Archives mensuelles : novembre 2018

Gilets jaunes et « vieux gilets »…

Malaise, pas facile de prendre position… Je ne m’y reconnais pas forcément et pourtant je ne peux certainement pas me désolidariser sans me sentir coupable. Personnellement j’aurais sans doute préféré que les gilets verdissent et revendiquent plus clairement une écologie active, sociale, solidaire, responsable… Mais je ne suis pas personnellement dans ces situations de précarité, de pauvreté, de dénuement dans lesquelles se trouvent nombre de celles et ceux qui n’ont à peu de chose près que leurs yeux pour pleurer… Si j’étais dans cette situation de grande précarité, me demandant chaque mois comment mettre encore sur la table quelque chose à manger, serais-je capable de tenir le discours qui est le mien?

Certes tous les gilets jaunes ne sont pas pauvres, certes dans les manifestations quelques casseurs viennent casser pour casser… Certes il y a sans doute dans ces groupes de manifestants qui bloquent les carrefours, les entrées ou les sorties d’autoroute, les rocades, les centres villes, les centres commerciaux, des personnes qui se conduisent parfois de façon peu responsable, des jeunes qui veulent en découdre, des hommes et des femmes blessés par la vie professionnelle et ses injustices qui confondent peut-être les domaines de revendication et d’action, certes il y a sans doute des gens qui se trompent de combat ou qui utilisent des moyens peu adaptés… Certes ces manifestations perturbent le fonctionnement ordinaire de la cité, à la ville comme à la campagne…

Mais il est rare que les vieux se mobilisent… Et cela est à comprendre, me semble-t-il… Les vieux pas encore très vieux, évidemment, mais ces retraités qui se mobilisent n’arrivent pas là par hasard! D’autant qu’il ne faudrait sans doute pas oublier d’écrire retraitées au féminin… Elles ont entre 60 et 75 ans, elles ont derrière elles une vie de travail, elles ont élevé leurs enfants, elles donnent un temps considérable à leurs petits enfants, elles apportent parfois une aide considérable à la génération qui les précède, elles vivent avec des revenus d’une incroyable précarité et le plus souvent elles se taisent… Pour une fois elles parlent! L’une d’elle allait jusqu’à dire (samedi 24 novembre 2018 au journal de 20 h sur France 2) « J’irai m’immoler devant l’Élysée! » Une chose est sure, elle ne pourra pas aller devant l’Élysée, les forces de l’ordre l’en empêcheront… Mais quel est son degré de désespoir pour en arriver à penser mettre ainsi fin à ses jours?

Bien malin qui peut dire précisément qui sont « Les gilets jaunes » en général mais je suis suffisamment sensible à la situation des retraités, des vieux, dans notre pays pour comprendre que nombre d’entre eux, les plus pauvres, se sentent aujourd’hui ignorés, délaissés, méprisés. Les réformes se succèdent et donnent durablement à ces retraités pauvres le sentiment d’être les dindons de la farce… Le mépris qu’ils ressentent les plonge dans un désespoir que l’on ne mesurera que si quelques uns, quelques unes, posent des actes désespérés, justement… On aura beau jeu alors de dire que ceux-là, celles-là n’allaient pas bien et nous aurons beau jeu encore de mettre tout cela sur le compte d’un état psychologique perturbé ou de je ne sais quel dysfonctionnement personnel ou familial… Il se peut même que ces explications ne soient pas absurdes puisque l’on sait à quel point les interactions entre conditions de vie et fonctionnement psycho-affectif peuvent être intenses.

Les « vieux gilets » crient leur désespoir, pas seulement leur malaise, leurs difficultés, leur raz le bol, leur envie d’avoir une retraite un peu plus élevée et des conditions de vie plus favorables, pas seulement… C’est facile de retarder l’âge de départ à la retraite,  d’oublier d’en augmenter le montant mais d’augmenter, bien sûr, telle ou telle taxe que paieront les retraités qui sont censées rouler sur l’or et l’argent de la silver économie… Les vieux gilets sentent la précarité qui les cerne mais leur implication aujourd’hui dans ce genre de mobilisation ne parle pas que de cela… Bien sûr on trouvera le moyen de les insulter en se moquant de ces « vieux soixante-huitards » qui saisissent l’occasion de retrouver les barricades dont ils ne sont jamais vraiment remis… Bien sûr! Mais pour un peu léger que ce soit ce n’en est pas moins odieux!

Non ils crient, elles crient leur désespoir, le sentiment qu’ils ont, qu’elles ont d’être traités de façon indigne, le sentiment qu’ils ont, qu’elles ont de n’être pas respectés, de se sentir trahis dans le contrat social qu’ils et qu’elles avaient passé avec la société française dès l’instant où travaillant, cotisant, ils devenaient des « ayant droit » d’un système de retraite  et d’assurances sociales qui devait leur garantir un niveau de vie décent jusqu’au terme de leur existence! Ils sont indignés parce qu’ils se sentent oubliés, invisibles, trahis! Ils sont des ayant-droit et non des « bénéficiaires ! »

Il est possible qu’ils ne soient pas les seuls, il est possible qu’ils ne parviennent pas à crier assez fort et assez longtemps pour se faire entendre, il est possible que, passées les fêtes de fin d’année, les « dindons de la farce » ayant été dégustés, on les oublie un peu plus encore, il est même possible que n’entendant pas ce qu’ils nous disent, leur situation se détériore encore un peu… Il est possible que demain soit pire qu’hier, ce n’est pourtant pas ce qui leur avait été promis! Et surtout, comment prendrons-nous la mesure du mal qu’ils auront, qu’elles auront subi? Comment soignera-t-on ces blessures?

On pourra se targuer des valeurs républicaines! A leur manière les « vieux gilets » nous demandent de nous en ressaisir, ne les trahissons pas une nouvelle fois!

On ne devrait jamais se croire dispensés de porter le mal des autres!

 

 

 

Michel Billé.

 Du pain blanc au pain gris

                                      

 Monsieur Rob. âgé de 85 ans, veuf depuis une quinzaine d’années a basculé brutalement dans un autre monde.

Ce monsieur vivait seul dans un appartement cossu de centre-ville. Il n’avait besoin que de très peu d’aide  pour son quotidien d’homme aisé. Affirmé et indépendant il conduisait volontiers sa belle voiture aux quatre coins de la France. En effet, ce grand monsieur avait  une santé de fer et aucun antécédent médico chirurgical notable. Il marchait droit, la tête haute avec des yeux perçants derrière des lunettes cerclées. Il  était encore très respecté dans les différents cercles de notables qu’il fréquentait. Agréable de compagnie, joueur de bridge émérite, il n’avait pas de peine à remplir ses journées. En d’autres termes, malgré son veuvage, selon ses proches, «  il était  très bien avec lui-même et les autres ». L’avance en âge n’était pas ressentie et n’était donc pas une question. Les « pertes » en rapport avec son vieillissement ont  été  jusque-là survolées et assumées sans trop de retentissement dans la vie de tous les jours. Par exemple la partie de tennis hebdomadaire se jouait en double et non plus en simple.

Jusque-là il n’avait mangé que le pain blanc de la vie.

À cause d’une légère douleur il prit un antalgique sédatif contenant un opiacé. Dès la première nuit pendant son sommeil il entendit une voix de sorcière lui signifier qu’il ne pourrait plus jamais dormir comme avant.

Pris de panique, il se lève à demi conscient, monte dans son grenier et de désespoir à l’annonce de cette nouvelle se tire dessus avec un fusil. Il avait le souhait dans sa confusion, de ne pas avoir à subir cette prédiction pour lui catastrophique ; ne plus jamais pouvoir dormir.

Les circonstances feront qu’il survivra mais amputé d’un bras. Un temps en centre de rééducation aura été nécessaire avant qu’il ne puisse entrer en résidence senior soutenue par des aides techniques appropriées. Si d’un point de vue social et d’aménagements praxiques il avait retrouvé une autre autonomie, il en était tout autre quant aux conséquences psychiques

De pain blanc il ne mangeait maintenant que du pain noir.

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C’est donc un grand monsieur pantalon gris et blaser bleu marine avec blason sur le cœur qui s’est présenté pour un accompagnement gérontopsychiatrique. Il avait été fortement poussé par son médecin et sa famille pour franchir la porte de mon cabinet pourtant situé très proche de son nouveau domicile.

Habitué à être écouté il aura fallu plusieurs séances avant d’entendre une demande d’aide. Ce n’était pas facile pour lui de reconnaître sa défaillance et sa perte d’autonomie. Admettre le handicap et la dépendance conséquence d’une auto prescription. Le traitement du noyau dépressif a été une chose mais la cicatrisation psychique de la blessure narcissique en a été une autre. Bien accompagnée par sa famille proche habitant la même ville il a pu trouver grâce une de ses petites filles, l’appui mental pour favoriser la cicatrisation de la plaie psychique.

Cette petite fille dont il était très proche, venait de  réussir brillamment une entrée dans une grande école de commerce. Lui, qui avait été le représentant régional d’un mouvement patronal pendant si longtemps, retrouvait ainsi l’essence même de ce qui l’avait rendu vivant inaltérable.

Le pain noir a pu devenir pain gris.

La brutalité de l’événement traumatique chez cette personne à la vie « réussie » est venue mettre à nu le réel comme impossible qu’est la mort. C’est bien parce qu’il n’avait jusque-là pas expérimenté suffisamment psychiquement les affres de la vie que ses mécanismes d’adaptation ont été si facilement submergé.

Avec les progrès de notre société tant du point de vue de l’hygiène, de la médecine, des progrès socio-économiques il est possible, de plus en plus facilement, d’arriver à un âge avancé autonome et indépendant. La vie épanouie à la dizaine des huit (les octogénaires), sans que les  frottements, les rudesses, les déceptions de la vie viennent remettre en cause le fantasme d’immortalité devient plus fréquente en  ce début du XXIe siècle.

Une lecture banalisée de cette dizaine peut-elle être envisageable ?

 

Frédéric Aumjaud