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Cherche auxiliaire de vie qualifiée 

Quand OCPO va en bateau (pour remplacer OPCA), les services à domicile chavirent. Et ceux qui ont besoin d’aide pour vivre chez eux restent le bec dans l’eau. C’est ce qui est apparu de manière criante aux dernières Assises nationales de l’aide à domicile.

Pour les structures d’aide à domicile, c’était un argument attractif dans le recrutement des auxiliaires de vie : proposer une formation diplômante payée par l’employeur. Cela faisait passer la pilule de la faible rémunération du métier : tarif horaire souvent inférieur au SMIC ( soit 7,5 € au lieu de 7, 93 €), nombre d’heures travaillées permettant rarement de gagner de quoi payer un loyer, temps de déplacement supérieur à 20 mn non rémunéré, frais de déplacement pas toujours remboursés. Sans parler des horaires – interventions réparties sur onze heures environ. Ni du manque de valorisation de ceux qui se rendent au domicile de personnes fragilisées pour entretenir leur cadre de vie, leur préparer à manger, soutenir leurs besoins– se laver, se raser, se coiffer, s’habiller  -, les accompagner dans leurs sorties, leur proposer un lien humain.

Bref, l’argument « formation payée » au moment du recrutement, c’était laisser entrevoir au candidat « auxiliaire de vie » une perspective d’évolution. Ce qui était motivant. Enfin pouvait l’être, car les candidats ne se sont jamais bousculé au portillon. Le secteur des services à la personne a beau être présenté depuis le début des années 2000 par les différents gouvernements comme un eldorado de l’emploi assuré, il ne s’est jamais développé comme il aurait pu…Il aurait fallu pour cela comprendre le rôle réel des professionnels des services à la personne. Et en parler avec d’autres mots que ceux renvoyant à la domesticité.

Une nouvelle manne pour Pôle Emploi

Avec la loi « Avenir professionnel » déployée depuis le 1er avril 2019, les structures d’aide à domicile ne peuvent plus proposer de formations pour la bonne raison qu’elles ne savent pas comment les financer.  En cherchant à simplifier l’organisation de la formation professionnelle, les technocrates des Ministères ont semé le désordre.  Il y avait 20 organismes paritaires collecteurs (de la taxe formation professionnelle) agréés, les fameux OPCA, il n’y a plus que 11 opérateurs de compétences (OCPO), chargés d’accompagner la formation professionnelle. Simplification ?  Non complication. L’argent versé par les structures aux OCPO ne leur revient plus sous forme de formations payées à leurs professionnels. Il est redistribué différemment. Désormais, un gros pourcentage des cotisations formation est reversé à Pôle emploi, investi par le gouvernement comme le Zorro capable d’attirer plus de monde dans ces métiers et par là-même de faire fondre le nombre de chômeurs. En six mois, le volume financier dévolu à la formation gérée par les OCPO a chuté de façon vertigineuse, passant de 70 millions € à 500’000 €.  Résultat, si elles veulent former leur personnel, les structures sont obligées de ponctionner leur trésorerie. De ponctionner beaucoup : à titre d’exemple, une formation professionnelle sur 3 ans coûte environ 130’000 €. Rares sont celles qui ont la trésorerie suffisante pour y parvenir.

Comprendre ce que l’on vend

Par ailleurs, Pôle emploi n’est pas la structure la plus qualifiée pour attirer de la main d’œuvre dans les services à la personne. Ses agents n’ont pas été formés pour bien vendre le métier. Ainsi vont-ils chercher des candidats dans un ROME (ainsi désigné chez Pôle emploi un répertoire de métier) qui n’est pas forcément le plus adapté : le « sans qualifications ».

Vu de l’extérieur, le métier n’est-il pas  à  la portée de n’importe quelle personne capable de pousser un balais, laver un corps ou de la vaisselle, faire des courses pour préparer un repas ?  C’est ce que considèrent ceux qui ne savent pas regarder entre les regards, les silences, les gestes des auxiliaires de vie. Ni décrypter leurs mouvements du corps.

Celui de Sylvie, par exemple, ne traduit aucune crispation d’impatience lorsque Lucienne, 90 ans, s’arrête encore une fois dans sa marche pour raconter une histoire. Et pourtant, on devine que cela n’est pas facile pour elle de contenir son dynamisme. Qu’elle préférerait passer d’une pièce à une autre en quelques enjambées souples et tonique. Mais elle accepte d’être freinée pour se mettre au service de Lucienne.

Le regard de Vivianne pourrait se tourner à l’intérieur d’elle-même plutôt que s’intéresser à Louise, 88 ans. Vivianne a des dizaines de sujets de préoccupations personnels qui suffiraient largement à occuper sa tête tandis qu’elle fait le ménage chez Louise. Mais quand elle vaque dans l’appartement de Louise, retape un coussin, plie sa chemise de nuit, ramasse ses cheveux dans le lavabo, elle se sent happée à l’extérieur d’elle-même. La vie intime de Louise passe entre ses mains, comment ne pas s’intéresser à elle ? Et se sentir concernée par ce qu’elle vit ?

Quand Emma fait du repassage chez une personne âgée, elle n’exécute pas seulement une tâche de repassage. Elle la réalise en suivant les attentes, implicites ou  non, de la personne.

Autrement dit, les métiers des services à la personne nécessitent des compétences relationnelles. Si les agents de Pôle Emploi en avaient conscience,  ils intégreraient la notion « transfert de compétences » et mèneraient des recherches de candidats dans d’autres ROME (hôtellerie, restauration, protection des personnes etc). Mais cela n’est pas le cas.

Résultat, la pénurie d’auxiliaires de vie devient problématique dans de nombreuses structures. Les besoins de services à domicile sont plus importants que le nombre de professionnels disponibles sur le marché. Et pourtant, le socle de la politique du vieillissement est le maintien à domicile…Et pourtant, les soins ambulatoires, même en cas de pathologie lourde, se propagent. Quant aux structures d’accueil de personnes handicapées, on sait bien qu’elles ne sont pas suffisantes pour décharger les familles d’enfants autistes, polyhandicapés etc ? N’est-ce pas paradoxal ?

Comment se faire aider quand on est malade, fragile en perte d’autonomie ? Et surtout, comment bien se faire aider, par des professionnels qui ne le sont pas par défaut ?

Toutes ces questions ont été soulevées par les responsables de structures de services à domiciles lors des dernières Assises nationales de l’Aide à domicile, qui se sont tenues fin septembre à Paris. Réponses des politiques présents ? « Oui, c’est dur, oui, votre dévouement est admirable. Mais patience… ». Patience…

Voilà qui ne donne envie de faire de vieux os et de prendre le risque de se fragiliser.  Qui s’occupera de nous, demain ? Mais peut-être est-ce le but recherché ? Vouloir dégoûter de s’éterniser à vivre dès lors que l’existence ne se conjugue plus avec « pleine possession de ses moyens ».

 

 

Par Véronique Châtel, journaliste spécialiste des problématiques liées à l’avancée en âge, auteure de reportages pour la presse et l’édition sur les professionnels du grand âge (Je veux vieillir chez moi, Scrineo, 2015, Je vous trouve si belles, Scrineo, 2010).

 

Les nouveaux managers ou le dévoiement du premier de cordée

Notre bien-aimé président qui a quand même réussi l’ENA, mais cela n’a apparemment pas été si facile que cela, a apparemment retenu, « dans cet univers autarcique et autosuffisant [où] une boussole suffit »[1] une idée qui a fait le tour des médias : un bon manager est un premier de cordée, et c’est le premier de cordée qu’il faut encourager pour emmener les autres sur les sommets.

Ces théories du management sont enseignées jusqu’à plus soif dans les écoles de commerce et à l’ENA. Comme pseudo théories s’y côtoient le premier de cordée, le chef d’orchestre et le « singe sur l’épaule », entre autres images qui se voudraient explicatives du management. Explicatives de quoi, en fait car le management n’est rien d’autre que l’organisation du pouvoir dans les entreprises (et maintenant dans les services publics, j’y reviendrai). Le pouvoir de faire faire, de contraindre l’autre, pouvoir qui s’est petit à petit substitué au pouvoir militaire et clérical à mesure que la violence légitime (guerre et répression) et les conflits se sont déplacés de la guerre au commerce, puis à la production et son besoin impérieux de vendre pour croître, et que les nouvelles croyances et religions se sont progressivement porté sur la passion du dernier iPhone ou des dernières Nike.

Dans la guerre comme dans la religion, les moyens étaient produits en vue d’une fin, donnant au développement productif sa rationalité. La fin de la Seconde Guerre mondiale a laissé le monde avec un appareil productif hyper développé (en Amérique) pour lequel il fallait trouver des débouchés, et plus encore qui devait être imposé au monde entier pour assurer la suprématie acquise par les armes. Dans ce monde « l’idée wébérienne de rationalité instrumentale a été retournée cul par-dessus tête : alors qu’elle consistait jadis à chercher les moyens les plus efficaces d’atteindre un objectif, elle consiste désormais à chercher – plus encore qu’à trouver – des fins et des applications susceptibles de correspondre aux moyens existants »[2].

Mais « prendre l’avantage sur quelqu’un de plus faible que soi, disposant à tous les égards de moins de ressources, n’est pas chose bien compliquée (…), ne permet pas d’éprouver la satisfaction du travail bien fait et ne saurait témoigner non plus de compétences et de talents supérieurs »[3].

Bref, les images produites par les théories du management ne sont finalement que des euphémisations, transformant en les pervertissant la guerre (l’armée, la hiérarchie, l’ordre, la soumission, l’obéissance) et la foi (la croyance, l’appartenance, l’espérance, la satisfaction narcissique). Il s’agit à présent d’exercer son pouvoir en faisant croire qu’on ne l’exerce pas, que l’on vous conduit là où vous désirez aller tout en créant ce désir. Dans les services publics, ce style de conduite des « masses » s’est aussi imposé en devant cependant batailler contre deux principes essentiels du service public : le service public n’a théoriquement rien à produire, c’est-à-dire que ses moyens doivent être ajustés à ses fins, et le service public est composé de fonctionnaires qui n’ont théoriquement pas de compte à rendre à une hiérarchie pour exécuter leurs missions, cette indépendance garantissant une continuité en cas de dérive autoritaire de l’exécutif. Ainsi un médecin, une aide-soignante, un professeur ou un policier remplissent des missions pour lesquelles la hiérarchie n’a qu’un pouvoir d’organisation et de gestion. Chacun reste maître de son exercice, et la « conscience professionnelle » est encore une valeur importante, par exemple quand on observe le dévouement des soignants dans les hôpitaux.

Tout cela se transforme fortement, et l’on observe, particulièrement dans le domaine médical et médicosocial de nombreuses évolutions. Par exemple, les années 60 et 70 ont introduit la logique financière dans la gestion des établissements : les moyens n’étaient plus adaptés aux fins, et cela s’est appelé la « rationalisation des choix budgétaires », premier pas vers le management dans les services publics, qui étaient appelés à se moderniser, c’est-à-dire à faire appel et appliquer les recettes des services privés marchands. Rationalisation signifie que le choix est principalement budgétaire et non plus qualitatif : il s’agit de dépenser moins, ou pas plus, pour faire plus (le mieux se réduit au plus). L’objectif du service (par exemple soigner les personnes) s’éclipse derrière l’objectif gestionnaire (halte aux dépenses). En passant, pointons une contradiction : dépenser toujours plus pour une voiture ou un smartphone est nécessaire à la bonne marche du système, c’est sa rationalité propre (la croissance), il faut chercher à la maximiser. Dépenser plus pour sa santé ne serait par contre pas rationnel, même dans une logique pourtant financière, c’est un coût à minimiser. Acheter une voiture n’est pas un « coût » social, c’est une « monade » de croissance. Dépenser pour les personnes âgées ou la police est un coût. Mais là où les 2 logiques se rejoignent, c’est que payer les travailleurs est devenu un coût – tout autant que les fonctionnaires – coût que tous cherchent à maîtriser. On a un peu tendance à oublier, dans cette logique financière que « le coût » des travailleurs et des fonctionnaires devrait être un investissement productif dans la mesure où cet argent gagné revient dans le système productif pour le faire tourner, transformant les citoyens ou les travailleurs en consommateurs, et leurs revenus en « pouvoir d’achat ». La rémunération des fonctionnaires est devenue un salaire alors que les émoluments reçus étaient une contrepartie  de leur engagement et de leur travail, et non pas un salaire ayant un prix.

Ayant introduit le loup dans la bergerie (la rationalité financière), il fallait maintenant gérer rigoureusement l’argent devenu rare, ou devenu le nerf de la guerre. De même, les fonctionnaires représentaient maintenant un coût (ce n’était plus une dépense considérée comme nécessaire, comme peuvent l’être encore par exemple les niches fiscales), coût qu’il fallait maîtriser. Soyons clair, c’est bien un choix issu des entreprises et du management que de considérer certaines choses comme coûteuses, ou d’autres comme nécessaires. Ainsi on n’entend jamais les directeurs d’entreprise se plaindre des dividendes à verser aux actionnaires, ou des stock-options à verser aux patrons ayant planté leur boîte. On les entend par contre massivement se plaindre du coût du travail et des impôts[4]. Il s’agit pourtant de partager le même argent produit par les mêmes travailleurs[5]. Ce management financier, comptable, centré sur les moyens, oubliant les fins, est maintenant le socle de l’organisation des services sociaux et médicosociaux. Il a été consacré par la loi dite HPST (Hôpitaux, patients, Santé, Territoires) en 2009, dessaisissant les médecins de la gestion des hôpitaux (de bien piètres managers, dépensiers, corporatistes) et en confiant la garde experte aux administratifs formés au management dans « L’ENA des services médicaux et médicosociaux » (Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique). Cette EHESP, formant exclusivement des managers (y compris des médecins et des pharmaciens) à la différence de l’école à laquelle elle a succédé (Ecole Nationale de la Santé Publique) qui avait pour finalité la recherche de la meilleure organisation pour la meilleure santé.

Rationalisation des choix budgétaires, gestion des moyens ont conduit à nommer aux postes de responsabilité des gens qui « ne pensent pas », mais qui « gèrent, organisent, réorganisent et rationalisent les fonctions et les postes ». Dans mon établissement (public), une nouvelle directrice générale est arrivée. Me recevant en entretien, elle me confie qu’elle ne lit jamais, pas même un article spécialisé, car « elle n’a pas le temps ». Je me demandai comment elle pouvait penser le projet de l’établissement sans prendre le temps d’y réfléchir. Mais plus encore, comment faire un projet, dont la mission est « l’humain », sans les gens qui y travaillent, car l’intelligence du projet est une intelligence collective. Elle m’a dit ce jour-là qu’elle « savait mobiliser les ressources existantes » et qu’ « au vu de mes compétences » elle ferait appel à moi pour le projet d’établissement et le projet médical. Cela fait deux ans, et j’attends encore (ou plus exactement je n’ai jamais rien attendu). Pendant ces 2 ans, une réorganisation administrative a été mise en place, éloignant les managers des personnels (en novlangue managériale, cela s’appelle « développer la transversalité »), et créant la « liquidité »[6] que la société moderne attend de ses personnels : de moins en moins de postes fixes, de plus en plus de « mobilité » (valeur managériale du travailleur : la mobilité, l’adaptabilité, pas la qualité de ce qu’il fait ni les possibilités de sa qualité). Maintenant, le problème dont on parle c’est le déficit et non la finalité du travail. C’est pourquoi un directeur financier vient d’être recruté.

Voilà en quelques mots décrit le « New Public Management ». On l’aura compris : il s’est agi de retourner le service public en son contraire : une entreprise de services aux personnes, rentabilisée, dans laquelle les situations vécues par les personnels comme par les personnes accueillies ne sont que des effets secondaires de la potion managériale (comme pour les médicaments, on n’a rien sans rien, leurs effets secondaires venant prouver leur efficacité). Les services privés pratiquaient ce genre de management depuis longtemps, développant parfois des méthodes criminelles, comme cela pourrait bien être le cas à France Telecom, ou à l’avenir dans les hôpitaux ou la police. Le New Public Management n’a en fait rien imaginé de nouveau. Sauf à considérer comme une nouveauté le fait que le management s’impose partout[7].

Cassant les finalités et les rapports sociaux, ce NPM n’a pas permis pour autant de régler le déficit abyssal des hôpitaux… et nous voilà avec un président « manager de la France ».

Des différents euphémismes du management, notre président a choisi « le premier de cordée », renvoyant à ce que je disais plus haut : il vous conduit là où vous désirez aller tout en créant ce désir.

En effet, chef d’orchestre renvoie à un travail en commun des instrumentistes dont on comprend immédiatement la nécessité. Aucun manager d’orchestre ne pourrait supprimer quelques violons et contrebasses sous prétexte que 2 ou 3 suffiraient (et en plus ils joueraient moins faux, et cela coûterait moins cher)…

Or le management cherche à rationaliser le « facteur humain » considéré comme un coût. Il fallait donc une image d’une situation où quelqu’un nous tire (vers le haut), c’est-à-dire qu’avec la même compétence et la même énergie, il nous fait faire ce qu’on ne ferait pas spontanément. Le premier de cordée semble à première vue correspondre : il s’agit de tirer vers le haut, vers les sommets, des gens incapables de s’y rendre seuls. Pas de premier de cordée, pas de sommet, en fait pas de ballade du tout. En plus, le premier de cordée est celui qui connaît la montagne et ses dangers, qui conduira ses « seconds » de cordée vers le but souhaité et décidé d’un commun accord. Il organisera toute l’intendance, et saura jauger les capacités des personnes de sa cordée. Bref, voilà le vrai chef, celui qui sait, en qui on a confiance, qui vous emmène là où vous voulez, qui vous protège, qui vous apprend ce que vous devez savoir pour pouvoir le suivre. Le chef glorieux. Le capitaine devant ses soldats sous le feu de l’ennemi.

L’ennui avec ces images est qu’elles occultent une partie de la réalité tout en en valorisant d’autres.

Tout d’abord, la fonction de premier de cordée n’est pas fixe. Dans une cordée, chacun doit pouvoir à tout moment prendre ses responsabilités, discuter les décisions, remettre en cause les choix faits collectivement, et surtout ne jamais se désolidariser. On n’imagine pas un premier de cordée « licencier » un membre de sa cordée qui traînerait ou n’aurait pas les capacités suffisantes pour atteindre l’objectif (toi tu te décordes et tu redescends seul). Une cordée c’est une unité composée de plusieurs personnes indissociables sauf à renoncer à l’objectif. Premier de cordée n’a alors pas de sens. Cela me rappelle les discussions sans fin à propos des quatuors à corde pour savoir si le « premier violon » est « meilleur violoniste » que le second violon, raison pour laquelle ce serait lui le premier violon. Discussion oiseuse équivalente à la théorie managériale du « maillon faible ». Le premier violon n’est premier que parce qu’il y a 2 violons dans le quatuor. Depuis Haydn, aucune partie instrumentale de musique de chambre n’est plus un « simple accompagnement ». La musique de chambre, cette musique qui refuse – sous peine de médiocrité – virtuose, virtuosité et célébrité.

Revenons à notre premier de cordée. L’optimum, les conditions idéales d’une cordée sont l’alternance du premier de cordée, un peu comme certains élus (au moment où ils étaient élus, pas après !) déclaraient qu’ils céderaient leur fonction (maire, député) en milieu de mandat, ou tous les 2 ans. En montagne, on appelle cela « grimper en réversible »[8]. Chacun alternativement grimpe « en tête » (c’est plus facile à 2, mais c’est possible aussi à 3, 4 ou plus). C’est le must. En position de premier, on cherche l’itinéraire, on prend des risques, et en position de second, on porte le plus gros sac. Quel bonheur de changer de fonction de temps en temps, voire à chaque longueur de corde en escalade.

Il ne viendrait à aucun montagnard de partir avec quelqu’un « qui n’a pas le niveau ». On se testera mutuellement, en partant faire des choses ensemble, plus faciles, moins risquées. Si on veut néanmoins partir avec une personne particulière, on différera la course pour former son coéquipier, on en prendra le temps : école d’escalade, de glace, marche, techniques d’assurage, qualité du matériel). Tout cela se fait en coopération permanente. L’un des buts est que, si c’est vous le plus expérimenté,  l’autre puisse rapidement vous remplacer.

Aucun premier de cordée ne décide seul de la course. Chacun fait des propositions, ou chacun se renseigne et évalue la possibilité de telle ou telle course. Les pires accidents sont arrivés quand il s’agissait « d’accompagner » quelqu’un dans son désir, ou sa volonté compétitive. Rappelons-nous René Desmaison dans la face nord des Grandes Jorasses. Un premier de cordée ne peut ou ne devrait pas chercher à convaincre, encore moins à imposer ses vues à ses coéquipiers.

Nous avons des contre-exemples. Ce qui se passe maintenant à l’Everest : on vend le sommet à des gens qui n’ont aucune expérience ni de l’alpinisme ni de l’altitude. La marchandisation et la compétition corrompent la montagne, l’idée même de la solidarité[9]. Les moyens justifient la fin : on peut y aller, on nous le propose, alors allons-y. C’est un objet de consommation dans lequel la finalité n’est qu’un prétexte. Bien sûr le but doit être alléchant (le plus haut sommet du monde). Mais quelle différence avec le sommet d’à côté, 100 ou 1000 mètres moins haut, si la fin c’est d’aller se balader très haut en montagne, dans un but de coopération et de solidarité, dans un esprit de contemplation et non de succès/échec ?

Car voilà une autre caractéristique de la cordée, de l’ascension, et de la notion de premier de cordée : on est heureux d’avoir fait une voie, d’avoir été au sommet. On est tout aussi heureux d’avoir essayé et renoncé. On est fier d’avoir su renoncer. On n’en tire aucune humiliation, contrairement à la manière dont on traite les personnes qui ne réussissent pas ce qu’on leur demande au travail. On rit de nos échecs : on appelle cela « faire un but », sorte de dérision du football où il faut marquer des buts. Les buts de la montagne sont les échecs. Une fois atteint le somment, on imagine immédiatement le suivant. Car la montagne est zen : ce qui compte est de suivre le chemin, voire de tracer le chemin, voire de tracer le chemin sans savoir où réellement on veut aller.

Un jour, au Mali, j’étais parti grimper sur la « main de Fatma », belle falaise dans la région de Gao. Dans le village au pied (Hombori), les villageois étaient excités à l’idée qu’on allait enfin savoir ce qu’il y avait en haut des montagnes : allait-on rencontrer les esprits ? Mais surtout quels étaient les arbres qui poussaient là-haut (ils nous avaient demandé de rapporter des feuilles, et avaient fait des paris). Pour eux, le fait d’aller là-haut n’était pas un exploit. Juste une opportunité de savoir. Et en fait, la cordée c’est cela : juste une opportunité d’aller chercher l’inutile, là-haut, et de savoir ce qui se cache peut-être là-haut, de ne pas découvrir quoi que ce soit qui ne soit pas déjà en nous. C’est pourquoi le but de la cordée ce n’est pas d’atteindre le haut, mais d’y aller ensemble, dans un silence empli de significations réciproques.

Alors qu’est-ce qui cloche avec le premier de cordée de notre Président ?

Je crois que c’est l’abandon de ce qui fait une cordée pour en faire un outil de pouvoir de l’un sur les autres. C’est la transformation du chef indien en despote. Un premier de cordée ne tire pas les autres. Il ne peut lui-même avancer, encordé, qu’au rythme du plus lent.

C’est aussi une confusion avec le guide de montagne. Son rôle est effectivement d’emmener des clients gravir un sommet ou faire une voie d’escalade. Il endosse toute la responsabilité, sauf celle de choisir le sommet à gravir qui reste de la volonté des clients. Pour cela il est payé, il rend un service marchand. On attend tout de lui, sauf de marcher à notre place : il n’y a qu’à suivre ses pas et en principe, en mettant nos petits pieds dans ses grandes traces, on devrait arriver en haut et ne pas mourir. Le guide n’est pas un premier de cordée. Il est un manager de la montagne comme objet de loisir, loisir que l’on consomme et pour lequel nous avons des exigences qualité : emmenez-moi au sommet de l’Everest, comme s’il suffisait de payer pour s’en rendre capable, et, réciproquement comme s’il suffisait de payer une personne compétente pour réaliser l’impossible (le mythe moderne du tout est possible, il suffit de vouloir).

La vie d’une cordée ne se manage pas. Elle est l’exact contraire du management qui élimine les faibles, les lents et les inutiles. Elle est solidaire des plus faibles.

Lionel Terray, le grand alpiniste, a réalisé un film appelé « les conquérants de l’inutile ».

Dans les mains de Macron et du management, cela se pourrait se transformer en « les conquérants de l’utile ». Notre président ne s’envisage-t-il pas comme le guide (suprême) ? Travestissant la belle idée du premier de cordée ? Premier de cordée, une philosophie écologique ? NPM et logique financière une philosophie anti écologique ? Voilà aussi quelques pistes pour notre « écogériatrie.

 

Michel Bass

[1] Roland GORI, la nudité du pouvoir, Les liens qui libèrent, 2018, p.43

[2] Zygmunt BAUMAN, rétrotopia, Premier parallèle, 2019, p.44.

[3] Zygmunt BAUMAN, op.cit. p.61.

[4] On peut considérer les dividendes versés aux actionnaires comme l’impôt payé par l’entreprise productrice, et donc ses producteurs, au détenteur du capital financier. Les impôts payés à l’Etat pourraient être pareillement considérés comme un versement au détenteur du capital social et les salaires comme un impôt aux travailleurs, c’est-à-dire un dû.

[5] La logique financière est donc bien une logique de rentabilisation du capital, dans le cadre d’un transfert massif des impôts vers les dividendes (par exemple la « flat tax » décidée par ce gouvernement, plafonnant l’impôt sur les dividendes, considérés alors non comme des rémunérations, mais comme un dû). On voit par contre moins bien la logique de rentabilisation du capital social détenu par l’Etat sauf à penser qu’en privilégiant les dividendes sur les impôts dans le partage de la valeur ajoutée, moins d’argent rentre dans les caisses de l’Etat, lequel doit alors gérer la pénurie qu’il a lui-même créée.

[6] Cf. Zygmunt BAUMAN, le présent liquide, Seuil, 2007

[7] Cf. également Michel BASS, Mort de la clinique, L’Harmattan, 2018, chapitre 4.

[8] Dans la notion de réversibilité, il y a la notion de réciprocité que j’ai développée dans la vieillesse, un autre regard pour une autre relation, ERES 2018. On peut considérer la cordée comme fonctionnant bien si chacun souhaite donner à l’autre plus que ce qu’il a l’impression d’avoir reçu. Ce qui est l’exact inverse du premier de cordée revu par le manager qui ne doit rien à personne. Pierre CLASTRES explique dans « Echange et pouvoir, philosophie de la chefferie indienne » (in La société contre l’Etat, les éd. de minuit 1974) qu’un chef ne peut être chef (un honneur qu’il reçoit) qu’à la condition de son extrême générosité. « La propriété la plus remarquable du chef indien consiste dans son manque à peu près complet d’autorité ; la fonction politique paraît n’être chez ces populations que très faiblement différenciée (…) Qu’est-ce donc qu’un pouvoir privé des moyens de s’exercer ? (…) Trois propriétés essentielles du chef : il est un faiseur de paix, il doit être généreux de ses biens sans pouvoir se permettre de repousser les incessantes demandes de ses administrés et il est bon orateur » (pp.26-27).  Le premier de cordée ressemble à un chef indien : il a une fonction éminemment politique, mais pas de réel pouvoir (quoique une certaine autorité). Sa fonction est fragile et peut à tout moment être contredite par ses compagnons.

[9] Avec cette marchandisation du tourisme himalayen, les membres des cordées qui ne suivent pas sont invités à redescendre seuls… entrainant de nombreux accidents mortels.

Voyage, voyâge

 

Quand le tabou moderne fait retour. Considérations sur la mort en EHPAD

Le vieillissement, telle une traversée en mer, transforme chacun de nous au cours de son existence. La vieillesse pourrait alors s’inscrire comme un voyage, éminemment subjectif ; Pour certains, ce dernier est appréhendé comme un possible retour sur soi, en soi, naviguant ainsi vers des eaux calmes et claires. Pour d’autres, ce voyage possède un goût plus amer, dans un climat tempétueux où le vent et la mer s’agitent, il peut amener à remettre en cause l’identité même du sujet.

Certains viennent vivre ce dernier temps de la vie sur un navire ultra-sécurisé que l’on appelait auparavant « maison de retraite » et que l’on nomme aujourd’hui par l’acronyme anonyme « EHPAD ». Dès lors, dans un mouvement parfois violent, les voyageurs doivent arborer l’uniforme du « résident », laissant alors une part des tissages de leur subjectivité au port. Ils se retrouvent désormais au cœur d’un lieu nouveau, possédant son atmosphère propre (aseptisé ?), avec un équipage ainsi que d’autres passagers, parfois embarqués de force.

Et pourtant, à l’EHPAD, on peut faire des rencontres insolites, chimériques ou bien poétiques. On rit, on pleure, parfois même on chante : Finalement, on vit.

La mer permet de se procurer la nourriture et de partager un repas. Symboliquement, elle représente alors la mère nourricière et protectrice, l’élément aquatique étant lui-même le symbole du liquide originel. Cependant, pour tout être terrestre, cet élément n’est pas vivable. Ainsi, s’aventurer dans une traversée en mer, c’est également un péril mortel. La mer peut ainsi constituer une projection dans la réalité du dualisme inconscient de notre psychisme, entre pulsion de vie et pulsion de mort.

Telle la mort, la mer emporte dans ses profondeurs, corps et âmes de ceux qui cessent de respirer. Ainsi, au cours du voyage, certains passagers disparaissent du jour au lendemain, sans que l’on en dise rien, sans faire de vagues. Aussitôt, de nouveaux sujets âgés embarquent comme pour combler en urgence le vide et le silence créés par l’absence. Mais la mer, en tant qu’elle est mystérieuse, ondulante et puissante, peut également s’apparenter à notre monde psychique, les eaux troubles nous rappelant les tourbillons de l’inconscient. Ainsi, si la mort est rapidement absorbée par les fonds marins, elle viendra tôt ou tard refaire surface sur le rivage, tel un retour du refoulé…

Avec mon uniforme de « psychologue stagiaire », j’ai embarqué sur ce navire pendant plusieurs mois. Deux rencontres singulières, un homme et une femme, m’ont particulièrement amenée à penser ce retour de la mort au cœur de l’EHPAD.

Monsieur B. est confiné dans un endroit spécifique de l’EHPAD, « l’unité de vie protégée » renommée en son sein « les espaces ». En cosmologie, l’espace fait référence à un univers extra-ordinaire, extra-terrestre. Monsieur serait-il une mystérieuse créature marine ? Il semble en tout cas effrayer le reste de voyageurs, l’équipage soignant comme les résidents, qui préfère prendre la fuite ! Comme submergé par un étrange et inquiétant mystère, Monsieur ne parle plus et il est presque impossible de croiser son regard. Breveté « dément sévère » par l’EHPAD, il parait avoir déjà été évincé de la communauté des Hommes, comme si on l’avait jeté par-dessus bord, mis à la mer, mis à mort. Symptomatologiquement, il rétorque par un cri, un seul et même cri : « J’ai froid ! J’ai froid ! J’ai froid !». Par la sensation de vibration de ses cordes vocales, vient-il revendiquer son existence ? manifester sa détresse ? Est-ce un appel à l’Autre à venir le secourir ? A venir couvrir, recouvrir, réchauffer ce psychisme désormais inondé d’éprouvés archaïques douloureux ?

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Dès ma première rencontre avec Madame M., j’ai été intriguée, captivée, comme hypnotisée par ses cheveux argentés et ondulés, telle la chevelure serpentée de Méduse. Madame s’est éloignée de sa terre natale pour embarquer à bord de l’EHPAD il y a maintenant quatre années. Suite à cette épreuve de séparation et l’expérience de nombreuses pertes comme le décès de son époux et l’abandon de la maison familiale, Madame s’isole dans sa cabine. En mer, les jours et les nuits se répètent et se ressemblent au point qu’elle se retrouve noyée dans ce temps devenu mortel. Plongée au cœur d’une solitude pesante, elle en vient à convoquer le « Bon Dieu » de décider de sa mort au plus vite. A moi, elle énonce « J’aimerais mourir mais je peux pas ». Submergée par les mouvances transférentielles en jeu, moi non plus « je ne peux pas », je ne parviens pas à répondre, à me décoller de son discours. Aurait-elle réussi à me convaincre, à m’embarquer avec elle sur son radeau ? Pourtant, au-delà des mots, ce « vœu » de mort ne vient-il pas me dire autre chose ? Ne serait-il pas un appel déguisé à venir relancer son désir au travers de mon regard ?

La mort s’érige aujourd’hui comme le tabou des temps modernes, redoutée et redoutable, elle dérange. On ne parle pas d’elle au risque de s’y engloutir. Ainsi, on ferme les yeux devant la mort, comme on ferme les yeux des défunts car on ne veut pas les voir. Par anticipation, la mort occupe désormais ce temps d’avant la mort que l’on appelle la vieillesse et dont on ne veut rien savoir. Mis à l’écart sur des navires au large de la côte, les sujets âgés viennent pourtant nous rappeler de façon criante ce retour de la mort dans la vie, en tant que vie et mort sont indissociables.

Mais cette expérience m’a avant tout confirmé que la clinique auprès des sujets vieillissants est bel et bien du côté de la vie, celle-ci est même puissante et éloquente. Ainsi, chaque sujet est animé par son désir, et ce, jusqu’à l’ultime escale de son voyage.

 

Victoire Deplagne

La sexualité et le désir féminin ne disparaissent pas avec la ménopause, bien au contraire!

Merci aux hommes qui continuent à nous désirer”, tels ont été les mots d’une de mes patientes. “Sexuellement invisibles!” Yann Moix a essayé de faire le buzz en écartant les femmes de 50 ans de son désir, incluant au passage tous les autres hommes dans cette affirmation. Buzz réussi sur les divans des psychanalystes. “Quand tu crois que t’as pris de l’âge mais que tu ressens que tu n’as pas vieilli, tu te vois de l’intérieur. Eux, les autres, ils te regardent autrement.” Pleurs silencieux de cette patiente.

Ce qui est frappant dans la formule de Yann Moix, sans probablement qu’il en soit tout à fait conscient, c’est qu’il parle de femmes ménopausées. À 50 ans, les règles se sont arrêtées pour la plupart des femmes. Dans son affirmation, la reproduction et la sexualité seraient une seule et même affaire pour elles, pas pour les hommes. Quand une femme n’a pas de rapports en vue de procréer, elle n’a pas de rapports sexuels du tout? Cette vision très rétrograde est-elle une réalité? La contraception a justement apporté à la génération actuelle des Ménopausées une liberté inconnue des femmes auparavant. Des femmes ménopausées semblent pourtant avoir intégré qu’elles sont sexuellement out. Pourtant, sur le divan, ce n’est pas ce qui se dit. Entre copines, non plus.

Essayons de creuser cet écart pour y voir clair. Le poids des mots étant ce qu’il est, nous avons besoin de regarder de plus près pour lever quelques tabous.

Qu’en est-il des préjugés? Comment se construisent les représentations sociales, individuellement introjectées psychiquement, sans recul, comme si c’était naturel que la ménopause soit présentée comme un problème?

Au Japon le mot “Ménopause” (apparu ici au XIXe siècle) n’existe pas, ce moment de la vie des femmes ne fait l’objet d’aucune attention particulière. Dans les sociétés occidentales, nous avons droit au discours médical. Résumons l’enchaînement: fin des menstruations: dégénérescence, désordre; pathologisation: dégradation, troubles. Cet angle physiologique ouvre évidemment aux traitements en pharmacie. Ainsi, la ménopause et la sexualité sont plus étroitement liées qu’il n’est dit.

Techniquement, le désir provoque la lubrification naturelle du vagin, par la cyprine (déesse Aphrodite, surnom: Cypris). Moins de désir: moins de lubrification. Le seul effet de l’âge est à questionner. Dans un “vieux” couple, habitude rime avec lassitude. Contrairement à ce que l’on voudrait faire croire, l’âge n’explique pas tout dans les difficultés pour “mouiller”. Certaines femmes disent qu’elles sont bien contentes de prendre ce prétexte pour échapper au “devoir conjugal”. Sans désir, même le Viagra de Monsieur n’a aucune efficacité. C’est donc la question du désir sexuel qui est posée. Qu’en est-il lors de nouvelles rencontres?

Un des problèmes est donc que le désir des femmes qui avancent en âge semble bien peu reconnu, accepté. A l’inverse, le désir masculin resterait “normal” et valorisé quant à lui. Ridicules ces femmes qui ont envie de sexe, d’amour? On comprend que des femmes se sentent piégées, complexées parfois de ressentir autre chose,perdues. Elles auront à faire un premier travail d’autonomisation par rapport à ces normes dominantes pour se recentrer sur leur ressenti.

Si l’on s’attarde sur le poids des mots, prenons “Cougars”. C’est drôle de stigmatiser ainsi des femmes aimant les jeunes hommes alors que Yann Moix trouve tout à fait décent d’affirmer sa sexualité, son attirance exclusive pour des femmes ayant la moitié de son âge. On le sait -mais je dois le répéter pour dresser le contexte- tous ces hommes avec de jeunes maîtresses ne choquent pas trop, on en plaisante même “il quitte une femme de 50 ans pour deux de 25″. Mais Brigitte Macron, elle, en a bavé en raison de sa différence d’âge avec son homme! Quoi que l’on pense (politiquement) de ce couple, est-ce admissible? Les femmes ont-elles le droit d’oser assumer une vie sexuelle, à tout âge? Le droit, oui, sur le papier. Mais…

Merveilleuses, ces amoureuses?

Comme toute femme amoureuse, quel que soit le nombre de ses années, la femme rayonne, l’homme aussi d’ailleurs, allumés de l’intérieur par “les feux de l’amour”! Le désir féminin serait encore toujours à justifier, quel que soit l’âge. Pire encore avec l’âge?

“Vieille = moche = imbaisable = aigrie” on connaît ces injures de “mal-baisées”. Il se pourrait qu’une résurgence du sexisme se manifeste ouvertement dans cette vision exprimée sans rougir par Yann Moix.

Alors que le sexuel est partout, de la publicité à la pornographie, la sexualité des ménopausées serait soit un non sujet soit un sujet brûlant. Et on parle ici des femmes de 50 ans, des Mamans. Qu’en sera-t-il quand on abordera les femmes de 60 ans et plus? Les grands-mères. Croyez-vous que l’on parlera de ces sixties comme de sexynaires? Permettez-moi d’en douter quelque peu. Il suffit de regarder les rôles des actrices de ces âges. Elles incarnent très rarement des femmes amoureuses.

Les Jeunes (qu’importe leur sexe) aimeraient peut-être que cela devienne un non-sujet pour leurs parents, mères et pères. Et comme toujours encore plus pour leurs mères: “Toutes des putes, sauf ma mère. Une Sainte.”, les enfants ont toujours du mal à se représenter la sexualité de leurs parents. Cette “scène primitive” serait dégoûtante. Est-ce donc cette vision (non travaillée sur un divan) qui ne cesserait jamais d’influencer les visions d’horreur de Yann Moix?

L’âge et le désir, leur articulation pose un problème

Revenons à ce qui se passe socialement. Avoir plus de 50 ans, est-ce une disqualification ? Comme pour les hommes, diront certains. C’est vrai mais avec un malus car la femme est censée être désirable, la beauté se fane au regard des critères actuels, de jeunesse comme attribut majeur. Qu’en est-il des jeunes “moches”, au fait, les guillemets sont là pour insister sur les normes de beauté classant les individus? Comme si l’amour ne concernait que les top models! Peut-être sera-t-il plus simple de vieillir pour celle qui n’a pas été reconnue pour sa beauté une partie de son existence? À voir…

Le diktat des papiers glacés, des apparences influence les a priori, les aggrave.Sans les créer comme nous l’avons abordé au paragraphe précédent, on n’aime pas se représenter les parents faisant l’amour.

Socialement toujours, le statut des femmes ménopausées est différent de ce qu’il était. D’un côté, nous assistons à une perte de statut négatif, associé aux règles, vous savez les “femmes impures” des religions, celles qui (laïquement) font tourner la mayonnaise, etc, et de l’autre côté, une perte du statut positif comme femme fertile. Rappelons l’injonction faite aux femmes de plus de 45 ans de cesser leurs activités reproductives, elles sont socialement ménopausées avant de l’être physiquement.

Les voilà libérées des risques de “tomber enceinte”, de la contraception et ses effets secondaires, des grossesses non désirées à assumer d’une façon ou d’une autre… Les femmes ménopausées seraient disponibles non stop aux plaisirs de la vie sexuelle, comme un homme l’a été toute sa vie ne connaissant pas les cycles de 28 jours…Elles pourraient en profiter. Ce qui ravive les fantasmes de femmes intenables. Ces peurs circulent sur toute la planète et entraînent des mutilations et de multiples processus pour empêcher les femmes d’user de leur liberté.

Ainsi la disqualification des femmes ménopausées en tant que femmes sexuellement désirantes et désirables dépasse, et de loin, une simple attirance individuelle, qui en ce sens est tout à fait respectable et indiscutable.

Ménopause, un tabou à faire tomber

En considérant cette situation sous cet angle, on aboutit à la conclusion qu’il ne s’agit pas seulement d’un problème individuel mais d’un fait social.

Pour faire tomber un tabou, il faut déjà en prendre pleinement conscience puis en parler. Les femmes le pourront, en dépassant le silence jusque-là bien assimilé, en dépassant aussi la peur car les pionnières risquent d’être moquées en prenant la parole sur ce sujet.

Seules les femmes? Des hommes ont réagi à Yann Moix en disant “Tu parles pour toi!”

Merci Messieurs.

Il existe des démarches individuelles et d’autres collectives pour bousculer les tabous, par exemple, la culture. Les articles, comme celui-ci par exemple, permettent de réfléchir et aident à mettre en lumière ce qui parfois confusément est ressenti. Lever le voile pour mieux se comprendre est une étape. La pièce “Ménopausées” au théâtre de la Madeleine juin/août 2019 – en plus d’être un moment de plaisir impertinent- ouvre la voie. L’accueil très chaleureux tient tant au talent des quatre comédiennes qu’au fait que le public désire sortir du non-dit, de l’invisible. Seule petite critique, les quatre femmes n’ont que 50 ans…

Sortir d’un non-dit, du refoulé permet le changement.

Si vous en êtes d’accord, partagez ces quelques réflexions et voyons ce que cela entraîne.

« Toute vérité franchit trois étapes. D’abord elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis elle est considérée comme ayant toujours été une évidence ». Arthur Schopenhauer

 

Catherine Grangeard

 

Ce billet reprend pour partie une tribune sur le Huffington Post

Au cœur des romans de Houellebecq s’enracine la peur de vieillir

Michel Houellebecq a construit une œuvre en se faisant l’écho de nos angoisses sociales et intimes quant aux transformations et disruptions de monde moderne et occidental. Ce qui l’anime dans cette déconstruction et le pousse à l’écriture, c’est la face B, cachée des humains ; une part sans gloire où se rencontrent les inquiétudes et les fantasmes de ses contemporains.

Parmi les nombreuses peurs qui traversent ses livres, celle du vieillissement est permanente, elle envahit les dires et les actes de chaque protagoniste, marqués par le rejet, le refus d’accepter cette dimension de notre condition humaine.

Dans notre société intranquille, où le « couple » jeunisme et âgisme aux polarités antagonistes catégorise de manière simpliste les regards et les représentations des plus jeunes et des plus âgés, vieillir peut rapidement être appréhendé comme une offense ou une injure du temps.

Nous avions précédemment décrit comment, telles des poupées gigognes s’emboitant, la peur de mûrir recouvre celle de vieillir, laquelle éclipse celle de mourir.[1] C’est là assurément, au cœur de ce fonctionnement psychique, que s’enracine une part de l’âgisme actuel, cette discrimination, disqualifiante voire méprisante, manière « efficace » de ne pas se reconnaitre dans cet autre âgé.

En nous appuyant sur l’excellent article de Ruth Amar, « La vieillesse dans l’œuvre de Michel Houellebecq : aspect de la « société du spectacle »[2] nous verrons comment la vieillesse et le vieillissement y sont présentés et représentés pour en extraire nos propres pistes de réflexion.

 Comme en écho à Guy Debord

La référence au fameux texte de Guy Debord[3] courre tout au long des écrits houellebecquiens. Les personnages évoluent dans un monde marchand, et le pensent comme tel, animés par une sorte de consommation frénétique sexuelle, technologique ou de réalisation personnelle ; au point qu’entre les uns et les autres, peut-on encore parler de relation, de transaction, ou de négoce ?

La marchandisation des corps, notamment des corps sexuels rejette les faiblesses, les rides, les affaissements. Malheur aux corps dont l’image ne renvoie pas à une image parfaite ou au moins acceptable.

Les nouvelles technologies de marketing et d’information, les réseaux sociaux mais aussi les sites de rencontres construisent une « société du spectacle », entre story-stelling et mise en scène spéculaire, idéalisant les représentations et les images de soi . Et plus puissamment encore, grâce à certaines techniques récentes puisque notre attention, à capter donc à vendre, est devenu un bien précieux. La spectacularisation s’individualise, comme ces avatars de jeu vidéo qu’on peut habiller sans fin de nos désirs.

Lisons Ruth Amar : « Les protagonistes vivent ce temps de vie « limité, déclinant, médiocre » dans un monde où ils sont conduits à un hédonisme effréné. La culture des plaisirs instantanés où rayonnent la marchandise, le corps, la beauté, l’argent, où le quotidien est manipulé et privé de son expressivité, est la seule culture possible. Aussi, dès les premiers signes de la sénescence, les personnages de Houellebecq n’ont-ils aucune possibilité de transfigurer l’affaiblissement du corps et de vivre honorablement.[i] »

Nous retrouvons une loi de fonctionnement du marché libéral : pour qu’un produit soit désiré donc consommé, il faut qu’il soit désirable donc consommable, question majeure qui taraude le monde selon Houellebecq.

Il est notable que la stratégie première de la Silver économie eût dès 2012 pour objectif premier de revaloriser les âgés de plus de 50 ans[4], notamment en visant à redonner aux corps des seniors des indices de jeunesse, ceux-là mêmes qui attestent d’une qualité désirable.

Pourquoi pas, pourrions-nous ajouter, après tout il est toujours bon dans la vie d’avoir un narcissisme satisfaisant[5], mais l’objectif nous dérange : la consommation des uns et des autres, voire celle des uns par les autres. Une technique de chasse, celle du miroir aux alouettes[6] a fait ses preuves, mais appliquée aux humains, on subodore l’aliénation.

Alouette, gentille alouette, Alouette, je te plumerai…

Déjà lors d’une tribune sur l’indécence de la Silver économie[7], nous en avions, à l’époque, repéré les indices typiques d’une mise en scène caractéristique d’une société, celle des seniors mise en spectacle. Tel le sparadrap du capitaine Haddock, impossible de se défaire de l’origine du mot senior, pure construction de marketing ![8]

 

La peur de vieillir noyaute les romans de Houellebecq

Ruth Amar identifie trois rouages majeurs au cœur du texte houellebecquien : le culte de la jeunesse, l’effroi de la privation sexuelle, le rejet de la vieillesse.

Petite précision, « vieillir » pour les protagonistes c’est avoir à peine quarante ans… Dans ses romans, Houellebecq, parfait chroniqueur des crises de notre milieu de vie, ne cesse de placer ses héros en situation de se débattre face à la menace de corps modifiés car vieillissants, qu’il s’agit d’anticiper et d’annihiler.

Ce n’est plus tellement facile d’avoir des relations, à partir d’un certain âge, je trouve […] On n’a plus tellement l’occasion de sortir, ni le goût. Et puis il y a beaucoup de choses à faire, la bureaucratie, les formalités, les démarches… les courses, le linge. On a besoin de plus de temps à s’occuper de sa santé, aussi, simplement pour maintenir le corps à peu près en état de marche. À partir d’un certain âge, la vie devient administrative — [9].

L’analyse faite par Ruth Amar est claire et précise : « La culture des plaisirs instantanés où rayonnent la marchandise, le corps, la beauté, l’argent, où le quotidien est manipulé et privé de son expressivité, est la seule culture possible. Aussi, dès les premiers signes de la sénescence, les personnages de Houellebecq n’ont-ils aucune possibilité de transfigurer l’affaiblissement du corps et de vivre honorablement (…) Dans ce monde fait de matérialité dénuée de sens, le culte acharné de la jeunesse est une première étape vers la condamnation de la vieillesse dans la société du spectacle décrite par Houellebecq. »

Tous les hommes que j’ai connus étaient terrorisés par le vieillissement, ils pensaient sans arrêt à leur âge. Cette obsession de l’âge commence très tôt — je l’ai rencontrée chez des gens de 25 ans — et elle ne fait que s’aggraver.[10]

Dans Thalasso, film où il joue son propre rôle, il dit même que « ce qu’il y a de pire quand on vieillit, c’est qu’on reste jeune ». Et puisqu’on a le sentiment dans cet univers que vieillir équivaut à passer de l’autre du miroir, que cette image altérée disparaisse puisqu’elle cesse d’être à minima acceptable, nous ne sommes pas surpris que pour les personnes houellebecquiens, le suicide devienne une option logique.

 

Dans cette société, parallèlement au libéralisme économique, se déploie un « libéralisme sexuel ». Lire « Extension du domaine de la lutte » mais aussi les autres romans.

En exagérant et en faisant constamment l’éloge de la jeunesse, les protagonistes des récits doivent bien sûr faire face à la compétence sexuelle, ce qui finalement, les conduit à l’effroi de la vieillesse, dès ses premiers signes. Au stade hypermoderne de la concurrence entre les hommes transformés en marchandises et soumis au phénomène cruel de l’offre et de la demande, le sexe est un système de hiérarchie sociale où règnent les lois du marché.[11]

Le plaisir sexuel n’était pas seulement supérieur, en raffinement et en violence, à tous les autres plaisirs que pouvait comporter la vie ; il n’était pas seulement l’unique plaisir qui ne s’accompagne d’aucun dommage pour l’organisme, mais qui contribue au contraire à le maintenir à son plus haut niveau de vitalité et de force; il était l’unique plaisir, l’unique objectif en vérité de l’existence humaine.

 

Dans un tel univers, les vieux perdent leurs capacités de séduction et de réalisation de plaisir. Un peu comme dans une entreprise moderne, où dans une pyramide des âges réduite à la portion congrue le « summum » est finalement très bref entre juniors et seniors.

Puisqu’il ne s’accorde nullement avec la société du spectacle ni avec le système de croyances hédonistes, mieux vaut en fin de compte éviter le troisième âge, synonyme de la perte de l’illusion, étape tragique de l’existence telle qu’elle est décrite dans « La Possibilité d’une île »[12]. Seules issues, le clonage, chimère d’une vie éternelle ou la mort.

[…] vient un âge, un âge second, où l’on sait déjà, au moment où l’on commence à vivre un bonheur, que l’on va, au bout du compte, le perdre… je compris également que je n’avais pas atteint l’âge tiers, celui de la vieillesse véritable, où l’anticipation de la perte du bonheur empêche même de vivre.[13]

 

Pour aller plus loin,

1.Si les avis sont partagés sur l’œuvre de Houellebecq, reconnaissons que chacun de ses livres fait événement[14]; sans omettre une intentionnalité scandaleuse, cet auteur scrute nos aspects les plus sombres, non pas comme un psychanalyste écoute les mots pour dire notre vie psychique, mais comme un comportementaliste… qui ne serait pas positivant ni à visée adaptative. La nuance est grande puisqu’à sa manière, ces vies vécues devant nos yeux s’inscrivent dans un tragique existentiel d’un monde sans joie et peu d’espoir.

2.Cette dimension outrancière de nos existences est l’exacte inverse de celle proposée par la psychologie et de la sociologie positive, lesquelles agissent comme supplétifs de la société du spectacle d’un monde marchand ; un ersatz de sciences humaines lissant les aspérités structurelles de nos âmes humaines.

La communication et le marketing de la Silver économie l’illustrent parfaitement, qui construisent à des fins de marché, des figures idéalisées des sujets vieillissants. « My senior is rich and nice “, d’où cette impression d’un univers mediatique ambiant saturé d’injonctions positives!

Faut-il confier aux techniques de communication de la Silver économie, le soin de lutter contre l’âgisme ? Nous posons la question, tant le découpage inhérent aux cibles marketing, logiquement produira de la ségrégation.

Nul souhait de notre part de réduire le vaste champ de la Silver économie, en situation actuelle de « mettre en musique » la politique sanitaire et sociale des vieux, à cet aspect-là, mais nous sommes quelques-uns à vouloir contribuer ainsi : penser certaines confusions de rôles et d’intérêt, selon la philosophie d’Hannah Arendt, est un acte fondé sur le consentement et le droit au désaccord.

3.Cette peur phobique et sociétale de vieillir s’insinue et nous envahit, l’inquiétude grandissant au fur et à mesure de l’avancée en âge, avec pour acmé, la crise du milieu de vie. Rejetés, tous les indices du temps qui passent et particulièrement provenant du corps, sexué bien entendu. Alors qu’autour de 60 ans la question n’est certes pas réglée mais s’envisage différemment : comment accepter de vieillir et comment rebondir ?

Si les enfants ont pour les vieux à la fois une curiosité et une tendresse, si par ailleurs les adolescents s’en désintéressent, c’est bien la génération dont les parents vieillissent sous leurs yeux qui ne supportent pas ces marques de défaillances, comme une nouvelle atteinte aux idéalisations parentales et en même temps, promesse anxiogène de leur futur. Il n’est pas inutile d’ajouter que ce temps de la vie adulte se caractérise par une envie puissante d’accéder aux pouvoirs, de déloger ces « seniorisants », comme une nouvelle résurgence des rivalités œdipiennes.

Ce violent refus de vieillir est donc aussi l’expression souterraine d’un majeur conflit entre générations. Sans parler de guerre, la dimension conflictuelle intergénérationnelle a été toujours structurante, socialement comme psychiquement.

4.Nous avons ici deux ressorts psychiques profonds de l’âgisme, entremêlés, la peur de vieillir et la tension conflictuelle entre deux générations, ressorts d’autant plus pernicieux qu’ils ne seront ni dévoilés ni assumés. Ces rivalités générationnelles sont, somme toute, classiques mais, de nos jours, socialement déniées. Pourtant, si l’agressivité entre les humains, inévitable, sert à chacun à trouver une place, elle n’empêche nullement la relation humaine puisqu’on peut y lier de la reconnaissance et d’autres affects attentionnés.

Nul besoin alors de nous projeter des discours et des images normatives d’une réalité biaisée. Apprendre et prendre plaisir à penser l’autre, jeune ou vieux, et lui parler constitueront une bonne base.

José Polard

 

 

 

[1] blog

[2] Ruth Amar, Université   d’Haïfa, Israël « La vieillesse dans l’œuvre de Michel Houellebecq : aspect de la « société du spectacle » in Les Lettres romanes, vol. 70 n° 3-4 (2016), pp. 435-454

[3] Nous faisons nôtre l’hypothèse de Ruth Amar

[4] Préalable pour créer un marché attrayant pour les entreprises et pour les seniors.

[5] Je n’ai pas dit total.

[6] José Polard : « Le numérique comme outil de fabrication d’une certaine société des seniors »  in actes du colloque UCO d’Angers 2017. Nouvelles technologies, nouvelles psychologies ?  Eduquer, soigner, abuser, sous la direction de Patrick Martin-Mattera. L’harmattan, Paris, 2019

[7] https://www.lemonde.fr/idees/article/2016/05/06/l-indecence-de-la-silver-economie_4914977_3232.html

[8] https://lesjours.fr/obsessions/seniors-arnaque/ep1-invention-seniors/

[9]Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île, op. cit., pp. 152-153

[10] Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires, op. cit., p. 234.

[11] ibid

[12] ibid

[13] Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île, op. cit., p. 173.

[14] Un évènement est ce qui arrête ou fait rupture. Dans le cas de Houellebecq, l’évènement est médiatique mais aussi intime au moment de la lecture.

De certains âges de la vie…

On connaissait “l’âge de raison”, que les spécialistes sont de moins en moins unanimes pour le fixer toujours à sept ans (s’agissant de l’âge de déraison, normalement un peu plus loin dans le temps, les avis divergent encore plus).

Tout le monde connaît, bien sûr, l’âge du “permis de conduire”, toujours fixé à 18 ans[1], celui, aujourd’hui, autorisant d’utiliser une trottinette électrique (à 14 ans), ou bien, encore, hors des villes, on sait aussi, l’âge du “permis de chasser” (16 ans).

On se souvient que l’âge de la majorité matrimoniale a, quant à lui, varié dans l’histoire (il fut un temps de 12 ans pour les filles, 14 ans pour les garçons !) :https://fr.wikipedia.org/wiki/Majorit%C3%A9_matrimoniale

C’est depuis 1974 qu’il est fixé à 18 ans, devenu aussi, à cette date, l’âge de la majorité civile[2] qui était jusque là de 21 ans (depuis 1792 ! )

Au sujet de la majorité civile, se souvient-on beaucoup qu’auparavant, il n’y a pas bien longtemps, de jeunes hommes avaient le “droit” d’aller faire la guerre – on disait “opérations de maintien de l’ordre” https://www.youtube.com/watch?v=NFzk7EkZ-fI – mais qu’étant encore mineurs (de 21 ans), ils n’avaient pas le droit de voter, et donc d’exprimer une opinion citoyenne, notamment à l’égard de cette obligation à laquelle ils devaient se soumettre ?

S’agissant de l’âge de la majorité pénale, ou âge de la responsabilité pénale, on sait les débats auquel celui-ci a donné lieu et suscite encore actuellement.

20 ans est sans doute le premier des “âges-balises” de la vie (encore que l’on peut considérer comme tel un de ceux précédemment évoqués)  : Vingt ansAvoir vingt ans…, combien de fois a-t-on entendu, entend-on encore et entendra-t-on toujours, ces mots ?

Vingt ans : https://www.youtube.com/watch?v=SFLYnVLZOfM

Avoir 20 ans https://www.youtube.com/watch?v=ZQF5vTdhApQ

60 ans était, jusqu’à il y a peu, un autre ”âge-balise” de la vie, notamment celui à partir duquel l’Organisation mondiale de la santé (l’OMS) définit, encore aujourd’hui, une “personne âgée”[2] et, nous dt-on, “dans la réglementation française c’est, de plus, cet âge qui a été retenu pour certaines prestations ou dispositions concernant les personnes âgées”.

Ainsi, est-ce dès cet âge, et déjà avant, qu’entre autres les organismes de prévoyance et d’assurance nous alertent, un peu plus qu’avant, sur les différents risques, notamment de dépendance, qui vont accompagner nos jours à venir (et sur la nécessité de songer à financer nos frais d’obsèques !).

S’agissant des “dispositions concernant les personnes âgées”, j’ai déjà évoqué, dans ce blog (https://ehpaddecote.wordpress.com/2019/02/), celles relatives à certains logements sociaux prévus spécifiquement pour cette catégorie d’âge (à compter de 60 ans, il faut le répéter) dont l’existence semble interdire, à des personnes ayant atteint cet âge, l’accès à un logement social ordinaire – ou quant l’inclusion procède de l’exclusion et de la mise à côté (“de côté” !) – et ne leur permet plus (sauf dérogation !) d’avoir encore une activité professionnelle (leur procurant des revenus complémentaires de leur retraite, ne pouvant qu’être très modestes), ce qui, par ailleurs, exclue aussi que ces personnes soient encore au nombre de celles qui continuent, par leurs cotisations et contributions, d’abonder aux systèmes de solidarité et n’en soient pas seulement bénéficiaires.

“Travailler plus”, “Travailler plus longtemps”, “Partir plus tard” (à la retraite)…, ou quand, “en même temps”, l’absurdité, pour ne pas dire la bêtise, anonyme et collective, de nombre de “dispositions sociales” peut aussi être meurtrière.

60 ans était donc, jusqu’à il y a peu et pour les salariés, “l’âge de la retraite”, si l’on excepte certains régimes spéciaux (ou certaines dispositions particulières comme celles, aujourd’hui abandonnées, qui permettaient à des femmes ayant eu trois enfants de commencer à percevoir une retraite bien avant cet âge et, pour certaines, de poursuivre ou débuter une carrière politique à des conditions plutôt favorables).

Le 17 mars dernier, la ministre de la santé et des solidarités a laissé entendre que l’âge légal de départ à la retraite, aujourd’hui fixé à 62 ans, pourrait être reculé par le gouvernement dans le cadre de la réforme à venir, le haut commissaire chargé de la réforme des retraites déclarant, quant à lui, quatre jours plus tard que l’âge légal serait maintenu à 62 ans.

Un autre responsable politique, ancien ministre de la santé puis ministre du travail, actuellement président d’un conseil régional disait qu’il voulait que l’âge de la retraite soit porté à 65 ans après 2030 (date à laquelle le nombre de plus de 60 ans devrait avoir progressé de plus de 60 % (https://www.lemonde.fr/vous/article/2006/12/19/le-nombre-de-plus-de-60-ans-va-progresser-de-60-d-ici-a-2030_847304_3238.html).

Le 12 juin, lors de son discours de politique générale devant l’Assemblée nationale, le Premier ministre a annoncé que, si l’âge légal de départ en retraite serait maintenu à 62 ans, un “âge d’équilibre” (dit aussi, précédemment, “âge pivot”), qui se situerait autour de 64 ans, serait défini pour inciter les actifs à travailler plus longtemps (https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/06/27/retraites-l-age-d-equilibre-en-debat_5482173_823448.html)instaurant un système de bonus-malus, et donc malus pour celles et ceux qui n’atteindraient pas cet “âge d’équilibre”.

”Âge d’équilibre” : on voit bien l’origine et l’inspiration comptables de cette expression (“budget en équilibre”, “équilibrer un budget”…), mais, comment ne pas y voir aussi un sens moral, sinon idéologique, de la part de quelqu’un qui aime à rappeler qu’il est favorable à demander des “contreparties” à celles et ceux qui“bénéficient” de nos “mécanismes de solidarité”, en échange du versement d’aides sociales, ainsi que cela a été déjà instauré localement par certains autres responsables politiques, au déni de mots tels que bénévolatvolontariatgratuité (https://www.marianne.net/societe/benevolat-pour-toucher-le-rsa-quoi-oblige-la-loi).

Et, si on était, là aussi, dans “ la destruction du langage et du sens même des mots”[3], selon Frédéric LORDON, cité, sur ce blog, par Michel BASS :https://ehpaddecote.wordpress.com/2019/06/10/une-problematique-de-la-psychogeriatrie-1/ ?

Difficile aussi de ne pas citer ici, une fois de plus – une fois de trop ? –, la phrase, bien qu’elle soit, nous dit-on, apocryphe, d’Albert CAMUS : “Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde.” et, pour, au moins ici, rapprocher de lui, celui qui en fut l’un des critiques, de ne pas évoquer la notion de “violence symbolique” de Pierre BOURDIEU.

Mais, pour finir, soyons optimistes, s’il y a lieu de l’être : Avoir cent ans : https://www.youtube.com/watch?v=I9-D9DoA-Vg

 

Bernard Gibassier

1. Le brevet de base français de pilote d’avion, dont la formation nécessaire pour l’obtenir inclus d’effectuer un certain nombre de vols en étant “seul à bord”* peut, quant à lui, être obtenu dès 15 ans ans.

 

* A la différence du permis de conduire qu’il faut avoir obtenu pour commencer à conduire en étant seul dans un véhicule.

 

2. L’âge de la majorité sexuelle, défini comme étant “l’âge à partir duquel un mineur civil peut entretenir une relation sexuelle avec un adulte sans que ce dernier ne commette une infraction pénalement réprimée, à condition que cet adulte ne soit pas en position d’autorité à l’égard du mineur” est actuellement fixé à 15 ans.

3. “Personne qui présente les attributs physiologiques et sociaux de la vieillesse tels [ou telle ?] que la société se les [ou se la ?] représente”.

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C’est l’histoire d’un petit vieux en EHPAD dont tout le monde a décrété qu’il ne marchait plus.

Je suis médecin généraliste dans la proche banlieue de Paris. Il y a quelques jours, j’effectuais une visite chez Mr L. qui vit en EHPAD. Comme convenu, ses deux fils m’attendaient dans la chambre de leur père « pour faire le point ». Mr L., en effet, était revenu depuis quelques jours des Urgences de l’hôpital voisin où il avait été adressé pour chute. Là, fut effectué le bilan des conséquences traumatiques éventuelles mais pas de recherche des causes de cette chute.

J’arrive sur place, Mr L. m’attend, assis dans un fauteuil roulant, entouré de ses deux fils. J’entame la visite par un rituel « Comment allez-vous Mr L. ?» Sans laisser le temps à celui à qui la question est posée de répondre, un des deux fils déclare brutalement : « Oh ! mon père, il ne marche plus ».

C’est alors que Mr L. qui a repris ses esprits rétorque : « Comment ça je ne marche plus ? Bien sûr que si, je marche ! ». Et en dépit des visages excédés de ses deux fils qui lèvent les bras au ciel, Mr L., souriant, comme à son habitude, me regarde, attendant mon verdict. Le trouvant de si bonne humeur je lui propose de me montrer ce qu’il est capable de faire. Dans un premier temps, il fait preuve de  maladresse, mais après deux tentatives il est debout. Ses fils ahuris lui tendent rapidement une canne tripode, dont il se saisit. Et me déclare : « Je me sens prêt à faire un marathon ». Nous quittons la chambre, une aide-soignante s’approche et sans la moindre gêne pose une main sur ses fesses et lui demande : « Vous n’êtes pas mouillé ? » Mr L. fier comme un enfant lui répond : « Mais non, moi je vais aux toilettes », Elle s’éloigne rapidement, déjà prête pour le prochain change. Il commence à arpenter le couloir, gagné par l’euphorie de celui qui peut. Il me dit qu’il peut même marcher sans canne et sans prévenir joint le geste à la parole. Il continue à avancer ainsi sans que cela lui pose le moindre problème. Dans deux minutes je suis certaine qu’il va me proposer de sauter à cloche pied. Soudain, une infirmière nous interrompt ; « Mr L., Vous allez tomber et NOUS faire un col ». Car, comme chacun sait, quand un vieillard tombe, c’est rien que pour embêter les soignants. Ses fils, se trouvant un allié, lui intiment de revenir dans sa chambre.

Ce qui est tragi-comique dans la situation, c’est de voir tous ces vieux autour de nous, confinés au fauteuil. Marquant par là, qu’au nom de la sacro-sainte sécurité on préfère les empêcher de vivre en les privant de liberté plutôt que de les laisser se déplacer quitte à prendre le risque qu’ils chutent. Mais de quelle sécurité s’agit-il ? La sécurité de qui ?

A présent, il est pour moi temps de partir. Je salue Mr L qui, selon son habitude, me présente à tout l’étage : « Voilà mon docteur » …

Avant de quitter les lieux, je dois passer voir l’infirmier coordinateur (plus souvent en réunion qu’auprès des résidents). Il revient sur l’œdème de cheville ancien et unilatéral que présente Mr L. « Il faudrait quand même faire des examens » suggère t il avec quelque peu d’insistance.

Je lui dis : « Mr L a 98 ans ; et si on le laissait vivre ? Car, à quoi nous mèneront tous ces examens ? ». Il me regarde et me répond : « Mais à savoir ce qu’il a ». Comme toute personne sensée je sais ce qu’il a 98 ans et envie de se sentir en vie.

Finalement, nous avons là, à travers cette histoire d’une banalité affligeante,  un concentré de la façon dont la société française contemporaine considère ses vieillards. Comme une source de tracas et d’embêtements, en particulier juridiques. Et aussi, comme des fardeaux qu’il faut toujours avoir à l’œil car ils NOUS font des chutes, ils pissent sur eux… Bref des gêneurs.

Quelle révolution ce serait de ne plus considérer les vieux comme des objets gênants mais comme des sujets !

 

Maria Da Silva, Alain Jean