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L’e-mortalité

Facebook.

Pour celles et ceux qui ne connaissent pas encore, Facebook est un réseau sur Internet  dont on dit, à mon sens à tort, qu’il est social. Il permet à toute personne possédant un compte de se présenter en créant son « Profil » et d’y publier des informations plus ou moins accessibles à d’autres personnes, possédant ou non un compte. L’usage de ce réseau s’étend du simple partage d’informations d’ordre privé (par le biais de photographies, liens, textes, etc) à la constitution de Pages et de Groupes visant à faire connaître des institutions, des entreprises ou des causes variées.

On s’y connecte, on y entretient son réseau en se faisant des « amis » (sic), on partage des liens, des informations, on y publie les photos de ses dernières vacances, on y raconte sa vie, tout et n’importe quoi.

Et puis un jour on meurt. Et notre profil nous survit. C’est arrivé à une amie voilà plus d’un an maintenant et qui hélas n’est plus là pour en témoigner. Mais aujourd’hui encore on peut lui demander de bien vouloir être une « amie », on peut lui envoyer des messages auxquels évidemment elle ne répond pas.

Et elle n’est pas la seule. Il existe maintenant sur Facebook des milliers de fantômes virtuels qui continuent à nous sourire depuis l’au-delà au risque de réveiller ou d’attiser la douleur des familles et des proches. Certes, ceux-ci peuvent désormais signaler le deuil de la personne et demander la suppression de son  « profil » mais aussi, et voilà le progrès qu’on n’arrête pas, de le transformer en une sorte de mémorial virtuel.

Nous avions jusqu’à présent plusieurs possibilités pour honorer la mémoire du cher disparu, la tombe, l’urne, le bouquet de fleurs attaché à un arbre le long d ‘une route meurtrière. Maintenant, nous avons, par la magie d’Internet et de Facebook, la possibilité de lui dresser un « mur » funéraire et virtuel.

 

Le dit « mur » demeure actif et on peut y épingler les messages des uns et des autres, les mots des proches, les messages de condoléances. Il accueille aussi des correspondances plus longues qui tentent de maintenir un lien avec la personne perdue.

Après l’escamotage de la mort dans nos sociétés par de multiples procédés qui la rendent invisible, le cyber-deuil va plus loin encore. Ainsi, il est probable que dans les temps à venir nous n’aurons plus à nous déplacer pour aller poser un bouquet le jour de la fête des morts. Assis dans un fauteuil, un simple clic avec l’index sur le bouton gauche de la souris de l’ordinateur suffira pour avoir un geste et une pensée pour eux.

Et ce, sans limitation de temps contrairement aux concessions souscrites pour les tombes. Ainsi, les hommes auront trouvé, pensent-ils, une réponse à la question de leur immortalité. Leurs données resteront suspendues sur la Toile dans une sorte d’éternité alors qu’ils seront redevenus poussière depuis longtemps déjà. Le temps, celui qui use, fatigue, élimine « ne fera rien à l’affaire »  et baisse les bras devant l’éternité !

Nous connaissions le e-commerce pour la vente à distance en ligne, e-bay pour la vente aux enchères, vient de naitre l’e-mortalité. Ainsi va le monde !

 

Didier Martz

Les robots pour les personnes âgées : des robots anti-citoyens ?

Quel est le point commun entre les enfants autistes et les personnes âgées ? A priori,  tout semble opposer ces deux publics. Mais c’est sans compter sur certains robots faisant le défi de les réunir.  Parfois, nommé robot familial ou encore robot émotionnel, certains demeurent intéressants comme une aide fonctionnelle (lire et envoyer des messages, réveiller, surveiller maison et appeler en cas de problème, alerter en cas de chute, rappeler la prise de médicaments, ou partager des moments en réel avec des proches). Cette « prothèse-parentale » permet aussi d’occuper les enfants, voire de les aider sur leurs devoirs, mais aussi aux proches de surveiller des personnes âgées. Comment entendre quand même qu’il s’agit de robots pour les personnes seules ou isolées ? Même s’ils peuvent offrir une interaction avec les proches, toutes possibilités de sortir de sa sphère privée semble exclue. Certes, quelques machines proposent des jeux, fermant ainsi la porte aux loisirs en chair et en os. Qu’en est-il de ces appareils proposés auprès d’autres publics ?

D’autres robots ont été développés dans certains hôpitaux pour permettre aux enfants malades de sortir de leur bulle et  surtout afin de ne pas rompre les différents liens noués avec l’extérieur.

Les robots de téléprésence sont certainement ceux qu’il faudrait développer dans les EHPAD où, actuellement,  majoritairement les activités sont proposées par les établissements. Certes, il ne faut pas oublier celles étant le fruit d’animateurs externes. Mais il faut bien constater qu’il s’agit toujours du même groupe de résidents qui y participe, parfois avec d’autres personnes vivant dans des EHPAD voisins, sans véritable échange avec des individus différents de soi. Toute  possibilité de rencontrer d’autres personnes, de laisser l’opportunité à la surprise, est annihilée. Sans doute, la psychologie sociale mettrait en avant que l’identité en tant que résident n’est que renforcée mais celle de citoyen est occultée pourrait-on se risquer à dire.

Par exemple, le robot de téléprésence, Projet VIK-e, permet à certains enfants de participer à un cours d’art plastique via l’écran. Alors qu’un premier appareil permet à l’enfant de suivre la leçon de sa chambre, un autre robot sur pied dans la salle de cours demeure libre de se déplacer et de favoriser des interactions avec le professeur mais également, certainement, de manière plus intime, avec un des autres participants. Chez un public âgé, le robot peut aussi donner des cours de gymnastique mais cette fois-ci à l’intérieur de l’établissement avec les usagers. À en croire les spécialistes, ce dernier favoriserait le sport plutôt que des cours dispensés par un humain car celui-ci pourrait juger des performances. Mais comment un robot sans corps serait-il en possibilité de dispenser des conseils ?

Mais d’autres initiatives ont été entreprises, pour les enfants hospitalisés, comme rencontrer des athlètes à l’autre bout du monde ou plus simplement de sortir dans les musées. Nouvelle différence de taille, alors que le premier robot permet l’interaction avec des êtres animés, pour nos aînés, le second robot conversationnel a pour vocation de discuter. Mais constitue-t-il vraiment un compagnon ? Que peut-il savoir des questions métaphysiques en rapport avec la condition humaine (la maladie, la mort, la joie, …) ?

Dans cette même perspective, certains robots développés en EHPAD, « offrent » l’opportunité de faire du sport « en sortant » de la résidence puisqu’une réalité virtuelle diffuse un paysage donnant l’illusion de se plonger dans la nature ! Nature ou culture, le débat est dépassé via le numérique. Certains vont jusqu’à offrir la possibilité de remonter le temps, en trichant sur les décors, faisant croire ainsi qu’une époque révolue d’il y a 30 ans est actuelle. Même si les bienfaits de la réminiscence demeurent intéressants, pourquoi ne pas favoriser un ancrage dans le présent par le biais d’une visite dans un musée mais aussi d’exploiter la demande de la personne ?

En comparant, les robots à disposition des enfants dans les hôpitaux et ceux attribués aux personnes âgées, il est clair que ces appareils ne sont pas construits forcément pour le bien-être de ces individus comme le sont ceux des enfants. Mais probablement la famille ou les institutions en demeurent les acheteurs. Mêmes s’ils sont légitimes, les intérêts de ce public (sécurité, santé,…) paraissent prôner sur les bénéfices des principaux usagers.

Bien que certains robots restent de merveilleuses inventions avec un précieux aspect utilitaire, d’autres questionnent. Dans le Larousse, par curiosité, je suis allé rechercher la définition première de citoyen : « Dans l’antiquité, personne qui jouissait du droit de cité ».

Peut-on dire qu’avec cette nouvelle vague de robots une nouvelle ère s’ouvre, substituant au monde réel retirant un peu plus les personnes du monde au profit d’un autre artificiel, d’un monde fait de semblants où la personne âgée n’aurait plus droit de cité ?

 

Frédéric Brossard

ALERTE INFO! Un déclencheur très contemporain

 

Depuis plusieurs mois, nous sommes interpellés par un nouveau phénomène, un nouveau déclencheur, de plus en plus envahissant auprès des personnes âgées désorientées dans les Ehpad et à domicile. Provoquant, majorant des troubles du comportement à type d’anxiété, d’angoisse, de peur, et donc un besoin croissant de sécurisation.

Mais d’abord qu’est-ce qu’un déclencheur ?

Il nous faut rappeler au préalable un principe de la méthode de Naomi Feil : Des évènements, émotions, couleurs, sons, odeurs, goût ou images du présent peuvent réveiller le souvenir d’évènements passés associés aux mêmes émotions.

Un déclencheur réactive des comportements vécus, appris plus tôt dans leur vie, des mécanismes d’adaptation : se cacher dans un placard, derrière une porte, crier : » Au secours ! » vouloir partir, se sauver par tous les moyens.

Ces comportements sont l’expression d’un besoin, rappelons qu’un besoin est impérieux, vital, irrépressible, et nos aînés mettent alors tout en œuvre pour répondre à ce besoin. Cela ne fait pas que majorer les comportements, mais aussi augmenter en conséquence le travail du personnel de ces institutions lesquels doivent gérer tout cela.

Certains nous diraient qu’il suffit de supprimer ce déclencheur puisqu’il est identifié ! Et bien c’est là tout l’effet pervers de celui-ci ! Il rend ceux qui le subisse « addict » avec l’envie, voir le besoin de le retrouver sans cesse.

Ce déclencheur passe par les canaux des chaines d’info en continu et particulièrement BFM, leader de ce marché et si souvent allumé en continu dans les salons d’EHPAD ou dans la salle à manger d’une maison ou d’un appartement.

Moins que les images, c’est surtout la bande déroulante en bas de l’écran qui stimule, excite. Avec ce dispositif à l’écran de ces chaines, nous subissons en permanence une mise en alerte, si bien que le moindre évènement devient catastrophique et anxiogène :

« ALERTE INFO » sur fond rouge.

J’ai vu des personnes âgées désorientées, le visage collé à la TV tentant de lire ce bandeau dont l’écriture quelquefois défile vite, majorant leur peur de perdre une information importante, tel des résistants l’oreille collé au poste TSF à l’écoute de radio Londres, le visage inquiet, les yeux remplis de larmes.

Un autre déclencheur sévit actuellement auprès de nos aînés encore dans leur domicile, persistant, insidieux, qui rentre chez eux par ruse. A domicile souvent ou en établissement parfois, ces appels téléphoniques à visée de démarchage, « porte ou fenêtre ou isolation », sont très intrusifs.

Enervant pour nous-mêmes au quotidien, ils deviennent insupportables pour ces personnes âgées vivant souvent seules à domicile. Pour une génération pour qui lorsque le téléphone sonne, c’est forcément important, alors quand il s’agit de 20 appels par jour…

Répondre à cette inquiétude en débranchant le téléphone ? Mais alors ce serait au prix de se couper de ses proches…

En tant que formateur, je sensibilise les soignants accompagnant les personnes âgées désorientées, à à décrypter et agir sur ces comportements qui les troublent et nous troublent.

Au-delà des réponses banales et quotidiennes, que faire ? Il me semble qu’il s’agit moins d’une question clinique que d’un dysfonctionnement social pervers d’une société d’hyper consommation et donc de sollicitations.

Puissent ces lignes rencontrer la lecture d’un représentant des pouvoirs publics ou d’un législateur.

Appelons cela une bouteille à la mer !

Gwenael André

D’un banal âgisme actuel et d’une certaine bienfaisance ségrégative.

José,

Tu m’as demandé de relater encore certains aspects de ma situation sociale actuelle et du parcours qui y a conduit, en ce qu’ils te paraissaient illustrer un certain âgisme actuel, souvent ségrégatif, et auxquels il m’est déjà arrivé de faire allusion – un peu trop, peut-être – dans ce blog.

J’ai donc rédigé ce “billet” dans ce sens, en précisant bien que ce n’est pas pour solliciter quoi que ce soit – ma vie s’achève à présent et je n’en attends plus grand chose pour moi – mais parce que, en exposant, à travers mon cas, certaines réalités sociales actuelles plus ou moins ignorées, je peux, peut-être, contribuer à les faire évoluer.

Lorsqu’il y a une quinzaine d’années, ayant fait l’objet d’une procédure d’expulsion pour n’avoir pu me porter acquéreur du logement que j’occupais quand celui-ci fut mis en vente, et mes moyens financiers ne pouvant non plus me laisser espérer pouvoir me reloger à Paris (où je vis depuis plus de 70 ans) dans le parc privé, j’étais, et déjà depuis plusieurs années, demandeur de logement social, remplissant l’ensemble des conditions pour pouvoir y être admis.

C’est alors que, après que l’on m’ait laissé entendre qu’en raison de mon âge – je venais de dépasser 60 ans –, je n’avais aucune chance d’obtenir un logement dans le parc social, je fus “orienté” (pour ne pas dire dirigé) par les instances sociales municipales vers une “résidence pour personnes âgées” , ainsi que sont nommés ce type de logements sociaux (ces “établissements” ).

A cette époque, il se trouve que, dans le cadre de mes activités associatives : http://ludaqua.over-blog.com/page-658351.html , je fis la connaissance de quelqu’un à qui ce qu’allait donc être ma situation qui lui paraissait extravagante, voulut – je ne lui demandais rien – que je rencontre sa compagne (ou son épouse) qui était alors conseillère d’arrondissement et maire ajointe chargée de l’urbanisme de cet arrondissement (autre que le mien) et devint ensuite adjointe au maire (au masculin, puisque c’était alors Bertrand Delanoë) de Paris.

Celle-ci ne parut nullement étonnée de ce qui m’était arrivé et me confia que cela lui semblait tout à fait aller dans le sens de ce qu’elle savait de la politique parisienne d’alors (et encore aujourd’hui ?) en matière de logement, priorisant avant tout les jeunes générations ; politique à laquelle les services sociaux devaient participer.

Bien sûr, il ne s’agit que d’un témoignage oral et qui n’a aucune valeur probante de ce que cette élue avait pu me confier et dont je suis convaincu, d’autant que d’autres échos entendus ultérieurement, – notamment lorsque je dû passer une visite médicale pour être admis à résider chez les “personnes âgées” (déjà la crainte d’Alzheimer ?) – m’ont paru aller dans le même sens.

Ainsi, ayant eu la chance (?) d’être “ en situation de retraite” à 60 ans – j’ai commencé à travailler, donc à “cotiser”, à 17 ans –, ai-je pu bénéficier de cette possibilité de relogement, quand je n’en entrevoyais aucune autre.

Mais, en même temps, je découvrais que, selon le “Règlement général des établissements pour personnes âgées”, c’était, sauf dérogation[1], à la condition que celles-ci n’envisagent pas, si elles en ont la possibilité, de reprendre éventuellement une activité professionnelle (conformément aux conditions de cumul emploi-retraite existant alors), pouvant leur procurer des revenus complémentaires du montant de leur retraite, généralement très modeste (et, par ailleurs, les excluant du nombre des personnes qui, poursuivant une activité, continuent, par leurs cotisations et contributions, d’abonder aussi aux systèmes de solidarité dont elles relèvent).

J’ai interrogé de nombreux responsables politiques pour connaître leur opinion au sujet de cette interdiction, parmi lesquels d’autres élu-e-s[2] au Conseil de Paris – dont le premier d’entre elles et eux –, siégeant au conseil d’administration du Centre d’action sociale de la ville de Paris et autres “ membres nommés par le maire parmi les personnes, non membres du conseil de Paris, participant à des actions de prévention, d’animation ou de développement social menées dans la ville de Paris” , mais sans obtenir de réponse d’aucun-e.

Mme l’Adjointe au Maire de Paris, “chargée des seniors et du lien intergénérationnel” d’alors, quant à elle, me fit répondre, à propos “ des conditions très précises pour pouvoir prétendre à l’occupation d’un appartement de résidence a caractère social, [qu’] il ne s’agit donc en aucun cas d’une manière “d’empêcher” ces personnes “d’améliorer leurs ressources” [mais] bien de leur offrir une solution digne et juste alors même que le montant de leur pension de retraite ne leur permettrait pas de trouver un logement satisfaisant sans aides municipales”.

(J’ai proposé la lecture de cette réponse à la réflexion d’étudiant-e-s en “écoles de travail social” !)

M. l’adjoint au maire de Paris, chargé de la démocratie locale et de la vie associative de l’époque – dont, en raison de son handicap, je tiens à saluer l’attention qu’il m’a portée, en me lisant, et la courtoisie qu’il a eu de correspondre avec moi à plusieurs reprises – a transféré mes courriers à une conseillère technique au cabinet du maire. Celle-ci, me précisa que l’interdiction qui m’était faite d’exercer encore une activité professionnelle souffrait toutefois une exception s’agissant de mes “droits de plume” .

(Aussi, l’ai-je assurée de ce que, si la publication éventuelle des réflexions que m’inspire entre autres la vie politique actuelle de mon pays devait me valoir de percevoir quelques droits d’auteur, j’abandonnerais ceux-ci à une oeuvre sociale, comme par exemple, s’il en existe, un fonds d’entraide des conseillers (masculin générique, si je peux me permettre) de Paris nécessiteux ou de parlementaires et anciens ministres dans le besoin.)

J’avais sollicité aussi l’opinion de celui qui était à l’époque président du Conseil économique, social et environnemental, aujourd’hui haut-commissaire aux retraites, délégué auprès de la ministre des solidarités et de la santé. Celui-ci avait bien voulu me faire répondre, mais, visiblement, la personne ayant rédigé le courriel de réponse manquait d’informations sur le sujet.

(Espérons qu’aujourd’hui, M. le haut commissaire est mieux aidé dans ses nouvelles fonctions.)

Les “personnes âgées” ne restent pas toujours en couple. Un jour vient, tôt ou tard, ou l’une des deux “s’en va” et l’autre devient célibataire – à moins qu’elles “partent” ensemble, mais c’est moins fréquent – et prévoit-on beaucoup de logements destinés à des célibataires (studios,”F1”…) dans le parc social ordinaire (hormis les logements destinés à des étudiant-e-s ou à des jeunes travailleu-rs.-es) ?

Par ailleurs, pour ces mêmes causes (“naturelles”), il y a forcément un turn-over plus important dans les “résidences pour personnes âgées” que dans nombre d’autres logements sociaux (dans lesquels nombre de personnes qui s’y trouvent logées, y demeurent souvent bien après qu’elles ne remplissent plus les conditions qui leur avaient permis d’y être admis).

J’ai exercé en “pédopsy” – toi aussi, sans doute – à une époque où, sous l’égide de l’Éducation nationale, se multipliaient les dispositifs destinés aux enfants considérés comme présentant, ou supposés devoir présenter, des difficultés pour pouvoir être intégrés normalement dans un parcours scolaire ordinaire (l’époque des “dys”, des CMPP, des CAPP…[3]).

Nous étions alors souvent confrontés aux difficultés qu’il y avait à faire admettre, par “L’École”, des enfants, pouvant, certes, rencontrer certaines difficultés, notamment d’apprentissage, mais qui pouvaient, néanmoins, selon nous, suivre un parcours scolaire normal (ce dont nombre d’expériences pédagogiques ont pu faire la preuve, sans que celles-ci soient toutes très révolutionnaires).

Il nous était alors répondu que puisqu’il existait des dispositions spécifiques pour ce type d’enfants, leur place n’était pas à l’école ordinaire : “Pourquoi, voulez-vous qu’on les prenne ici puisqu’il y a, ailleurs, des choses prévues pour eux ?”

J’ai souvent repensé à cela lorsque quelqu’un me dit un jour son étonnement qu’à mon âge – j’avais alors à peine plus de 60 ans ! –, je veuille intégrer un logement (social) normal, puisque, n’est-ce pas, ”il en existe de prévus pour les gens comme [mo i ] ”.

Ce qui me fait dire – mais, je ne dis rien d’original – qu’il est des inclusions qui procèdent d’une exclusion (d’une mise “ de côté” !) – et je ne songe pas seulement aux Ehpad.

S’agissant de la réglementation des “établissements pour personnes âgées” ) qui, sauf dérogation[1], ne permet pas que les personnes admises à être relogées dans ce type d’établissement poursuivent une activité professionnelle, il semble qu’avant mars 2007, date à laquelle cette réglementation a été modifiée, cette interdiction concernait les personnes qui y étaient admises “ à titre exceptionnel, de 60 à 65 ans ” ( “à condition d’être en situation de retraite ou de préretraite, ou en cas d’inaptitude au travail “ : “Règlement général des établissements pour personnes âgées” ).

Ainsi, avant 2007, il semble que ces établissements étaient prévus pour des personnes de plus de 65 ans et, à l’époque, au regard des instances municipales, n’était-on donc, d’une certaine façon, considéré comme une “personne âgée” qu’à partir de 65 ans et non 60 ans, comme depuis cette date.

Et, ainsi aussi, il semblerait que, là, on ait plutôt avancé l’âge du début de la “vieillesse” .

Et aujourd’hui et demain, où l’âge de la retraite risque, pour certain-e-s, d’être porté, de façon avouée ou pas, bien au delà de 60 ans…?

Quelques autres réflexions, à présent :

Certaines “résidences pour personnes âgées” du Centre d’action sociale de la ville de Paris disposent d’un restaurant auxquels peuvent accéder, le midi, les parisien-e-s titulaires, sous conditions de ressources, de la ”carte Émeraude” .
Depuis 2010, quelques-uns d’entre eux “se transforment le soir en restaurants solidaires dédiés aux personnes en grande précarité” : https://www.paris.fr/pages/distribution-de-repas-123/

Au delà de l’aspect de “bienfaisance” de cette mesure, ne relève-t-elle pas aussi d’une assimilation des “personnes âgées” , autres qu’aisées, à des “pauvres” ou des “nécessiteux” , devant faire l’objet d’une certaine conception de l’ ”assistance” sociale, bien plus que de l’application des principes d’égalité et de justice ?

(N’en est-il pas souvent de même s’agissant des “personnes handicapées” ?)

Concevrait-on des équipements relevant de la solidarité ou de l’assistance, intégrés, par exemple, dans des ensembles de logement social ordinaire (et je ne songe pas à ceux où résident certaines personnalités politiques actuelles ou anciennes) ?

Sans rapport avec ce qui précède, j’ai entendu il y a peu le romancier et essayiste Pascal Bruckner présenter son livre  » Une brève éternité – Philosophie de la longévité  » : https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-04-septembre-2019

Des propos de philosophe (qui m’ont paru assez convenus) : « Nous avons réussi à repousser la vieillesse au plus loin : il y a un demi-siècle, la vieillesse commençait à 55 ou 60 ans » ; « Repeindre la retraite aux couleurs de l’enchantement, c’est oublier qu’elle est souvent la conjonction de deux phénomènes : le vieillissement et la diminution de la rémunération » ; « Je ne crois pas à la sagesse de la vieillesse : les personnes âgées ne sont pas sages, elles sont, comme les jeunes, agitées de pulsions contradictoires »…

Et puis, cette phrase qui m’a semblé, quant à elle, relever d’une vision assez “réaliste” : “La maladie est aussi le salaire [moi, j’aurais utilisé un autre mot] de la longévité.”

Amitiés.

Bernard Gibassier

P.-S. : J’avais conclu un précédent billet (sur certains âges de la vie) en citant une chanson d’Henri Gougaud : https://www.youtube.com/watch?v=I9-D9DoA-Vg , à laquelle j’aurais pu ajouter celle-ci, plus ancienne : https://www.youtube.com/watch?v=mRhMu_ffGsY&t=43s
Comme certain-e-s me demandent souvent pourquoi je m’évertue à écrire sur des sujets tels ceux évoqués encore une fois ici, si personne ne m’écoute (ne me lit) et me répond, je terminerai celui-ci en proposant, encore de cet auteur, ce conte dit par lui : https://www.youtube.com/watch?v=ribE1nPTgbI

1. Précision apportée depuis, et récemment, par les services sociaux de la ville de Paris, au Défenseur des droits (mon “conscrit” !), que j’avais sollicité à ce sujet.

2. écriture inclusive, pour ne pas m’attirer de “verts” reproches !
A ce sujet, s’insurge-t-on beaucoup de ce que, généralement, on emploie indistinctement le masculin générique “vieux” pour désigner aussi les autres “personnes âgées” que l’on évite – et c’est heureux – d’appeler “vieilles”.

3. Pour un rappel historique de ces dispositifs, voir :

https://www.persee.fr/doc/rfp_0556-7807_1984_num_66_1_1581

Et, plus récemment : https://theconversation.com/la-france-est-elle-vraiment-en-marche-vers-lecole-inclusive-118724 ?

Cherche auxiliaire de vie qualifiée 

Quand OCPO va en bateau (pour remplacer OPCA), les services à domicile chavirent. Et ceux qui ont besoin d’aide pour vivre chez eux restent le bec dans l’eau. C’est ce qui est apparu de manière criante aux dernières Assises nationales de l’aide à domicile.

Pour les structures d’aide à domicile, c’était un argument attractif dans le recrutement des auxiliaires de vie : proposer une formation diplômante payée par l’employeur. Cela faisait passer la pilule de la faible rémunération du métier : tarif horaire souvent inférieur au SMIC ( soit 7,5 € au lieu de 7, 93 €), nombre d’heures travaillées permettant rarement de gagner de quoi payer un loyer, temps de déplacement supérieur à 20 mn non rémunéré, frais de déplacement pas toujours remboursés. Sans parler des horaires – interventions réparties sur onze heures environ. Ni du manque de valorisation de ceux qui se rendent au domicile de personnes fragilisées pour entretenir leur cadre de vie, leur préparer à manger, soutenir leurs besoins– se laver, se raser, se coiffer, s’habiller  -, les accompagner dans leurs sorties, leur proposer un lien humain.

Bref, l’argument « formation payée » au moment du recrutement, c’était laisser entrevoir au candidat « auxiliaire de vie » une perspective d’évolution. Ce qui était motivant. Enfin pouvait l’être, car les candidats ne se sont jamais bousculé au portillon. Le secteur des services à la personne a beau être présenté depuis le début des années 2000 par les différents gouvernements comme un eldorado de l’emploi assuré, il ne s’est jamais développé comme il aurait pu…Il aurait fallu pour cela comprendre le rôle réel des professionnels des services à la personne. Et en parler avec d’autres mots que ceux renvoyant à la domesticité.

Une nouvelle manne pour Pôle Emploi

Avec la loi « Avenir professionnel » déployée depuis le 1er avril 2019, les structures d’aide à domicile ne peuvent plus proposer de formations pour la bonne raison qu’elles ne savent pas comment les financer.  En cherchant à simplifier l’organisation de la formation professionnelle, les technocrates des Ministères ont semé le désordre.  Il y avait 20 organismes paritaires collecteurs (de la taxe formation professionnelle) agréés, les fameux OPCA, il n’y a plus que 11 opérateurs de compétences (OCPO), chargés d’accompagner la formation professionnelle. Simplification ?  Non complication. L’argent versé par les structures aux OCPO ne leur revient plus sous forme de formations payées à leurs professionnels. Il est redistribué différemment. Désormais, un gros pourcentage des cotisations formation est reversé à Pôle emploi, investi par le gouvernement comme le Zorro capable d’attirer plus de monde dans ces métiers et par là-même de faire fondre le nombre de chômeurs. En six mois, le volume financier dévolu à la formation gérée par les OCPO a chuté de façon vertigineuse, passant de 70 millions € à 500’000 €.  Résultat, si elles veulent former leur personnel, les structures sont obligées de ponctionner leur trésorerie. De ponctionner beaucoup : à titre d’exemple, une formation professionnelle sur 3 ans coûte environ 130’000 €. Rares sont celles qui ont la trésorerie suffisante pour y parvenir.

Comprendre ce que l’on vend

Par ailleurs, Pôle emploi n’est pas la structure la plus qualifiée pour attirer de la main d’œuvre dans les services à la personne. Ses agents n’ont pas été formés pour bien vendre le métier. Ainsi vont-ils chercher des candidats dans un ROME (ainsi désigné chez Pôle emploi un répertoire de métier) qui n’est pas forcément le plus adapté : le « sans qualifications ».

Vu de l’extérieur, le métier n’est-il pas  à  la portée de n’importe quelle personne capable de pousser un balais, laver un corps ou de la vaisselle, faire des courses pour préparer un repas ?  C’est ce que considèrent ceux qui ne savent pas regarder entre les regards, les silences, les gestes des auxiliaires de vie. Ni décrypter leurs mouvements du corps.

Celui de Sylvie, par exemple, ne traduit aucune crispation d’impatience lorsque Lucienne, 90 ans, s’arrête encore une fois dans sa marche pour raconter une histoire. Et pourtant, on devine que cela n’est pas facile pour elle de contenir son dynamisme. Qu’elle préférerait passer d’une pièce à une autre en quelques enjambées souples et tonique. Mais elle accepte d’être freinée pour se mettre au service de Lucienne.

Le regard de Vivianne pourrait se tourner à l’intérieur d’elle-même plutôt que s’intéresser à Louise, 88 ans. Vivianne a des dizaines de sujets de préoccupations personnels qui suffiraient largement à occuper sa tête tandis qu’elle fait le ménage chez Louise. Mais quand elle vaque dans l’appartement de Louise, retape un coussin, plie sa chemise de nuit, ramasse ses cheveux dans le lavabo, elle se sent happée à l’extérieur d’elle-même. La vie intime de Louise passe entre ses mains, comment ne pas s’intéresser à elle ? Et se sentir concernée par ce qu’elle vit ?

Quand Emma fait du repassage chez une personne âgée, elle n’exécute pas seulement une tâche de repassage. Elle la réalise en suivant les attentes, implicites ou  non, de la personne.

Autrement dit, les métiers des services à la personne nécessitent des compétences relationnelles. Si les agents de Pôle Emploi en avaient conscience,  ils intégreraient la notion « transfert de compétences » et mèneraient des recherches de candidats dans d’autres ROME (hôtellerie, restauration, protection des personnes etc). Mais cela n’est pas le cas.

Résultat, la pénurie d’auxiliaires de vie devient problématique dans de nombreuses structures. Les besoins de services à domicile sont plus importants que le nombre de professionnels disponibles sur le marché. Et pourtant, le socle de la politique du vieillissement est le maintien à domicile…Et pourtant, les soins ambulatoires, même en cas de pathologie lourde, se propagent. Quant aux structures d’accueil de personnes handicapées, on sait bien qu’elles ne sont pas suffisantes pour décharger les familles d’enfants autistes, polyhandicapés etc ? N’est-ce pas paradoxal ?

Comment se faire aider quand on est malade, fragile en perte d’autonomie ? Et surtout, comment bien se faire aider, par des professionnels qui ne le sont pas par défaut ?

Toutes ces questions ont été soulevées par les responsables de structures de services à domiciles lors des dernières Assises nationales de l’Aide à domicile, qui se sont tenues fin septembre à Paris. Réponses des politiques présents ? « Oui, c’est dur, oui, votre dévouement est admirable. Mais patience… ». Patience…

Voilà qui ne donne envie de faire de vieux os et de prendre le risque de se fragiliser.  Qui s’occupera de nous, demain ? Mais peut-être est-ce le but recherché ? Vouloir dégoûter de s’éterniser à vivre dès lors que l’existence ne se conjugue plus avec « pleine possession de ses moyens ».

 

 

Par Véronique Châtel, journaliste spécialiste des problématiques liées à l’avancée en âge, auteure de reportages pour la presse et l’édition sur les professionnels du grand âge (Je veux vieillir chez moi, Scrineo, 2015, Je vous trouve si belles, Scrineo, 2010).

 

Les nouveaux managers ou le dévoiement du premier de cordée

Notre bien-aimé président qui a quand même réussi l’ENA, mais cela n’a apparemment pas été si facile que cela, a apparemment retenu, « dans cet univers autarcique et autosuffisant [où] une boussole suffit »[1] une idée qui a fait le tour des médias : un bon manager est un premier de cordée, et c’est le premier de cordée qu’il faut encourager pour emmener les autres sur les sommets.

Ces théories du management sont enseignées jusqu’à plus soif dans les écoles de commerce et à l’ENA. Comme pseudo théories s’y côtoient le premier de cordée, le chef d’orchestre et le « singe sur l’épaule », entre autres images qui se voudraient explicatives du management. Explicatives de quoi, en fait car le management n’est rien d’autre que l’organisation du pouvoir dans les entreprises (et maintenant dans les services publics, j’y reviendrai). Le pouvoir de faire faire, de contraindre l’autre, pouvoir qui s’est petit à petit substitué au pouvoir militaire et clérical à mesure que la violence légitime (guerre et répression) et les conflits se sont déplacés de la guerre au commerce, puis à la production et son besoin impérieux de vendre pour croître, et que les nouvelles croyances et religions se sont progressivement porté sur la passion du dernier iPhone ou des dernières Nike.

Dans la guerre comme dans la religion, les moyens étaient produits en vue d’une fin, donnant au développement productif sa rationalité. La fin de la Seconde Guerre mondiale a laissé le monde avec un appareil productif hyper développé (en Amérique) pour lequel il fallait trouver des débouchés, et plus encore qui devait être imposé au monde entier pour assurer la suprématie acquise par les armes. Dans ce monde « l’idée wébérienne de rationalité instrumentale a été retournée cul par-dessus tête : alors qu’elle consistait jadis à chercher les moyens les plus efficaces d’atteindre un objectif, elle consiste désormais à chercher – plus encore qu’à trouver – des fins et des applications susceptibles de correspondre aux moyens existants »[2].

Mais « prendre l’avantage sur quelqu’un de plus faible que soi, disposant à tous les égards de moins de ressources, n’est pas chose bien compliquée (…), ne permet pas d’éprouver la satisfaction du travail bien fait et ne saurait témoigner non plus de compétences et de talents supérieurs »[3].

Bref, les images produites par les théories du management ne sont finalement que des euphémisations, transformant en les pervertissant la guerre (l’armée, la hiérarchie, l’ordre, la soumission, l’obéissance) et la foi (la croyance, l’appartenance, l’espérance, la satisfaction narcissique). Il s’agit à présent d’exercer son pouvoir en faisant croire qu’on ne l’exerce pas, que l’on vous conduit là où vous désirez aller tout en créant ce désir. Dans les services publics, ce style de conduite des « masses » s’est aussi imposé en devant cependant batailler contre deux principes essentiels du service public : le service public n’a théoriquement rien à produire, c’est-à-dire que ses moyens doivent être ajustés à ses fins, et le service public est composé de fonctionnaires qui n’ont théoriquement pas de compte à rendre à une hiérarchie pour exécuter leurs missions, cette indépendance garantissant une continuité en cas de dérive autoritaire de l’exécutif. Ainsi un médecin, une aide-soignante, un professeur ou un policier remplissent des missions pour lesquelles la hiérarchie n’a qu’un pouvoir d’organisation et de gestion. Chacun reste maître de son exercice, et la « conscience professionnelle » est encore une valeur importante, par exemple quand on observe le dévouement des soignants dans les hôpitaux.

Tout cela se transforme fortement, et l’on observe, particulièrement dans le domaine médical et médicosocial de nombreuses évolutions. Par exemple, les années 60 et 70 ont introduit la logique financière dans la gestion des établissements : les moyens n’étaient plus adaptés aux fins, et cela s’est appelé la « rationalisation des choix budgétaires », premier pas vers le management dans les services publics, qui étaient appelés à se moderniser, c’est-à-dire à faire appel et appliquer les recettes des services privés marchands. Rationalisation signifie que le choix est principalement budgétaire et non plus qualitatif : il s’agit de dépenser moins, ou pas plus, pour faire plus (le mieux se réduit au plus). L’objectif du service (par exemple soigner les personnes) s’éclipse derrière l’objectif gestionnaire (halte aux dépenses). En passant, pointons une contradiction : dépenser toujours plus pour une voiture ou un smartphone est nécessaire à la bonne marche du système, c’est sa rationalité propre (la croissance), il faut chercher à la maximiser. Dépenser plus pour sa santé ne serait par contre pas rationnel, même dans une logique pourtant financière, c’est un coût à minimiser. Acheter une voiture n’est pas un « coût » social, c’est une « monade » de croissance. Dépenser pour les personnes âgées ou la police est un coût. Mais là où les 2 logiques se rejoignent, c’est que payer les travailleurs est devenu un coût – tout autant que les fonctionnaires – coût que tous cherchent à maîtriser. On a un peu tendance à oublier, dans cette logique financière que « le coût » des travailleurs et des fonctionnaires devrait être un investissement productif dans la mesure où cet argent gagné revient dans le système productif pour le faire tourner, transformant les citoyens ou les travailleurs en consommateurs, et leurs revenus en « pouvoir d’achat ». La rémunération des fonctionnaires est devenue un salaire alors que les émoluments reçus étaient une contrepartie  de leur engagement et de leur travail, et non pas un salaire ayant un prix.

Ayant introduit le loup dans la bergerie (la rationalité financière), il fallait maintenant gérer rigoureusement l’argent devenu rare, ou devenu le nerf de la guerre. De même, les fonctionnaires représentaient maintenant un coût (ce n’était plus une dépense considérée comme nécessaire, comme peuvent l’être encore par exemple les niches fiscales), coût qu’il fallait maîtriser. Soyons clair, c’est bien un choix issu des entreprises et du management que de considérer certaines choses comme coûteuses, ou d’autres comme nécessaires. Ainsi on n’entend jamais les directeurs d’entreprise se plaindre des dividendes à verser aux actionnaires, ou des stock-options à verser aux patrons ayant planté leur boîte. On les entend par contre massivement se plaindre du coût du travail et des impôts[4]. Il s’agit pourtant de partager le même argent produit par les mêmes travailleurs[5]. Ce management financier, comptable, centré sur les moyens, oubliant les fins, est maintenant le socle de l’organisation des services sociaux et médicosociaux. Il a été consacré par la loi dite HPST (Hôpitaux, patients, Santé, Territoires) en 2009, dessaisissant les médecins de la gestion des hôpitaux (de bien piètres managers, dépensiers, corporatistes) et en confiant la garde experte aux administratifs formés au management dans « L’ENA des services médicaux et médicosociaux » (Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique). Cette EHESP, formant exclusivement des managers (y compris des médecins et des pharmaciens) à la différence de l’école à laquelle elle a succédé (Ecole Nationale de la Santé Publique) qui avait pour finalité la recherche de la meilleure organisation pour la meilleure santé.

Rationalisation des choix budgétaires, gestion des moyens ont conduit à nommer aux postes de responsabilité des gens qui « ne pensent pas », mais qui « gèrent, organisent, réorganisent et rationalisent les fonctions et les postes ». Dans mon établissement (public), une nouvelle directrice générale est arrivée. Me recevant en entretien, elle me confie qu’elle ne lit jamais, pas même un article spécialisé, car « elle n’a pas le temps ». Je me demandai comment elle pouvait penser le projet de l’établissement sans prendre le temps d’y réfléchir. Mais plus encore, comment faire un projet, dont la mission est « l’humain », sans les gens qui y travaillent, car l’intelligence du projet est une intelligence collective. Elle m’a dit ce jour-là qu’elle « savait mobiliser les ressources existantes » et qu’ « au vu de mes compétences » elle ferait appel à moi pour le projet d’établissement et le projet médical. Cela fait deux ans, et j’attends encore (ou plus exactement je n’ai jamais rien attendu). Pendant ces 2 ans, une réorganisation administrative a été mise en place, éloignant les managers des personnels (en novlangue managériale, cela s’appelle « développer la transversalité »), et créant la « liquidité »[6] que la société moderne attend de ses personnels : de moins en moins de postes fixes, de plus en plus de « mobilité » (valeur managériale du travailleur : la mobilité, l’adaptabilité, pas la qualité de ce qu’il fait ni les possibilités de sa qualité). Maintenant, le problème dont on parle c’est le déficit et non la finalité du travail. C’est pourquoi un directeur financier vient d’être recruté.

Voilà en quelques mots décrit le « New Public Management ». On l’aura compris : il s’est agi de retourner le service public en son contraire : une entreprise de services aux personnes, rentabilisée, dans laquelle les situations vécues par les personnels comme par les personnes accueillies ne sont que des effets secondaires de la potion managériale (comme pour les médicaments, on n’a rien sans rien, leurs effets secondaires venant prouver leur efficacité). Les services privés pratiquaient ce genre de management depuis longtemps, développant parfois des méthodes criminelles, comme cela pourrait bien être le cas à France Telecom, ou à l’avenir dans les hôpitaux ou la police. Le New Public Management n’a en fait rien imaginé de nouveau. Sauf à considérer comme une nouveauté le fait que le management s’impose partout[7].

Cassant les finalités et les rapports sociaux, ce NPM n’a pas permis pour autant de régler le déficit abyssal des hôpitaux… et nous voilà avec un président « manager de la France ».

Des différents euphémismes du management, notre président a choisi « le premier de cordée », renvoyant à ce que je disais plus haut : il vous conduit là où vous désirez aller tout en créant ce désir.

En effet, chef d’orchestre renvoie à un travail en commun des instrumentistes dont on comprend immédiatement la nécessité. Aucun manager d’orchestre ne pourrait supprimer quelques violons et contrebasses sous prétexte que 2 ou 3 suffiraient (et en plus ils joueraient moins faux, et cela coûterait moins cher)…

Or le management cherche à rationaliser le « facteur humain » considéré comme un coût. Il fallait donc une image d’une situation où quelqu’un nous tire (vers le haut), c’est-à-dire qu’avec la même compétence et la même énergie, il nous fait faire ce qu’on ne ferait pas spontanément. Le premier de cordée semble à première vue correspondre : il s’agit de tirer vers le haut, vers les sommets, des gens incapables de s’y rendre seuls. Pas de premier de cordée, pas de sommet, en fait pas de ballade du tout. En plus, le premier de cordée est celui qui connaît la montagne et ses dangers, qui conduira ses « seconds » de cordée vers le but souhaité et décidé d’un commun accord. Il organisera toute l’intendance, et saura jauger les capacités des personnes de sa cordée. Bref, voilà le vrai chef, celui qui sait, en qui on a confiance, qui vous emmène là où vous voulez, qui vous protège, qui vous apprend ce que vous devez savoir pour pouvoir le suivre. Le chef glorieux. Le capitaine devant ses soldats sous le feu de l’ennemi.

L’ennui avec ces images est qu’elles occultent une partie de la réalité tout en en valorisant d’autres.

Tout d’abord, la fonction de premier de cordée n’est pas fixe. Dans une cordée, chacun doit pouvoir à tout moment prendre ses responsabilités, discuter les décisions, remettre en cause les choix faits collectivement, et surtout ne jamais se désolidariser. On n’imagine pas un premier de cordée « licencier » un membre de sa cordée qui traînerait ou n’aurait pas les capacités suffisantes pour atteindre l’objectif (toi tu te décordes et tu redescends seul). Une cordée c’est une unité composée de plusieurs personnes indissociables sauf à renoncer à l’objectif. Premier de cordée n’a alors pas de sens. Cela me rappelle les discussions sans fin à propos des quatuors à corde pour savoir si le « premier violon » est « meilleur violoniste » que le second violon, raison pour laquelle ce serait lui le premier violon. Discussion oiseuse équivalente à la théorie managériale du « maillon faible ». Le premier violon n’est premier que parce qu’il y a 2 violons dans le quatuor. Depuis Haydn, aucune partie instrumentale de musique de chambre n’est plus un « simple accompagnement ». La musique de chambre, cette musique qui refuse – sous peine de médiocrité – virtuose, virtuosité et célébrité.

Revenons à notre premier de cordée. L’optimum, les conditions idéales d’une cordée sont l’alternance du premier de cordée, un peu comme certains élus (au moment où ils étaient élus, pas après !) déclaraient qu’ils céderaient leur fonction (maire, député) en milieu de mandat, ou tous les 2 ans. En montagne, on appelle cela « grimper en réversible »[8]. Chacun alternativement grimpe « en tête » (c’est plus facile à 2, mais c’est possible aussi à 3, 4 ou plus). C’est le must. En position de premier, on cherche l’itinéraire, on prend des risques, et en position de second, on porte le plus gros sac. Quel bonheur de changer de fonction de temps en temps, voire à chaque longueur de corde en escalade.

Il ne viendrait à aucun montagnard de partir avec quelqu’un « qui n’a pas le niveau ». On se testera mutuellement, en partant faire des choses ensemble, plus faciles, moins risquées. Si on veut néanmoins partir avec une personne particulière, on différera la course pour former son coéquipier, on en prendra le temps : école d’escalade, de glace, marche, techniques d’assurage, qualité du matériel). Tout cela se fait en coopération permanente. L’un des buts est que, si c’est vous le plus expérimenté,  l’autre puisse rapidement vous remplacer.

Aucun premier de cordée ne décide seul de la course. Chacun fait des propositions, ou chacun se renseigne et évalue la possibilité de telle ou telle course. Les pires accidents sont arrivés quand il s’agissait « d’accompagner » quelqu’un dans son désir, ou sa volonté compétitive. Rappelons-nous René Desmaison dans la face nord des Grandes Jorasses. Un premier de cordée ne peut ou ne devrait pas chercher à convaincre, encore moins à imposer ses vues à ses coéquipiers.

Nous avons des contre-exemples. Ce qui se passe maintenant à l’Everest : on vend le sommet à des gens qui n’ont aucune expérience ni de l’alpinisme ni de l’altitude. La marchandisation et la compétition corrompent la montagne, l’idée même de la solidarité[9]. Les moyens justifient la fin : on peut y aller, on nous le propose, alors allons-y. C’est un objet de consommation dans lequel la finalité n’est qu’un prétexte. Bien sûr le but doit être alléchant (le plus haut sommet du monde). Mais quelle différence avec le sommet d’à côté, 100 ou 1000 mètres moins haut, si la fin c’est d’aller se balader très haut en montagne, dans un but de coopération et de solidarité, dans un esprit de contemplation et non de succès/échec ?

Car voilà une autre caractéristique de la cordée, de l’ascension, et de la notion de premier de cordée : on est heureux d’avoir fait une voie, d’avoir été au sommet. On est tout aussi heureux d’avoir essayé et renoncé. On est fier d’avoir su renoncer. On n’en tire aucune humiliation, contrairement à la manière dont on traite les personnes qui ne réussissent pas ce qu’on leur demande au travail. On rit de nos échecs : on appelle cela « faire un but », sorte de dérision du football où il faut marquer des buts. Les buts de la montagne sont les échecs. Une fois atteint le somment, on imagine immédiatement le suivant. Car la montagne est zen : ce qui compte est de suivre le chemin, voire de tracer le chemin, voire de tracer le chemin sans savoir où réellement on veut aller.

Un jour, au Mali, j’étais parti grimper sur la « main de Fatma », belle falaise dans la région de Gao. Dans le village au pied (Hombori), les villageois étaient excités à l’idée qu’on allait enfin savoir ce qu’il y avait en haut des montagnes : allait-on rencontrer les esprits ? Mais surtout quels étaient les arbres qui poussaient là-haut (ils nous avaient demandé de rapporter des feuilles, et avaient fait des paris). Pour eux, le fait d’aller là-haut n’était pas un exploit. Juste une opportunité de savoir. Et en fait, la cordée c’est cela : juste une opportunité d’aller chercher l’inutile, là-haut, et de savoir ce qui se cache peut-être là-haut, de ne pas découvrir quoi que ce soit qui ne soit pas déjà en nous. C’est pourquoi le but de la cordée ce n’est pas d’atteindre le haut, mais d’y aller ensemble, dans un silence empli de significations réciproques.

Alors qu’est-ce qui cloche avec le premier de cordée de notre Président ?

Je crois que c’est l’abandon de ce qui fait une cordée pour en faire un outil de pouvoir de l’un sur les autres. C’est la transformation du chef indien en despote. Un premier de cordée ne tire pas les autres. Il ne peut lui-même avancer, encordé, qu’au rythme du plus lent.

C’est aussi une confusion avec le guide de montagne. Son rôle est effectivement d’emmener des clients gravir un sommet ou faire une voie d’escalade. Il endosse toute la responsabilité, sauf celle de choisir le sommet à gravir qui reste de la volonté des clients. Pour cela il est payé, il rend un service marchand. On attend tout de lui, sauf de marcher à notre place : il n’y a qu’à suivre ses pas et en principe, en mettant nos petits pieds dans ses grandes traces, on devrait arriver en haut et ne pas mourir. Le guide n’est pas un premier de cordée. Il est un manager de la montagne comme objet de loisir, loisir que l’on consomme et pour lequel nous avons des exigences qualité : emmenez-moi au sommet de l’Everest, comme s’il suffisait de payer pour s’en rendre capable, et, réciproquement comme s’il suffisait de payer une personne compétente pour réaliser l’impossible (le mythe moderne du tout est possible, il suffit de vouloir).

La vie d’une cordée ne se manage pas. Elle est l’exact contraire du management qui élimine les faibles, les lents et les inutiles. Elle est solidaire des plus faibles.

Lionel Terray, le grand alpiniste, a réalisé un film appelé « les conquérants de l’inutile ».

Dans les mains de Macron et du management, cela se pourrait se transformer en « les conquérants de l’utile ». Notre président ne s’envisage-t-il pas comme le guide (suprême) ? Travestissant la belle idée du premier de cordée ? Premier de cordée, une philosophie écologique ? NPM et logique financière une philosophie anti écologique ? Voilà aussi quelques pistes pour notre « écogériatrie.

 

Michel Bass

[1] Roland GORI, la nudité du pouvoir, Les liens qui libèrent, 2018, p.43

[2] Zygmunt BAUMAN, rétrotopia, Premier parallèle, 2019, p.44.

[3] Zygmunt BAUMAN, op.cit. p.61.

[4] On peut considérer les dividendes versés aux actionnaires comme l’impôt payé par l’entreprise productrice, et donc ses producteurs, au détenteur du capital financier. Les impôts payés à l’Etat pourraient être pareillement considérés comme un versement au détenteur du capital social et les salaires comme un impôt aux travailleurs, c’est-à-dire un dû.

[5] La logique financière est donc bien une logique de rentabilisation du capital, dans le cadre d’un transfert massif des impôts vers les dividendes (par exemple la « flat tax » décidée par ce gouvernement, plafonnant l’impôt sur les dividendes, considérés alors non comme des rémunérations, mais comme un dû). On voit par contre moins bien la logique de rentabilisation du capital social détenu par l’Etat sauf à penser qu’en privilégiant les dividendes sur les impôts dans le partage de la valeur ajoutée, moins d’argent rentre dans les caisses de l’Etat, lequel doit alors gérer la pénurie qu’il a lui-même créée.

[6] Cf. Zygmunt BAUMAN, le présent liquide, Seuil, 2007

[7] Cf. également Michel BASS, Mort de la clinique, L’Harmattan, 2018, chapitre 4.

[8] Dans la notion de réversibilité, il y a la notion de réciprocité que j’ai développée dans la vieillesse, un autre regard pour une autre relation, ERES 2018. On peut considérer la cordée comme fonctionnant bien si chacun souhaite donner à l’autre plus que ce qu’il a l’impression d’avoir reçu. Ce qui est l’exact inverse du premier de cordée revu par le manager qui ne doit rien à personne. Pierre CLASTRES explique dans « Echange et pouvoir, philosophie de la chefferie indienne » (in La société contre l’Etat, les éd. de minuit 1974) qu’un chef ne peut être chef (un honneur qu’il reçoit) qu’à la condition de son extrême générosité. « La propriété la plus remarquable du chef indien consiste dans son manque à peu près complet d’autorité ; la fonction politique paraît n’être chez ces populations que très faiblement différenciée (…) Qu’est-ce donc qu’un pouvoir privé des moyens de s’exercer ? (…) Trois propriétés essentielles du chef : il est un faiseur de paix, il doit être généreux de ses biens sans pouvoir se permettre de repousser les incessantes demandes de ses administrés et il est bon orateur » (pp.26-27).  Le premier de cordée ressemble à un chef indien : il a une fonction éminemment politique, mais pas de réel pouvoir (quoique une certaine autorité). Sa fonction est fragile et peut à tout moment être contredite par ses compagnons.

[9] Avec cette marchandisation du tourisme himalayen, les membres des cordées qui ne suivent pas sont invités à redescendre seuls… entrainant de nombreux accidents mortels.

Voyage, voyâge

 

Quand le tabou moderne fait retour. Considérations sur la mort en EHPAD

Le vieillissement, telle une traversée en mer, transforme chacun de nous au cours de son existence. La vieillesse pourrait alors s’inscrire comme un voyage, éminemment subjectif ; Pour certains, ce dernier est appréhendé comme un possible retour sur soi, en soi, naviguant ainsi vers des eaux calmes et claires. Pour d’autres, ce voyage possède un goût plus amer, dans un climat tempétueux où le vent et la mer s’agitent, il peut amener à remettre en cause l’identité même du sujet.

Certains viennent vivre ce dernier temps de la vie sur un navire ultra-sécurisé que l’on appelait auparavant « maison de retraite » et que l’on nomme aujourd’hui par l’acronyme anonyme « EHPAD ». Dès lors, dans un mouvement parfois violent, les voyageurs doivent arborer l’uniforme du « résident », laissant alors une part des tissages de leur subjectivité au port. Ils se retrouvent désormais au cœur d’un lieu nouveau, possédant son atmosphère propre (aseptisé ?), avec un équipage ainsi que d’autres passagers, parfois embarqués de force.

Et pourtant, à l’EHPAD, on peut faire des rencontres insolites, chimériques ou bien poétiques. On rit, on pleure, parfois même on chante : Finalement, on vit.

La mer permet de se procurer la nourriture et de partager un repas. Symboliquement, elle représente alors la mère nourricière et protectrice, l’élément aquatique étant lui-même le symbole du liquide originel. Cependant, pour tout être terrestre, cet élément n’est pas vivable. Ainsi, s’aventurer dans une traversée en mer, c’est également un péril mortel. La mer peut ainsi constituer une projection dans la réalité du dualisme inconscient de notre psychisme, entre pulsion de vie et pulsion de mort.

Telle la mort, la mer emporte dans ses profondeurs, corps et âmes de ceux qui cessent de respirer. Ainsi, au cours du voyage, certains passagers disparaissent du jour au lendemain, sans que l’on en dise rien, sans faire de vagues. Aussitôt, de nouveaux sujets âgés embarquent comme pour combler en urgence le vide et le silence créés par l’absence. Mais la mer, en tant qu’elle est mystérieuse, ondulante et puissante, peut également s’apparenter à notre monde psychique, les eaux troubles nous rappelant les tourbillons de l’inconscient. Ainsi, si la mort est rapidement absorbée par les fonds marins, elle viendra tôt ou tard refaire surface sur le rivage, tel un retour du refoulé…

Avec mon uniforme de « psychologue stagiaire », j’ai embarqué sur ce navire pendant plusieurs mois. Deux rencontres singulières, un homme et une femme, m’ont particulièrement amenée à penser ce retour de la mort au cœur de l’EHPAD.

Monsieur B. est confiné dans un endroit spécifique de l’EHPAD, « l’unité de vie protégée » renommée en son sein « les espaces ». En cosmologie, l’espace fait référence à un univers extra-ordinaire, extra-terrestre. Monsieur serait-il une mystérieuse créature marine ? Il semble en tout cas effrayer le reste de voyageurs, l’équipage soignant comme les résidents, qui préfère prendre la fuite ! Comme submergé par un étrange et inquiétant mystère, Monsieur ne parle plus et il est presque impossible de croiser son regard. Breveté « dément sévère » par l’EHPAD, il parait avoir déjà été évincé de la communauté des Hommes, comme si on l’avait jeté par-dessus bord, mis à la mer, mis à mort. Symptomatologiquement, il rétorque par un cri, un seul et même cri : « J’ai froid ! J’ai froid ! J’ai froid !». Par la sensation de vibration de ses cordes vocales, vient-il revendiquer son existence ? manifester sa détresse ? Est-ce un appel à l’Autre à venir le secourir ? A venir couvrir, recouvrir, réchauffer ce psychisme désormais inondé d’éprouvés archaïques douloureux ?

~

Dès ma première rencontre avec Madame M., j’ai été intriguée, captivée, comme hypnotisée par ses cheveux argentés et ondulés, telle la chevelure serpentée de Méduse. Madame s’est éloignée de sa terre natale pour embarquer à bord de l’EHPAD il y a maintenant quatre années. Suite à cette épreuve de séparation et l’expérience de nombreuses pertes comme le décès de son époux et l’abandon de la maison familiale, Madame s’isole dans sa cabine. En mer, les jours et les nuits se répètent et se ressemblent au point qu’elle se retrouve noyée dans ce temps devenu mortel. Plongée au cœur d’une solitude pesante, elle en vient à convoquer le « Bon Dieu » de décider de sa mort au plus vite. A moi, elle énonce « J’aimerais mourir mais je peux pas ». Submergée par les mouvances transférentielles en jeu, moi non plus « je ne peux pas », je ne parviens pas à répondre, à me décoller de son discours. Aurait-elle réussi à me convaincre, à m’embarquer avec elle sur son radeau ? Pourtant, au-delà des mots, ce « vœu » de mort ne vient-il pas me dire autre chose ? Ne serait-il pas un appel déguisé à venir relancer son désir au travers de mon regard ?

La mort s’érige aujourd’hui comme le tabou des temps modernes, redoutée et redoutable, elle dérange. On ne parle pas d’elle au risque de s’y engloutir. Ainsi, on ferme les yeux devant la mort, comme on ferme les yeux des défunts car on ne veut pas les voir. Par anticipation, la mort occupe désormais ce temps d’avant la mort que l’on appelle la vieillesse et dont on ne veut rien savoir. Mis à l’écart sur des navires au large de la côte, les sujets âgés viennent pourtant nous rappeler de façon criante ce retour de la mort dans la vie, en tant que vie et mort sont indissociables.

Mais cette expérience m’a avant tout confirmé que la clinique auprès des sujets vieillissants est bel et bien du côté de la vie, celle-ci est même puissante et éloquente. Ainsi, chaque sujet est animé par son désir, et ce, jusqu’à l’ultime escale de son voyage.

 

Victoire Deplagne