée. Il y a un hiatus de la « Bientraitance ».[7]

Non pas comme des gens de peu, mais de beaucoup…d’humanité.

Pourtant ces soignants, en s’occupant de ceux que la société ne regarde plus, pourraient/devraient recevoir ce qu’on attribue d’ordinaire à des premiers de cordée, reconnaissance et fierté ! Non pas comme des gens de peu [ 8], mais de beaucoup…d’humanité.

Et quand la possibilité de cette humanité est couplée à l’inventivité, une voie, potentiellement très féconde se trace au travers des expérimentations sur le territoire. Enfin, dirons-nous, car longtemps notre pays manqua de volonté comparativement à d’autres voisins européens, l’Allemagne, les pays scandinaves, par exemple.

Que constatons-nous depuis quelques années sur le terrain ? De nouvelles façons d’être, d’agir, de faire, grâce à de nouvelles technologies, de nouvelles organisations, dans ce domaine immense de la gérontologie. Les innovations technologiques bousculent les pratiques, réinterrogent les dimensions éthiques,  d’autant plus qu’elles s’inscrivent dans un contexte de marchés et de concurrence, bien loin des valeurs du soin ou de la solidarité.

Et partout, s’expérimente ici et là, ce qu’on nomme les innovations sociales. Foisonnantes, diverses, quelles sont-elles, quels en sont les leviers et les freins ? La vieillesse deviendrait-elle un temps propice aux innovations ? Si tel était le cas, cela en dirait long sur nos manières contemporaines de vieillir… et de vivre.

A nos yeux, là est le futur de l’EHPAD, se transformant ainsi, à taille humaine, ouvert et en relation étroite, interactive, avec un territoire -commune, quartier- en une Maison médicalisée (raisonnablement[9]) d’accompagnement du grand âge.

 

José Polard

[1] La mission Flash EHPAD en 2017 relève des conditions de travail « particulièrement préoccupantes tant d’un point de vue physique que psychologique » en particulier pour les aides-soignantes, un taux d’absentéisme moyen de 10 %, un taux d’accident du travail de deux fois supérieur à la moyenne nationale, une médicalisation des établissements « insuffisante ».

[2] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2018/01/25/-appel-a-la-greve-inedit-dans-les-maisons-de-retraite-mardi.

[3] lemonde.fr/sante/article/2017/12/06/ehpad-le-grand-desarroi-des- familles_

[4] lemonde.fr/societe/article/2017/07/18/dans-le-jura-la-greve-la-plus-longue-de-francel

[5] 728000 résidents en EHPAD en 2015 : http://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/er1015.pdf

[5a] https://humanite.fr/ehpad-la-bientraitance-sans-moyens-649214

[6] Iris Loffeier, « Panser des jambes de bois ? : la vieillesse, catégorie d’existence et de travail en maison de retraite », PUF, Paris, 2015

[7] Alain Jean. http://lagelavie.blog.lemonde.fr/2018/01/17/le-hiatus-de-la-bientraitance/

[8]  Pierre Sansot: « L’expression me plaît. Elle implique de la noblesse. »

[9] Les collègues médecins d’«EHPAD’ côté » militent pour une médecine gériatrique raisonnable, sociale et biographique.

Le hiatus de la bientraitance

 

 

Manifestement, il y a un hiatus.

Hiatus entre le discours officiel, lénifiant, satisfait de lui même et pour finir d’une hypocrisie profonde qui brandit de manière éhontée le slogan « Promouvoir la bientraitance en EHPAD ».

Hiatus avec la réalité. Les exemples abondent. En même temps qu’un écho médiatique encore limité est donné au mécontentement voire à la colère qui, ici ou là, se manifeste publiquement et de plus en plus fréquemment de la part des soignants en EHPAD.

Avez-vous entendu parler du mouvement de grève des aides soignantes de l’EHPAD de Fougerans dans le Jura ? Il a duré plus de cent jours entre le printemps et l’été 2017. Faire grève plus de cent jours, ce n’est pas une mince affaire. On y engage son emploi. Les conséquences financières sont lourdes (entre trois et quatre mois de salaire perdus). Autant dire que pour tenir une grève pendant plus de cent jours, il faut « en avoir gros sur la patate ».

Prenons le temps d’écouter ces aides soignantes en colère : « On ne met pas les malades au lit, on les jette » « Tout est fait dans la précipitation », « on dispose (!) de trois minutes et quarante et une secondes pour « coucher » un malade » « En quinze minutes, on lève la personne, on l’emmène à la salle de bains, on fait la toilette complète, on l’habille, on l’installe au petit déjeuner, on distribue les médicaments, on refait le lit, en quinze minutes… » « On n’a pas le temps pour l’accompagner faire une promenade dans le jardin si elle en manifeste le désir ».

Ces jours ci, ce sont les soignants de l’EHPAD de Saint Hilaire du Harcouët, dans la Manche, qui ont manifesté pour signifier leur écoeurement devant les conditions de travail qu’on leur impose. « C’est le service minimum toute l’année » « Ce qu’on pratique, c’est de la maltraitance institutionnelle ».

La manifestation de cet écoeurement surgit de toutes parts: Vendée, Manche, Jura, Bordeaux, Agen, Toulouse…

L’exemple le plus récent, qui a fait le tour des réseaux sociaux, émane d’une infirmière d’une EHPAD dans l’Ardèche qui a fait savoir à la ministre de la santé « qu’elle rendait son uniforme, dégoûtée et attristée de ne pouvoir prodiguer des soins de qualité, étant seule pour quatre vingt dix neuf patients ».

Les propos accablants fusent de partout : « La direction de l’établissement nous impose d’effectuer une toilette VMC. Ce qui veut dire : visage, mains, cul (sic). On est quatre pour faire cinquante toilettes » « On effectue un travail à la chaîne, comme à l’usine, dans lequel le traitement des patients va jusqu’à l’ignominie ». « Je suis dans une usine d’abattage qui broie l’humanité des vies qu’elle abrite, en pyjama ou en blouse blanche. Arrivez vous à dormir ? Moi non. Et s c’était vous ? Vos parents ? Vos proches ? »

Ce qui est remarquable dans toutes ces paroles qui viennent d’être évoquées, c’est qu’à aucun moment, ces soignants ne parlent pour eux mêmes. Ils disent leur refus de ne pas apporter les soins qui leur sembleraient dignes de leur fonction aux vieillards qu’on leur a confiés. Ce fait, à lui seul, mérite d’être souligné et salué. En effet, les vieillards institutionnalisés en EHPAD n’ont pas la possibilité de prendre la parole donc de s’exprimer sur ce qu’ils veulent pour eux-mêmes. En particulier sur leur liberté, leur sphère privée, leurs habitudes, leurs préférences, leur cadre de vie. Alors, certains se laissent mourir…

Que des soignants publiquement prennent la parole pour dire que la façon dont on traite les vieillards en EHPAD est indigne brise la chape de plomb qui veut, au nom d’ « impératifs économiques », que le « management » en EHPAD soit fondé sur la seule rentabilité. Voilà qui est très salutaire.

On n’a pas affaire à des automobiles ou des barils de lessive. On a affaire à des hommes, des femmes, âgés certes ! Mais ne leur doit on pas respect et dignité ? La question pourrait sembler incongrue. Mais la prise de parole de ces soignants en colère nous rappelle que non.

A l’opposé, il y a les investisseurs. Car le placement (financier) dans un EHPAD est juteux. Ainsi trouve-t-on sur Internet sur des sites spécialisés dans ce genre d’investissement des arguments choc : « Investissement porteur et sûr », « Vous recherchez le meilleur rendement ? Investissez en EHPAD », « Loyers au rendement alléchant (souligné par moi) de 4,5% », « Fiscalité attractive, régimes fiscaux avantageux, investissement offrant une bonne liquidité… »

Autrement dit, une nouvelle fois, c’est l’intérêt de l’investisseur qui prévaut, donc de la rentabilité maximale. Et ici, en l’occurrence, c’est le vieillard institutionnalisé qui trinque. Et par voie de conséquence les soignants qui souhaitent faire consciencieusement leur travail.

Lorsque les actionnaires réclament la fermeture d’un site industriel, non pas du fait qu’il serait déficitaire, mais parce que sa rentabilité ne serait pas maximale, c’est désastreux et scandaleux. Ce sont les employés et ouvriers qui se trouvent débarqués.

Mais lorsque ce qui est en jeu, c’est la vie des vieillards elle même, comment qualifier cela?

Il faut affirmer haut et fort que le soin apporté par une société à ses vieillards en dit long sur ce qu’elle est, et que les vieillards, car ils sont nos égaux, ont droit au respect et à la dignité.

Jusqu’à présent, nous avons surtout entendu les infirmier(e)s et les aides- soignant(e)s. Leur colère et leur dégoût est en train de monter de partout. A tel point qu’on va les entendre dans tout le pays le 30 Janvier 2018.
Eh! les médecins…
Mais les médecins, où sont-ils ? N’ont ils rien à dire ? Je sais que certains approuvent les propos des soignants que cette situation révolte. Il faut qu’ils osent, à leur tour, rendre public leur intime sentiment. Ça changerait sérieusement la donne.

Car il devient impératif de changer en profondeur le cours des choses.

 

Alain Jean (Médecin généraliste et gériatre)

L’hôpital : le service public préféré des français !

 

 

Alors que l’hôpital public traverse une période particulièrement agitée de son histoire, la Fédération Hospitalière de France, qui représente les hôpitaux publics et les structures médico-sociales publiques a souhaité refaire le point, 2 ans après sa première enquête, sur la perception par les français de leurs hôpitaux publics. La réalisation de ce sondage a été confiée à TNS Sofres et confirme la très bonne image globale de l’hôpital public déjà enregistrée en 2004 par ce même institut. En voici les grandes lignes tirées du site de la Fédération Hospitalière de France* :

Une perception positive de l’hôpital public

L’hôpital est le service public qui donne « le plus de satisfaction » pour 43% des français devant EDF, les mairies et l’assurance maladie. 82% des français continuent d’avoir une bonne opinion des hôpitaux, un taux remarquablement stable depuis 2004.

La qualité des soins jugée point fort de l’hôpital !

L’appréciation positive de la qualité des soins (83%) reste le principal point fort de l’hôpital public aux yeux des français. Sont particulièrement appréciés des français :

–    Les services maternités : 72%

–    L’accueil du patient : 71%

–    La prise en charge de la douleur : 68%

–    La prise en charge des plus démunis : 67%

–    La prise en charge des personnes âgées : 62% (+ 9 points par rapport à 2004 qui correspondent à un retour à la normal après les événements de la canicule jugés sévèrement par les français).

Nette amélioration sur le front des infections nosocomiales

L’hôpital a marqué des points dans la lutte contre les infections nosocomiales ces 2 dernières années. 42% des français constatent une amélioration soit 18 points de plus que lors de l’enquête de 2004.

L’accès aux soins pour tous une valeur chère aux français

Le fait que l’hôpital soit accessible à tous quelque soit son niveau de revenu, est placé par 48% des français à la tête des valeurs qui caractérisent le mieux le système hospitalier français.

Refus massif de la privatisation de l’hôpital et un manque de moyens largement déploré

Si 77% des français refusent la privatisation des hôpitaux, ils sont 85% à juger insuffisants les moyens humains et financiers dont disposent actuellement les hôpitaux publics.

Les français partagés sur l’organisation du système hospitalier

Enfin, le débat relatif au modèle d’organisation du système hospitalier français, tendu entre les deux exigences de qualité des soins et de proximité, n’est pas véritablement tranché : 49% des français préfèreront de grands hôpitaux équipés de manière optimale, quitte à ce qu’ils soient plus éloignés du domicile, et 45% opteront pour la proximité. Néanmoins, lorsqu’il s’agit du choix d’une maternité,  la sécurité prime devant la proximité et le confort.

Commentaire

Avec moins de moyens, moins de personnel, les agents de l’Etat et du service public parviennent à améliorer leur performance. C’est de l’efficience : parvenir à de bons résultats en mobilisant moins de moyens. C’est ce qu’on appelle aussi la productivité du travail. On l’augmente par la motivation des employés, de la communication, un bon cadre de travail, une bonne ambiance . Sans doute est-ce aussi le fruit des efforts de rationalisation de la machine qui organisent, réorganisent, protocolisent, suppriment les doublons, etc.  Certes on est moins nombreux, on est peu payé mais le plus important reste quand même le développement personnel et la réalisation de soi dans le travail ! Encore un effort il reste une marge de progrès, 17 % pour que tout le monde soit satisfait : qualité totale, zéro défaut et … zéro mort.

On peut y voir aussi le résultat de cette disposition particulière qu’ont les personnels, toute catégories confondues, à vouloir absolument « sauver le monde » quelques que soient les conditions dans lesquelles ils travaillent. Cette disposition qu’Orwell appelait la common decency, la décence commune, relativement forte chez les gens que Pierre Sansot appelait par respect « gens de peu ». Jamais cités dans le sondage, ils s’emploient pourtant au jour le jour à faire en sorte que le monde ait un peu d’allure et se tienne debout. Bienheureux le système capitaliste et libéral de pouvoir exploiter cette fibre. Fort heureusement, les dépositaires de ces vertus élémentaires que sont la bienveillance, la générosité et d’autres encore peuvent freiner ce processus délétère.

 

Didier Martz

 

* Sur le site de la FHF (Fédération Hospitalière de france)

Import, export… l’important, c’est la chine !

Nous l’avons tous déjà remarqué, se plonger dans les titres des journaux nous restitue une certaine atmosphère, un certain état d’esprit du moment. Ainsi éplucher les gazettes qui encourageaient les futurs poilus à monter au champ de bataille, nous rappelle cette drôle d’idée, qu’avaient les gens d’alors, selon laquelle il aurait suffi d’un aller-retour express Paris-Berlin pour dompter ces teutons à casques à pointes et leur Kaiser. Les manchettes des années soixante, quant à elles, sentaient le bon air de la Baie des cochons et les velléités anti-communistes primaires de l’époque, enfin l’Irak où l’on nous a vendu, clefs en main, une guerre indispensable, arguant des certitudes de surarmement massif d’un état qui ne l’était pas ou pas beaucoup plus qu’un autre.

Lisant tranquillement Le monde du week-end, je n’ai pu m’empêcher de m’agacer face à un titre qui en dit long sur ce que nous sommes à même de penser des personnes âgées et des conditions dans lesquelles nous entendons qu’elles finissent leurs vies. « Paris veut vendre des Airbus et de la viande bovine, mais aussi implanter des maisons de retraite »[1], sous-titre issu d’un article sur les échanges entre la Chine et la France que notre Emmanuel Macron national souhaiterait rééquilibrer. Dans ce raccourci, tout à fait odieux, que nos deux journalistes n’ont d’ailleurs probablement pas vu venir, tout est dit de ce que nous attendons de la Silver économie. « Car la France, nous dit-on, souhaite aussi raffermir sa position sur les marchés prometteurs de l’agroalimentaire, des nouvelles technologies ou de l’économie du vieillissement ». Ainsi, on implanterait de l’EHPAD comme on plante les choux à la mode de chez nous.

Il y eu la chair à canon, notamment lors de la Grande guerre, la chair des guérilléros et des chiliens enfermés au stade, celle aussi, déchiquetée, en orient de Babylone à Bagdad, et il y a la chair de nos chers bovins, en steaks et en rôtis, enfin il y a celle, « prometteuse » et juteuse, des vieillards. En France, on vend contenant et contenu. Et on les vend comptant et content. On exporte des EHPAD. À quand l’export des vieux ?[2] Vendre des Airbus − ou tout autre matériel technologique plus ou moins militarisé −, ou bien même des clapiers, pourquoi pas, dans un pays où le rongeur[3] est largement consommé. Et puis encore et surtout des cages à vieux dont nous avons le secret et que nous avons développé avec un savoir-faire que le monde entier nous envie.

Soyons certains que les marchands de maisons de retraite ne manqueront pas de vanter le rapport annuel attendu à près de deux chiffres, pourvu qu’on restreigne suffisamment le personnel à la portion congrue et qu’on n’habitue pas ces gens-là, vieillards qu’ils sont, à des choses inconvenantes telles que le besoin de parler, de regarder, de penser, de flâner, de rire, de prendre son temps, d’avoir du plaisir à manger, le besoin d’amitié, d’attention, de sourire, d’amour même bref pour le dire en un mot : le besoin de vivre. Et si ce personnel devient trop onéreux (Le niveau de vie monte très vite en Chine), il suffira de délocaliser le tout, contenant et contenu, pour aussitôt pouvoir à nouveau servir les actionnaires[4] (Peut-être alors en France, paupérisation aidante, proposera-t-on des soignants moins coûteux, avec des contrats de travail plus souples et des instances prudhommales liquidées…). Il faut chiner là où sont les affaires. Sur le plan de l’intendance : on remplacera avantageusement les fourchettes par des baguettes, les pommes de terre par du riz, le café par le thé, l’image télévisée d’Emmanuel Macron par celle de Xi Jinping, ou l’inverse, et ce n’est pas plus compliqué. Et puis, l’étude – en immersion − des langues étrangères, ça remplace largement toutes les universités du troisième âge.

Ainsi, la viande d’ancien est devenue chair à fric sans que désormais nous n’en éprouvions plus la moindre gêne. Nous sommes même capables d’en faire un sous-titre banal, au milieu d’un article de politique économique banal, dans un journal du dimanche banal… Seul le président n’est, parait-il, plus banal…

Au moins convenons-en, et c’est une avancée, nous ne faisons plus de différence entre les peuples. Qu’ils soient européens, asiatiques, et probablement africains dès qu’ils en auront les moyens (faut pas abuser non plus), du moment que ça peut rapporter, un vieux est un vieux. Trêve de chinoiseries, l’argent, c’est l’argent. Et si les vieux sont argentés, pourquoi ne pas s’agenouiller devant le dieu Silver ?

Pourtant, Si c’est un homme[5] disait déjà Primo Levi… Se questo è un uomo… Mais je ne sais pas comment on l’écrit en chinois. Peut-être quand je serai en maison de retraite, ici ou en Chine, un jour ou l’autre ?

 

Christian Gallopin

[1] Bastien Bonnefous et Brice Pedroletti, « Macron en quête de réciprocité pour sa visite en Chine », Le Monde, 7-8 janvier 2018, p.4.

[2] En fait, c’est déjà dans l’air du temps puisqu’on sait, par exemple, que certaines structures à l’étranger peuvent accueillir, pour un prix plus avantageux, des personnes âgées d’autres pays, là où les retraites ne suffisent plus à payer les hébergements… Nous l’avons déjà évoqué sur ce blog dans des billets plus anciens.

[3] La France est le second exportateur de lapins après la Chine.

[4] Près de 2000 maisons de retraite pas suffisamment « rentables » ont été fermées en Angleterre ces dernières années. Tant que le modèle économique rapporte, on développe, s’il prend l’eau, on ferme comme on le fait de la succursale d’une chaîne de supermarchés justifiant de trop peu de profit.

[5] Primo Levi, Si c’est un homme, Pocket, 1988.

D’autrefois à aujourd’hui

 

 

 

 

 

 

 

De la bienfaisance (l’assistance) à l’action sociale (on ne dit plus l’aide sociale).

 

 

 

 

 

 

 

 

Les origines sont restées gravées dans les murs.

 

 

 

 

 

 

Quant à la continuité idéologique, il faut aller voir ailleurs, mais, en cherchant bien, on trouve assez facilement.

D’autant que, d’inspiration de gauche comme de droite, il n’y a jamais eu vraiment de rupture.

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, les « personnes âgées»– on dit à présent les seniors – sont assimilées aux pauvres.
Autrefois, il y avait sans doute plus de pauvres mais moins de « vieux », encombrant l’espace social, notamment urbain.

Et, comme en raison des « politiques de logement », on ne sait plus trop qu’en faire dans des lieux de vie ordinaires, où ils n’ont pas été prévus par les promoteurs immobiliers et les bailleurs sociaux …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bernard Gibassier

Cesser de travailler  

Qu’est-ce qui fait limite à la durée de travail chez l’humain ? Comment se décide cette fin d’activité de travail ? Le ressort de cette décision,  individuelle ou collective, n’est pas sans effet  lorsque le sujet affronte l’épreuve de son propre vieillissement.

Un nouveau détour par le « Malaise dans la culture »pour préciser ce qu’est l’action de la civilisation, de la société, de la Kultur au sens freudien. Deux grandes fonctions lui sont attribuées, « la protection de l’homme contre la nature et la réglementation des relations des hommes entre eux ». Freud insiste particulièrement sur l’objectif de maîtriser l’agressivité entre les hommes.

Cette agressivité se saisit de toute  possibilité qui s’offre à l’humain, comme une tentation, d’exploiter un autre humain notamment dans le champ du travail. Les conventions collectives, les délimitations sociales, sont alors les règles du jeu, de ces « jeux de société ». Ainsi, les acquis sociaux, telle la durée du temps de travail, sont le résultat de luttes frontales, d’intérêts qui divergent, entre l’efficacité, la rentabilité productiviste, l’exploitation de la force humaine d’un côté et de l’autre, la protection des individus. La limite est fixée pour tous, elle s’impose à tous, quelque soit l’investissement de chacun. Pour certains, la retraite est le début de quelque chose, pour d’autres c’est la fin de quelque chose. Les projections fantasmatiques ici sont grandes. Il était dit récemment qu’un gain de civilisation était de travailler moins et moins longtemps. Est-ce certain pour tous ?

La liberté individuelle n’est pas un bien de culture ; Il s’agit même de deux forces antagonistes par nature. Historiquement, limiter la durée de travail, castration symbolique, visait à protéger des individus de l’agressivité, de l’exploitation par d’autres, et portait en contrepartie dans le fil droit de cette logique inhibitrice, par conséquent égalitariste, l’interdiction pour tel autre individu de travailler au delà.

On ne cesse de tourner autour de ça : la loi qui protège est tout autant la loi qui entrave « cette poussée à la liberté ». Concrètement, plus une activité est inscrite socialement, collectivement, plus les conditions de  sa cessation sont fixées pour tous. Pour le bonheur ou le malheur des uns et des autres? Cette question n’est pas précisée dans les conventions.

En revanche, il existe un certain nombre de professions dont la durée de travail, l’âge de la retraite ne sont pas ou très peu fixés par la communauté. La poursuite du travail est de l’ordre d’une nécessité économique, et/ou d’une autre nécessité, psychique. Cette dimension « libérale » pose le rapport à la limite ; c’est même la question centrale dans la doctrine du libéralisme, mais ceci demanderait  un autre débat.

Qu’est-ce qui fera limite, si ce n’est la société? Eh bien, nous retrouvons les trois facteurs cause de souffrance humaine et contre lesquels la culture tend son dispositif protecteur. Le plus souvent le corps qui s’use alerte, signale ou pire s’effondre littéralement. La deuxième menace, les éléments naturels puissants et imprévisibles le sont nettement moins dans nos  contrées occidentales. Enfin brutales ou plus sophistiquées, des relations interhumaines peu civilisées, saturées de rivalité, facteur d’inimitié et d’isolement sont à l’œuvre, notamment envers les sujets vieillissants, dans un registre de ségrégation.

Le contrat est clair : renoncer à une part de bonheur pour une part de sécurité ou bien l’inverse.

L’être humain (re)cherche des objets à investir, toute sa vie. Ces objets, source de satisfactions, il n’y renonce pas aisément car ils constituent des points d’accroche dans son existence, à un tel point que pour certains hommes, mettre fin à sa pratique, c’est quasiment mettre fin à ses jours.

 

José Polard