Archives mensuelles : janvier 2020

Les oubliés des grèves

Madame M a 92 ans, elle garde, comme elle dit, « sa tête », mais ne peut plus se mobiliser. « Maudite arthrose » dit-elle souvent. Elle a vendu son petit appartement pour déménager dans un établissement parisien, proche du domicile de son enfance. La maison de retraite est sympathique, accueillante, mais chère. Ses économies y passent petit à petit, et elle se désole de ne pouvoir laisser à ses enfants le fruit de sa vie de travail.

En cette fin d’année, elle voit à la télévision des foules défiler dans les rues et bloquer les transports. C’est, comprend-elle, pour les retraites. Un monsieur à moustache dont elle n’arrive pas à se souvenir du nom, explique que c’est pour ses petits et arrières petits-enfants qu’il se battent… Elle se rappelle la crise de 29 et, pense-t-elle, cela peut être utile.

Mais les jours passent, Madame M constate que le personnel est de plus en plus nerveux, tendu, fatigué. L’aide-soignante, Fatima, qu’elle aime bien, ne s’arrête pas beaucoup dans sa chambre ; elle s’excuse ne n’avoir pas eu le temps de l’aider à sa toilette… Madame M sait que Fatima, comme la plupart de ses collègues, habite loin, qu’il lui faut prendre le RER et le bus. Une heure et demie le matin, autant le soir. Elle se demande comment, avec des enfants à charge, elle peut tenir. Les transports en commun, elle voit à la télé qu’il n’y en a plus, et se prend à penser : « ils se battent pour les retraites, mais pas pour les maisons de retraite »

Dans l’institution, justement, cela commence à devenir intenable. Madame M, qui n’arrive plus à s’alimenter seule, n’a quasiment rien mangé hier. Fatima n’a pas le temps, ses collègues non plus.

Pire, l’épidémie de gastro entérite redoutée arrive.  Elle entend dans le couloir Fatima : « Le livreur de protections ne peut pas venir aujourd’hui… les grèves… on n’a presque plus de stock…comment on va faire, ils ont tous la diarrhée… »

Madame M, a fini par l’attraper, cette satanée gastro. Ce matin, elle n’a pu se retenir et les odeurs envahissent la chambre ; elle si pudique et soignée, c’est comme si un monde se dérobait. Elle sonne une fois, deux fois, trois fois… rien. « Madame, madame » crie-t-elle. Après un temps qui lui semble une éternité, une aide-soignante arrive, énervée. « Arrêtez de crier comme ça ou je ne vous change pas ! »

Madame M se tait. Une larme coule sans que l’aide-soignante la remarque ; elle est changée en un rien de temps. Enfin, changée, si l’on peut dire… il reste quelques bien mauvaises odeurs.

Dans le couloir, elle entend l’infirmière : « c’est vrai qu’on devient franchement maltraitantes. Que faire ? Il y a encore un arrêt ce matin. Même en faisant le minimum du minimum, on n’y arrive pas. Hier, Fatima est partie en pleurant, la peur au ventre, morte de peur à l’idée de ne pouvoir arriver chez elle»

« La direction est sympa et autorise que les chambres non occupées puissent l’être par le personnel, mais les enfants, on ne peut les laisser seuls… quelle galère !»

« Faudrait quand même laisser passer les soignants… on habite loin en banlieue… »

Madame M se souvient un peu de ses très lointaines leçons de philosophie. « La fin justifie-t-elle les moyens ? » Elle se rappelle même avoir disserté sur le sujet et avoir eu une bonne note. Elle avait cité Arendt : on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs, mais les œufs se rebiffent…

Comment se rebifferait-elle, dans son fauteuil, avec ses articulations désespérément douloureuses et presque incapable du moindre mouvement ?  Comment dire à ceux qu’elle voit à la télé, que le personnel n’en peut plus et qu’elle ne pourra pas être lavée, nourrie, soignée correctement, comment expliquer qu’il faut la changer plusieurs fois par jour ?

A 92 ans, qui, dans la rue, s’intéresse à elle ?

Madame M laisse couler une nouvelle larme.

Merci monsieur moustache.

 

Dominique Rivière

« Ok boomer » ?

       Le plus souvent, lorsque dans un échange qui tourne mal un des interlocuteurs veut clore le débat en clouant le bec à l’autre, la formule utilisée, peu élégante, avouons-le, mais parfois très efficace, ressemble à quelque chose du genre : « Ta gueule connard! » Cette formule peut alors, à cause de l’insulte qu’elle contient, renforcer le désaccord, attiser le désir de vengeance et, parfois, déclencher un passage à l’acte qui pourra à son tour, entraîner des coups, voire des blessures injustifiables, même s’il arrive que l’on puisse les trouver compréhensibles…

Il arrive qu’à « connard » on soit tenté de substituer quelque chose de moins répréhensible… Il arrive même que « Ta gueule » laisse la place à quelque chose qui semble presque dire le contraire… C’est ainsi sans doute que s’est construite et se répand, se propage, cette expression aussi sympathique que détestable: « OK Boomer[1] ».

Sympathique, du moins en apparence et au premier degré. « Ok » d’origine américaine, puis québécoise, exprime l’accord, qui s’en plaindrait ? Le mot « Boomer » quant à lui fait référence, évidemment, à l’âge de la personne implicitement désignée comme étant née entre 1945 et 1960 et faisant, par conséquent, partie de la désormais fameuse génération des « baby-boomers »!

Et voilà ce qui pourrait bien rendre moins sympathique l’usage de cette expression… « Ok boomer » pourrait bien être, osons le dire, une manière de ne pas dire mais de donner à comprendre un « compliment » du genre « Ta gueule vieux con… je n’ai pas l’intention de continuer à parler avec toi, je n’ai pas de temps à perdre! »

Et voilà que celles et ceux qui, pour de sombres raisons d’intérêt économique, cherchent depuis des années à opposer les générations, à rompre le pacte de solidarité entre les générations (par exemple en  démantelant le système de retraite par répartition…) pourraient bien être en train de gagner… Voilà que l’âge devient une raison de se taire, d’être une nouvelle fois privé de son droit de parole… Comme si faire taire les vieux, les réduire au silence, pouvait avoir pour corollaire de donner mieux la parole aux jeunes…

Quelle bêtise! « Personne ne libère autrui, personne ne se libère seul, les hommes se libèrent ensemble » disait Paolo Freire[2] avec tellement de pertinence… Ensemble…

Cette expression qui fait le buzz évidemment sur les réseaux soi-disant « sociaux » est d’autant plus détestable qu’elle vient désigner les vieux comme disqualifiés, mauvais, incapables, incompétents, etc, à cause de leur âge. Comme si l’âge pouvait être un critère d’évaluation de l’intelligence, de la pertinence, de la lucidité… L’âgisme émerge exactement à cet endroit, regroupant toutes les formes de discrimination, de ségrégation, de mépris fondées sur l’âge et leur permettant de s’exprimer.

Bien sûr il y a eu dans la génération des baby boomers quelques privilégiés, évidemment minoritaires qui, comme dans toutes les générations d’avant ou d’après, ont eu des avantages liés parfois à leurs origines, à des rencontres, à la chance…

Bien sûr il y a eu dans cette génération des privilégiés qui ont fait bien peu de cas de leurs concitoyens et des conditions de vie de la plus part d’entre eux, des profiteurs indignes, des corrompus, des manipulateurs, des… Oui bien sûr mais ce n’est pas cette génération qui les a inventés et je me réjouirais d’être certain que les générations suivantes ont bien rompu avec ces comportements, mais…

Bien sûr il y a eu tout cela mais, de grâce, ne faisons pas de cette génération  dite du baby boom la génération privilégiée que tout le monde pourrait aujourd’hui envier parce qu’elle aurait tout eu, parce qu’elle aurait joui de tout sans se soucier des autres…

Non ! Les femmes et les hommes de cette génération n’ont eu de liberté que celle que leurs parents et grands parents leur ont donnée en la payant bien cher à travers les guerres qu’ils ont dû faire et vivre… et celle qu’ils ont dû conquérir à travers l’extraordinaire mobilisation de 1968 pour mettre en question l’autorité ou plutôt l’Autorité de l’État, du Patronat, de l’Église, des institutions, de la famille, etc. Il a fallu pour cela se battre, rester mobilisé, transformer les conditions de travail, conquérir un peu plus de congés payés et un âge décent pour partir à la retraite, etc… Il a fallu conquérir le droit à la contraception, transformer (même s’il reste beaucoup à faire) le statut des femmes et celui des hommes parallèlement… Il a fallu se battre pour faire valoir des droits tels que la liberté de penser, d’écrire, de publier, etc. Il a fallu changer le regard sur celles et ceux qui, porteurs d’un handicap, revendiquent, malgré tout, le droit de trouver leur place dans une société qui n’en finit pas de les tenir à distance… Il a fallu adapter la société française aux transformations gigantesques d’un monde où enfin on pouvait commencer à vieillir nombreux, du moins plus nombreux que par le passé.

Oui ! Les femmes et les hommes de cette génération ont cotisé, non pas pour « s’acheter » une retraite mais pour s’ouvrir un droit et contribuer ainsi à la solidarité nationale en finançant ainsi les retraites de celles et ceux qui les précédaient…

Et puis les vieux de cette génération dont il est devenu banal de dire qu’ils ont tout eu… ont eu des conditions de vie, étant jeunes, dont il faudrait aussi parler… À l’école, en pension, en colonie de vacances même, en apprentissage, à l’armée, au travail, en formation…

Je n’ose dire ici quelles étaient les conditions de vie, de travail, de ressources dans lesquelles j’ai grandi… Je n’ose dire ici à quel âge il m’a bien fallu commencer à travailler pendant les vacances pour imaginer faire des études… en travaillant… Je n’ose dire parce que l’objet n’est pas de faire pleurer dans les chaumières, mais ce « Ok Boomer » a quelque chose d’insupportable, je le reçois personnellement et solidairement comme une insulte. Si cette insulte n’était adressée qu’à moi, ce serait déjà difficile mais l’adresser à une génération c’est lamentable, insupportable…

Bien sûr cette génération ne laisse pas à celles d’après le monde idéal dont légitimement elles peuvent rêver… Bien sûr dans de nombreux domaines elle aurait dû et peut-être pu faire mieux… Bien sûr elle laisse en héritage un monde imparfait, une nature en souffrance et des inégalités sociales dramatiques. Mais se pose- t-on la question de savoir qui a tenu les rennes ? Qui a manipulé ? A qui a rapporté cette mystification dont globalement nous génération d’après-guerre nous avons fait l’objet ? Se pose-t-on la question de savoir comment cette génération de l’immédiat après guerre a été manipulée par un ultra libéralisme qui nous a fait croire que pour vivre mieux il nous faudrait consommer toujours plus ? Qui nous a conditionnés pour croire que la voiture c’était évidemment la liberté, que la vitesse l’emporterait sur la lenteur, que les biberons en plastique et l’eau en bouteilles était meilleure pour la santé de nos enfants, que les sodas étaient simplement bons à boire, que le nucléaire n’était pas polluant, que le diesel était mieux que l’essence et reviendrait moins cher, que les grandes surfaces seraient l’avenir, que les OGM permettraient de réduire la faim dans le monde et j’en passe tellement, dans tant de domaines…

Bien sûr nous avons collectivement et personnellement manqué de sens critique, de lucidité, de capacité à résister… Bien sûr nous nous sommes laissés éblouir par la télévision, séduire par l’image, par la publicité envahissante ! Bien sûr nous n’avons pas collectivement assez travaillé sur tous ces sujets… Mais n’est-ce pas le propre de ceux à qui l’on ment d’être manipulés par le mensonge et de le prendre pour vérité jusqu’à ce que…

Alors non nous ne sommes pas coupables ! Non je ne suis pas coupable d’avoir été manipulé ! Je veux bien en être responsable, puisque j’ai à en « respondre », à en répondre, à m’en expliquer devant les générations qui viennent. Mais si celles-ci m’interdisent la parole au moment où je veux précisément répondre de cette histoire qui nous a faits, alors elles ne sauront jamais, elles croiront comprendre mais ne sachant pas, elles ne comprendront pas.  Elles s’exposent alors elles-mêmes à une manipulation plus moderne, plus subtile peut-être, plus imperceptible encore mais certainement pas moins efficace… L’ultra libéralisme s’adapte, se décomplexe mais ne lâche rien… Je souhaite à celles et ceux qui s’autorisent cet odieux « Ok boomer » de ne jamais se faire manipuler mais malheureusement j’ai du mal à y croire…

Alors non pas « Ok boomer! » Non certainement pas ok! L’âge ne peut jamais être un critère de disqualification et nous, les vieux, nous savons d’expérience que la disqualification des uns a toujours pour effet d’entraîner la disqualification des autres… Plus les jeunes s’autoriseront à disqualifier les vieux et plus ils se retrouveront eux aussi disqualifiés par un mécanisme exactement symétrique et avec des arguments aussi injustifiables… L’âgisme est sans doute pour l’âge ce que le sexisme est au sexe ou ce que le racisme est aux « races ».

Non les vieux ne se tairont pas! Non nous ne fermerons pas notre gueule de vieux parce que nous avons le droit d’être fiers de notre âge… Nous serons, comme les autres, tenus à respecter nos interlocuteurs mais nous ne renoncerons pas à la liberté de parole que nous avons mis tant de temps à conquérir et dont la conquête n’est sans doute jamais suffisamment acquise.

 

Non nous ne nous tairons pas, je l’espère du moins, parce que je suis profondément convaincu que c’est dans la belle complicité entre les générations que nous pourrons inventer l’avenir…

 

Michel Billé

[1] L’expression « OK Boomer » est utilisée de manière péjorative pour tourner en dérision des jugements perçus comme mesquins, dépassés ou condescendants, de la part de personnes âgées, particulièrement les baby-boomers. En novembre 2019, Chlöe Swarbrick, une parlementaire néo-zélandaise, alors qu’elle intervient sur le changement climatique, répond d’un expéditif « OK Boomer » à un collègue plus âgé qui cherche à la déstabiliser. L’expression est devenue sur le web ce que l’on appelle un « mème internet », (de l’anglais meme [miːm], à ne pas confondre avec le français même) c’est à dire un élément culturel reconnaissable, reproduit et transmis par l’imitation du comportement d’un individu par d’autres individus. (Source : wikipedia).

[2] Paulo Freire (1921-1997) pédagogue brésilien connu pour son travail d’alphabétisation visant les adultes de milieux pauvres, une alphabétisation militante, conçue comme un moyen de lutter contre l’oppression. Il est notamment l’auteur de : Pédagogie des opprimés. Ed. Maspero. 1974.