Refonder une gérontologie sociale

Les années quatre-vingt ont été, en France, une période d’incroyables innovations, dans tous les domaines sans doute, y compris dans les domaines de la santé et des politiques sociales et médico-sociales. Du point de vue de l’accompagnement des plus âgés de nos concitoyens, cette période fut particulièrement marquée par la volonté de sortir la vieillesse du champ de la médecine, de l’hôpital, pour ne pas dire de l’hospice…

Cette volonté de regarder l’avancée en âge d’abord comme une question de société et non comme un problème de santé était d’ailleurs, pour une part au moins, héritée des travaux de Pierre Laroque qui dans son célèbre rapport attirait dès 1962 l’attention des gouvernants et autres responsables sur le vieillissement de la population.

Certes il arrive que la vieillesse des uns et des autres s’accompagne de problèmes de santé, certes il arrive que ces problèmes de santé deviennent prépondérants mais cela ne saurait faire de la vieillesse une maladie…

La gériatrie qui trouve toute sa pertinence dans le soin apporté aux plus âgés de nos contemporains, justement lorsqu’ils rencontrent ces problèmes de santé reste alors une spécialité médicale, centrée sur une tranche d’âge, au même titre que la pédiatrie, par exemple, est bien une spécialité médicale centrée sur une tranche d’âge particulière.

Évidemment prendre en considération la personne malade dans sa globalité implique de s’intéresser à ses conditions de vie, de ressources, d’habitat, d’intégration sociale, etc. Le gériatre est donc conduit, pour comprendre, soigner, accompagner son patient âgé, à envisager une situation complexe pour mieux saisir les interactions, positives ou non, entre le patient et son milieu, son environnement humain, matériel… Il ne saurait donc y avoir de gériatrie sans que se développe une gérontologie dont le but n’est certainement pas de rivaliser avec la gériatrie ou de tenter de la disqualifier mais bien de prendre en considération la dimension sociale, sociétale même de l’avancée en âge.

C’est justement dans les années quatre-vingt que cette gérontologie va prendre vraiment son importance en France et va devenir une véritable « gérontologie sociale ». Les contributions seront nombreuses, la mémoire de quelques noms s’impose : Michel Philibert, Robert Hugoneau, Maurice Bonnet, Geneviève Laroque, Paulette Guinchard-Kunstler… Tous, à leur manière, ont incité les nouvelles générations qui s’intéressaient à la vieillesse à entrer dans des dimensions pluridisciplinaires, interdisciplinaires, bref, complexes…

Il semble bien qu’aujourd’hui la peur que nous avons de mourir et les représentations négatives de la vieillesse qui l’accompagnent nous conduisent plus que jamais à adresser à la médecine une demande insensée non seulement de nous guérir mais de nous empêcher de mourir et pour cela de nous éviter de vieillir… Au moment où enfin l’espérance de vie à laquelle nous pouvons prétendre est plus importante que jamais l’idéologie du « bien vieillir » nous formate pour que nous n’ayons le droit de vieillir qu’à condition de rester jeune! Cette injonction paradoxale, séduisante évidemment, nous rend fous au point que nous voyons aujourd’hui se développer sans crier gare, une « médecine anti-âge » qui nous promet de vivre sans vieillir… Dormez tranquilles le transhumanisme est à l’œuvre…

Or, quelles que soient les difficultés que nous rencontrons dans nos vies, vivre c’est vieillir, inéluctablement d’autant que vieillir c’est vivre, heureusement…

Le moment semble donc venu, plus que jamais, de refonder une véritable gérontologie sociale et cela pour une multitude de raisons :

La société française vieillit et ce phénomène mérite d’être encore observé, étudié et mieux compris.

Le vieillissement de la population ouvre des questions que nous avons à traiter tant sur le plan de l’urbanisme, du logement, des transports, de l’accès à la consommation, des pratiques alimentaires, de l’accès à la culture…

Les questions que nous pose le vieillissement de la population exigent des réponses nouvelles, diversifiées et actualisées.

Le vieillissement de la population nous oblige évidemment à penser un investissement économique et sociétal très important et porteur d’avenir. Refuser cet investissement serait sans doute une absurdité qui entrainerait une rupture dramatique du lien de solidarité républicaine. La situation précaire de certaines et de certains des plus âgés de nos contemporains nous oblige évidemment à maintenir et à repenser ce lien de solidarité.

Les relations entre les générations ont besoin d’être cultivées, travaillées pour qu’elles continuent d’apporter aux plus jeunes, et aux plus anciens les échanges de tous ordres, y compris affectifs et culturels dont ils ont besoin.

Les évolutions technologiques foudroyantes avec lesquelles il nous faut faire société nous obligent à être particulièrement attentifs à la situation des plus âgés parce qu’ils peuvent connaître des difficultés majeures entraînant isolement et exclusion.

La gérontologie sociale a précisément pour objet de prendre en considération l’avancée en âge, dans la complexité d’une société, à un moment particulier de son évolution et de son histoire…

La vieillesse est notre avenir, portons lui la plus grande attention…

 

Michel Billé

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s