Archives mensuelles : mars 2018

Là- venir. Rencontre avec le sujet, aux prises avec la démence

 

 

 

Dans « L’interlocutrice » un livre de Geneviève Peigné(1), une fille rencontre, dans les marges de nombreux livres policiers de la bibliothèque familiale, sa mère porteuse de la maladie Alzheimer, décédée depuis peu.

A travers des annotations qui dévoilent la persistance d’un sujet encore sur le vif des émotions, en recherche d’interlocuteurs, Odette, sa mère,  perdue dans la « nuit alzheimer », trouve alors des interlocuteurs, sous la forme des héros de chacun des romans avec qui elle réagit et même interagit.

Cette intuition de parler du sujet Alzheimer comme d’un sujet perdu, Michele Grosclaude l’a proposée depuis fort longtemps(2). Perdu certes écrit elle, mais trouvable et retrouvable. Comment? nous en dirons un mot un peu plus loin.

Yves Bonnefoy, poète du réel et de la présence, a décrit de manière très sensible  cette sensation d’être perdu dans un poème en prose,  » Là où retombe la flèche »(3) . Ici, il s’agit d’un enfant, mais l’expérience est la même: perte des repères, l’inquiétude qui monte; les mots qui perdent leur fonction de sens et ne sont plus inscrits dans une chaîne signifiante, devenant juste des bruits, comme tant d’autres provenant de la forêt. Le corps et la nature, compacts: « il n’y a plus d’espace entre lui et la moindre chose ».

Pas de traces, ni d’indices. C’est « l’aboi d’un chien qui mis fin à sa peur ». Où l’on voit que les signes de présence humaine sont insaisissables et parfois inattendus.

Au décours de la maladie d’Alzheimer, on le sait, l’activité de l’appareil à penser -dit cognitif- , tout comme la capacité à subjectiver l’expérience sont plus ou moins rapidement atteints, quasi totalement détruits. Reste alors au sujet, l’affectivité, c’est à dire ce registre  de fonctionnement psychique qui s’impose comme possibilité presqu’unique d’agir et d’interagir avec les autres (par le corps, les émotions, les identifications, les images et quelques mots à peine signifiants).

Certains sont en marge, d’autres en marche, l’ensemble faisant une société…Je retiens l’idée que vivre avec( ou contre) une démence , c’est le risque d’une vie, littéralement, marginale.

Concrètement,  s’éprouver perdu et incapable de donner sens, tout comme l’impossibilité cognitive à pouvoir se situer et s’orienter dans le temps et l’espace, se traduira par des vécus abandonniques, au cœur du quotidien de la vie en EHPAD. Le cortège des troubles de comportement qui va avec ne sera que le balbutiement de cette insécurité profonde.

Nous faisons l’hypothèse que c’est à cet endroit, affectif, où le sujet est perdu( éprouvant un affect qu’il ne peut nommer et reconnaître) qu’une éventuelle rencontre est possible, préalable à une relation, comme aux premiers temps de la vie, avec la même incertitude et la même nécessité d’un Autre fiable.

Cette relation est alors (re)trouvable dès lors qu’une nouvelle rencontre advient. Le devenir d’un tel sujet qui précisément est là- venir nécessite cet effort ou cette disponibilité.

Pour que le sujet  » Alzheimer » soit (re)trouvable, il nous faut donc une certaine qualité de permanence avec pour seuls outils, la curiosité et le désir d’autrui. Et ne pas craindre d’explorer les marges de notre fonctionnement psychique.

Est ce que cela s’apprend en formation?

Je dirais que cela s’éprouve.

 

José Polard

(1) Geneviève Peigné » L’interlocutrice » ed. Le nouvel Attila

(2) Michèle Grosclaude. Plus précisément,  » Le dément sénile: un sujet perdu, un sujet (re)trouvable? in Psychologies médicales » 1987, 19.8. 1267-1269

(3)Yves Bonnefoy: « Ce qui fut sans lumière ». NRF

Vieillir en parc d’attraction…

Celles et ceux qui se préoccupent de gérontologie ont vu, ces derniers mois, sur les « réseaux sociaux » une multitude de posts, de messages, d’articles, de photos tentant de faire la promotion de réalisations étranges, surprenantes, censées révolutionner la vie des personnes « dépendantes » accueillies en EHPAD.

Ces idées et réalisations sont multiples, souvent un peu déstabilisantes et toujours présentées comme constituant un progrès, un immense progrès pour la qualité de vie des « résidents »…

Presque toujours, dans un premier temps au moins, le lecteur a priori bienveillant, se laisse attirer ou séduire par ces idées, ces images qui paraissent tellement innovantes…

C’est ainsi que l’on a vu une vraie fausse gare installée dans les locaux d’un EHPAD pour donner aux malades d’Alzheimer l’illusion de partir en voyage… Ailleurs, les portes de chambres ont été relookées pour donner l’illusion de rentrer chez soi… Ailleurs, un décor de place publique avec une façade de bistrot a été installé pour que les résidents puissent si non boire un verre (attention, l’abus d’alcool est évidemment dangereux…) du moins y prendre un café ou une infusion. Ailleurs encore une « médiation animale », a priori bienveillante évidemment et qui vient parfois compenser le manque de médiation simplement humaine, fait entrer jusqu’au chevet de personnes en fin de vie des chiens, des chats, des petits rongeurs, et plus récemment encore, un cheval, un cochon… Et pourquoi pas? Les images présentant ces initiatives ne manquent pas de nous montrer la surprise, le sourire, le plaisir même, de telle ou telle personne accueillie, découvrant l’animal ou la mise en scène ainsi proposée… Les personnels se réjouissent même parce que la personne a réagi ! Mais comment ne pas réagir (ne serait-ce que par peur) au grotesque de la situation qui conduit un cheval à votre chevet ?

Ceux qui doutent du bien fondé de ce genre d’initiative ne manqueront pas de se laisser influencer par l’argument incontournable qui explique que « c’est quand même mieux que quand c’est moins bien! » Évidemment! Et puis si vous critiquez ouvertement c’est que vous êtes réticent au progrès, un peu réactionnaire, réfractaire aux nouvelles technologies, que vous n’aimez pas les animaux etc. Pourtant, une sorte de gêne subsiste, comme si derrière l’intention sans doute louable se cachait une sorte de piège, de tromperie…

Le vrai-faux au service du bien être… Qui est contre? Comment s’opposer à cela dans la société du « Canada dry » où nous vivons? Ça a la couleur de l’alcool, l’aspect et le goût de l’alcool mais ce n’est pas de l’alcool… Société du faux semblant! L’apparence du produit a potentiellement plus d’importance que le produit lui-même…

Il faut dire que certains parcs d’attraction proposent, de la même manière et depuis longtemps, aux touristes et visiteurs des situations parfaitement virtuelles censées leur faire vivre une réalité à laquelle ils ne sauraient accéder: attachez votre ceinture et vous pilotez une voiture de course formule 1, vous volez en hélicoptère, vous sautez en parachute ou à l’élastique, vous descendez des pistes de ski ou de luge à très grande vitesse, vous explorez des fonds marins comme si vous y étiez… Tout cela sans bouger de votre siège, c’est votre siège qui bouge, vous remue, vous secoue pour vous donner l’illusion de vivre ce que, justement, vous ne vivrez sans doute jamais!

Alors l’EHPAD serait-il en train de devenir un parc d’attraction pour vieux suffisamment désorientés pour qu’on puisse leur faire croire, moyennant finances, qu’ils vont à la gare, qu’ils prennent le train, qu’ils vont au spectacle, au café ou au concert… sans bouger de l’endroit où ils se trouvent, sans quitter l’établissement !  Un animal par ci, un autre par là, le plus inattendu si possible, feront revivre les émotions que les « résidents » ont vécu, il y a bien longtemps, dans une ferme, un centre équestre ou autre lieu désormais d’accès parfaitement improbable…

Voilà! L’EHPAD repensé, réinventé sur le modèle du parc d’attraction… On peut comprendre qu’il ait besoin de revoir son image pour la rendre attractive mais quand même! Demain parce que je serai un peu plus vieux que quand je l’étais moins on me fera croire que… Mais pourquoi ne pas me proposer « en vrai » ces choses incroyables qui consisteraient à aller voir des vaches dans une étable, des chevaux dans une écurie, dans une vigne au moment des vendanges, pourquoi ne pas m’accompagner au café prendre un verre, un vrai… Et même pourquoi pas un petit tour en hélicoptère ou en avion, en voiture de course? Pourquoi? Parce que je serai vieux? Ben voyons!!! Que craint-on ? Que j’en meure ? Mais ce n’est rien d’autre que mon « projet de vie » !

Décidément quand je serai très vieux, mourant peut-être, ce dont j’aurai besoin plus que de toute autre chose c’est de ces évènements simples qui donnent du sens à nos vies, c’est de la présence réelle de personnes aidantes, aimantes, bienveillantes… Non pas la présence d’un robot doté d’une soit disant intelligence artificielle et d’une pseudo-empathie télécommandée… Non ce dont j’aurai le plus besoin c’est de cette main réelle, bien réelle et doucement tendue… Le sabot d’un cheval ? Le groin d’un cochon ? Pas sûr ! Mais une main, une main, une main encore ! Parce que Aragon…

« Il n’aurait fallu

« Qu’un moment de plus

« Pour que la mort vienne

« Mais une main nue

« Alors est venue

« Qui a pris la mienne

« Qui donc a rendu

« Les couleurs perdues

« Aux jours aux semaines

« Sa réalité

« A l’immense été

« Des choses humaines… » Aragon.

 

Michel Billé

Lettre au défenseur des droits

 

 

Monsieur  le  Défenseur  des  droits,

Vous  êtes  né  en  1941.
Vous  avez  donc,  à  quelques  semaines  près,  le  même  âge  que  moi,  âge  dont  vous  conviendrez,  au  moins  s’agissant   de  vous,  qu’il  n’est  pas  encore  trop  avancé,  celui-­‐ci  vous  autorisant  à  exercer  encore  une  activité  que  vous  devriez   normalement  pouvoir  poursuivre  jusqu’à  près  de  80  ans  et  dont  j’imagine  qu’elle  doit  être  rémunérée(1).
C’est  aussi  à  ce  titre  que  je  m’adresse  à  vous.
J’aimerai,  en  effet  connaître  votre  opinion  relative  à  l’une  des  réglementations  sociales  qui,  m’ayant  concerné  à  un   moment  de  mon  existence,  ont  déterminé  ma  situation  sociale  par  la  suite  et  jusqu’à  aujourd’hui.
Je  dois  toutefois  préciser,  dès  à  présent,  que  ce  n’est  pas  s’agissant  de  mon  cas  personnel  que  je  m’exprime  –  ma   vie  s’achève,  à  présent,  et  je  n’en  attends  plus  rien  pour  moi-­‐même  –,  mais  en  tant  que  citoyen  de  notre  pays,  qui,   peut-­‐être  en  raison  d’une  incapacité  constitutive  ou,  si  l’on  préfère  maladive,  s’est  toujours,  et  notamment  dans  le   cadre  de  mon  engagement  social  –  associatif  entre  autres  –,  insurgé  contre  toutes  les  formes  d’injustice,  d’autant   lorsque  celle-­‐ci  lui  paraissait  relever  d’une  logique  absurde  voire  imbécile,  en  tout  cas  incompréhensible  à  mes   yeux.
J’ajoute  que,  depuis  une  quinzaine  d’années  au  moins,  j’ai,  au  sujet  de  ces  réglementations,  interrogé  nombre  de   responsables  politiques  –  jusqu’au  “sommet  de  l’État”  –  et  acteurs  sociaux  de  notre  pays,  observateurs  et   commentateurs  des  “questions  sociales”,  médias  y  compris  (des  centaines  de  courriels  et  courriers  envoyés)  sans   que  ne  serait-­‐ce  qu’au  moins  l’un.e  d’entre  eux/elles  m’ait  fait  part  de  son  opinion  à  son  sujet,  participant  ainsi,  sans   doute,  et  avant  l’heure,  de  l’effort  actuel  pour  rétablir  la  “confiance  dans  la  vie  politique”  de  notre  pays(2).
Voici  donc  la  question  que  je  souhaitais  vous  poser  :
En  revenant  quelques  années  en  arrière,  qu’auriez-­‐vous  pensé  si,  lorsque  vous  avez,  comme  moi,  atteint  l’âge  de   60  ans,  et  en  supposant  que  votre  situation  sociale  ait  été  autre  que  ce  qu’elle  était  alors  vous  ayant  amené  pour   cela  à  être  légitimement  demandeur  d’un  “logement  social”  auprès  de  la  Ville  de  Paris(3),  vous  aviez  été,  en  raison   de  votre  âge,  “dirigé”  –  ou,  si  l’on  préfère,  “orienté”  –  par  les  instances  sociales,  vers  un  établissement  pour   “personnes  âgées”  et  si,  de  ce  fait,  en  raison  du  règlement  s’appliquant  à  cette  catégorie  de  logements  sociaux,  il   vous  ait  été,  dès  cet  âge  âge  –  qui  était  encore  moins  “avancé”  qu’aujourd’hui  –,  interdit  d’avoir  encore  une  activité   sociale  rémunérée  (“monétisée”,  comme  on  dit  aujourd’hui)  ?   Que  pensez  vous  de  cette  réglementation  qui  interdit  donc  à  certaines  catégories  de  retraités  –  et  des  plus  modestes  –  de  pouvoir  bénéficier  des  dispositions  actuelles  permettant  de  cumuler  emploi  et  retraite,  et  cela  en   raison  des  conditions  de  logement  “social”  dont  on  les  a  fait  relever  en  raison  de  leur  âge,  et  cela  donc  dès  60  ans   (Article  1er  du  règlement  de  fonctionnement  des  “résidences  -­‐  appartements”  du  Centre  d’action  sociale  de  la  ville   de  Paris,  18  décembre  2015,  p.  2/10)  ?
Que  pensez-­‐vous  de  la  logique  –  sociale,  politique,  morale  ou  tout  simplement  intellectuelle  –,  d’une  telle   réglementation  qui,  s’appliquant  spécifiquement  à  des  personnes,  sinon  pauvres,  du  moins  de  condition  modeste,   aboutit  ainsi  à  les  condamner  à  le  demeurer  pour  la  suite  de  leur  vie,  en  leur  interdisant  même  de  pouvoir  ne  serait-­‐ ce  qu’espérer  qu’il  puisse  leur  être  possible  de  l’être  un  peu  moins,  puisqu’elle  les  prive  même  du  droit  de  s’en   donner  la  possibilité  par  elles-­‐mêmes  et  sans  solliciter  quelque  assistance  de  la  collectivité  (“cancer  de  la  société   française”,  a  pu  dire  un  “acteur”  de  la  vie  politique)  ?
Une  telle  réglementation  n’est-­‐elle  pas  pour  le  moins  anachronique  à  l’heure  où  l’on  vient  de  relever  de  65  à  70   ans,  l’âge  jusqu’auquel  tout  salarié  du  secteur  privé,  le  souhaitant,  aura  la  possibilité  de  travailler  et  ne  pourra  être   mis  à  la  retraite  d’office,  où  l’on  a  envisagé  de  reporter  à  67  ans  l’âge  légal  du  départ  à  la  retraite  et  une   augmentation  de  la  durée  de  cotisation,  après  que  les  conditions  de  cumul  emploi-­‐retraite  ont  été  assouplies,   lorsque  sont  invoquées,  tout  à  la  fois,  et  “en  même  temps”,  l’aide  à  l’emploi  des  seniors,  des  mesures  de   discrimination  sociale  positive  pour  une  égalité  des  chances  (à  tous  les  âges  de  la  vie),  plus  de  justice  sociale,  la   liberté  du  travail…,  lorsque,  donc,  nombre  de  nos  concitoyens  vont  devoir  travailler  bien  au  delà  de  60  ans(4),   lorsque,  dans  la  conjoncture  actuelle,  de  plus  en  plus  de  retraités  doivent  reprendre  une  activité  d’appoint  pour   compléter  des  revenus  insuffisants  pour  vivre  correctement,  et  lorsque,  l’allongement  de  la  vie  entrainant  une   augmentation  du  risque  de  perte  d’autonomie  –  lié  notamment  à  l’augmentation  croissante  du  nombre  des   maladies  dégénératives  –,  les  situations  de  dépendance  et  leurs  conséquences  financières  doivent  être  envisagées   par  nombre  d’entre  nous  comme  devant  être  de  plus  en  plus  à  prévoir  au  terme  de  notre  existence(5).
Par  ailleurs,  que  penser  d’une  situation  qui  outre  qu’elle  amène  des  personnes,  qui  n’ont  pas  encore  atteint  un  âge   me  paraissant  tellement  “avancé”,  à  occuper  un  logement  dans  des  établissements  conçus  avant  tout,  me  semble-­‐ t-­‐il,  pour  des  personnes  beaucoup  plus  âgées,  dont  nombre  de  celles-­‐ci,  résidant  dans  un  logement  social  “normal”,   pourraient  plus  utilement  et  légitimement  bénéficier,  les  conduit,  ou  les  maintient,  hors  de  la  “vie  active”  alors  que,   si  elles  avaient  pu  poursuivre  une  activité,  même  réduite,  elles  auraient  pu  continuer  aussi  à  participer,  autrement   qu’en  en  étant  “bénéficiaire”,  à  un  système  de  solidarité  (désigné  du  si  joli  nom  d’”assurance  vieillesse”)  ?
En  me  permettant  d’espérer  que  vous  voudrez  bien  prêter  attention  à  ma  sollicitation  –  dont  je  redis  que  je  n’en   attends  rien  pour  moi  –  bien  qu’elle  émane  d’un  de  ceux  “qui  ne  sont  rien”  et  non  d’un  de  ceux  “qui  réussissent”,  je   vous  prie  d’agréer,  Monsieur  le  Défenseur  des  droits,  l’expression  de  ma  considération  citoyenne.

Bernard  Gibassier

NB Courrier adressé le 18 décembre 2017 à M. Jacques’TOUBON, Défenseur des droits
3 place Fontenoy. 75007’Paris.  Sans réponse.

1.  Il  y  a  quelques  années,  je  m’imaginais  que  les  fonctions  de  président  de  la  Haute  Autorité  de  Lutte  contre  les   Discriminations  et  pour  l’Egalité,  auquel  il  m’est  arrivé  de  m’adresser  –  sans  succès  –  étaient  des  fonctions  exercées  à  titre   bénévole.  Par  la  suite,  j’ai  appris  qu’il  n’en  était  rien,  ce  qui  m’a  rassuré  quant  à  la  situation  sociale  de  retraité  de  M.  Louis   SCHWEITZER  :  voici  une  naïveté  qui,  en  tout  cas,  ne  me  déshonore  pas).
2.  Je  dois  toutefois  faire  état  de  la  réponse  –  certes  rapide  :  un  mail  de  3  lignes  –  que,  durant  la  campagne  des  récentes   élections  municipales  à  Paris,  M.  Jean-­‐Louis  MISSIKA,  candidat  dans  le  XIIe  arrondissement  de  Paris  (et,  à  présent,  adjoint  à   la  maire  de  Paris),  m’a  adressée  en  m’exprimant  son  intention  [d’]“alerte[r]  Anne  Hidalgo  pour  faire  évoluer  cette   réglementation  [et  de  se]  renseigne[r]  auprès  de  la  Dases  pour  savoir  si  cela  relève  de  la  Ville  ou  de  la  loi  [,  estimant  qu’]  Il   est  absurde  de  lier  un  accès  à  un  logement  à  une  interdiction  de  travailler”,  mais,  aujourd’hui,  cette  campagne  électorale   est  loin  de  nous  et,  comme  vous  êtes  bien  placé  pour  le  savoir,  une  fois  les  élections  passées,  les  personnalités  politiques   ne  se  voient  plus  de  la  même  façon  et  les  intentions  comme  les  engagements…

3.  dans  mon  cas,  ce  fut  suite  à  une  expulsion  consécutive  à  la  mise  en  vente  du  logement  que  j’occupais  et  dont  je  n’ai  pu   me  porter  acquéreur.
4.  Si  60  ans  est  l’âge  qui  est  encore  utilisé  par  l’OMS  pour  définir  une  “personne  âgée”  –  notion  devenue  pourtant  relative  à   notre  époque  et  dans  nos  sociétés  “développées”  –  et  continue  d’être  une  référence  (un  âge  totem)  pour  nombre   d’instances  sociales,  comme  étant,  ou  devant  être,  l’âge  de  la  fin  de  la  “vie  active”,  l’âge  moyen  de  départ  à  la  retraite  des   pays  européens  se  situe  déjà  au  delà  et  va  encore  reculer  dans  les  années  qui  viennent.     Par  ailleurs,  dans  la  plupart  de  nos  pays,  nombre  de  retraités  poursuivent  une  activité.
En  Allemagne,  pays  souvent  cité  pour  sa  politique  de  l’emploi  et  la  “santé  florissante”  de  son  économie,  le  taux  d’activité   des  60-­‐65  ans  est  à  un  niveau  record  et  plus  de  900  000  retraités  sont  actuellement  obligés  de  travailler  pour  compléter   leur  faible  pension  (En  2011,  on  pouvait  lire  qu’une  étude  de  l’OCDE,  prévoyait  que  “10  %  des  retraités  allemands  vivraient   sous  le  seuil  de  pauvreté  d’ici  à  vingt  ans”).
En  France,  une  étude  de  la  CNAV,  indiquait  que  le  nombre  de  retraités  ayant  eu  une  activité  salariée  entre  2006  et  2008   avait  augmenté  de  50  %,  un  grand  nombre  d’entre  eux  étant  des  personnes  s’étant  retrouvées  à  la  retraite  avec  des  revenus   faibles  et  continuant  donc  à  travailler  par  nécessité.
5.  il  suffit  de  rapporter  le  montant  mensuel  des  retraites  de  certains  de  nos  concitoyens  au  coût  moyen  mensuel  d’un   placement  (un  “séjour”)  en  Ehpad  pour  comprendre  dans  quelle  situation  ceux-­‐ci  peuvent  se  retrouver  si  aucune  autre   solution  ne  peut  être  envisagée,  par  eux  ou  pour  eux,  en  cas  de  perte  d’autonomie  et  s’ils  n’ont  d’autres  ressources  que   leurs  retraites.

Tenir l’impossible

 

 

    Il saisit de sa main courte et potelée un des jouets dans la caisse. Puis un autre, et un autre. Les fruits et les légumes, formes de plastique moulé, rutilants de couleurs acidulées, jonchent bientôt le sol.

Une betterave, deux tomates, quatre radis en botte, une belle mandarine, du raisin grenat, des prunes violettes et jaunes, un                                                                                          fagot de haricots verts…

L’enfant, à quatre pattes, se soulève et jette son dévolu, ainsi que ses doigts boudinés, sur une carotte d’un orangé plus écarlate qu’un coucher de soleil sous les tropiques, dardant à son extrémité râblée une petite touffe de feuilles tel un palmier en ombrelle. Il la brandit très haut, en vainqueur, au-dessus de sa tête, tout en gazouillant des borborygmes impétueux signifiants certainement sa victoire sur l’objet récalcitrant. Objet qu’il peine cependant à contraindre, qui glisse et s’enfuit de sa pogne à mesure qu’il le serre plus fort, cherchant en permanence une échappatoire qui lui permette de gagner à nouveau le parquet. La main toujours affairée sur la pelure striée de la rave têtue, les yeux balaient à l’entour et s’arrêtent, luisants et envieux, sur une banane d’un jaune solaire, zébrée de longues traces noirâtres marquant l’hypothétique maturité d’une matière pourtant résolument  non comestible. Le bambin se dandine, sautille d’une fesse replète sur l’autre et s’approche. Il rugit et empoigne le fruit exotique de sa main légumière qui, dans le même instant perd la racine qui tombe et rebondit une fois avant de s’immobiliser. Loin. Trop loin. Grognements à nouveau, devant ces jouets décidément forts indépendants et qui n’obéissent point à l’envie globalisante du nourrisson. Il enrage en essayant de dompter derechef la carotte d’une poigne toujours aussi courte et maladroite. La banane gagne alors sa délivrance et se sauve à distance comme le fromage, dans la fable, quitte le bec du corbeau trop beau parleur. L’enfant ne tient toujours qu’un des deux jouets à la fois. Les grommellements se font plus colériques. Les choses vont durer ainsi encore de longues minutes avant que, de guerre lasse, le petit d’homme n’abdique devant l’impossibilité, non sans avoir récriminé et clamé sa hargne impuissante devant ce monde qui rechigne à se livrer dans son entièreté à sa menotte avide de convoitise et d’impatience.

 

Qu’on soit poupon ou adulte plus ou moins rassis, on ne peut tenir dans sa main sécurité et liberté. L’enfant mettra du temps à l’apprendre. Les adultes ne se résignent pas toujours à le savoir. Toute liberté encoure sa part de risque. Me lever le matin m’expose à la chute, aux traumatismes, aux intempéries, aux maladies interhumaines… à la mort même. Mais, vivre peut-il se contenter d’un lit ? Accepter la sécurité ampute d’autant mon éventuelle liberté. Au lit, je suis au plus près d’un sans risque, néanmoins jamais totalement établi. L’infarctus peut me saisir à tout moment, y compris au repos. Ainsi, la moindre étincelle de vie s’éprouve au risque de se perdre. Vivant appelle immédiatement, dès son éclosion, à un possible mourir. Il n’y a pas d’alternative. Aucune possibilité de tenir ensemble la vie et sa durée assurée. Dès que la moindre parcelle de vie vient à naître, elle porte en elle sa finalité, sa létalité. Pour quand ? N’importe quand. Et ce, qu’il y ait un grand barbu auréolé assis sur le trône d’un ciel anthropocentré, menant l’orchestre, et qui préside aux destinés, ce dont on peut raisonnablement douter. Ou, plus à l’oreille de Spinoza, qu’il y ait seulement l’orchestre, orphelin de maestro, qui joue parce qu’il joue.

Ainsi, comment concilier, de nos jours, une trame de liberté dans un monde tout entier soumis au procédé assurantiel, dont la volonté est bien sûr d’éradiquer le risque au maximum puisque celui-ci détermine le va et vient du curseur de l’indemnisation ? Et parce que toute œuvre de liberté engendre un surplus de prise de risque, notre époque bâillonne peu à peu tout débordement libertaire. Même une liberté de ton d’un Pierre Desproges ou d’un Michel Colucci serait aujourd’hui rognée, réduite voire censurée. Au nom d’une vision sociale normée et encadrée dans la stricte obéissance à un cahier des charges calibré sur une prudente somnolence collective et servile. Ainsi un James Dean mourrait à petit feu d’étiolement liberticide avant même de pouvoir périr au volant d’une Porsche spider. Fernando Pessoa serait contraint à l’abstinence au nom de la bonne parole médicale qui condamne les abus de toute sorte. Forcé à vivre vieux, peut-être même à finir dans une maison de retraite, au lieu de s’éteindre, à 47 ans, d’une flamboyante cirrhose à côté d’une malle pleine de trésors. Arthur Rimbaud contraint d’écrire avec une plume de plomb et on collerait sous ses chaussures des semelles du même métal pour que jamais il ne puisse atteindre la mystérieuse et dangereuse Abyssinie. Henri Michaud ou les quatre Pieds nickelés du Grand Jeu sommés d’abandonner leurs explorations aux tréfonds des mondes psychédéliques et leurs découvertes des dimensions poétiques des espaces-temps. Évidemment, les diamants de Lucy confisqués et interdiction pour elle de gambader dans le ciel et de s’asseoir sur les nuages.

Nous avons, en cinquante ans, vu rétrécir comme peau de chagrin la capacité d’exister en pleine connaissance de risque, au nom d’une société de la tempérance qui interdit tout écart. La sécurité au quotidien ne nous est pas proposée, elle nous est imposée. Nous savons depuis Hobbes, que pour sortir de l’état sociétal de loup pour lui-même, l’homme doit donner un peu de cette liberté si chère à la communauté et qu’il recevra en contrepartie un peu de cette sécurité qui apaisera son inquiétude. Mais, fort de cet adage, les sociétés contemporaines fabriquent des prisons plus ou moins dorées aux barreaux infranchissables à l’image des quartiers sécurisés, murés, grillagés et « miradorés » qu’habitent certains américains nantis et de bonne couleur – ce qui ne les empêchent d’ailleurs pas de demeurer surarmés −.

Alors, qu’est-ce qui cloche dans les EHPAD et qui contraint les femmes et les hommes au-delà du raisonnable et empêche leur liberté d’aller et de venir ? Juste le fait de ne plus tenir compte de leur parole. Juste le fait de s’en remettre entièrement à la sécurité du lieu, sentence ourdie par gestionnaires et managers, et qui nie la personne en tant qu’elle peut assumer, voire revendiquer, une prise de risque. Qu’il s’agisse des proches, des enfants, des parents, ou bien des soignants, de l’encadrement hiérarchique, voire de l’assemblée des actionnaires lorsqu’elle existe, tout ce petit monde est d’accord sur un point : aucune prise de risque. Ne pas risquer la chute, ne pas risquer la sortie, ne pas risquer le risque. Bref, ne pas risquer d’exister. Et on s’étonne qu’un certain nombre de ces vieux en institution n’ait plus le goût de vivre. Et on s’étonne des regards perdus, des yeux vagues, des mines défaites. La question n’est pas d’exiger et d’organiser des mises en danger inconsidérées mais d’admettre que le risque doive exister pour que la vie s’infiltre, rien qu’un peu, par la lézarde de ces murs d’enfermement que sont les limites bétonnées des résidences pour les vieux.

 

Il approche sa longue main décharnée du bouton près de la porte d’entrée. Il appuie. Appuie encore. Rien ne bouge. Rien ne s’ouvre. Alors il grogne, il grommelle. Il essaie encore cette autre manette, plus bas. Mais rien ne s’ouvre. Rien ne bouge. Nouveau grognement, il frappe la porte muette et sourde à son désir. Il a oublié depuis sa lointaine enfance qu’il a longtemps tenté de tenir dans sa petite main d’alors une carotte orange écarlate et une banane jaune et noire. Les tenir toutes les deux dans sa menotte malhabile qui laissait glisser, tout à tour, l’une ou l’autre. Tenir les deux ensembles. Tenir un impossible. Mais un impossible nécessaire. Nécessaire pour vivre un peu. Et sortir de l’impasse sécurisée devenue sécuritaire.

Chiche !

 

Christian Gallopin