Gilets jaunes et « vieux gilets »…

Malaise, pas facile de prendre position… Je ne m’y reconnais pas forcément et pourtant je ne peux certainement pas me désolidariser sans me sentir coupable. Personnellement j’aurais sans doute préféré que les gilets verdissent et revendiquent plus clairement une écologie active, sociale, solidaire, responsable… Mais je ne suis pas personnellement dans ces situations de précarité, de pauvreté, de dénuement dans lesquelles se trouvent nombre de celles et ceux qui n’ont à peu de chose près que leurs yeux pour pleurer… Si j’étais dans cette situation de grande précarité, me demandant chaque mois comment mettre encore sur la table quelque chose à manger, serais-je capable de tenir le discours qui est le mien?

Certes tous les gilets jaunes ne sont pas pauvres, certes dans les manifestations quelques casseurs viennent casser pour casser… Certes il y a sans doute dans ces groupes de manifestants qui bloquent les carrefours, les entrées ou les sorties d’autoroute, les rocades, les centres villes, les centres commerciaux, des personnes qui se conduisent parfois de façon peu responsable, des jeunes qui veulent en découdre, des hommes et des femmes blessés par la vie professionnelle et ses injustices qui confondent peut-être les domaines de revendication et d’action, certes il y a sans doute des gens qui se trompent de combat ou qui utilisent des moyens peu adaptés… Certes ces manifestations perturbent le fonctionnement ordinaire de la cité, à la ville comme à la campagne…

Mais il est rare que les vieux se mobilisent… Et cela est à comprendre, me semble-t-il… Les vieux pas encore très vieux, évidemment, mais ces retraités qui se mobilisent n’arrivent pas là par hasard! D’autant qu’il ne faudrait sans doute pas oublier d’écrire retraitées au féminin… Elles ont entre 60 et 75 ans, elles ont derrière elles une vie de travail, elles ont élevé leurs enfants, elles donnent un temps considérable à leurs petits enfants, elles apportent parfois une aide considérable à la génération qui les précède, elles vivent avec des revenus d’une incroyable précarité et le plus souvent elles se taisent… Pour une fois elles parlent! L’une d’elle allait jusqu’à dire (samedi 24 novembre 2018 au journal de 20 h sur France 2) « J’irai m’immoler devant l’Élysée! » Une chose est sure, elle ne pourra pas aller devant l’Élysée, les forces de l’ordre l’en empêcheront… Mais quel est son degré de désespoir pour en arriver à penser mettre ainsi fin à ses jours?

Bien malin qui peut dire précisément qui sont « Les gilets jaunes » en général mais je suis suffisamment sensible à la situation des retraités, des vieux, dans notre pays pour comprendre que nombre d’entre eux, les plus pauvres, se sentent aujourd’hui ignorés, délaissés, méprisés. Les réformes se succèdent et donnent durablement à ces retraités pauvres le sentiment d’être les dindons de la farce… Le mépris qu’ils ressentent les plonge dans un désespoir que l’on ne mesurera que si quelques uns, quelques unes, posent des actes désespérés, justement… On aura beau jeu alors de dire que ceux-là, celles-là n’allaient pas bien et nous aurons beau jeu encore de mettre tout cela sur le compte d’un état psychologique perturbé ou de je ne sais quel dysfonctionnement personnel ou familial… Il se peut même que ces explications ne soient pas absurdes puisque l’on sait à quel point les interactions entre conditions de vie et fonctionnement psycho-affectif peuvent être intenses.

Les « vieux gilets » crient leur désespoir, pas seulement leur malaise, leurs difficultés, leur raz le bol, leur envie d’avoir une retraite un peu plus élevée et des conditions de vie plus favorables, pas seulement… C’est facile de retarder l’âge de départ à la retraite,  d’oublier d’en augmenter le montant mais d’augmenter, bien sûr, telle ou telle taxe que paieront les retraités qui sont censées rouler sur l’or et l’argent de la silver économie… Les vieux gilets sentent la précarité qui les cerne mais leur implication aujourd’hui dans ce genre de mobilisation ne parle pas que de cela… Bien sûr on trouvera le moyen de les insulter en se moquant de ces « vieux soixante-huitards » qui saisissent l’occasion de retrouver les barricades dont ils ne sont jamais vraiment remis… Bien sûr! Mais pour un peu léger que ce soit ce n’en est pas moins odieux!

Non ils crient, elles crient leur désespoir, le sentiment qu’ils ont, qu’elles ont d’être traités de façon indigne, le sentiment qu’ils ont, qu’elles ont de n’être pas respectés, de se sentir trahis dans le contrat social qu’ils et qu’elles avaient passé avec la société française dès l’instant où travaillant, cotisant, ils devenaient des « ayant droit » d’un système de retraite  et d’assurances sociales qui devait leur garantir un niveau de vie décent jusqu’au terme de leur existence! Ils sont indignés parce qu’ils se sentent oubliés, invisibles, trahis! Ils sont des ayant-droit et non des « bénéficiaires ! »

Il est possible qu’ils ne soient pas les seuls, il est possible qu’ils ne parviennent pas à crier assez fort et assez longtemps pour se faire entendre, il est possible que, passées les fêtes de fin d’année, les « dindons de la farce » ayant été dégustés, on les oublie un peu plus encore, il est même possible que n’entendant pas ce qu’ils nous disent, leur situation se détériore encore un peu… Il est possible que demain soit pire qu’hier, ce n’est pourtant pas ce qui leur avait été promis! Et surtout, comment prendrons-nous la mesure du mal qu’ils auront, qu’elles auront subi? Comment soignera-t-on ces blessures?

On pourra se targuer des valeurs républicaines! A leur manière les « vieux gilets » nous demandent de nous en ressaisir, ne les trahissons pas une nouvelle fois!

On ne devrait jamais se croire dispensés de porter le mal des autres!

 

 

 

Michel Billé.

6 réflexions au sujet de « Gilets jaunes et « vieux gilets »… »

  1. Eynard Colette

    Merci, Michel, pour ce bel article. Je le partage tout à fait mais je me sens tout de même mal à l’aise car j’ai souvent l’impression que ce ne sont pas ceux qui crient le plus fort qui sont les plus précaires. À quand une étude sociologique sur le phénomène des gilets jaunes, surtout ceux qui manifestent ? Il y a des vieux gilets parmi les gilets jaunes mais je ne suis pas sûre qu’ils y gagneront quelque chose.

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  2. Martz

    Convergences sinon des luttes celles des pensées. Invisibles, ils le deviennent un peu. les sans dents les montrent, les sans voix parlent. Des fenêtres éclairées de l’école qui narguent la mienne assombrie, je les vois le matin à cinq heures commencer « le ménage » des classes, à 7 heures ils – des elles en l’occurence, colorées de préférences – auront disparus. Ni vues, ni connues, elles laisseront l’endroit devenir la proie des chaussures souillées, des papiers jetés. On les retrouve un peu plus tard au rond-point avec un gilet jaune sur la blouse. Pourquoi ? Parce qu’avec 650 € par mois elles ne peuvent pas faire vivre la famille, parents âgés compris. Même s’il n’y en avait qu’une qui bloquerait le pays ce serait celle-là.

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  3. Martz

    Convergence des luttes et convergence des pensées ou l’inverse. Les sans-dents les montrent, les sans-voix prennent la parole, les invisibles « fluorescentent ». Les vieux et les vieilles pauvres sont cloîtrés, un peu essoufflés, « parlent avec les yeux » avec 400, 500 ou 600 euros pour survivre. Dire que c’est à l’approche de la mort qu’il faut penser à survivre ! Ils n’iront pas sur les ronds-points, n’ont pas de gilets jaunes parce pas de voiture… à quoi ca servirait un gilet jaune dans un appartement. De toutes les façons il y a personne pour te voir…

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  4. Bernard Gibassier

    À la question « À quand une étude sociologique sur le phénomène des gilets jaunes ?” (Eynard Colette), quelques éléments de réponses*, mais on peut – et on pourra -, sans doute, en trouver bien d’autres.

    * Recensement non exhaustif et non chronologique, et publicité désintéressée pour The Conversation et Reporterre.

    Huit sociologues décryptent les gilets jaunes : https://www.franceculture.fr/sociologie/la-feuille-dimpot-le-rond-point-et-facebook-huit-sociologues-decryptent-les-gilets-jaunes

    Où se situent les revendications des « gilets jaunes » ? : https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/12/04/sur-un-axe-de-melenchon-a-le-pen-ou-se-situent-les-revendications-des-gilets-jaunes_5392592_4355770.html

    Les « gilets jaunes », qu’est-ce que c’est ? : https://theconversation.com/les-gilets-jaunes-quest-ce-que-cest-108213

    Deux ou trois choses dont je suis presque certain à propos des « gilets jaunes » : https://theconversation.com/deux-ou-trois-choses-dont-je-suis-presque-certain-a-propos-des-gilets-jaunes-108183

    La colère jaune, une passion personnelle :
    https://theconversation.com/la-colere-jaune-une-passion-personnelle-108023

    La crise des « gilets jaunes » révèle l’histoire d’une France qui disparait : https://theconversation.com/la-crise-des-gilets-jaunes-revele-lhistoire-dune-france-qui-disparait-107842

    Les « gilets jaunes », quand la France se cabre : https://theconversation.com/les-gilets-jaunes-quand-la-france-se-cabre-107581

    « Gilets jaunes » et journalistes : aux sources du rejet : https://theconversation.com/gilets-jaunes-et-journalistes-aux-sources-du-rejet-107901

    Les gilets jaunes, « un débat sur les moyens de vie et le coût de la mobilité contrainte » : https://reporterre.net/Ronan-Dantec-Les-gilets-jaunes-un-debat-sur-les-moyens-de-vie-et-le-cout-de-la

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  5. Guy

    J’ai du mal à lire tous ces propos défendant cette génération qui n’a pas connu le chômage à 20 ans .
    Qui perçoivent quelquefois jusqu’
    2500 euros de retraite dont la maison
    Est finie de payer , qui partent tous les ans en vacances dans des c.c.a.s
    Etc… je les ai vu , oublier même d’organiser la circulation en amont des ronds point popour éviter l’accident …
    Pendant ce temps d’autres de leurs âge n’ont que 800 euros de retraite
    D’autre de 45 ans ne savent pas s’ils auront une retraite et patientent dans les rond point .
    Et d’autre comme cette jeune fille
    De 25 ans qui a la sotie d’un virage
    Se retrouve face à l’arriere D’un poids lourd et n’ayant pas pu s’arret meurent écrasée …
    Je ne comprend pas et je haie ce de
    68 ans comme moi qui pleurent la bouche pleine ….

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