Archives mensuelles : février 2018

J’ai perdu le do de ma clarinette…

Quand j’étais gosse, une chanson simplette mille fois répétée en colonie de vacances et dans tous les « patros » imaginables, nous faisait marcher au pas et apprendre la succession des notes de la gamme… Souvenez-vous:

« J’ai perdu le do de ma clarinette

« Ah si papa savait çà, tralala… »

Et nous répétions des heures et des kilomètres durant, qu’après avoir dit et chanté « Ohé » notre père allait nous réprimander abondamment:

« Tu n’connais pas la cadence

« Tu n’sais pas comment ça se danse

« Tu n’sais pas danser

« Au pas cadencé… »

Tant d’années après ce do, ce ré, ce mi perdus de nos clarinettes nous restent, en mémoire, sans doute avec un drôle de goût… D’abord il fallait comprendre cette expression « perdre le do de sa clarinette »… Cela avait-il un sens? Le quel? Une clarinette, qui en avait déjà vu ? Devrions-nous nous en sentir coupables? Perte et culpabilité commençaient ainsi à interagir dans une éducation qui ne manquait pas de souligner les fautes…

Nos vies toutes entières peuvent ainsi être regardées comme une succession de pertes prévisibles ou non, prescrites parfois, ritualisées, cachées, célébrées, redoutées ou enviées, des pertes à n’en plus finir… Drôle d’histoire que celle de ce gamin et de sa clarinette…

A peine était-il venu au monde, sa mère ayant perdu les eaux, que déjà il perdait du poids! Certes il ne tarderait pas à le reprendre et peut-être même à en prendre un peu trop mais ne soyons pas mauvaise langue. Les pertes vont s’enchaîner, se succéder de façon continue…

Il ne tardera pas à perdre ses dents de lait, et très vite devra perdre l’habitude de sucer son pouce et de trimbaler son « doudou » partout… Il partagera des jeux avec des petits et des grands de son âge et devra accepter de perdre la balle, le match, les billes, le jeu, la course, la partie… Il lui arrivera même d’y perdre son calme et certaines de ses illusions… Pourvu qu’il n’y perde pas patience et contrôle de soi, parce qu’un gamin qui perd trop…

Il grandit donc et découvre les premiers émois amoureux… Il y perdra, disons sa naïveté pour ne pas parler d’autre chose… Peut-être même y perdra-t-il son premier amour, il est rare que celui-ci dure plus que le temps de le dire… Il y perdra donc des illusions, des espoirs, des élans, son latin peut-être… Mais la vie continue ! Il perd parfois son temps mais au bout de ses études il trouvera du travail, enfin pas sûr, les temps sont durs et bientôt il perdra son job parce que tout le monde aujourd’hui connaît cette mésaventure. Souhaitons lui de ne pas perdre trop d’argent !

Bref, vivre c’est perdre et perdre encore… Il perdra certains de ses proches, ses grands-parents, ses parents, ses frères et sœurs peut-être… Il perdra ses amis, ses amours… Vivre c’est perdre et déjà sa vue baisse, son audition ne vaut guère mieux il perd la mémoire… On ne tardera pas à dire de lui qu’il a perdu la tête, pardon son autonomie, c’est plus chic…

Perdre, perdre toujours perdre ! Un jour il perdra la vie et le tour sera joué ! On commence par en rire et finalement ça vous emporte !

A moins que, regardant tout cela, nous parvenions à comprendre que vivre, vieillir, c’est tellement perdre que ce peut être « apprendre à perdre[1] » Il nous est alors donné de regarder autrement ces pertes infinies. Apprendre à perdre : ce n’est pas parce que je perds quelque chose que je perds tout et surtout… Ce n’est pas parce que je perds aujourd’hui la capacité à faire ceci ou cela comme je le faisais il y a déjà dix, vingt ou trente ans que je perds la capacité à le faire… différemment ! Ce n’est pas parce que je ne peux plus courir vite que je ne peux pas découvrir les délices de la course lente… Courir lentement… A quoi ça sert ? Diront ceux qui n’ont rien compris… A savourer le plaisir du mouvement, de la perception du corps, du contact avec la nature, de la course qui laisse le temps de respirer, le plaisir de vivre en renonçant à la seule performance, le plaisir de sentir son cœur battre et de penser…

Oui de penser parce que c’est en pensant que peut-être on peut trouver du sens à tout cela pour le temps qu’il nous reste à vivre !

 

Michel Billé.

 

[1] Emmanuel Hirsch emprunte cette superbe expression à Rabbi Yossef Rozin qu’il cite p. 65 dans son ouvrage « Apprendre à mourir » Ed. Grasset 2008.

Date de péremption…

 

 

La question est récurrente : les vieux peuvent-ils continuer à conduire ? On imagine les peurs, les angoisses, les difficultés, on comprend l’intention de protéger tout le monde jeunes et vieux du  risque absolument incontrôlable que constituent les vieux au volant. Chacun de nous serait tellement triste et bouleversé si, par entêtement, il avait un jour provoqué un accident de voiture dans lequel… Évidemment !

Pour autant, au delà de la nécessaire attention que chacun doit porter à la responsabilité qu’il engage dès qu’il prend le volant, demander que les plus âgés de nos contemporains soient soumis à des contrôles particuliers du fait de leur âge constitue tout simplement une inacceptable discrimination.

Le Préfet du Département des Pyrénées Atlantiques vient d’attiser la polémique en déclarant : « Nous allons renforcer notre action pour enlever de la circulation les conducteurs seniors lorsqu’ils ne sont plus en état de conduire[1]« . Les conducteurs seniors ! L’expression est sympathique mais personne n’est dupe, appelons les choses par leur nom il s’agit des vieux! Et encore une fois, on peut comprendre… mais sans doute ne faut-il pas admettre !

Bien sûr qu’il y a des vieux qui conduisent mal ! Des jeunes aussi… Bien sûr qu’il y a des vieux qui provoquent des accidents ! Des jeunes aussi… Bien sûr qu’il y a des vieux qui feraient bien d’actualiser leurs connaissances du code de la route et de la mécanique désormais informatisée ! Des jeunes aussi… Bien sûr que certains vieux feraient bien de demander à un médecin si la vue, l’audition, les réflexes, l’attention, etc… Des jeunes aussi !

On peut comprendre que certains de nos concitoyens pensent qu’il serait bon d’exiger pour les vieux une visite médicale qui permettrait… Oui mais pour les jeunes aussi ! Parce qu’entre le moment où vous passez votre permis et le moment où vous êtes considéré comme vieux, rien ne vous oblige à regarder avec un médecin si vous pouvez encore… Pourtant il y a des hommes et des femmes de 20 ou 30 ou 40 ou 50 ans qui conduisent comme des pieds et qui feraient bien de… Si non il y aurait beaucoup moins d’accidents !

Alors d’accord pour une visite médicale régulière… Oui mais pour tout le monde !

D’accord pour une actualisation obligatoire des connaissances en matière de conduite automobile… Oui mais pour tout le monde…

Si non ? Je suggère que l’on fasse tatouer sur le front de chacune et de chacun une date de péremption qui permettra de savoir à partir de quand la conduite automobile sera interdite, mais aussi à partir de quand le droit de vote sera retiré et, finalement, à partir de quelle date, le vieux étant périmé, il conviendra de s’en débarrasser de sorte qu’il ne coûte pas, qu’il n’encombre pas et ne fasse pas tâche. Ne restera qu’à le piquer, ce ne devrait pas coûter trop cher !

Juste une précaution : faire en sorte que les géants de la « filière gériatrique » et de la soi-disant « silver économie » aient eu le temps de soutirer l’argent des vieux avant de les jeter… D’autant que le recyclage n’est pas prévu !

Michel Billé.

[1] France Bleu Béarn publié le 18 janvier 2018.

Collectif pour une Utopie réalisable et nécessaire

 

 

Nous sommes un collectif qui vient de se créer (janvier 2018) autour d’un projet que nous considérons comme une utopie réalisable. Un projet nécessairement long vu son caractère de part en part inédit.

Nous commençons par un travail d’enquêtes, de recherches, de réflexions et de propositions avec pour objectif de bâtir un espace architectural à destination, en priorité, des jeunes dont l’école ne veut pas, des vieux qui ne veulent pas des mouroirs ni de leurs antichambres, de ceux qui sont sans toit, des réfugiés et des nomades. Mais on peut aussi n’être rien de tout cela et être accueilli.

Le monde dans lequel nous vivons, régi par le seul souci du profit, conduit à court ou moyen terme à réduire tous ceux, jeunes encore scolarisés ou sortis de l’école, adultes sans emploi, vieux sans ressources propres, nomades, en réalité la majorité de la population à des conditions minimales de survie. Si rien n’est inventé pour rompre avec cet ordre du monde, c’est la vie de la très grande majorité qui sera rendue impossible. Et ce n’est pas qu’affaire de nombre. Car ceux qui sont de plus en plus clairement et efficacement mis de côté sont justement ceux qui se coltinent le travail, le non-travail, l’histoire, les guerres, les traversées de continents entiers. Ils sont, pour les uns, les mémoires vives d’un monde qui disparaît, pour les autres les forces vives d’un autre monde possible.

Pratiquement, nous avançons dans notre projet avec les gens eux-mêmes pour bâtir ce lieu avec eux, en le pensant ensemble, ce qui suppose des enquêtes sur le terrain.

Nous voulons inventer un lieu qui fasse la preuve qu’une autre manière de vivre est possible. Ce qui compte ici, c’est que des gens divers, d’ordinaire séparés, liés par le même projet, puissent habiter, vivre et apprendre, dans le même lieu.

Pourquoi cette décision de rassembler des gens habituellement séparés ? Parce que nous ne voulons pas d’un monde fermé sur soi, organisé par ses séparations, ses catégories, muré dedans. Notre lieu sera vivant, multiple, ouvert au monde, inventant ses propres formes. Parce que c’est là aussi une condition de la transmission véritable : des savoirs, ou plutôt de la curiosité, des idées, ou plutôt des questionnements, de l’histoire ou plutôt des récits et des expériences. Il nous faut réfléchir à ce qui mérite d’être transmis, à ce qui vaut d’être appris aujourd’hui, et de quelle manière, et par qui.

Le lieu nouveau que notre projet entend construire aura pour cœur des espaces où apprendre, salles de cours, ateliers, bibliothèque, jardins, et d’autres lieux (habitations modulables, services communs etc.).

Le travail en amont est considérable : chaque lieu doit en effet être pensé et défini pour lui-même et en rapport avec l’ensemble.

Pour cette raison notre Collectif a besoin de tous ceux qui, enthousiasmés par l’idée de notre projet, veulent apporter leur pierre. Comment, par exemple, penser l’habitat des vieux dans ce lieu sans reproduire leur exclusion du reste des habitants ? Comment penser les circulations avec les autres lieux ? L’accès aux jardins ? aux potagers ? aux ateliers ? à la bibliothèque ? à l’école ? Un local santé suffit-il ? Faut-il des médecins, infirmiers, aides-soignants sur place ? Vivent-ils là eux aussi ? …..

Nous sommes au tout début. Mais nous sommes absolument convaincus que notre projet est bon et qu’il trouvera ses financements. C’est en particulier à cette fin que nous travaillons à la rédaction d’un manifeste qui s’enrichira des propositions à mesure qu’elles auront été avancées, réfléchies, intégrées.

 

Antoine JEAN BALSO

 

 

« Maisons de retraite », Ehpad, USLD… Différents lieux, différentes images, bien différentes.

Certaines feraient presque rêver, d’autres épouvantent plutôt. Comment expliquer de telles différences?

Commençons par ce qui fait plutôt peur:

Sur France 5, le 14 décembre : On maltraite nos vieuxhttps://www.delitdimages.org/scandale-de-maltraitance-personnes-agees-ehpad-video/

En EHPAD, pendant les fêtes: https://www.francetvinfo.fr/decouverte/noel/maisons-de-retraite-un-cri-d-alarme-a-l-approche-des-fetes_2524539.html

Le 19/20 de France 3 du 2 janvier: Maisons de retraite : un manque de moyens difficile pour les residents et les personnelshttps://www.francetvinfo.fr/societe/euthanasie/maisons-de-retraite-un-manque-de-moyens-difficile-pour-les-residents-et-les-personnels_2542389.html

Toilette « VMC », double couche : le coup de gueule des infirmièreshttp://www.bienpublic.com/actualite/2018/01/08/toilette-vmc-double-couche-le-coup-de-gueule-des-infirmieres

A ce sujet, voir la pétition toujours en cours: https://www.change.org/p/dignit%C3%A9-des-personnes-%C3%A2g%C3%A9es-des-moyens-pour-nos-ehpad qui a précédé la journée d’action de mardi 30 janvier des personnels des Ehpad, services d’aide à domicile, des “personnes âgées” et de leurs familles:

Le 19/20 de France 3 du 29 janvier: https://www.francetvinfo.fr/sante/senior/sante-les-maisons-de-retraites-face-aux-restrictions-budgetaires_2585320.html

Le Magazine de la santé du 30 janvier: https://www.francetvinfo.fr/sante/senior/ehpad-en-greve-autant-de-cynisme-a-l-egard-des-personnes-agees-est-insupportable_2584872.html

Sur France Inter:

https://www.franceinter.fr/emissions/le-journal-de-7h/le-journal-de-7h-30-janvier-2018

https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20/l-invite-de-8h20-30-janvier-2018#xtor=EPR-5-%5BMeilleur30012018%5D

Sur France Culture: https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/greve-dans-les-ehpad-o-vieillesse-ennemie

Dans la presse écrite (liste non exhaustive):

http://www.letelegramme.fr/france/ehpad-des-soignants-en-detresse-29-01-2018-11830532.php

https://www.la-croix.com/France/Greve-Ehpad-aura-monde-predit-Martinez-2018-01-28-1300909376

https://www.lopinion.fr/edition/economie/greve-dans-ehpad-sequence-a-haut-risque-ministre-sante-agnes-buzyn-142368

https://www.lopinion.fr/edition/economie/financement-dependance-personnes-agees-tonneau-danaides-128151

https://www.nouvelobs.com/sante/20180129.OBS1407/a-bout-de-souffle-le-personnel-des-ehpad-est-en-greve-on-ne-demande-pas-la-lune.html

https://www.nouvelobs.com/societe/20180129.OBS1385/douches-supprimees-repas-expedies-les-salaries-de-maisons-de-retraite-balancent-leur-ehpad.html

http://www.lemonde.fr/societe/article/2018/01/30/greve-des-ehpad-le-gouvernement-n-a-pas-pris-la-mesure-des-problemes_5249405_3224.html

Après le cauchemar, le rêve ?

Après les situations que l’on vient de voir, on a quelques difficultés à croire que celles-ci soient possibles, mais tant mieux :

La maison de retraite où vieux et jeunes sont écolos et heureuxhttps://reporterre.net/La-maison-de-retraite-ou-vieux-et-jeunes-sont-ecolos-et-heureux

Ici, on a encore plus de mal à y croire:

Peyo, le cheval qui rend visite aux malades d’Alzheimer : https://fr.metrotime.be/2018/01/10/must-read/peyo-cheval-rend-visite-aux-malades-dalzheimer/

Voir la vidéo: https://vimeo.com/249026628

Et à l’étranger ?

Au Danemark: https://www.francetvinfo.fr/societe/prise-en-charge-des-personnes-agees/maisons-de-retraite-la-solution-danoise_2586684.html

 

https://www.youtube.com/watch?v=JZIHvKhiWhE

 

Comment expliquer de telles différences d’avec la France?

Serait-ce parce que le Danemark n’est pas une “grande nation” comme la France se voulant toujours éclairant le monde et qui, nous dit-on, était il y a peu, la cinquième ou sixième – les avis divergent à ce sujet – “puissance économique mondiale”?

En tout cas, y a des jours où on aimerait vivre dans certains pays qui pourtant ne sont ni de grandes nations ni de grandes puissances…

 

Bernard Gibassier

Soyons réactifs… ou pas !

 

Sur ce blog qui se donne pour objet de tenter d’appréhender, au plus près, les modes de traitement social concernant la vieillesse, je souhaiterais m’intéresser à deux mots qui, de plus en plus, m’escagassent la boite à méditation : réactif et réactivité.

Ainsi, et de plus en plus, on m’encourage à être réactif, à avoir de la réactivité. Ce à quoi, au fond de moi, et même tout au fond de moi, je crois bien que je me refuse obstinément. En fait, je répugne à être réactif. Je résiste à la réactivité. Une sorte de signal existentiel, une alarme vitale, se déclenche au creux de mon ventre, à l’approche de ces injonctions. Un malaise. Une allergie peut-être. Et cela, même lorsque mes amis, parfois les plus proches, m’y invitent. Quand je dis inviter, c’est une façon de parler, car le réactif n’invite pas, il ordonne ! Il est comme un petit chimiste en expérience, il veut, que dis-je, il exige, que la réaction réactionne. En fait, faute d’être suffisamment réactif, probablement suis-je déjà vieux. Car une des choses qui indispose, chez les vieux, c’est leur lenteur. C’est ce qu’on dira de moi − On le dit probablement déjà − : « Il se fait vieux. Il a du mal à réagir ». Mais, peut-être ai-je toujours été déjà vieux. Lors, quand j’étais poupon, peut-être ne réactivais-je point. Peut-être le mal s’était-il attaqué à la racine de cette vie, si tôt engagée sur la voie d’une douce et lente rébellion aux choses inconsidérément prescrites par l’époque.

On comprendra bien sûr que la technique pousse à être réactif. Le technicien technique. Et le marché marche. Le marché qui porte la technique et se remplit les poches de son activité a tout intérêt à faire que tout s’active. Le dernier téléphone portable pousse le précédent et ainsi de suite dans une ronde tout à la fois infantile, mercantile et exponentielle, jusqu’au tournis. Mais s’il est logique que l’avion soit à réaction, ma pensée, elle, déjà qu’elle soit rare et fugace, ne se laisse pas enfermer dans ce carcan d’automatisme réactionnel. Je pense – en tout cas, j’essaie −, donc je ne réactionne ni ne réactive. Je suis un pur adepte du monde nonchalant de Pierre Sansot, qu’on ne remerciera jamais assez d’avoir couché délicatement sur le papier un si beau traité Du bon usage de la lenteur. Il y met en évidence une sorte de puissance et de grandeur de la lenteur. Et cette lenteur ne s’accommode pas du bruissement de la foule. Elle convoque presque forcément une manière de solitude, telle que Yves Simon su la mettre en parole et en musique : « Monsieur Grégory Corso, qu’est-ce que la puissance ? Rester debout au coin d’une rue et n’attendre personne »[1].

Mais agir et réagir, toujours plus vite, est devenu le seul mode d’activité acceptable par notre société contemporaine[2]. On ne répond plus, on n’argumente plus, on ne dispute plus – comme pouvait encourager à le faire un Monsieur de La Mettrie au XVIIIème siècle[3] −, on ré-agit. Comme dans un combat, comme dans un match de boxe : gauche, droite et uppercut, ou ainsi qu’il en est dans toute autre partie sportive. Eh bien, je ne suis pas sportif. On réagit, comme un médecin urgentiste − ou un pompier −, dont le cœur de métier soignant est la réaction médicale, l’acte médicalisé immédiat. Or, tout geste urgent, toute ré-action s’inscrit dans une temporalité qui écrase la pensée sans ne lui laisser aucune place. Ré-agir passe forcément par une sorte de procédure automatisée. Un phénomène réflexe, de même nature que le mouvement brusquement ascendant de la jambe lorsque le marteau du praticien s’est abattu sèchement à la base du genou. D’ailleurs la mode des protocoles vient entériner le systématisme de cette velléité à réagir vite et « dans les clous », là où on vous a dit de faire et comme on vous a dit de faire, en oubliant de penser. Laissant sur le carreau au moins deux valeurs fondamentales pour l’éclosion d’une saine humanité : la patience et l’inquiétude. Eh bien, je ne suis pas urgentiste.

Ainsi, il n’est plus de saison de prendre son temps. Ainsi, « il faut être réactif » est devenue la phrase clef qui inscrit l’homme d’aujourd’hui dans son temps – même lorsque j’écris le mot clef, je préfère pour lui cette ancienne orthographe avec un f et me refuse à la rapidité d’une simple clé, voyez donc où j’en suis ! –. Eh bien, je dois l’avouer, de ce temps-là, je me refuse d’en être. Pas plus certain d’ailleurs d’en être d’un autre.

De la même manière, je me méfie des « réactions en chaîne ». Vous savez cette façon qu’on eut de faire la bombe à Hiroshima ou Nagasaki, ou encore cette sarabande qu’on mène sur ces réseaux qu’on dit sociaux. Là encore, on me dira : tu n’es pas de ton temps ! Mais, je l’ai confessé, je me méfie comme de la peste des réactions en chaîne. Á peu près autant que de la foule qui gronde. Or, les grandes manœuvres des réseaux sociaux lorsqu’elles « explosent », en réaction, à la voix twittée d’un Trump dégoulinant de bave injurieuse et raciste ou même à la suite d’une injonction « à balancer », qu’il s’agisse d’un porc, d’un hôpital ou de tout autre « matière » destinée désormais à être balancée, ne sont pas autre chose que foules qui grondent en ligne. Non pas que les raisons de ces désappointements me soient étrangères ou ne m’indignent pas mais, ce qui me gêne est cette « réaction en chaîne » qui oublie de penser et qui se jette corps et âme dans un toujours plus, emphatique et trinitrotoluènique. Twitte, re-twitte et re-re-twitte, jusqu’à l’explosion. On me dira aussi : « mais cela peut aboutir à des choses superbes, regarde, le printemps arabe et son fol espoir soufflant sur des tyrannies moyenâgeuses ou des pseudo-démocraties misent en place par des croyants hermétiques – je me méfie aussi (décidément !) de l’obscurantisme religieux inhérent aux monothéismes – ou les politiques postcoloniales ». Oui, et alors ! La foule furieuse déboulonna le roi de France et le coupa en deux morceaux tout aussi bien. Le bruit de fond du réseau social, lorsqu’il enfle et finit par exulter, n’est pas autre chose qu’une foule en ligne et il se conforme aux mêmes comportements[4]. Son action débouchera sur un bénéfice ou un maléfice social (la plupart du temps sur un état intermédiaire d’ailleurs), ce n’est pas, au demeurant, ce que je remets en cause ; les hommes dès qu’ils furent un peu nombreux se sont toujours conduits ainsi, de manière clanique, tribale bref groupale. Il n’y a guère de raison pour que cela change maintenant que des milliards de ces bipèdes foulent le sol d’une planète dont ils se considèrent comme propriétaires ainsi que le leur a recommandé René Descartes[5]. Non, ce qui me hérisse, c’est l’obligation de rapidité à mon endroit, c’est l’injonction qui peut m’être faite à me déterminer dans l’urgence. Si cette qualité est certainement souhaitable dans un match de tennis ou de ping-pong, elle ne convient pas à la pensée. Pour advenir, celle-ci doit s’étirer tranquillement, prendre son temps, avancer puis rebrousser, musarder, se prélasser, rêver, flâner, elle doit « méandrer » comme une onde incertaine hésite à s’engager sur un lit ou un autre, elle doit renoncer puis se réaffirmer, et même procrastiner, parce que ce jour n’est pas le jour, pas encore, et parce que plus tard est parfois plus clair, voire plus éblouissant.

Alors, me dira-t-on, tu es hors-jeu. Tu es hors la scène contemporaine. Tu n’appartiens pas au monde tel qu’il doit être et tel qu’il est aujourd’hui, un monde qui avance, sabre au clair, au rythme toujours plus accéléré et résolument téléologique mené par la funeste idée de progrès.

Oui, je sais. Je suis hors-jeu. Hors scène. Obscène, en fait. Obscène, comme le sont les vieux.

 

« Pour être tout à fait sincère, il m’arrive de faire faux bond au jour, j’ai peine alors de me débarbouiller de la nuit, de mes rêves ; une fois le départ raté, j’ai honte de partir après les autres, mais demain une autre aube me sera offerte. »

Pierre Sansot, Du bon usage

 

 

Christian Gallopin

[1] « J’ai rêvé New York », Yves Simon.

[2] « Ce qui est nouveau, c’est que l’agir (qui dépasse les frontières du travail) apparaît aujourd’hui comme une valeur supérieure, comme si, faute d’agir, un individu s’exténuait et disparaissait. De ce fait, les rêveurs, ceux qui contemplent et qui prient, qui aiment silencieusement ou qui se contentent du plaisir d’exister, dérangent et sont stigmatisés. Les penseurs, les idéologues reconnus ont opéré un glissement considérable. D’un exercice nécessaire à la constitution de notre personne, il sont passés à un éloge de l’action, quelle qu’en soit la nature. », Du bon usage de la lenteur, Pierre Sansot, p. 19-20.

[3] « Et maintenant, dispute qui voudra ! », dernière ligne de L’homme machine, Julien Offray de La Mettrie.

[4] « Les foules ne connaissant que les sentiments simples et extrêmes ; les opinions, idées et croyances qui leur sont suggérées sont acceptées ou rejetées par elles en bloc, et considérées comme des vérités absolues ou des erreurs non moins absolues. Il en est toujours ainsi des croyances déterminées par voie de suggestion, au lieu d’avoir été engendrées par voie de raisonnement… N’ayant aucun doute sur ce qui est vérité ou erreur et ayant d’autre part la notion claire de sa force, la foule est aussi autoritaire qu’intolérante. L’individu peut supporter la contradiction et la discussion, la foule ne les supportent jamais », Psychologie des foules, Gustave Le Bon, p. 38-41.

[5] « Et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature », Discours de la méthode, René Descartes.