Archives mensuelles : février 2019

Travailler à 80 ans ?

Aux USA : à plus de 80 ans, ils sont toujours obligés de travailler (et ils sont de plus en plus nombreux) :

https://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/carriere/vie-professionnelle/retraite/etats-unis-encore-au-travail-a-96-ans_3198149.html

Et en France, combien sont-ils qui poursuivent une activité professionnelle bien au-delà de 62 ans, l’âge légal actuel de départ à la retraite ?

En 2016, selon une étude de la Drees, ils étaient 463 000 Français à continuer à travailler tout en percevant une pension. Et parmi eux, 253 000 avaient plus de 65 ans :

https://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/carriere/vie-professionnelle/retraite/on-ne-peut-plus-suivre-ils-sont-retraites-mais-travaillent-encore-par-necessite-economique_2998449.html

Combien, en 2019, qui s’emploient encore dans nombre de petits boulots “offerts” aux “vieux”[1] : https://www.seniorsavotreservice.com/, et sans doute, dans les chiffres officiels, n’apparaîtront-pas pas celles et ceux qui participent d’une économie parallèle – ou “souterraine” ? –, sans que le fait qu’ils/elles ne soient pas “déclaré.e.s”, résulte toujours de leur choix.

Combien de “vieux”, par exemple parmi ces “invisibles” (ou inaperçus) d’aujourd’hui, comme celles et ceux qui, dans les banlieues, colportent la presse publicitaire dont elles/ils emplissent les boites à lettres des quartiers pavillonnaires, ou qui, en ville, aux heures matutinales et/ou nocturnes, assurent le nettoyage des locaux collectifs d’activités, sortent les poubelles des immeubles désormais dépourvus de concierges ou de gardien.ne.s, ou parmi ces nouveaux auto-entrepreneurs (auto-entrepreneuses ?) urbain.e.s, comme le sont – autre exemple de notre “vie moderne” – les chargeurs (chargeuses ?) de trottinettes électriques (“juicers“ : en anglais, on a moins à se soucier de l’écriture inclusive) ?

Combien parmi les “migrants de l’intérieur quittés par leur pays”, selon les mots de Bruno Latour (https://reporterre.net/Bruno-Latour-Les-Gilets-jaunes-sont-des-migrants-de-l-interieur-quittes-par) ?

A Paris, mais sans doute en est-il de même ailleurs, les “vieux” qui n’ont pu obtenir de “logement social” qu’en “résidences-appartements pour personnes âgées” (en fait d’appartements, il s’agit de studios), n’ont plus, de ce fait, le droit de continuer à travailler dès 60 ans (faut-il rappeler encore, ici, que l’âge légal de départ à la retraite est actuellement de 62 ans avant qu’il soit sans doute encore reculé ?), sauf dérogation dont on nous dit qu’elle est “généralement acceptée”[2].

L’interdiction de continuer à travailler serait-elle ici conçue comme une « contrepartie” – le mot est dans l’air du temps –à l’aide que constitue la possibilité donnée à des “personnes âgées” (des “vieux” de 60 ans !) de pouvoir accéder à un logement social, comme nombre d’autres catégories (“normales” ?) d’âge de la population et aux mêmes conditions de ressources ? Et cette “contrepartie” aurait-elle été conçue à l’instar de celles que certains membres du gouvernement (voir notamment : https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/02/15/edouard-philippe-veut-debattre-de-contreparties-aux-aides-sociales_5424057_823448.html) et ailleurs (récemment : https://www.lyoncapitale.fr/politique/auvergne-rhone-alpes-wauquiez-veut-essayer-les-contreparties-au-rsa/) veulent instaurer à l’égard des “bénéficiaires” de minima sociaux ?

Si, c’est afin que les “vieux” se consacrent plutôt à des activités bénévoles au profit de leurs concitoyen.ne.s, nombre de ceux-ci – ici, je m’autorise encore le masculin générique – n’ont pas attendu de telles incitations pour s’engager, ou continuer à s’engager, notamment dans la vie associative.

L’idée même d’une activité bénévole, au delà de celle d’une activité non rémunérée – non “monétisée”, comme on dit aujourd’hui –  n’est-elle pas aussi, et d’abord, l’idée d’une activité volontaire, non imposée, ne relevant que d’un engagement personnel dans la vie de la cité, donc libre[3] ?

Et, l’idée d’imposer de devoir en accomplir une, en tant que “contrepartie” d’une aide sociale, à l’instar d’une peine de “travail d’intérêt général” (TIG), outre qu’elle est antinomique, n’est-elle pas offensante à l’égard de l’idée même du bénévolat ?

Mais, peut-être, cette “idée” veut-elle contribuer à ce que la situation de “sans emploi” soit assimilée d’emblée à une faute, du moins relève avant tout, sinon uniquement, d’une responsabilité individuelle ?

Interrogé tout récemment pour savoir s’il pensait qu’il fallait une contrepartie au versement des aides sociales, celui qui est considéré comme étant à l’origine du Revenu de Solidarité Active (RSA), Martin Hirsch, répondait : « Chaque fois qu’on travaille, on doit avoir une fiche de paye (…) Quand vous donnez une heure de travail, vous avez une heure de salaire ( …) Faire en sorte que quelqu’un qui reçoit une aide sociale travaille sans salaire, la conséquence est qu’il se retrouve en concurrence avec des vrais salariés (…) donc j’y suis défavorable ».

S’agissant de celles et ceux à qui on ne reproche pas encore – quoique, parfois… – d’être des “inactifs” (des “gens qui ne sont rien”), on ose espérer qu’une idéologie de la charité moralisante de retour, et qui semble inspirer un certain “paternalisme d’Etat” s’agissant au moins de sa conception de la solidarité, ne va pas envisager que soient à présent demandées des “contreparties” aux “bénéficiaires” du “minimum vieillesse” (aujourd’hui l’Aspa : l’allocation de solidarité aux personnes âgées) ou de l’AAH (allocation aux adultes handicapés).

Et, s’agissant du projet de “service national universel” qui envisage d’impliquer le secteur associatif et qui me semble aussi béta qu’il sera sans doute inutilement couteux, ce n’est pas ce qui me paraît l’inspirer qui va m’inciter à adhérer à un tel projet que l’on croirait issu d’un esprit encore juvénile.

Mais, à l’heure où dans la géographie gouvernementale, on voit encore moins qu’avant où sont situées la vie associative, l’économie sociale et solidaire, l’éducation populaire, la jeunesse…

Bernard Gibassier


1. Ici, le masculin générique ne semble pas trop froisser et son usage est généralement admis par les “vieilles”.

2. J’ai demandé au Défenseur des droits (l’autorité administrative) ce que pouvait être un droit lorsqu’il est soumis à une dérogation.

Son titulaire actuel, Jacques Toubon) est, comme moi, né en 1941* et pourra exercer cette fonction jusqu’à près de 80 ans (fonction dont s’agissant de l’un de ses prédécesseurs, il m’est arrivé de croire qu’elle était bénévole !).

J’aurais aimé que, pour cette raison, il me fasse part d’une opinion personnelle quant au fait que certains “vieux” du même âge que lui et moi doivent solliciter une “dérogation” pour pouvoir travailler encore.

* Joan Baez aussi, qui, elle, lorsque je l’ai revue récemment, m’a fait penser (croire) un moment que j’étais peut-être resté aussi jeune qu’elle (https://www.youtube.com/watch?time_continue=1&v=zWcKnNH0SHA).


3. Pour ma part, au cours de ma vie – et elle n’est peut-être pas tout à fait finie –, j’aurais consacré bien moins de temps à des activités sociales rémunérées* qu’à des activités sociales bénévoles (certaines dont ont pu bénéficier des membres de la famille d’une des ministres de l’actuel gouvernement !) et sans considérer qu’à cela devait correspondre des “contreparties”, les solliciter ou les espérer (auquel cas, j’aurais été plutôt déçu).

* Activités sociales rémunérées : je préfère ces termes au mot travail et ce en raison de son étymologie généralement attribuée, quand bien même celle-ci soit sans doute erronée. 

 

Le défi d’une culture de la responsabilité chez les retraités et personnes âgées

Dans le conte philosophique de Voltaire, publié en 1748, “Le Monde comme il va”, reflet de la société de Voltaire à son époque, nous trouvons une analyse fine et extrêmement perspicace, qu’on dirait presque de notre propre époque.

Dans ce conte, les génies qui président l’empire du monde se trouvent en colère contre les excès des Perses.

L’ange Ituriel, un de ces génies, confie une mission au Scythe Babouc : se rendre à Persépolis et observer ses habitants accusés de tous les maux, afin de lui rendre un compte rendu fidèle qui déterminera, s’il faut châtier ou exterminer la ville.

Arrivé à Persépolis, Babouc observe le comportement des habitants de la ville, et y découvre un monde où règne la violence, l’injustice, le vice, le crime.

Babouc déchiré tantôt par la violence de cette ville, tantôt par quelques manifestations de vertu chez ses habitants, s’étonne : “Inexplicables humains, comment pouvez-vous réunir tant de bassesse et de grandeur, tant de vertus et de crimes?” Ce monde devrait-il être détruit ?1

 Edgar Morin déclare en 2013 «Tout indique que nous courons à l’abîme et qu’il faut, si possible et s’il en est encore temps, changer de voie.» (E.Morin, 2013).

 «Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils en voient la nécessité que dans la crise» Jean Monnet2

 L’âge de la retraite est aussi celui de deux tiers de vie accomplie, et la vie c’est le changement.

Il est donc toujours temps de changer de voie, il suffit, c’est là le triste constat, que nous le voulions, que nous en ayons le courage, ensemble, pour développer nos capacités et moyens de demeurer des citoyens, acteurs, d’une société mondiale entre trois, quatre, voire cinq générations, sans être esclaves d’un avenir gouverné par l’intelligence artificielle.

Nous connaissons « bassesses et grandeurs, vertus et crimes » bien au-delà de nos territoires de vie puisque nous sommes informés, depuis ces dernières décennies, dans les secondes, souvent visuellement, de l’événement produit à l’extrémité du monde.

Retraités, donc aînés, nous sommes en partie, responsables de la situation actuelle du monde.

Forts de nos expériences, face à l’obligation ou la nécessité morale de répondre et d’assumer nos responsabilités, de nous porter garants de nos actions ou de celles des autres, nous devons participer de façon active à une autre voie pour une société mondiale de paix et de bonheur en étant connus et reconnus dans nos aptitudes et nos compétences.

Celles-ci commencent par l’éducation, la formation, se développent par les apprentissages tout au long de la vie.

Il nous appartient d’apporter la preuve de leurs réalités, aux autres d’en reconnaître le bien fondé.

Ce troisième tiers de vie est une nouvelle chance de construire ce que bien souvent les contraintes de la carrières ne nous ont pas permis.

Osons un défi, celui d’une « nouvelle carrière », demeurons professionnels dans une profession choisie, apprise, comprise afin d’en exercer les compétences avec bonheur dans un développement personnel et collectif.

Devenir « retraité professionnel » c’est marquer sa volonté de vivre un long temps de retraite et de vieillissement, en bonne santé – nous savons que le travail, exercé avec plaisir, est le meilleur vaccin contre un vieillissement trop rapide – de façon bénévole ou lucrative pour des raisons personnelles, en s’engageant, par exemple, pour recentrer la science sur le vrai, l’art sur le beau, et la culture sur le bien.

Si le programme vous plaît, rejoignez nous !

Pierre Caro

retraité professionnel

1Extrait de l’Alliance pour les sociétés responsables et durables, les cahiers de propositions Yolanda Ziaka

2Jean Monnet 1888-1979 promoteur de l’atlantisme et du libre échange, il est considéré comme l’un des pères de l’Europe.