Les oubliés des grèves

Madame M a 92 ans, elle garde, comme elle dit, « sa tête », mais ne peut plus se mobiliser. « Maudite arthrose » dit-elle souvent. Elle a vendu son petit appartement pour déménager dans un établissement parisien, proche du domicile de son enfance. La maison de retraite est sympathique, accueillante, mais chère. Ses économies y passent petit à petit, et elle se désole de ne pouvoir laisser à ses enfants le fruit de sa vie de travail.

En cette fin d’année, elle voit à la télévision des foules défiler dans les rues et bloquer les transports. C’est, comprend-elle, pour les retraites. Un monsieur à moustache dont elle n’arrive pas à se souvenir du nom, explique que c’est pour ses petits et arrières petits-enfants qu’il se battent… Elle se rappelle la crise de 29 et, pense-t-elle, cela peut être utile.

Mais les jours passent, Madame M constate que le personnel est de plus en plus nerveux, tendu, fatigué. L’aide-soignante, Fatima, qu’elle aime bien, ne s’arrête pas beaucoup dans sa chambre ; elle s’excuse ne n’avoir pas eu le temps de l’aider à sa toilette… Madame M sait que Fatima, comme la plupart de ses collègues, habite loin, qu’il lui faut prendre le RER et le bus. Une heure et demie le matin, autant le soir. Elle se demande comment, avec des enfants à charge, elle peut tenir. Les transports en commun, elle voit à la télé qu’il n’y en a plus, et se prend à penser : « ils se battent pour les retraites, mais pas pour les maisons de retraite »

Dans l’institution, justement, cela commence à devenir intenable. Madame M, qui n’arrive plus à s’alimenter seule, n’a quasiment rien mangé hier. Fatima n’a pas le temps, ses collègues non plus.

Pire, l’épidémie de gastro entérite redoutée arrive.  Elle entend dans le couloir Fatima : « Le livreur de protections ne peut pas venir aujourd’hui… les grèves… on n’a presque plus de stock…comment on va faire, ils ont tous la diarrhée… »

Madame M, a fini par l’attraper, cette satanée gastro. Ce matin, elle n’a pu se retenir et les odeurs envahissent la chambre ; elle si pudique et soignée, c’est comme si un monde se dérobait. Elle sonne une fois, deux fois, trois fois… rien. « Madame, madame » crie-t-elle. Après un temps qui lui semble une éternité, une aide-soignante arrive, énervée. « Arrêtez de crier comme ça ou je ne vous change pas ! »

Madame M se tait. Une larme coule sans que l’aide-soignante la remarque ; elle est changée en un rien de temps. Enfin, changée, si l’on peut dire… il reste quelques bien mauvaises odeurs.

Dans le couloir, elle entend l’infirmière : « c’est vrai qu’on devient franchement maltraitantes. Que faire ? Il y a encore un arrêt ce matin. Même en faisant le minimum du minimum, on n’y arrive pas. Hier, Fatima est partie en pleurant, la peur au ventre, morte de peur à l’idée de ne pouvoir arriver chez elle»

« La direction est sympa et autorise que les chambres non occupées puissent l’être par le personnel, mais les enfants, on ne peut les laisser seuls… quelle galère !»

« Faudrait quand même laisser passer les soignants… on habite loin en banlieue… »

Madame M se souvient un peu de ses très lointaines leçons de philosophie. « La fin justifie-t-elle les moyens ? » Elle se rappelle même avoir disserté sur le sujet et avoir eu une bonne note. Elle avait cité Arendt : on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs, mais les œufs se rebiffent…

Comment se rebifferait-elle, dans son fauteuil, avec ses articulations désespérément douloureuses et presque incapable du moindre mouvement ?  Comment dire à ceux qu’elle voit à la télé, que le personnel n’en peut plus et qu’elle ne pourra pas être lavée, nourrie, soignée correctement, comment expliquer qu’il faut la changer plusieurs fois par jour ?

A 92 ans, qui, dans la rue, s’intéresse à elle ?

Madame M laisse couler une nouvelle larme.

Merci monsieur moustache.

 

Dominique Rivière

3 réflexions au sujet de « Les oubliés des grèves »

  1. Florence V

    Parce que, d’après vous, le gouvernement à la solde du néolibéralisme (moins de charges – plus de profits – plus de pauvres) n’a aucune responsabilité dans sa violence et sa surdité ?

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    1. Florence V

      J’ai répondu un peu vite… Bien entendu je compatis à la difficulté quotidienne des soignant(e)s, je souffre avec ceux que l’on (mal)traite trop vite à cause des grèves. Mais je voulais dire aussi que ce n’est pas « à cause des grèves », comme le sous-entend le texte, mais à cause de la cause des grèves. Merci aux grévistes de porter les justes revendications du « petit peuple », nombreux son ceux qui les soutiennent sans avoir les moyens de perdre des semaines de salaires, voire leur boulot pour les rejoindre.

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  2. pierrecaro

    Bonjour à toutes et tous…. dans le même type de préoccupation mondiale …

    vous lirez l’Edito de Agevillage, et à la suite ma réaction
    Agevillage
    Edito : Métiers du grand âge, où sont les hommes ?
    Métiers du soin si féminins…
    La campagne de communication « C’est la vie ! » qui va se déployer à la télévision, met la lumière sur ces magnifiques métiers du grand âge.
    Elle donne la parole à des aides-soignantes, ergothérapeute, psychologue. Elle interpelle les Français sur leur grand âge, aujourd’hui et demain, sans angélisme et sans pathos.
    Mais elle n’échappe pas à la règle : il n’y a pas d’homme parmi les témoignages des professionnels des cinq films diffusés.
    Ces métiers de l’aide et du soin restent féminins et la mixité de ces métiers reste un impensé des politiques publiques.
    Notre société continue de penser que ces métiers du prendre soin quotidien, concrets, au plus près des corps, relève essentiellement des femmes.
    L’injonction sociale est forte dans l’orientation scolaire des filles plutôt que des garçons vers ces métiers.
    Or accompagner le grand âge debout jusqu’au bout requiert un professionnalisme, des compétences mixtes, précises, fines, avec des connaissances des pistes de réponses autant humaines que technologiques.

    Ces métiers requièrent une vision mixte, positive de l’avancée en âge debout jusqu’au bout.
    Ils requièrent des compétences mixtes d’empathie, de sensibilité. Elles sont de plus en plus valorisés dans notre société sensibilisée par les enjeux climatiques. Notre société interroge aussi son attraction vers les technologies et la robotique réputées masculines (voir l’intervention de Dominique Pon à notre dernier colloque sur humanisme et numérique).
    Ces métiers porteurs de sens peuvent ainsi susciter des vocations masculines, souvent moins maternantes, plus directes dans les relations. D’autant que les proches aidants tendent aussi à se masculiniser, ce qui leur permet par la VAE (Valorisation des acquis de l’expérience) d’accéder à ces métiers de l’aide et du soin.
    Mais ces métiers réputés difficiles, avec des horaires impossibles et des bas salaires, attirent peu les hommes. Ces métiers ne riment pas avec réussite sociale.
    Il y a fort à parier que la mixité de ces métiers permettra de les revaloriser, y compris sur le plan salarial. La mixité apporte des regards, des relations différentes, y compris avec les personnes âgées, très féminines. Ces métiers demandent un cadre de travail valorisé : au-delà des CDD multi-remplacement en test, au-delà de la notion d’animation vers la vie sociale, vers la notion d’inclusion, d’accompagnement voire d’assistance comme cette expérience laïque en communauté religieuse, voir aussi l’intérêt de pratiquer la médiation animale.
    A quand des modèles masculins de soignants de terrain fiers de travailler aux domiciles, en résidences, en Ehpad (voir les expériences décryptées sur l’Ehpad de demain) ?
    A quand des professionnels qui affichent la fierté de leurs métiers, des résultats obtenus dans la qualité de leur prendre soin, pour aider la vie debout jusqu’au bout ?
    A quand une loi Grand âge-autonomie portée politiquement, et qui aborde cet impensé ?
    Gageons que la campagne C’est la vie ! atteigne la cible masculine aussi et qu’Olivier Babinet le réalisateur enchaine sur un film en écho à Pupille avec Gilles Lellouche, en assistant familial d’un bébé en attente d’adoption.
    Annie de Vivie, fondatrice d’Agevillage, directrice des formations Humanitude
    mis à jour le 16/01/2020

    Réaction de caro pierre
    18/01/2020 10:01
    où sont les hommes : choix professionnel
    Bonjour Le thème me plaît beaucoup. Si je ne peux plus envisager cette profession – puisque depuis 22 ans je me suis construit une nouvelle carrière et profession pour vivre mon long temps de retraite, j’entreprends juste 2020-2040 – il me semble important de revenir sur le temps passé, celui où je devais faire mon choix professionnel. Déjà je pense que l’ouverture aux hommes vers les métiers du soin, n’est pas uniquement « impensé par les politiques publiques » il l’est également par les jeunes et plus âgés, masculins. Personnellement, mais je n’ai aucune compétence scientifique, je pense à trois, situations en cette défaveur d’intérêt à choisir, dans les années 1850-60 une profession de soins à la personne. – 1 : jusqu’à l’adolescence, mal ou souffrance, ne pouvaient être compris et pris en charge que par notre maman, plus tard par notre épouse ou compagne ; rarement par notre papa qui voyait en ses fils des hommes supportant la souffrance physique ou morale, un garçon ça ne pleurniche pas, et donc une «femme» semblait plus naturellement en capacité de « douceur » pour assurer des soins d’intimité, pour consoler les personnes en besoin ; – 2 : la non mixité faisait que généralement la pudeur était davantage de mise chez les filles, le torse nu pour les garçons, impensable pour les filles ; les règles demeuraient une intimité, bien que nous assistions tous les mois au séchage des serviettes dites hygiéniques sur les fils à linge de la maison !J’avais tendance à penser que l’écoute, le réconfort, la confiance… sont davantage des qualités féminines, la mère, la sœur, la compagne.. , pour s’occuper de jeunes enfants comme de personnes âgées, pour la délicatesse et l’intimité des soins – 3  je me voyais très bien pris en charge par une infirmière, le plus souvent imaginée en petite tenue sous sa blouse de travail, alors que j’aurais eu des retenues à être ce professionnel risquant d’être soupçonné de déviances sexuelles ( les copains ne sont pas toujours tendres !) cette même crainte étant valable pour s’occuper des jeunes enfants en crèche par exemple. Depuis toujours je construis mes travaux d’apprentissage en nourrissant mon travail par des échanges de savoirs et expériences, en réciprocité. Je serai très heureux de lire la situation des jeunes hommes aujourd’hui devant leur orientation vers ces professions dont nous avons tant besoin, et la nécessité de les voir évoluer face aux nouvelles sciences et technologies. Une chose me paraît essentielle et certaine, il faut commencer par l’éducation à la mixité et la tolérance, pour le minimum, dès le plus jeune âge. Parents et grands-parents….. unissons nos volontés pour un monde plus ouvert sur les relations humaines en situations particulières, parlons en à nos enfants et petits-enfants Amitiés à toutes et tous
    Pierre Caro, Retraité professionnel

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