Archives mensuelles : août 2019

La sexualité et le désir féminin ne disparaissent pas avec la ménopause, bien au contraire!

Merci aux hommes qui continuent à nous désirer”, tels ont été les mots d’une de mes patientes. “Sexuellement invisibles!” Yann Moix a essayé de faire le buzz en écartant les femmes de 50 ans de son désir, incluant au passage tous les autres hommes dans cette affirmation. Buzz réussi sur les divans des psychanalystes. “Quand tu crois que t’as pris de l’âge mais que tu ressens que tu n’as pas vieilli, tu te vois de l’intérieur. Eux, les autres, ils te regardent autrement.” Pleurs silencieux de cette patiente.

Ce qui est frappant dans la formule de Yann Moix, sans probablement qu’il en soit tout à fait conscient, c’est qu’il parle de femmes ménopausées. À 50 ans, les règles se sont arrêtées pour la plupart des femmes. Dans son affirmation, la reproduction et la sexualité seraient une seule et même affaire pour elles, pas pour les hommes. Quand une femme n’a pas de rapports en vue de procréer, elle n’a pas de rapports sexuels du tout? Cette vision très rétrograde est-elle une réalité? La contraception a justement apporté à la génération actuelle des Ménopausées une liberté inconnue des femmes auparavant. Des femmes ménopausées semblent pourtant avoir intégré qu’elles sont sexuellement out. Pourtant, sur le divan, ce n’est pas ce qui se dit. Entre copines, non plus.

Essayons de creuser cet écart pour y voir clair. Le poids des mots étant ce qu’il est, nous avons besoin de regarder de plus près pour lever quelques tabous.

Qu’en est-il des préjugés? Comment se construisent les représentations sociales, individuellement introjectées psychiquement, sans recul, comme si c’était naturel que la ménopause soit présentée comme un problème?

Au Japon le mot “Ménopause” (apparu ici au XIXe siècle) n’existe pas, ce moment de la vie des femmes ne fait l’objet d’aucune attention particulière. Dans les sociétés occidentales, nous avons droit au discours médical. Résumons l’enchaînement: fin des menstruations: dégénérescence, désordre; pathologisation: dégradation, troubles. Cet angle physiologique ouvre évidemment aux traitements en pharmacie. Ainsi, la ménopause et la sexualité sont plus étroitement liées qu’il n’est dit.

Techniquement, le désir provoque la lubrification naturelle du vagin, par la cyprine (déesse Aphrodite, surnom: Cypris). Moins de désir: moins de lubrification. Le seul effet de l’âge est à questionner. Dans un “vieux” couple, habitude rime avec lassitude. Contrairement à ce que l’on voudrait faire croire, l’âge n’explique pas tout dans les difficultés pour “mouiller”. Certaines femmes disent qu’elles sont bien contentes de prendre ce prétexte pour échapper au “devoir conjugal”. Sans désir, même le Viagra de Monsieur n’a aucune efficacité. C’est donc la question du désir sexuel qui est posée. Qu’en est-il lors de nouvelles rencontres?

Un des problèmes est donc que le désir des femmes qui avancent en âge semble bien peu reconnu, accepté. A l’inverse, le désir masculin resterait “normal” et valorisé quant à lui. Ridicules ces femmes qui ont envie de sexe, d’amour? On comprend que des femmes se sentent piégées, complexées parfois de ressentir autre chose,perdues. Elles auront à faire un premier travail d’autonomisation par rapport à ces normes dominantes pour se recentrer sur leur ressenti.

Si l’on s’attarde sur le poids des mots, prenons “Cougars”. C’est drôle de stigmatiser ainsi des femmes aimant les jeunes hommes alors que Yann Moix trouve tout à fait décent d’affirmer sa sexualité, son attirance exclusive pour des femmes ayant la moitié de son âge. On le sait -mais je dois le répéter pour dresser le contexte- tous ces hommes avec de jeunes maîtresses ne choquent pas trop, on en plaisante même “il quitte une femme de 50 ans pour deux de 25″. Mais Brigitte Macron, elle, en a bavé en raison de sa différence d’âge avec son homme! Quoi que l’on pense (politiquement) de ce couple, est-ce admissible? Les femmes ont-elles le droit d’oser assumer une vie sexuelle, à tout âge? Le droit, oui, sur le papier. Mais…

Merveilleuses, ces amoureuses?

Comme toute femme amoureuse, quel que soit le nombre de ses années, la femme rayonne, l’homme aussi d’ailleurs, allumés de l’intérieur par “les feux de l’amour”! Le désir féminin serait encore toujours à justifier, quel que soit l’âge. Pire encore avec l’âge?

“Vieille = moche = imbaisable = aigrie” on connaît ces injures de “mal-baisées”. Il se pourrait qu’une résurgence du sexisme se manifeste ouvertement dans cette vision exprimée sans rougir par Yann Moix.

Alors que le sexuel est partout, de la publicité à la pornographie, la sexualité des ménopausées serait soit un non sujet soit un sujet brûlant. Et on parle ici des femmes de 50 ans, des Mamans. Qu’en sera-t-il quand on abordera les femmes de 60 ans et plus? Les grands-mères. Croyez-vous que l’on parlera de ces sixties comme de sexynaires? Permettez-moi d’en douter quelque peu. Il suffit de regarder les rôles des actrices de ces âges. Elles incarnent très rarement des femmes amoureuses.

Les Jeunes (qu’importe leur sexe) aimeraient peut-être que cela devienne un non-sujet pour leurs parents, mères et pères. Et comme toujours encore plus pour leurs mères: “Toutes des putes, sauf ma mère. Une Sainte.”, les enfants ont toujours du mal à se représenter la sexualité de leurs parents. Cette “scène primitive” serait dégoûtante. Est-ce donc cette vision (non travaillée sur un divan) qui ne cesserait jamais d’influencer les visions d’horreur de Yann Moix?

L’âge et le désir, leur articulation pose un problème

Revenons à ce qui se passe socialement. Avoir plus de 50 ans, est-ce une disqualification ? Comme pour les hommes, diront certains. C’est vrai mais avec un malus car la femme est censée être désirable, la beauté se fane au regard des critères actuels, de jeunesse comme attribut majeur. Qu’en est-il des jeunes “moches”, au fait, les guillemets sont là pour insister sur les normes de beauté classant les individus? Comme si l’amour ne concernait que les top models! Peut-être sera-t-il plus simple de vieillir pour celle qui n’a pas été reconnue pour sa beauté une partie de son existence? À voir…

Le diktat des papiers glacés, des apparences influence les a priori, les aggrave.Sans les créer comme nous l’avons abordé au paragraphe précédent, on n’aime pas se représenter les parents faisant l’amour.

Socialement toujours, le statut des femmes ménopausées est différent de ce qu’il était. D’un côté, nous assistons à une perte de statut négatif, associé aux règles, vous savez les “femmes impures” des religions, celles qui (laïquement) font tourner la mayonnaise, etc, et de l’autre côté, une perte du statut positif comme femme fertile. Rappelons l’injonction faite aux femmes de plus de 45 ans de cesser leurs activités reproductives, elles sont socialement ménopausées avant de l’être physiquement.

Les voilà libérées des risques de “tomber enceinte”, de la contraception et ses effets secondaires, des grossesses non désirées à assumer d’une façon ou d’une autre… Les femmes ménopausées seraient disponibles non stop aux plaisirs de la vie sexuelle, comme un homme l’a été toute sa vie ne connaissant pas les cycles de 28 jours…Elles pourraient en profiter. Ce qui ravive les fantasmes de femmes intenables. Ces peurs circulent sur toute la planète et entraînent des mutilations et de multiples processus pour empêcher les femmes d’user de leur liberté.

Ainsi la disqualification des femmes ménopausées en tant que femmes sexuellement désirantes et désirables dépasse, et de loin, une simple attirance individuelle, qui en ce sens est tout à fait respectable et indiscutable.

Ménopause, un tabou à faire tomber

En considérant cette situation sous cet angle, on aboutit à la conclusion qu’il ne s’agit pas seulement d’un problème individuel mais d’un fait social.

Pour faire tomber un tabou, il faut déjà en prendre pleinement conscience puis en parler. Les femmes le pourront, en dépassant le silence jusque-là bien assimilé, en dépassant aussi la peur car les pionnières risquent d’être moquées en prenant la parole sur ce sujet.

Seules les femmes? Des hommes ont réagi à Yann Moix en disant “Tu parles pour toi!”

Merci Messieurs.

Il existe des démarches individuelles et d’autres collectives pour bousculer les tabous, par exemple, la culture. Les articles, comme celui-ci par exemple, permettent de réfléchir et aident à mettre en lumière ce qui parfois confusément est ressenti. Lever le voile pour mieux se comprendre est une étape. La pièce “Ménopausées” au théâtre de la Madeleine juin/août 2019 – en plus d’être un moment de plaisir impertinent- ouvre la voie. L’accueil très chaleureux tient tant au talent des quatre comédiennes qu’au fait que le public désire sortir du non-dit, de l’invisible. Seule petite critique, les quatre femmes n’ont que 50 ans…

Sortir d’un non-dit, du refoulé permet le changement.

Si vous en êtes d’accord, partagez ces quelques réflexions et voyons ce que cela entraîne.

« Toute vérité franchit trois étapes. D’abord elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis elle est considérée comme ayant toujours été une évidence ». Arthur Schopenhauer

 

Catherine Grangeard

 

Ce billet reprend pour partie une tribune sur le Huffington Post

Au cœur des romans de Houellebecq s’enracine la peur de vieillir

Michel Houellebecq a construit une œuvre en se faisant l’écho de nos angoisses sociales et intimes quant aux transformations et disruptions de monde moderne et occidental. Ce qui l’anime dans cette déconstruction et le pousse à l’écriture, c’est la face B, cachée des humains ; une part sans gloire où se rencontrent les inquiétudes et les fantasmes de ses contemporains.

Parmi les nombreuses peurs qui traversent ses livres, celle du vieillissement est permanente, elle envahit les dires et les actes de chaque protagoniste, marqués par le rejet, le refus d’accepter cette dimension de notre condition humaine.

Dans notre société intranquille, où le « couple » jeunisme et âgisme aux polarités antagonistes catégorise de manière simpliste les regards et les représentations des plus jeunes et des plus âgés, vieillir peut rapidement être appréhendé comme une offense ou une injure du temps.

Nous avions précédemment décrit comment, telles des poupées gigognes s’emboitant, la peur de mûrir recouvre celle de vieillir, laquelle éclipse celle de mourir.[1] C’est là assurément, au cœur de ce fonctionnement psychique, que s’enracine une part de l’âgisme actuel, cette discrimination, disqualifiante voire méprisante, manière « efficace » de ne pas se reconnaitre dans cet autre âgé.

En nous appuyant sur l’excellent article de Ruth Amar, « La vieillesse dans l’œuvre de Michel Houellebecq : aspect de la « société du spectacle »[2] nous verrons comment la vieillesse et le vieillissement y sont présentés et représentés pour en extraire nos propres pistes de réflexion.

 Comme en écho à Guy Debord

La référence au fameux texte de Guy Debord[3] courre tout au long des écrits houellebecquiens. Les personnages évoluent dans un monde marchand, et le pensent comme tel, animés par une sorte de consommation frénétique sexuelle, technologique ou de réalisation personnelle ; au point qu’entre les uns et les autres, peut-on encore parler de relation, de transaction, ou de négoce ?

La marchandisation des corps, notamment des corps sexuels rejette les faiblesses, les rides, les affaissements. Malheur aux corps dont l’image ne renvoie pas à une image parfaite ou au moins acceptable.

Les nouvelles technologies de marketing et d’information, les réseaux sociaux mais aussi les sites de rencontres construisent une « société du spectacle », entre story-stelling et mise en scène spéculaire, idéalisant les représentations et les images de soi . Et plus puissamment encore, grâce à certaines techniques récentes puisque notre attention, à capter donc à vendre, est devenu un bien précieux. La spectacularisation s’individualise, comme ces avatars de jeu vidéo qu’on peut habiller sans fin de nos désirs.

Lisons Ruth Amar : « Les protagonistes vivent ce temps de vie « limité, déclinant, médiocre » dans un monde où ils sont conduits à un hédonisme effréné. La culture des plaisirs instantanés où rayonnent la marchandise, le corps, la beauté, l’argent, où le quotidien est manipulé et privé de son expressivité, est la seule culture possible. Aussi, dès les premiers signes de la sénescence, les personnages de Houellebecq n’ont-ils aucune possibilité de transfigurer l’affaiblissement du corps et de vivre honorablement.[i] »

Nous retrouvons une loi de fonctionnement du marché libéral : pour qu’un produit soit désiré donc consommé, il faut qu’il soit désirable donc consommable, question majeure qui taraude le monde selon Houellebecq.

Il est notable que la stratégie première de la Silver économie eût dès 2012 pour objectif premier de revaloriser les âgés de plus de 50 ans[4], notamment en visant à redonner aux corps des seniors des indices de jeunesse, ceux-là mêmes qui attestent d’une qualité désirable.

Pourquoi pas, pourrions-nous ajouter, après tout il est toujours bon dans la vie d’avoir un narcissisme satisfaisant[5], mais l’objectif nous dérange : la consommation des uns et des autres, voire celle des uns par les autres. Une technique de chasse, celle du miroir aux alouettes[6] a fait ses preuves, mais appliquée aux humains, on subodore l’aliénation.

Alouette, gentille alouette, Alouette, je te plumerai…

Déjà lors d’une tribune sur l’indécence de la Silver économie[7], nous en avions, à l’époque, repéré les indices typiques d’une mise en scène caractéristique d’une société, celle des seniors mise en spectacle. Tel le sparadrap du capitaine Haddock, impossible de se défaire de l’origine du mot senior, pure construction de marketing ![8]

 

La peur de vieillir noyaute les romans de Houellebecq

Ruth Amar identifie trois rouages majeurs au cœur du texte houellebecquien : le culte de la jeunesse, l’effroi de la privation sexuelle, le rejet de la vieillesse.

Petite précision, « vieillir » pour les protagonistes c’est avoir à peine quarante ans… Dans ses romans, Houellebecq, parfait chroniqueur des crises de notre milieu de vie, ne cesse de placer ses héros en situation de se débattre face à la menace de corps modifiés car vieillissants, qu’il s’agit d’anticiper et d’annihiler.

Ce n’est plus tellement facile d’avoir des relations, à partir d’un certain âge, je trouve […] On n’a plus tellement l’occasion de sortir, ni le goût. Et puis il y a beaucoup de choses à faire, la bureaucratie, les formalités, les démarches… les courses, le linge. On a besoin de plus de temps à s’occuper de sa santé, aussi, simplement pour maintenir le corps à peu près en état de marche. À partir d’un certain âge, la vie devient administrative — [9].

L’analyse faite par Ruth Amar est claire et précise : « La culture des plaisirs instantanés où rayonnent la marchandise, le corps, la beauté, l’argent, où le quotidien est manipulé et privé de son expressivité, est la seule culture possible. Aussi, dès les premiers signes de la sénescence, les personnages de Houellebecq n’ont-ils aucune possibilité de transfigurer l’affaiblissement du corps et de vivre honorablement (…) Dans ce monde fait de matérialité dénuée de sens, le culte acharné de la jeunesse est une première étape vers la condamnation de la vieillesse dans la société du spectacle décrite par Houellebecq. »

Tous les hommes que j’ai connus étaient terrorisés par le vieillissement, ils pensaient sans arrêt à leur âge. Cette obsession de l’âge commence très tôt — je l’ai rencontrée chez des gens de 25 ans — et elle ne fait que s’aggraver.[10]

Dans Thalasso, film où il joue son propre rôle, il dit même que « ce qu’il y a de pire quand on vieillit, c’est qu’on reste jeune ». Et puisqu’on a le sentiment dans cet univers que vieillir équivaut à passer de l’autre du miroir, que cette image altérée disparaisse puisqu’elle cesse d’être à minima acceptable, nous ne sommes pas surpris que pour les personnes houellebecquiens, le suicide devienne une option logique.

 

Dans cette société, parallèlement au libéralisme économique, se déploie un « libéralisme sexuel ». Lire « Extension du domaine de la lutte » mais aussi les autres romans.

En exagérant et en faisant constamment l’éloge de la jeunesse, les protagonistes des récits doivent bien sûr faire face à la compétence sexuelle, ce qui finalement, les conduit à l’effroi de la vieillesse, dès ses premiers signes. Au stade hypermoderne de la concurrence entre les hommes transformés en marchandises et soumis au phénomène cruel de l’offre et de la demande, le sexe est un système de hiérarchie sociale où règnent les lois du marché.[11]

Le plaisir sexuel n’était pas seulement supérieur, en raffinement et en violence, à tous les autres plaisirs que pouvait comporter la vie ; il n’était pas seulement l’unique plaisir qui ne s’accompagne d’aucun dommage pour l’organisme, mais qui contribue au contraire à le maintenir à son plus haut niveau de vitalité et de force; il était l’unique plaisir, l’unique objectif en vérité de l’existence humaine.

 

Dans un tel univers, les vieux perdent leurs capacités de séduction et de réalisation de plaisir. Un peu comme dans une entreprise moderne, où dans une pyramide des âges réduite à la portion congrue le « summum » est finalement très bref entre juniors et seniors.

Puisqu’il ne s’accorde nullement avec la société du spectacle ni avec le système de croyances hédonistes, mieux vaut en fin de compte éviter le troisième âge, synonyme de la perte de l’illusion, étape tragique de l’existence telle qu’elle est décrite dans « La Possibilité d’une île »[12]. Seules issues, le clonage, chimère d’une vie éternelle ou la mort.

[…] vient un âge, un âge second, où l’on sait déjà, au moment où l’on commence à vivre un bonheur, que l’on va, au bout du compte, le perdre… je compris également que je n’avais pas atteint l’âge tiers, celui de la vieillesse véritable, où l’anticipation de la perte du bonheur empêche même de vivre.[13]

 

Pour aller plus loin,

1.Si les avis sont partagés sur l’œuvre de Houellebecq, reconnaissons que chacun de ses livres fait événement[14]; sans omettre une intentionnalité scandaleuse, cet auteur scrute nos aspects les plus sombres, non pas comme un psychanalyste écoute les mots pour dire notre vie psychique, mais comme un comportementaliste… qui ne serait pas positivant ni à visée adaptative. La nuance est grande puisqu’à sa manière, ces vies vécues devant nos yeux s’inscrivent dans un tragique existentiel d’un monde sans joie et peu d’espoir.

2.Cette dimension outrancière de nos existences est l’exacte inverse de celle proposée par la psychologie et de la sociologie positive, lesquelles agissent comme supplétifs de la société du spectacle d’un monde marchand ; un ersatz de sciences humaines lissant les aspérités structurelles de nos âmes humaines.

La communication et le marketing de la Silver économie l’illustrent parfaitement, qui construisent à des fins de marché, des figures idéalisées des sujets vieillissants. « My senior is rich and nice “, d’où cette impression d’un univers mediatique ambiant saturé d’injonctions positives!

Faut-il confier aux techniques de communication de la Silver économie, le soin de lutter contre l’âgisme ? Nous posons la question, tant le découpage inhérent aux cibles marketing, logiquement produira de la ségrégation.

Nul souhait de notre part de réduire le vaste champ de la Silver économie, en situation actuelle de « mettre en musique » la politique sanitaire et sociale des vieux, à cet aspect-là, mais nous sommes quelques-uns à vouloir contribuer ainsi : penser certaines confusions de rôles et d’intérêt, selon la philosophie d’Hannah Arendt, est un acte fondé sur le consentement et le droit au désaccord.

3.Cette peur phobique et sociétale de vieillir s’insinue et nous envahit, l’inquiétude grandissant au fur et à mesure de l’avancée en âge, avec pour acmé, la crise du milieu de vie. Rejetés, tous les indices du temps qui passent et particulièrement provenant du corps, sexué bien entendu. Alors qu’autour de 60 ans la question n’est certes pas réglée mais s’envisage différemment : comment accepter de vieillir et comment rebondir ?

Si les enfants ont pour les vieux à la fois une curiosité et une tendresse, si par ailleurs les adolescents s’en désintéressent, c’est bien la génération dont les parents vieillissent sous leurs yeux qui ne supportent pas ces marques de défaillances, comme une nouvelle atteinte aux idéalisations parentales et en même temps, promesse anxiogène de leur futur. Il n’est pas inutile d’ajouter que ce temps de la vie adulte se caractérise par une envie puissante d’accéder aux pouvoirs, de déloger ces « seniorisants », comme une nouvelle résurgence des rivalités œdipiennes.

Ce violent refus de vieillir est donc aussi l’expression souterraine d’un majeur conflit entre générations. Sans parler de guerre, la dimension conflictuelle intergénérationnelle a été toujours structurante, socialement comme psychiquement.

4.Nous avons ici deux ressorts psychiques profonds de l’âgisme, entremêlés, la peur de vieillir et la tension conflictuelle entre deux générations, ressorts d’autant plus pernicieux qu’ils ne seront ni dévoilés ni assumés. Ces rivalités générationnelles sont, somme toute, classiques mais, de nos jours, socialement déniées. Pourtant, si l’agressivité entre les humains, inévitable, sert à chacun à trouver une place, elle n’empêche nullement la relation humaine puisqu’on peut y lier de la reconnaissance et d’autres affects attentionnés.

Nul besoin alors de nous projeter des discours et des images normatives d’une réalité biaisée. Apprendre et prendre plaisir à penser l’autre, jeune ou vieux, et lui parler constitueront une bonne base.

José Polard

 

 

 

[1] blog

[2] Ruth Amar, Université   d’Haïfa, Israël « La vieillesse dans l’œuvre de Michel Houellebecq : aspect de la « société du spectacle » in Les Lettres romanes, vol. 70 n° 3-4 (2016), pp. 435-454

[3] Nous faisons nôtre l’hypothèse de Ruth Amar

[4] Préalable pour créer un marché attrayant pour les entreprises et pour les seniors.

[5] Je n’ai pas dit total.

[6] José Polard : « Le numérique comme outil de fabrication d’une certaine société des seniors »  in actes du colloque UCO d’Angers 2017. Nouvelles technologies, nouvelles psychologies ?  Eduquer, soigner, abuser, sous la direction de Patrick Martin-Mattera. L’harmattan, Paris, 2019

[7] https://www.lemonde.fr/idees/article/2016/05/06/l-indecence-de-la-silver-economie_4914977_3232.html

[8] https://lesjours.fr/obsessions/seniors-arnaque/ep1-invention-seniors/

[9]Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île, op. cit., pp. 152-153

[10] Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires, op. cit., p. 234.

[11] ibid

[12] ibid

[13] Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île, op. cit., p. 173.

[14] Un évènement est ce qui arrête ou fait rupture. Dans le cas de Houellebecq, l’évènement est médiatique mais aussi intime au moment de la lecture.