Archives mensuelles : novembre 2019

Vieillir comme le (bon) vin 1: Le vigneron et la belle

Mon propos est de vous rapporter une histoire ; celle de Melle I. qui est devenue Mme Françoise F.

Ainsi, il y a une quarantaine d’années, Françoise, récemment repérée lors d’un bal à Noël par son Charmeur, est invitée par celui-ci à visiter la cave de son vigneron de père. Françoise ne buvait pas une goutte de vin. Elle n’était pas issue de ce milieu de vignerons ou de la viticulture qui caractérisaient la vie dans ce village. Et, de plus, « mon père ne buvait que du vin jeune » dira-t-elle.

Elle risquait de déguster !

Elle était en terre inconnue en se présentant sur le terrain de vie du patriarche. Homme charismatique qui allait lui permettre de s’épanouir. A l’époque, elle n’en avait aucune idée.

Ainsi, alors qu’elle découvrit le lieu mythique de La  cave, Le Grand-Père présent ce jour-là, lui dit,

« On ne peut pas dire que l’on n’aime pas tant que l’on n’a pas goûté ».

La suite fera que la transmission passera par Le  fils du Grand-Père. Après l’accueil de la novice Il ne savait pas encore qu’il parlait à celle qui deviendrait sa fille spirituelle. Fille, qu’il avait tant attendue et que son fils aîné lui amenait. Elle ne savait pas qu’elle l’appellerait Le Père.  Cet homme novateur, précurseur, acceptait donc de parler viticulture, œnologie à une femme en devenir. Gageur, car celle-ci pouvait faire tourner le vin si……croyait-on à l’époque,… enfin, vous savez bien.

Par son accompagnement, il allait alors perpétuer une tradition de création qui lui venait de sa filiation, en allant au-delà de la  tradition figée ; j’enseigne, je transmets à Mon fils. Mais il parlait, il parlait, lui qui était issue de huit générations de vignerons, il parlait au désir de son fils. En plantant le décor, il reconnaissait la légitimité d’une naissance. Celle d’un amour, et surtout celle qui donnera naissance à Françoise F.. C’est ainsi qu’à l’occasion de cette première rencontre Françoise fut initiée à l’esprit du vin, de la terre à la bouche, une âme, une découverte pour elle, esprit qui avait rempli, imprégné, son Charmeur depuis son enfance.

Les images, les métaphores vont remplir le discours du ce Beau-père. Françoise comprend alors qu’il lui faudra aussi s’imprégner de cette culture si, au-delà de la rencontre avec son Charmeur elle veut en faire une histoire. Une Histoire de longévité, de mariage, de naissances en barriques et en berceaux.

Le contexte, de la viticulture et du travail en cave sont du même ordre que l’attente d’une naissance et l’accompagnement parental. Le naturel est ce qu’il y a de mieux, mais parfois il faut un savoir-faire pour ne pas tout perdre. [Certains vignerons sont capables de ne pas s’y risquer si le résultat est peu probable…  ou proposer un étiquetage différent.. normes, normalité…   éthique personnelle et la loi].

 

Enfances choyées, comblées laissant la part des anges se faire et son ouillage  poursuivre l’œuvre du temps qui  doit faire son office. Petit de l’homme ou produit de la terre nourricière, les fruits de rencontres sont dépendants et immatures, il leurs faudra du temps pour être, s’épanouir …et mourir.

Comprendre que le bouchon ne bouchonne pas forcément mais avant tout, qu’il permet au vivant de respirer. Assimiler qu’il faut attendre que la bouteille « fasse la maladie de la bouteille » pour comprendre ce que « le vigneron expérimenté » attend de ce jus imparfait mais  en devenir. Le cul incurvé de la bouteille permet un meilleur ventre pour le vieillissement du vin. Le cul bourguignon, plat quant à lui, favorise un vieillissement plus rapide. Ce n’est pas du pur hasard si les savoir-faire en fonction des régions ne sont pas tous identiques. Les cépages différents sont valorisés par le terroir et transformés avec art par le vigneron,  Maître de chais qui respecte les étapes indispensables pour un bel équilibre. Cet accompagnement est une analogie aisée avec la fonction éducatrice parentale. Il y faut autant de technicité consciente et inconsciente, de la tradition et de l’amour respectueux.

Le Beau-père disait : « que le vin doit se loger dans le ventre, le vin dépose dans la bouteille c’est un signe de vie. Tout simplement parce que si l’homme ne va pas aux toilettes, il meurt. Il convient de faire le tri dans le subtil et l’épais, il lâche les particules les plus grossières et il en devient plus subtil ». De cette croissance, il parlait avec spiritualité, et des phrases comme ça, il en avait plein. Françoise qui  buvait ses paroles  ne comprenait pas toujours à cette époque-là la largeur, l’épaisseur de ses propos. Il lui fallut faire expériences,  Melle I. qui ne buvait pas, pour devenir Françoise F. une experte. Il  lui fallut du temps, pour comprendre dans sa chair ce qu’il disait dans des propos magiques empreints d’ésotérisme. Elle en consommait sans modération de  ses paroles et apprenait, au fil du temps à déguster, ce qui allait devenir des nectars.  «Grand-père buvait du 1900, …pour 2000, le vin était encore vivant». Une complicité s’installait avec le Père en même temps que la rencontre hypnotique avec son Charmeur se transformait en vie d’amour. Tout au long de cet apprentissage il  proposait  des phrases percutantes comme ont besoin, ceux qui, pour se forger une personnalité ont besoin, un temps, d’une éducation musclée. Par exemple ; « Se saouler avec un vieux vin, c’est aller vers la lumière de « livreté », c’est pas être saoul, c’est être à la limite conscient et en même temps embarqué, désinhibé et conscient ». Il  voulait dire, « il nous faut du vin pour laisser nous dégager de quelque chose sans tomber dans la grossièreté » me précisa Françoise. Au fil du temps, s’est peaufiné une éducation, un élevage commencé par une lecture aiguisée d’un homme âgé  d’expériences, capable de scruter, mirer, sentir un potentiel chez Françoise venue en cave par son Charmeur, pas uniquement pour conquérir ou comprendre, mais aussi pour s’épanouir pour elle-même et pour faire couple. Faire couple, comme peuvent l’être, un bon vin avec son dégustateur averti, être capable de déguster la temporalité a ici tout son sens.

Un peu plus de 40 ans plus tard, Françoise peut maintenant parler avec son propre vocabulaire du vieillissement du vin. Elle a sa propre spiritualité tout en faisant référence au cadre du Grand- Beau-Père, contraction de Grand-Père, Beau-père et Père. Spiritualité et exploration de  l’espace de fonctionnement que lui a permis d’acquérir son Charmeur devenu son compagnon de vie.

Les vieux vins, certains ne les aiment pas, à tort ou à raison. Certains ne connaissent que les vins jeunes et flatteurs comme on chérit la jeunesse sans se soucier du devenir. Tout comme il y a des durées de vies plus courtes en fonction des lieux, des époques, mais aussi des espèces, il y a des variétés de raisins qui acquièrent une maturité en cave plus tôt que d’autres. Il n’est donc question que de temporalité polysémique car, il y a aussi des gens qui  vieillissent mal.  Des gens qui sont, ou deviennent imbuvables, même jeunes au sens de l’état civil. Il est commun d’entendre « je n’aime pas vieillir ». Mais vieillir c’est tout un art, y a pas d’âge civil pour se vivre vieillissant. L’épanouissement lors d’une dégustation (de vie ou de cave) est à repositionner dans une trajectoire existentielle.

Un vrai vin de vigneron est un vin vivant et il dépend de comment il a été conçu et  travaillé. Le dialogue réduction-oxydation va permettre les échanges et les développements de palettes visuelles et aromatiques. Laisser du temps au temps cela veut dire faire un pari, tout comme l’est la conception et  l’arrivée des enfants qui invitent aux surprises malgré les anticipations. La tradition angevine veut qu’à chaque naissance un début de cave avec le vin de l’année de naissance de l’enfant soit constitué par les parents, c’est aussi  un pari.

Mais avant ses propres naissances,  il fallut à Françoise qu’elle comprenne, qu’elle s’imprègne de la culture viticole. Il n’y a pas de naissance aboutie sans symbolique, il n’y a de vraie maturité que dans un échange diachronique et synchronique conforme et ajusté. C’est ainsi qu’un matin dans les pouailleux sableux, Françoise  observait la charrue qui déplaçait une terre fumante. Le Père lui dit « retire tes chaussures et suis la charrue », le ton péremptoire et les yeux bleus perçants  n’invitaient pas à la rebuffade. Une sensation « d’être pris avec la terre » envahit Françoise, une impression  qu’elle faisait partie d’un tout, « émue et ivre de cette sensation » son ancrage temporel viticole la faisait rentrer dans la filiation d’une famille où, avec le temps elle comprit qu’elle apportait son étrangeté. « Et il m’a dit, je t’apprendrai… », Françoise est pleine d’émotions quand elle rapporte se souvenir d’ancrage dans une réalité terrienne.

L’initiation continua, et un peu plus tard dans la saison, ce fut  la taille : « regarde-moi ben faire… » mais plus tard, «  tu n’as pas regardé ». En effet, Françoise prit conscience de la diversité des Sujets. Conscientisation à la suite d’une formule lapidaire qu’il lui avait généreusement  proposée « regarde cette foule de ceps il n’y en n’a pas  un de  pareil donc tu ne vas pas tailler de la même façon ». « Regarde même des jumeaux ils ne sont pas pareils… Regarde, concentre-toi ». Et les phrases toutes faites étaient ainsi prononcées avec une valeur initiatrice d’une transmission que lui-même avait reçue du Grand-Père. Pas de vérité absolue, mais des appuis chargés de sens, comme, regardant les nuages il disait « temps pommelé, fille fardée ne dure pas plus qu’une journée ».

La naissance d’un vin commence par le désir de ses parents il faut le faire avant que le raisin ne soit  pressé. L’accompagner pour le conduire à maturité tout en comptant sur l’épigénétique pour en apprécier les découvertes espérées, mais parfois inattendues.

L’histoire de Françoise la conduira  à avoir son propre vignoble fort des conseils transmis et de ce qu’elle   a appris auprès de son Charmeur pendant plusieurs années. Son vin, reconnu l’est encore plusieurs années plus tard. Reconnue, Françoise l’est dans un monde d’hommes, même après avoir été chassée de Sa cave par le propriétaire du vignoble. Celui-ci l’avait débauchée, comme peut l’être un adolescent qui a besoin de s’expérimenter en quittant ce giron familial, elle avait pris sa distance avec La Cave …mais ça c’est une autre histoire.

Vieillir comme le bon vin c’est  croire à la transmission subjective associée à des notions pratico- théoriques et théorico-pratique. Mais l’approche subjective doit rester la caractéristique d’un breuvage vivant. La lutte pour   qu’il ne soit pas « poly- prothèsé » et qu’il puisse garder sa singularité est certainement à favoriser.

Singularité, même si « blanc et rouge finissent ambrés » avec le temps, tout comme hommes ou femmes âgées voient leurs différences physiques s’atténuer avec l’âge avancé. Nous ne pouvons faire fi de l’historicité singulière encore « genrée » à notre époque. Chaque bouteille, chaque humain est un spécimen. Un bon vin, tel un enfant est issu d’un désir, son vieillissement accompli, un pari.

Comme l’âgisme, les vins vieux sont de moins en moins prisés et il est demandé une maturité rapide sans adolescence…. Rentabilité oblige. L’uniformatisation d’un goût répété à l’envie assure un clonage du goût et une perte d’inattendu. Telle une mondialisation qui favorise l’uniforme.Ceci est un autre débat d’autant qu’il y a d’excellents jeunes qui peuvent s’apprécier…..

Françoise I., Françoise F., FRANÇOISE EST DEVENUE LABEL…..en plus.

 

Frédéric Aumjaud

 

Courrier au Haut-Commissaire aux retraites

Objet: Transition emploi retraite

Pour une Ecole de la 3e chance retraite et long vieillissement

Appartenant à la première génération qui pouvait espérer trente, quarante ans et plus en situation de retraite, j’ai commencé la mienne, comme pour ma carrière, par un temps d’apprentissage, trois années à l’Université permanente de Nantes pour deux DU, santé et droit, des matières qui me semblaient « utiles » pour vivre un long vieillissement.

Je me suis reconstruit une carrière et une nouvelle profession, dans lesquelles je suis très heureux et de plus en plus passionné, dans un équilibre entre ma vie familiale, amicale, de loisirs, et de travail.

Je vous demande Monsieur le Haut Commissaire, de penser à la préparation à ce long temps de retraite. Les retraités.es ne peuvent plus seulement « s’occuper » ils doivent demeurer en capacité et moyen de choisir leurs modes, conditions et environnements de vie pour le moins. Un apprentissage tout au long de la vie est nécessaire. Je travaille sur une « Ecole de la 3e chance retraite et long vieillissement où chacun.e apporte ses savoirs, expériences, réussites et échecs, ses ennuis et désespérances parfois… à partager pour nous enrichir et nous donner les « outils » pour comprendre et entreprendre cette dernière étape de vie.

Il ne s’agit pas de cours magistraux, mais d’apprendre l’usage du bon sens, de l’esprit critique, des préparations aux transformations du monde avec ses inédits et ses incertitudes… pour ne pas risquer de devenir esclaves des politiques sociales, technologiques, environnementales, scientifiques, religieuses… faute de les comprendre.

Les organisations de préparation à la retraite, je les ai consultées avant d’entrer en situation de retraite, sont orientées vers le « retraité actif » bénévole ou pas, ce qui correspond parfaitement à une demande.

J’envisage davantage le retraité citoyen responsable, actif forcément, mais soucieux de connaissances essentielles pour construire demain entre et avec quatre, cinq générations dans un équilibre harmonieux entre la vie, l’activité, le repos… et l’esprit critique d’une société du XXIe siècle en mutations que nous voulons décider en connaissance de cause.

Je demeure à votre disposition,

Pierre Caro, retraité professionnel

PS:  Suite à ce courrier, je participerai aux consultations du Haut Commissaire Jean Paul Delevoye pour la reforme des retraites

L’e-mortalité

Facebook.

Pour celles et ceux qui ne connaissent pas encore, Facebook est un réseau sur Internet  dont on dit, à mon sens à tort, qu’il est social. Il permet à toute personne possédant un compte de se présenter en créant son « Profil » et d’y publier des informations plus ou moins accessibles à d’autres personnes, possédant ou non un compte. L’usage de ce réseau s’étend du simple partage d’informations d’ordre privé (par le biais de photographies, liens, textes, etc) à la constitution de Pages et de Groupes visant à faire connaître des institutions, des entreprises ou des causes variées.

On s’y connecte, on y entretient son réseau en se faisant des « amis » (sic), on partage des liens, des informations, on y publie les photos de ses dernières vacances, on y raconte sa vie, tout et n’importe quoi.

Et puis un jour on meurt. Et notre profil nous survit. C’est arrivé à une amie voilà plus d’un an maintenant et qui hélas n’est plus là pour en témoigner. Mais aujourd’hui encore on peut lui demander de bien vouloir être une « amie », on peut lui envoyer des messages auxquels évidemment elle ne répond pas.

Et elle n’est pas la seule. Il existe maintenant sur Facebook des milliers de fantômes virtuels qui continuent à nous sourire depuis l’au-delà au risque de réveiller ou d’attiser la douleur des familles et des proches. Certes, ceux-ci peuvent désormais signaler le deuil de la personne et demander la suppression de son  « profil » mais aussi, et voilà le progrès qu’on n’arrête pas, de le transformer en une sorte de mémorial virtuel.

Nous avions jusqu’à présent plusieurs possibilités pour honorer la mémoire du cher disparu, la tombe, l’urne, le bouquet de fleurs attaché à un arbre le long d ‘une route meurtrière. Maintenant, nous avons, par la magie d’Internet et de Facebook, la possibilité de lui dresser un « mur » funéraire et virtuel.

 

Le dit « mur » demeure actif et on peut y épingler les messages des uns et des autres, les mots des proches, les messages de condoléances. Il accueille aussi des correspondances plus longues qui tentent de maintenir un lien avec la personne perdue.

Après l’escamotage de la mort dans nos sociétés par de multiples procédés qui la rendent invisible, le cyber-deuil va plus loin encore. Ainsi, il est probable que dans les temps à venir nous n’aurons plus à nous déplacer pour aller poser un bouquet le jour de la fête des morts. Assis dans un fauteuil, un simple clic avec l’index sur le bouton gauche de la souris de l’ordinateur suffira pour avoir un geste et une pensée pour eux.

Et ce, sans limitation de temps contrairement aux concessions souscrites pour les tombes. Ainsi, les hommes auront trouvé, pensent-ils, une réponse à la question de leur immortalité. Leurs données resteront suspendues sur la Toile dans une sorte d’éternité alors qu’ils seront redevenus poussière depuis longtemps déjà. Le temps, celui qui use, fatigue, élimine « ne fera rien à l’affaire »  et baisse les bras devant l’éternité !

Nous connaissions le e-commerce pour la vente à distance en ligne, e-bay pour la vente aux enchères, vient de naitre l’e-mortalité. Ainsi va le monde !

 

Didier Martz