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Les rois mages en grève !!!

             Je ne sais pas si  vous êtes au courant mais je viens d’écouter des infos et d’apprendre que les Rois Mages ont déposé un préavis de grève pour le 6 janvier prochain… vous me direz que ça ne provoquera sans doute pas autant de réactions que la grève à la SNCF ou à la RATP, c’est vrai, mais figurez-vous que Melchior, Balthazar et Gaspard ont décidé de rejoindre solidairement la mobilisation contre la réforme des retraites…
Déjà le Père Noël, l’an dernier, je vous avais raconté qu’il était sur les ronds-points avec les gilets jaunes, et cette année ceux qui ont participé aux manifestations l’ont rencontré dans plusieurs villes, il portait une banderole explicite: Delevoye tes cadeaux on n’en veut pas…

Mais là c’est encore autre chose: l’épiphanie, le 6 janvier prochain, c’est vraiment le jour des Rois Mages… Ils se rendent à la crèche, ils apportent des cadeaux, une galette, on la partage, on boit un coup, on fête une nouvelle fois la nouvelle année… Mais les Rois Mages, ils viennent de loin et ne peuvent venir que s’ils prennent le train, le métro, des intercités, des trains de banlieue… Dans le contexte ils auraient donc décidé de renoncer à faire le voyage et de le faire savoir pour dire leur solidarité avec celles et ceux qui s’opposent à la réforme des retraites… Et même, s’ils arrivent à venir ils auraient décidé d’offrir leurs cadeaux (l’or,l’encens et la myrrhe) en contribuant aux caisses de soutien aux grévistes: de l’or, alors ils vont mettre un peu d’argent dans la caisse; l’encens, alors ils vont en faire brûler un peu pour parfumer les gares et les stations de métro; enfin la myrrhe, parce qu’elle soigne depuis toujours une multitude de problèmes de santé et que si la grève dure encore nos concitoyens auront bien besoin d’aide…

Alors? Galette, frangipane, brioche? Peu importe… Au moment où tous, plus ou moins nous serons amenés à la partager, nous aurons en tête l’étymologie du mot que nous serons censés célébrer: épiphanie en grec ( épiphaneia) signifie « ce qui apparaît ». Par extension une épiphanie c’est la compréhension soudaine, la manifestation de ce qui était caché…
Alors en ce début d’année, formulons un vœu, même utopique, on y a bien droit de temps en temps: imaginons que même avec un peu de chance, de sérendipité, le gouvernement, apprenant la grève des Rois Mages, surpris par leur mobilisation qu’il n’attendait pas, et après être passé à côté de la mobilisation du Père Noël, imaginons que le gouvernement découvre et comprenne que nos concitoyens qui sont mobilisés contre la réforme des retraites sont d’abord engagés pour défendre la solidarité entre les générations, au nom de la fraternité républicaine…Et si cela se vérifiait alors on pourrait vraiment se dire: Bonne année à tous!

Michel Billé

Vieillir comme le (bon) vin 1: Le vigneron et la belle

Mon propos est de vous rapporter une histoire ; celle de Melle I. qui est devenue Mme Françoise F.

Ainsi, il y a une quarantaine d’années, Françoise, récemment repérée lors d’un bal à Noël par son Charmeur, est invitée par celui-ci à visiter la cave de son vigneron de père. Françoise ne buvait pas une goutte de vin. Elle n’était pas issue de ce milieu de vignerons ou de la viticulture qui caractérisaient la vie dans ce village. Et, de plus, « mon père ne buvait que du vin jeune » dira-t-elle.

Elle risquait de déguster !

Elle était en terre inconnue en se présentant sur le terrain de vie du patriarche. Homme charismatique qui allait lui permettre de s’épanouir. A l’époque, elle n’en avait aucune idée.

Ainsi, alors qu’elle découvrit le lieu mythique de La  cave, Le Grand-Père présent ce jour-là, lui dit,

« On ne peut pas dire que l’on n’aime pas tant que l’on n’a pas goûté ».

La suite fera que la transmission passera par Le  fils du Grand-Père. Après l’accueil de la novice Il ne savait pas encore qu’il parlait à celle qui deviendrait sa fille spirituelle. Fille, qu’il avait tant attendue et que son fils aîné lui amenait. Elle ne savait pas qu’elle l’appellerait Le Père.  Cet homme novateur, précurseur, acceptait donc de parler viticulture, œnologie à une femme en devenir. Gageur, car celle-ci pouvait faire tourner le vin si……croyait-on à l’époque,… enfin, vous savez bien.

Par son accompagnement, il allait alors perpétuer une tradition de création qui lui venait de sa filiation, en allant au-delà de la  tradition figée ; j’enseigne, je transmets à Mon fils. Mais il parlait, il parlait, lui qui était issue de huit générations de vignerons, il parlait au désir de son fils. En plantant le décor, il reconnaissait la légitimité d’une naissance. Celle d’un amour, et surtout celle qui donnera naissance à Françoise F.. C’est ainsi qu’à l’occasion de cette première rencontre Françoise fut initiée à l’esprit du vin, de la terre à la bouche, une âme, une découverte pour elle, esprit qui avait rempli, imprégné, son Charmeur depuis son enfance.

Les images, les métaphores vont remplir le discours du ce Beau-père. Françoise comprend alors qu’il lui faudra aussi s’imprégner de cette culture si, au-delà de la rencontre avec son Charmeur elle veut en faire une histoire. Une Histoire de longévité, de mariage, de naissances en barriques et en berceaux.

Le contexte, de la viticulture et du travail en cave sont du même ordre que l’attente d’une naissance et l’accompagnement parental. Le naturel est ce qu’il y a de mieux, mais parfois il faut un savoir-faire pour ne pas tout perdre. [Certains vignerons sont capables de ne pas s’y risquer si le résultat est peu probable…  ou proposer un étiquetage différent.. normes, normalité…   éthique personnelle et la loi].

 

Enfances choyées, comblées laissant la part des anges se faire et son ouillage  poursuivre l’œuvre du temps qui  doit faire son office. Petit de l’homme ou produit de la terre nourricière, les fruits de rencontres sont dépendants et immatures, il leurs faudra du temps pour être, s’épanouir …et mourir.

Comprendre que le bouchon ne bouchonne pas forcément mais avant tout, qu’il permet au vivant de respirer. Assimiler qu’il faut attendre que la bouteille « fasse la maladie de la bouteille » pour comprendre ce que « le vigneron expérimenté » attend de ce jus imparfait mais  en devenir. Le cul incurvé de la bouteille permet un meilleur ventre pour le vieillissement du vin. Le cul bourguignon, plat quant à lui, favorise un vieillissement plus rapide. Ce n’est pas du pur hasard si les savoir-faire en fonction des régions ne sont pas tous identiques. Les cépages différents sont valorisés par le terroir et transformés avec art par le vigneron,  Maître de chais qui respecte les étapes indispensables pour un bel équilibre. Cet accompagnement est une analogie aisée avec la fonction éducatrice parentale. Il y faut autant de technicité consciente et inconsciente, de la tradition et de l’amour respectueux.

Le Beau-père disait : « que le vin doit se loger dans le ventre, le vin dépose dans la bouteille c’est un signe de vie. Tout simplement parce que si l’homme ne va pas aux toilettes, il meurt. Il convient de faire le tri dans le subtil et l’épais, il lâche les particules les plus grossières et il en devient plus subtil ». De cette croissance, il parlait avec spiritualité, et des phrases comme ça, il en avait plein. Françoise qui  buvait ses paroles  ne comprenait pas toujours à cette époque-là la largeur, l’épaisseur de ses propos. Il lui fallut faire expériences,  Melle I. qui ne buvait pas, pour devenir Françoise F. une experte. Il  lui fallut du temps, pour comprendre dans sa chair ce qu’il disait dans des propos magiques empreints d’ésotérisme. Elle en consommait sans modération de  ses paroles et apprenait, au fil du temps à déguster, ce qui allait devenir des nectars.  «Grand-père buvait du 1900, …pour 2000, le vin était encore vivant». Une complicité s’installait avec le Père en même temps que la rencontre hypnotique avec son Charmeur se transformait en vie d’amour. Tout au long de cet apprentissage il  proposait  des phrases percutantes comme ont besoin, ceux qui, pour se forger une personnalité ont besoin, un temps, d’une éducation musclée. Par exemple ; « Se saouler avec un vieux vin, c’est aller vers la lumière de « livreté », c’est pas être saoul, c’est être à la limite conscient et en même temps embarqué, désinhibé et conscient ». Il  voulait dire, « il nous faut du vin pour laisser nous dégager de quelque chose sans tomber dans la grossièreté » me précisa Françoise. Au fil du temps, s’est peaufiné une éducation, un élevage commencé par une lecture aiguisée d’un homme âgé  d’expériences, capable de scruter, mirer, sentir un potentiel chez Françoise venue en cave par son Charmeur, pas uniquement pour conquérir ou comprendre, mais aussi pour s’épanouir pour elle-même et pour faire couple. Faire couple, comme peuvent l’être, un bon vin avec son dégustateur averti, être capable de déguster la temporalité a ici tout son sens.

Un peu plus de 40 ans plus tard, Françoise peut maintenant parler avec son propre vocabulaire du vieillissement du vin. Elle a sa propre spiritualité tout en faisant référence au cadre du Grand- Beau-Père, contraction de Grand-Père, Beau-père et Père. Spiritualité et exploration de  l’espace de fonctionnement que lui a permis d’acquérir son Charmeur devenu son compagnon de vie.

Les vieux vins, certains ne les aiment pas, à tort ou à raison. Certains ne connaissent que les vins jeunes et flatteurs comme on chérit la jeunesse sans se soucier du devenir. Tout comme il y a des durées de vies plus courtes en fonction des lieux, des époques, mais aussi des espèces, il y a des variétés de raisins qui acquièrent une maturité en cave plus tôt que d’autres. Il n’est donc question que de temporalité polysémique car, il y a aussi des gens qui  vieillissent mal.  Des gens qui sont, ou deviennent imbuvables, même jeunes au sens de l’état civil. Il est commun d’entendre « je n’aime pas vieillir ». Mais vieillir c’est tout un art, y a pas d’âge civil pour se vivre vieillissant. L’épanouissement lors d’une dégustation (de vie ou de cave) est à repositionner dans une trajectoire existentielle.

Un vrai vin de vigneron est un vin vivant et il dépend de comment il a été conçu et  travaillé. Le dialogue réduction-oxydation va permettre les échanges et les développements de palettes visuelles et aromatiques. Laisser du temps au temps cela veut dire faire un pari, tout comme l’est la conception et  l’arrivée des enfants qui invitent aux surprises malgré les anticipations. La tradition angevine veut qu’à chaque naissance un début de cave avec le vin de l’année de naissance de l’enfant soit constitué par les parents, c’est aussi  un pari.

Mais avant ses propres naissances,  il fallut à Françoise qu’elle comprenne, qu’elle s’imprègne de la culture viticole. Il n’y a pas de naissance aboutie sans symbolique, il n’y a de vraie maturité que dans un échange diachronique et synchronique conforme et ajusté. C’est ainsi qu’un matin dans les pouailleux sableux, Françoise  observait la charrue qui déplaçait une terre fumante. Le Père lui dit « retire tes chaussures et suis la charrue », le ton péremptoire et les yeux bleus perçants  n’invitaient pas à la rebuffade. Une sensation « d’être pris avec la terre » envahit Françoise, une impression  qu’elle faisait partie d’un tout, « émue et ivre de cette sensation » son ancrage temporel viticole la faisait rentrer dans la filiation d’une famille où, avec le temps elle comprit qu’elle apportait son étrangeté. « Et il m’a dit, je t’apprendrai… », Françoise est pleine d’émotions quand elle rapporte se souvenir d’ancrage dans une réalité terrienne.

L’initiation continua, et un peu plus tard dans la saison, ce fut  la taille : « regarde-moi ben faire… » mais plus tard, «  tu n’as pas regardé ». En effet, Françoise prit conscience de la diversité des Sujets. Conscientisation à la suite d’une formule lapidaire qu’il lui avait généreusement  proposée « regarde cette foule de ceps il n’y en n’a pas  un de  pareil donc tu ne vas pas tailler de la même façon ». « Regarde même des jumeaux ils ne sont pas pareils… Regarde, concentre-toi ». Et les phrases toutes faites étaient ainsi prononcées avec une valeur initiatrice d’une transmission que lui-même avait reçue du Grand-Père. Pas de vérité absolue, mais des appuis chargés de sens, comme, regardant les nuages il disait « temps pommelé, fille fardée ne dure pas plus qu’une journée ».

La naissance d’un vin commence par le désir de ses parents il faut le faire avant que le raisin ne soit  pressé. L’accompagner pour le conduire à maturité tout en comptant sur l’épigénétique pour en apprécier les découvertes espérées, mais parfois inattendues.

L’histoire de Françoise la conduira  à avoir son propre vignoble fort des conseils transmis et de ce qu’elle   a appris auprès de son Charmeur pendant plusieurs années. Son vin, reconnu l’est encore plusieurs années plus tard. Reconnue, Françoise l’est dans un monde d’hommes, même après avoir été chassée de Sa cave par le propriétaire du vignoble. Celui-ci l’avait débauchée, comme peut l’être un adolescent qui a besoin de s’expérimenter en quittant ce giron familial, elle avait pris sa distance avec La Cave …mais ça c’est une autre histoire.

Vieillir comme le bon vin c’est  croire à la transmission subjective associée à des notions pratico- théoriques et théorico-pratique. Mais l’approche subjective doit rester la caractéristique d’un breuvage vivant. La lutte pour   qu’il ne soit pas « poly- prothèsé » et qu’il puisse garder sa singularité est certainement à favoriser.

Singularité, même si « blanc et rouge finissent ambrés » avec le temps, tout comme hommes ou femmes âgées voient leurs différences physiques s’atténuer avec l’âge avancé. Nous ne pouvons faire fi de l’historicité singulière encore « genrée » à notre époque. Chaque bouteille, chaque humain est un spécimen. Un bon vin, tel un enfant est issu d’un désir, son vieillissement accompli, un pari.

Comme l’âgisme, les vins vieux sont de moins en moins prisés et il est demandé une maturité rapide sans adolescence…. Rentabilité oblige. L’uniformatisation d’un goût répété à l’envie assure un clonage du goût et une perte d’inattendu. Telle une mondialisation qui favorise l’uniforme.Ceci est un autre débat d’autant qu’il y a d’excellents jeunes qui peuvent s’apprécier…..

Françoise I., Françoise F., FRANÇOISE EST DEVENUE LABEL…..en plus.

 

Frédéric Aumjaud

 

Courrier au Haut-Commissaire aux retraites

Objet: Transition emploi retraite

Pour une Ecole de la 3e chance retraite et long vieillissement

Appartenant à la première génération qui pouvait espérer trente, quarante ans et plus en situation de retraite, j’ai commencé la mienne, comme pour ma carrière, par un temps d’apprentissage, trois années à l’Université permanente de Nantes pour deux DU, santé et droit, des matières qui me semblaient « utiles » pour vivre un long vieillissement.

Je me suis reconstruit une carrière et une nouvelle profession, dans lesquelles je suis très heureux et de plus en plus passionné, dans un équilibre entre ma vie familiale, amicale, de loisirs, et de travail.

Je vous demande Monsieur le Haut Commissaire, de penser à la préparation à ce long temps de retraite. Les retraités.es ne peuvent plus seulement « s’occuper » ils doivent demeurer en capacité et moyen de choisir leurs modes, conditions et environnements de vie pour le moins. Un apprentissage tout au long de la vie est nécessaire. Je travaille sur une « Ecole de la 3e chance retraite et long vieillissement où chacun.e apporte ses savoirs, expériences, réussites et échecs, ses ennuis et désespérances parfois… à partager pour nous enrichir et nous donner les « outils » pour comprendre et entreprendre cette dernière étape de vie.

Il ne s’agit pas de cours magistraux, mais d’apprendre l’usage du bon sens, de l’esprit critique, des préparations aux transformations du monde avec ses inédits et ses incertitudes… pour ne pas risquer de devenir esclaves des politiques sociales, technologiques, environnementales, scientifiques, religieuses… faute de les comprendre.

Les organisations de préparation à la retraite, je les ai consultées avant d’entrer en situation de retraite, sont orientées vers le « retraité actif » bénévole ou pas, ce qui correspond parfaitement à une demande.

J’envisage davantage le retraité citoyen responsable, actif forcément, mais soucieux de connaissances essentielles pour construire demain entre et avec quatre, cinq générations dans un équilibre harmonieux entre la vie, l’activité, le repos… et l’esprit critique d’une société du XXIe siècle en mutations que nous voulons décider en connaissance de cause.

Je demeure à votre disposition,

Pierre Caro, retraité professionnel

PS:  Suite à ce courrier, je participerai aux consultations du Haut Commissaire Jean Paul Delevoye pour la reforme des retraites

Les nouveaux managers ou le dévoiement du premier de cordée

Notre bien-aimé président qui a quand même réussi l’ENA, mais cela n’a apparemment pas été si facile que cela, a apparemment retenu, « dans cet univers autarcique et autosuffisant [où] une boussole suffit »[1] une idée qui a fait le tour des médias : un bon manager est un premier de cordée, et c’est le premier de cordée qu’il faut encourager pour emmener les autres sur les sommets.

Ces théories du management sont enseignées jusqu’à plus soif dans les écoles de commerce et à l’ENA. Comme pseudo théories s’y côtoient le premier de cordée, le chef d’orchestre et le « singe sur l’épaule », entre autres images qui se voudraient explicatives du management. Explicatives de quoi, en fait car le management n’est rien d’autre que l’organisation du pouvoir dans les entreprises (et maintenant dans les services publics, j’y reviendrai). Le pouvoir de faire faire, de contraindre l’autre, pouvoir qui s’est petit à petit substitué au pouvoir militaire et clérical à mesure que la violence légitime (guerre et répression) et les conflits se sont déplacés de la guerre au commerce, puis à la production et son besoin impérieux de vendre pour croître, et que les nouvelles croyances et religions se sont progressivement porté sur la passion du dernier iPhone ou des dernières Nike.

Dans la guerre comme dans la religion, les moyens étaient produits en vue d’une fin, donnant au développement productif sa rationalité. La fin de la Seconde Guerre mondiale a laissé le monde avec un appareil productif hyper développé (en Amérique) pour lequel il fallait trouver des débouchés, et plus encore qui devait être imposé au monde entier pour assurer la suprématie acquise par les armes. Dans ce monde « l’idée wébérienne de rationalité instrumentale a été retournée cul par-dessus tête : alors qu’elle consistait jadis à chercher les moyens les plus efficaces d’atteindre un objectif, elle consiste désormais à chercher – plus encore qu’à trouver – des fins et des applications susceptibles de correspondre aux moyens existants »[2].

Mais « prendre l’avantage sur quelqu’un de plus faible que soi, disposant à tous les égards de moins de ressources, n’est pas chose bien compliquée (…), ne permet pas d’éprouver la satisfaction du travail bien fait et ne saurait témoigner non plus de compétences et de talents supérieurs »[3].

Bref, les images produites par les théories du management ne sont finalement que des euphémisations, transformant en les pervertissant la guerre (l’armée, la hiérarchie, l’ordre, la soumission, l’obéissance) et la foi (la croyance, l’appartenance, l’espérance, la satisfaction narcissique). Il s’agit à présent d’exercer son pouvoir en faisant croire qu’on ne l’exerce pas, que l’on vous conduit là où vous désirez aller tout en créant ce désir. Dans les services publics, ce style de conduite des « masses » s’est aussi imposé en devant cependant batailler contre deux principes essentiels du service public : le service public n’a théoriquement rien à produire, c’est-à-dire que ses moyens doivent être ajustés à ses fins, et le service public est composé de fonctionnaires qui n’ont théoriquement pas de compte à rendre à une hiérarchie pour exécuter leurs missions, cette indépendance garantissant une continuité en cas de dérive autoritaire de l’exécutif. Ainsi un médecin, une aide-soignante, un professeur ou un policier remplissent des missions pour lesquelles la hiérarchie n’a qu’un pouvoir d’organisation et de gestion. Chacun reste maître de son exercice, et la « conscience professionnelle » est encore une valeur importante, par exemple quand on observe le dévouement des soignants dans les hôpitaux.

Tout cela se transforme fortement, et l’on observe, particulièrement dans le domaine médical et médicosocial de nombreuses évolutions. Par exemple, les années 60 et 70 ont introduit la logique financière dans la gestion des établissements : les moyens n’étaient plus adaptés aux fins, et cela s’est appelé la « rationalisation des choix budgétaires », premier pas vers le management dans les services publics, qui étaient appelés à se moderniser, c’est-à-dire à faire appel et appliquer les recettes des services privés marchands. Rationalisation signifie que le choix est principalement budgétaire et non plus qualitatif : il s’agit de dépenser moins, ou pas plus, pour faire plus (le mieux se réduit au plus). L’objectif du service (par exemple soigner les personnes) s’éclipse derrière l’objectif gestionnaire (halte aux dépenses). En passant, pointons une contradiction : dépenser toujours plus pour une voiture ou un smartphone est nécessaire à la bonne marche du système, c’est sa rationalité propre (la croissance), il faut chercher à la maximiser. Dépenser plus pour sa santé ne serait par contre pas rationnel, même dans une logique pourtant financière, c’est un coût à minimiser. Acheter une voiture n’est pas un « coût » social, c’est une « monade » de croissance. Dépenser pour les personnes âgées ou la police est un coût. Mais là où les 2 logiques se rejoignent, c’est que payer les travailleurs est devenu un coût – tout autant que les fonctionnaires – coût que tous cherchent à maîtriser. On a un peu tendance à oublier, dans cette logique financière que « le coût » des travailleurs et des fonctionnaires devrait être un investissement productif dans la mesure où cet argent gagné revient dans le système productif pour le faire tourner, transformant les citoyens ou les travailleurs en consommateurs, et leurs revenus en « pouvoir d’achat ». La rémunération des fonctionnaires est devenue un salaire alors que les émoluments reçus étaient une contrepartie  de leur engagement et de leur travail, et non pas un salaire ayant un prix.

Ayant introduit le loup dans la bergerie (la rationalité financière), il fallait maintenant gérer rigoureusement l’argent devenu rare, ou devenu le nerf de la guerre. De même, les fonctionnaires représentaient maintenant un coût (ce n’était plus une dépense considérée comme nécessaire, comme peuvent l’être encore par exemple les niches fiscales), coût qu’il fallait maîtriser. Soyons clair, c’est bien un choix issu des entreprises et du management que de considérer certaines choses comme coûteuses, ou d’autres comme nécessaires. Ainsi on n’entend jamais les directeurs d’entreprise se plaindre des dividendes à verser aux actionnaires, ou des stock-options à verser aux patrons ayant planté leur boîte. On les entend par contre massivement se plaindre du coût du travail et des impôts[4]. Il s’agit pourtant de partager le même argent produit par les mêmes travailleurs[5]. Ce management financier, comptable, centré sur les moyens, oubliant les fins, est maintenant le socle de l’organisation des services sociaux et médicosociaux. Il a été consacré par la loi dite HPST (Hôpitaux, patients, Santé, Territoires) en 2009, dessaisissant les médecins de la gestion des hôpitaux (de bien piètres managers, dépensiers, corporatistes) et en confiant la garde experte aux administratifs formés au management dans « L’ENA des services médicaux et médicosociaux » (Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique). Cette EHESP, formant exclusivement des managers (y compris des médecins et des pharmaciens) à la différence de l’école à laquelle elle a succédé (Ecole Nationale de la Santé Publique) qui avait pour finalité la recherche de la meilleure organisation pour la meilleure santé.

Rationalisation des choix budgétaires, gestion des moyens ont conduit à nommer aux postes de responsabilité des gens qui « ne pensent pas », mais qui « gèrent, organisent, réorganisent et rationalisent les fonctions et les postes ». Dans mon établissement (public), une nouvelle directrice générale est arrivée. Me recevant en entretien, elle me confie qu’elle ne lit jamais, pas même un article spécialisé, car « elle n’a pas le temps ». Je me demandai comment elle pouvait penser le projet de l’établissement sans prendre le temps d’y réfléchir. Mais plus encore, comment faire un projet, dont la mission est « l’humain », sans les gens qui y travaillent, car l’intelligence du projet est une intelligence collective. Elle m’a dit ce jour-là qu’elle « savait mobiliser les ressources existantes » et qu’ « au vu de mes compétences » elle ferait appel à moi pour le projet d’établissement et le projet médical. Cela fait deux ans, et j’attends encore (ou plus exactement je n’ai jamais rien attendu). Pendant ces 2 ans, une réorganisation administrative a été mise en place, éloignant les managers des personnels (en novlangue managériale, cela s’appelle « développer la transversalité »), et créant la « liquidité »[6] que la société moderne attend de ses personnels : de moins en moins de postes fixes, de plus en plus de « mobilité » (valeur managériale du travailleur : la mobilité, l’adaptabilité, pas la qualité de ce qu’il fait ni les possibilités de sa qualité). Maintenant, le problème dont on parle c’est le déficit et non la finalité du travail. C’est pourquoi un directeur financier vient d’être recruté.

Voilà en quelques mots décrit le « New Public Management ». On l’aura compris : il s’est agi de retourner le service public en son contraire : une entreprise de services aux personnes, rentabilisée, dans laquelle les situations vécues par les personnels comme par les personnes accueillies ne sont que des effets secondaires de la potion managériale (comme pour les médicaments, on n’a rien sans rien, leurs effets secondaires venant prouver leur efficacité). Les services privés pratiquaient ce genre de management depuis longtemps, développant parfois des méthodes criminelles, comme cela pourrait bien être le cas à France Telecom, ou à l’avenir dans les hôpitaux ou la police. Le New Public Management n’a en fait rien imaginé de nouveau. Sauf à considérer comme une nouveauté le fait que le management s’impose partout[7].

Cassant les finalités et les rapports sociaux, ce NPM n’a pas permis pour autant de régler le déficit abyssal des hôpitaux… et nous voilà avec un président « manager de la France ».

Des différents euphémismes du management, notre président a choisi « le premier de cordée », renvoyant à ce que je disais plus haut : il vous conduit là où vous désirez aller tout en créant ce désir.

En effet, chef d’orchestre renvoie à un travail en commun des instrumentistes dont on comprend immédiatement la nécessité. Aucun manager d’orchestre ne pourrait supprimer quelques violons et contrebasses sous prétexte que 2 ou 3 suffiraient (et en plus ils joueraient moins faux, et cela coûterait moins cher)…

Or le management cherche à rationaliser le « facteur humain » considéré comme un coût. Il fallait donc une image d’une situation où quelqu’un nous tire (vers le haut), c’est-à-dire qu’avec la même compétence et la même énergie, il nous fait faire ce qu’on ne ferait pas spontanément. Le premier de cordée semble à première vue correspondre : il s’agit de tirer vers le haut, vers les sommets, des gens incapables de s’y rendre seuls. Pas de premier de cordée, pas de sommet, en fait pas de ballade du tout. En plus, le premier de cordée est celui qui connaît la montagne et ses dangers, qui conduira ses « seconds » de cordée vers le but souhaité et décidé d’un commun accord. Il organisera toute l’intendance, et saura jauger les capacités des personnes de sa cordée. Bref, voilà le vrai chef, celui qui sait, en qui on a confiance, qui vous emmène là où vous voulez, qui vous protège, qui vous apprend ce que vous devez savoir pour pouvoir le suivre. Le chef glorieux. Le capitaine devant ses soldats sous le feu de l’ennemi.

L’ennui avec ces images est qu’elles occultent une partie de la réalité tout en en valorisant d’autres.

Tout d’abord, la fonction de premier de cordée n’est pas fixe. Dans une cordée, chacun doit pouvoir à tout moment prendre ses responsabilités, discuter les décisions, remettre en cause les choix faits collectivement, et surtout ne jamais se désolidariser. On n’imagine pas un premier de cordée « licencier » un membre de sa cordée qui traînerait ou n’aurait pas les capacités suffisantes pour atteindre l’objectif (toi tu te décordes et tu redescends seul). Une cordée c’est une unité composée de plusieurs personnes indissociables sauf à renoncer à l’objectif. Premier de cordée n’a alors pas de sens. Cela me rappelle les discussions sans fin à propos des quatuors à corde pour savoir si le « premier violon » est « meilleur violoniste » que le second violon, raison pour laquelle ce serait lui le premier violon. Discussion oiseuse équivalente à la théorie managériale du « maillon faible ». Le premier violon n’est premier que parce qu’il y a 2 violons dans le quatuor. Depuis Haydn, aucune partie instrumentale de musique de chambre n’est plus un « simple accompagnement ». La musique de chambre, cette musique qui refuse – sous peine de médiocrité – virtuose, virtuosité et célébrité.

Revenons à notre premier de cordée. L’optimum, les conditions idéales d’une cordée sont l’alternance du premier de cordée, un peu comme certains élus (au moment où ils étaient élus, pas après !) déclaraient qu’ils céderaient leur fonction (maire, député) en milieu de mandat, ou tous les 2 ans. En montagne, on appelle cela « grimper en réversible »[8]. Chacun alternativement grimpe « en tête » (c’est plus facile à 2, mais c’est possible aussi à 3, 4 ou plus). C’est le must. En position de premier, on cherche l’itinéraire, on prend des risques, et en position de second, on porte le plus gros sac. Quel bonheur de changer de fonction de temps en temps, voire à chaque longueur de corde en escalade.

Il ne viendrait à aucun montagnard de partir avec quelqu’un « qui n’a pas le niveau ». On se testera mutuellement, en partant faire des choses ensemble, plus faciles, moins risquées. Si on veut néanmoins partir avec une personne particulière, on différera la course pour former son coéquipier, on en prendra le temps : école d’escalade, de glace, marche, techniques d’assurage, qualité du matériel). Tout cela se fait en coopération permanente. L’un des buts est que, si c’est vous le plus expérimenté,  l’autre puisse rapidement vous remplacer.

Aucun premier de cordée ne décide seul de la course. Chacun fait des propositions, ou chacun se renseigne et évalue la possibilité de telle ou telle course. Les pires accidents sont arrivés quand il s’agissait « d’accompagner » quelqu’un dans son désir, ou sa volonté compétitive. Rappelons-nous René Desmaison dans la face nord des Grandes Jorasses. Un premier de cordée ne peut ou ne devrait pas chercher à convaincre, encore moins à imposer ses vues à ses coéquipiers.

Nous avons des contre-exemples. Ce qui se passe maintenant à l’Everest : on vend le sommet à des gens qui n’ont aucune expérience ni de l’alpinisme ni de l’altitude. La marchandisation et la compétition corrompent la montagne, l’idée même de la solidarité[9]. Les moyens justifient la fin : on peut y aller, on nous le propose, alors allons-y. C’est un objet de consommation dans lequel la finalité n’est qu’un prétexte. Bien sûr le but doit être alléchant (le plus haut sommet du monde). Mais quelle différence avec le sommet d’à côté, 100 ou 1000 mètres moins haut, si la fin c’est d’aller se balader très haut en montagne, dans un but de coopération et de solidarité, dans un esprit de contemplation et non de succès/échec ?

Car voilà une autre caractéristique de la cordée, de l’ascension, et de la notion de premier de cordée : on est heureux d’avoir fait une voie, d’avoir été au sommet. On est tout aussi heureux d’avoir essayé et renoncé. On est fier d’avoir su renoncer. On n’en tire aucune humiliation, contrairement à la manière dont on traite les personnes qui ne réussissent pas ce qu’on leur demande au travail. On rit de nos échecs : on appelle cela « faire un but », sorte de dérision du football où il faut marquer des buts. Les buts de la montagne sont les échecs. Une fois atteint le somment, on imagine immédiatement le suivant. Car la montagne est zen : ce qui compte est de suivre le chemin, voire de tracer le chemin, voire de tracer le chemin sans savoir où réellement on veut aller.

Un jour, au Mali, j’étais parti grimper sur la « main de Fatma », belle falaise dans la région de Gao. Dans le village au pied (Hombori), les villageois étaient excités à l’idée qu’on allait enfin savoir ce qu’il y avait en haut des montagnes : allait-on rencontrer les esprits ? Mais surtout quels étaient les arbres qui poussaient là-haut (ils nous avaient demandé de rapporter des feuilles, et avaient fait des paris). Pour eux, le fait d’aller là-haut n’était pas un exploit. Juste une opportunité de savoir. Et en fait, la cordée c’est cela : juste une opportunité d’aller chercher l’inutile, là-haut, et de savoir ce qui se cache peut-être là-haut, de ne pas découvrir quoi que ce soit qui ne soit pas déjà en nous. C’est pourquoi le but de la cordée ce n’est pas d’atteindre le haut, mais d’y aller ensemble, dans un silence empli de significations réciproques.

Alors qu’est-ce qui cloche avec le premier de cordée de notre Président ?

Je crois que c’est l’abandon de ce qui fait une cordée pour en faire un outil de pouvoir de l’un sur les autres. C’est la transformation du chef indien en despote. Un premier de cordée ne tire pas les autres. Il ne peut lui-même avancer, encordé, qu’au rythme du plus lent.

C’est aussi une confusion avec le guide de montagne. Son rôle est effectivement d’emmener des clients gravir un sommet ou faire une voie d’escalade. Il endosse toute la responsabilité, sauf celle de choisir le sommet à gravir qui reste de la volonté des clients. Pour cela il est payé, il rend un service marchand. On attend tout de lui, sauf de marcher à notre place : il n’y a qu’à suivre ses pas et en principe, en mettant nos petits pieds dans ses grandes traces, on devrait arriver en haut et ne pas mourir. Le guide n’est pas un premier de cordée. Il est un manager de la montagne comme objet de loisir, loisir que l’on consomme et pour lequel nous avons des exigences qualité : emmenez-moi au sommet de l’Everest, comme s’il suffisait de payer pour s’en rendre capable, et, réciproquement comme s’il suffisait de payer une personne compétente pour réaliser l’impossible (le mythe moderne du tout est possible, il suffit de vouloir).

La vie d’une cordée ne se manage pas. Elle est l’exact contraire du management qui élimine les faibles, les lents et les inutiles. Elle est solidaire des plus faibles.

Lionel Terray, le grand alpiniste, a réalisé un film appelé « les conquérants de l’inutile ».

Dans les mains de Macron et du management, cela se pourrait se transformer en « les conquérants de l’utile ». Notre président ne s’envisage-t-il pas comme le guide (suprême) ? Travestissant la belle idée du premier de cordée ? Premier de cordée, une philosophie écologique ? NPM et logique financière une philosophie anti écologique ? Voilà aussi quelques pistes pour notre « écogériatrie.

 

Michel Bass

[1] Roland GORI, la nudité du pouvoir, Les liens qui libèrent, 2018, p.43

[2] Zygmunt BAUMAN, rétrotopia, Premier parallèle, 2019, p.44.

[3] Zygmunt BAUMAN, op.cit. p.61.

[4] On peut considérer les dividendes versés aux actionnaires comme l’impôt payé par l’entreprise productrice, et donc ses producteurs, au détenteur du capital financier. Les impôts payés à l’Etat pourraient être pareillement considérés comme un versement au détenteur du capital social et les salaires comme un impôt aux travailleurs, c’est-à-dire un dû.

[5] La logique financière est donc bien une logique de rentabilisation du capital, dans le cadre d’un transfert massif des impôts vers les dividendes (par exemple la « flat tax » décidée par ce gouvernement, plafonnant l’impôt sur les dividendes, considérés alors non comme des rémunérations, mais comme un dû). On voit par contre moins bien la logique de rentabilisation du capital social détenu par l’Etat sauf à penser qu’en privilégiant les dividendes sur les impôts dans le partage de la valeur ajoutée, moins d’argent rentre dans les caisses de l’Etat, lequel doit alors gérer la pénurie qu’il a lui-même créée.

[6] Cf. Zygmunt BAUMAN, le présent liquide, Seuil, 2007

[7] Cf. également Michel BASS, Mort de la clinique, L’Harmattan, 2018, chapitre 4.

[8] Dans la notion de réversibilité, il y a la notion de réciprocité que j’ai développée dans la vieillesse, un autre regard pour une autre relation, ERES 2018. On peut considérer la cordée comme fonctionnant bien si chacun souhaite donner à l’autre plus que ce qu’il a l’impression d’avoir reçu. Ce qui est l’exact inverse du premier de cordée revu par le manager qui ne doit rien à personne. Pierre CLASTRES explique dans « Echange et pouvoir, philosophie de la chefferie indienne » (in La société contre l’Etat, les éd. de minuit 1974) qu’un chef ne peut être chef (un honneur qu’il reçoit) qu’à la condition de son extrême générosité. « La propriété la plus remarquable du chef indien consiste dans son manque à peu près complet d’autorité ; la fonction politique paraît n’être chez ces populations que très faiblement différenciée (…) Qu’est-ce donc qu’un pouvoir privé des moyens de s’exercer ? (…) Trois propriétés essentielles du chef : il est un faiseur de paix, il doit être généreux de ses biens sans pouvoir se permettre de repousser les incessantes demandes de ses administrés et il est bon orateur » (pp.26-27).  Le premier de cordée ressemble à un chef indien : il a une fonction éminemment politique, mais pas de réel pouvoir (quoique une certaine autorité). Sa fonction est fragile et peut à tout moment être contredite par ses compagnons.

[9] Avec cette marchandisation du tourisme himalayen, les membres des cordées qui ne suivent pas sont invités à redescendre seuls… entrainant de nombreux accidents mortels.

La sexualité et le désir féminin ne disparaissent pas avec la ménopause, bien au contraire!

Merci aux hommes qui continuent à nous désirer”, tels ont été les mots d’une de mes patientes. “Sexuellement invisibles!” Yann Moix a essayé de faire le buzz en écartant les femmes de 50 ans de son désir, incluant au passage tous les autres hommes dans cette affirmation. Buzz réussi sur les divans des psychanalystes. “Quand tu crois que t’as pris de l’âge mais que tu ressens que tu n’as pas vieilli, tu te vois de l’intérieur. Eux, les autres, ils te regardent autrement.” Pleurs silencieux de cette patiente.

Ce qui est frappant dans la formule de Yann Moix, sans probablement qu’il en soit tout à fait conscient, c’est qu’il parle de femmes ménopausées. À 50 ans, les règles se sont arrêtées pour la plupart des femmes. Dans son affirmation, la reproduction et la sexualité seraient une seule et même affaire pour elles, pas pour les hommes. Quand une femme n’a pas de rapports en vue de procréer, elle n’a pas de rapports sexuels du tout? Cette vision très rétrograde est-elle une réalité? La contraception a justement apporté à la génération actuelle des Ménopausées une liberté inconnue des femmes auparavant. Des femmes ménopausées semblent pourtant avoir intégré qu’elles sont sexuellement out. Pourtant, sur le divan, ce n’est pas ce qui se dit. Entre copines, non plus.

Essayons de creuser cet écart pour y voir clair. Le poids des mots étant ce qu’il est, nous avons besoin de regarder de plus près pour lever quelques tabous.

Qu’en est-il des préjugés? Comment se construisent les représentations sociales, individuellement introjectées psychiquement, sans recul, comme si c’était naturel que la ménopause soit présentée comme un problème?

Au Japon le mot “Ménopause” (apparu ici au XIXe siècle) n’existe pas, ce moment de la vie des femmes ne fait l’objet d’aucune attention particulière. Dans les sociétés occidentales, nous avons droit au discours médical. Résumons l’enchaînement: fin des menstruations: dégénérescence, désordre; pathologisation: dégradation, troubles. Cet angle physiologique ouvre évidemment aux traitements en pharmacie. Ainsi, la ménopause et la sexualité sont plus étroitement liées qu’il n’est dit.

Techniquement, le désir provoque la lubrification naturelle du vagin, par la cyprine (déesse Aphrodite, surnom: Cypris). Moins de désir: moins de lubrification. Le seul effet de l’âge est à questionner. Dans un “vieux” couple, habitude rime avec lassitude. Contrairement à ce que l’on voudrait faire croire, l’âge n’explique pas tout dans les difficultés pour “mouiller”. Certaines femmes disent qu’elles sont bien contentes de prendre ce prétexte pour échapper au “devoir conjugal”. Sans désir, même le Viagra de Monsieur n’a aucune efficacité. C’est donc la question du désir sexuel qui est posée. Qu’en est-il lors de nouvelles rencontres?

Un des problèmes est donc que le désir des femmes qui avancent en âge semble bien peu reconnu, accepté. A l’inverse, le désir masculin resterait “normal” et valorisé quant à lui. Ridicules ces femmes qui ont envie de sexe, d’amour? On comprend que des femmes se sentent piégées, complexées parfois de ressentir autre chose,perdues. Elles auront à faire un premier travail d’autonomisation par rapport à ces normes dominantes pour se recentrer sur leur ressenti.

Si l’on s’attarde sur le poids des mots, prenons “Cougars”. C’est drôle de stigmatiser ainsi des femmes aimant les jeunes hommes alors que Yann Moix trouve tout à fait décent d’affirmer sa sexualité, son attirance exclusive pour des femmes ayant la moitié de son âge. On le sait -mais je dois le répéter pour dresser le contexte- tous ces hommes avec de jeunes maîtresses ne choquent pas trop, on en plaisante même “il quitte une femme de 50 ans pour deux de 25″. Mais Brigitte Macron, elle, en a bavé en raison de sa différence d’âge avec son homme! Quoi que l’on pense (politiquement) de ce couple, est-ce admissible? Les femmes ont-elles le droit d’oser assumer une vie sexuelle, à tout âge? Le droit, oui, sur le papier. Mais…

Merveilleuses, ces amoureuses?

Comme toute femme amoureuse, quel que soit le nombre de ses années, la femme rayonne, l’homme aussi d’ailleurs, allumés de l’intérieur par “les feux de l’amour”! Le désir féminin serait encore toujours à justifier, quel que soit l’âge. Pire encore avec l’âge?

“Vieille = moche = imbaisable = aigrie” on connaît ces injures de “mal-baisées”. Il se pourrait qu’une résurgence du sexisme se manifeste ouvertement dans cette vision exprimée sans rougir par Yann Moix.

Alors que le sexuel est partout, de la publicité à la pornographie, la sexualité des ménopausées serait soit un non sujet soit un sujet brûlant. Et on parle ici des femmes de 50 ans, des Mamans. Qu’en sera-t-il quand on abordera les femmes de 60 ans et plus? Les grands-mères. Croyez-vous que l’on parlera de ces sixties comme de sexynaires? Permettez-moi d’en douter quelque peu. Il suffit de regarder les rôles des actrices de ces âges. Elles incarnent très rarement des femmes amoureuses.

Les Jeunes (qu’importe leur sexe) aimeraient peut-être que cela devienne un non-sujet pour leurs parents, mères et pères. Et comme toujours encore plus pour leurs mères: “Toutes des putes, sauf ma mère. Une Sainte.”, les enfants ont toujours du mal à se représenter la sexualité de leurs parents. Cette “scène primitive” serait dégoûtante. Est-ce donc cette vision (non travaillée sur un divan) qui ne cesserait jamais d’influencer les visions d’horreur de Yann Moix?

L’âge et le désir, leur articulation pose un problème

Revenons à ce qui se passe socialement. Avoir plus de 50 ans, est-ce une disqualification ? Comme pour les hommes, diront certains. C’est vrai mais avec un malus car la femme est censée être désirable, la beauté se fane au regard des critères actuels, de jeunesse comme attribut majeur. Qu’en est-il des jeunes “moches”, au fait, les guillemets sont là pour insister sur les normes de beauté classant les individus? Comme si l’amour ne concernait que les top models! Peut-être sera-t-il plus simple de vieillir pour celle qui n’a pas été reconnue pour sa beauté une partie de son existence? À voir…

Le diktat des papiers glacés, des apparences influence les a priori, les aggrave.Sans les créer comme nous l’avons abordé au paragraphe précédent, on n’aime pas se représenter les parents faisant l’amour.

Socialement toujours, le statut des femmes ménopausées est différent de ce qu’il était. D’un côté, nous assistons à une perte de statut négatif, associé aux règles, vous savez les “femmes impures” des religions, celles qui (laïquement) font tourner la mayonnaise, etc, et de l’autre côté, une perte du statut positif comme femme fertile. Rappelons l’injonction faite aux femmes de plus de 45 ans de cesser leurs activités reproductives, elles sont socialement ménopausées avant de l’être physiquement.

Les voilà libérées des risques de “tomber enceinte”, de la contraception et ses effets secondaires, des grossesses non désirées à assumer d’une façon ou d’une autre… Les femmes ménopausées seraient disponibles non stop aux plaisirs de la vie sexuelle, comme un homme l’a été toute sa vie ne connaissant pas les cycles de 28 jours…Elles pourraient en profiter. Ce qui ravive les fantasmes de femmes intenables. Ces peurs circulent sur toute la planète et entraînent des mutilations et de multiples processus pour empêcher les femmes d’user de leur liberté.

Ainsi la disqualification des femmes ménopausées en tant que femmes sexuellement désirantes et désirables dépasse, et de loin, une simple attirance individuelle, qui en ce sens est tout à fait respectable et indiscutable.

Ménopause, un tabou à faire tomber

En considérant cette situation sous cet angle, on aboutit à la conclusion qu’il ne s’agit pas seulement d’un problème individuel mais d’un fait social.

Pour faire tomber un tabou, il faut déjà en prendre pleinement conscience puis en parler. Les femmes le pourront, en dépassant le silence jusque-là bien assimilé, en dépassant aussi la peur car les pionnières risquent d’être moquées en prenant la parole sur ce sujet.

Seules les femmes? Des hommes ont réagi à Yann Moix en disant “Tu parles pour toi!”

Merci Messieurs.

Il existe des démarches individuelles et d’autres collectives pour bousculer les tabous, par exemple, la culture. Les articles, comme celui-ci par exemple, permettent de réfléchir et aident à mettre en lumière ce qui parfois confusément est ressenti. Lever le voile pour mieux se comprendre est une étape. La pièce “Ménopausées” au théâtre de la Madeleine juin/août 2019 – en plus d’être un moment de plaisir impertinent- ouvre la voie. L’accueil très chaleureux tient tant au talent des quatre comédiennes qu’au fait que le public désire sortir du non-dit, de l’invisible. Seule petite critique, les quatre femmes n’ont que 50 ans…

Sortir d’un non-dit, du refoulé permet le changement.

Si vous en êtes d’accord, partagez ces quelques réflexions et voyons ce que cela entraîne.

« Toute vérité franchit trois étapes. D’abord elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis elle est considérée comme ayant toujours été une évidence ». Arthur Schopenhauer

 

Catherine Grangeard

 

Ce billet reprend pour partie une tribune sur le Huffington Post

Au cœur des romans de Houellebecq s’enracine la peur de vieillir

Michel Houellebecq a construit une œuvre en se faisant l’écho de nos angoisses sociales et intimes quant aux transformations et disruptions de monde moderne et occidental. Ce qui l’anime dans cette déconstruction et le pousse à l’écriture, c’est la face B, cachée des humains ; une part sans gloire où se rencontrent les inquiétudes et les fantasmes de ses contemporains.

Parmi les nombreuses peurs qui traversent ses livres, celle du vieillissement est permanente, elle envahit les dires et les actes de chaque protagoniste, marqués par le rejet, le refus d’accepter cette dimension de notre condition humaine.

Dans notre société intranquille, où le « couple » jeunisme et âgisme aux polarités antagonistes catégorise de manière simpliste les regards et les représentations des plus jeunes et des plus âgés, vieillir peut rapidement être appréhendé comme une offense ou une injure du temps.

Nous avions précédemment décrit comment, telles des poupées gigognes s’emboitant, la peur de mûrir recouvre celle de vieillir, laquelle éclipse celle de mourir.[1] C’est là assurément, au cœur de ce fonctionnement psychique, que s’enracine une part de l’âgisme actuel, cette discrimination, disqualifiante voire méprisante, manière « efficace » de ne pas se reconnaitre dans cet autre âgé.

En nous appuyant sur l’excellent article de Ruth Amar, « La vieillesse dans l’œuvre de Michel Houellebecq : aspect de la « société du spectacle »[2] nous verrons comment la vieillesse et le vieillissement y sont présentés et représentés pour en extraire nos propres pistes de réflexion.

 Comme en écho à Guy Debord

La référence au fameux texte de Guy Debord[3] courre tout au long des écrits houellebecquiens. Les personnages évoluent dans un monde marchand, et le pensent comme tel, animés par une sorte de consommation frénétique sexuelle, technologique ou de réalisation personnelle ; au point qu’entre les uns et les autres, peut-on encore parler de relation, de transaction, ou de négoce ?

La marchandisation des corps, notamment des corps sexuels rejette les faiblesses, les rides, les affaissements. Malheur aux corps dont l’image ne renvoie pas à une image parfaite ou au moins acceptable.

Les nouvelles technologies de marketing et d’information, les réseaux sociaux mais aussi les sites de rencontres construisent une « société du spectacle », entre story-stelling et mise en scène spéculaire, idéalisant les représentations et les images de soi . Et plus puissamment encore, grâce à certaines techniques récentes puisque notre attention, à capter donc à vendre, est devenu un bien précieux. La spectacularisation s’individualise, comme ces avatars de jeu vidéo qu’on peut habiller sans fin de nos désirs.

Lisons Ruth Amar : « Les protagonistes vivent ce temps de vie « limité, déclinant, médiocre » dans un monde où ils sont conduits à un hédonisme effréné. La culture des plaisirs instantanés où rayonnent la marchandise, le corps, la beauté, l’argent, où le quotidien est manipulé et privé de son expressivité, est la seule culture possible. Aussi, dès les premiers signes de la sénescence, les personnages de Houellebecq n’ont-ils aucune possibilité de transfigurer l’affaiblissement du corps et de vivre honorablement.[i] »

Nous retrouvons une loi de fonctionnement du marché libéral : pour qu’un produit soit désiré donc consommé, il faut qu’il soit désirable donc consommable, question majeure qui taraude le monde selon Houellebecq.

Il est notable que la stratégie première de la Silver économie eût dès 2012 pour objectif premier de revaloriser les âgés de plus de 50 ans[4], notamment en visant à redonner aux corps des seniors des indices de jeunesse, ceux-là mêmes qui attestent d’une qualité désirable.

Pourquoi pas, pourrions-nous ajouter, après tout il est toujours bon dans la vie d’avoir un narcissisme satisfaisant[5], mais l’objectif nous dérange : la consommation des uns et des autres, voire celle des uns par les autres. Une technique de chasse, celle du miroir aux alouettes[6] a fait ses preuves, mais appliquée aux humains, on subodore l’aliénation.

Alouette, gentille alouette, Alouette, je te plumerai…

Déjà lors d’une tribune sur l’indécence de la Silver économie[7], nous en avions, à l’époque, repéré les indices typiques d’une mise en scène caractéristique d’une société, celle des seniors mise en spectacle. Tel le sparadrap du capitaine Haddock, impossible de se défaire de l’origine du mot senior, pure construction de marketing ![8]

 

La peur de vieillir noyaute les romans de Houellebecq

Ruth Amar identifie trois rouages majeurs au cœur du texte houellebecquien : le culte de la jeunesse, l’effroi de la privation sexuelle, le rejet de la vieillesse.

Petite précision, « vieillir » pour les protagonistes c’est avoir à peine quarante ans… Dans ses romans, Houellebecq, parfait chroniqueur des crises de notre milieu de vie, ne cesse de placer ses héros en situation de se débattre face à la menace de corps modifiés car vieillissants, qu’il s’agit d’anticiper et d’annihiler.

Ce n’est plus tellement facile d’avoir des relations, à partir d’un certain âge, je trouve […] On n’a plus tellement l’occasion de sortir, ni le goût. Et puis il y a beaucoup de choses à faire, la bureaucratie, les formalités, les démarches… les courses, le linge. On a besoin de plus de temps à s’occuper de sa santé, aussi, simplement pour maintenir le corps à peu près en état de marche. À partir d’un certain âge, la vie devient administrative — [9].

L’analyse faite par Ruth Amar est claire et précise : « La culture des plaisirs instantanés où rayonnent la marchandise, le corps, la beauté, l’argent, où le quotidien est manipulé et privé de son expressivité, est la seule culture possible. Aussi, dès les premiers signes de la sénescence, les personnages de Houellebecq n’ont-ils aucune possibilité de transfigurer l’affaiblissement du corps et de vivre honorablement (…) Dans ce monde fait de matérialité dénuée de sens, le culte acharné de la jeunesse est une première étape vers la condamnation de la vieillesse dans la société du spectacle décrite par Houellebecq. »

Tous les hommes que j’ai connus étaient terrorisés par le vieillissement, ils pensaient sans arrêt à leur âge. Cette obsession de l’âge commence très tôt — je l’ai rencontrée chez des gens de 25 ans — et elle ne fait que s’aggraver.[10]

Dans Thalasso, film où il joue son propre rôle, il dit même que « ce qu’il y a de pire quand on vieillit, c’est qu’on reste jeune ». Et puisqu’on a le sentiment dans cet univers que vieillir équivaut à passer de l’autre du miroir, que cette image altérée disparaisse puisqu’elle cesse d’être à minima acceptable, nous ne sommes pas surpris que pour les personnes houellebecquiens, le suicide devienne une option logique.

 

Dans cette société, parallèlement au libéralisme économique, se déploie un « libéralisme sexuel ». Lire « Extension du domaine de la lutte » mais aussi les autres romans.

En exagérant et en faisant constamment l’éloge de la jeunesse, les protagonistes des récits doivent bien sûr faire face à la compétence sexuelle, ce qui finalement, les conduit à l’effroi de la vieillesse, dès ses premiers signes. Au stade hypermoderne de la concurrence entre les hommes transformés en marchandises et soumis au phénomène cruel de l’offre et de la demande, le sexe est un système de hiérarchie sociale où règnent les lois du marché.[11]

Le plaisir sexuel n’était pas seulement supérieur, en raffinement et en violence, à tous les autres plaisirs que pouvait comporter la vie ; il n’était pas seulement l’unique plaisir qui ne s’accompagne d’aucun dommage pour l’organisme, mais qui contribue au contraire à le maintenir à son plus haut niveau de vitalité et de force; il était l’unique plaisir, l’unique objectif en vérité de l’existence humaine.

 

Dans un tel univers, les vieux perdent leurs capacités de séduction et de réalisation de plaisir. Un peu comme dans une entreprise moderne, où dans une pyramide des âges réduite à la portion congrue le « summum » est finalement très bref entre juniors et seniors.

Puisqu’il ne s’accorde nullement avec la société du spectacle ni avec le système de croyances hédonistes, mieux vaut en fin de compte éviter le troisième âge, synonyme de la perte de l’illusion, étape tragique de l’existence telle qu’elle est décrite dans « La Possibilité d’une île »[12]. Seules issues, le clonage, chimère d’une vie éternelle ou la mort.

[…] vient un âge, un âge second, où l’on sait déjà, au moment où l’on commence à vivre un bonheur, que l’on va, au bout du compte, le perdre… je compris également que je n’avais pas atteint l’âge tiers, celui de la vieillesse véritable, où l’anticipation de la perte du bonheur empêche même de vivre.[13]

 

Pour aller plus loin,

1.Si les avis sont partagés sur l’œuvre de Houellebecq, reconnaissons que chacun de ses livres fait événement[14]; sans omettre une intentionnalité scandaleuse, cet auteur scrute nos aspects les plus sombres, non pas comme un psychanalyste écoute les mots pour dire notre vie psychique, mais comme un comportementaliste… qui ne serait pas positivant ni à visée adaptative. La nuance est grande puisqu’à sa manière, ces vies vécues devant nos yeux s’inscrivent dans un tragique existentiel d’un monde sans joie et peu d’espoir.

2.Cette dimension outrancière de nos existences est l’exacte inverse de celle proposée par la psychologie et de la sociologie positive, lesquelles agissent comme supplétifs de la société du spectacle d’un monde marchand ; un ersatz de sciences humaines lissant les aspérités structurelles de nos âmes humaines.

La communication et le marketing de la Silver économie l’illustrent parfaitement, qui construisent à des fins de marché, des figures idéalisées des sujets vieillissants. « My senior is rich and nice “, d’où cette impression d’un univers mediatique ambiant saturé d’injonctions positives!

Faut-il confier aux techniques de communication de la Silver économie, le soin de lutter contre l’âgisme ? Nous posons la question, tant le découpage inhérent aux cibles marketing, logiquement produira de la ségrégation.

Nul souhait de notre part de réduire le vaste champ de la Silver économie, en situation actuelle de « mettre en musique » la politique sanitaire et sociale des vieux, à cet aspect-là, mais nous sommes quelques-uns à vouloir contribuer ainsi : penser certaines confusions de rôles et d’intérêt, selon la philosophie d’Hannah Arendt, est un acte fondé sur le consentement et le droit au désaccord.

3.Cette peur phobique et sociétale de vieillir s’insinue et nous envahit, l’inquiétude grandissant au fur et à mesure de l’avancée en âge, avec pour acmé, la crise du milieu de vie. Rejetés, tous les indices du temps qui passent et particulièrement provenant du corps, sexué bien entendu. Alors qu’autour de 60 ans la question n’est certes pas réglée mais s’envisage différemment : comment accepter de vieillir et comment rebondir ?

Si les enfants ont pour les vieux à la fois une curiosité et une tendresse, si par ailleurs les adolescents s’en désintéressent, c’est bien la génération dont les parents vieillissent sous leurs yeux qui ne supportent pas ces marques de défaillances, comme une nouvelle atteinte aux idéalisations parentales et en même temps, promesse anxiogène de leur futur. Il n’est pas inutile d’ajouter que ce temps de la vie adulte se caractérise par une envie puissante d’accéder aux pouvoirs, de déloger ces « seniorisants », comme une nouvelle résurgence des rivalités œdipiennes.

Ce violent refus de vieillir est donc aussi l’expression souterraine d’un majeur conflit entre générations. Sans parler de guerre, la dimension conflictuelle intergénérationnelle a été toujours structurante, socialement comme psychiquement.

4.Nous avons ici deux ressorts psychiques profonds de l’âgisme, entremêlés, la peur de vieillir et la tension conflictuelle entre deux générations, ressorts d’autant plus pernicieux qu’ils ne seront ni dévoilés ni assumés. Ces rivalités générationnelles sont, somme toute, classiques mais, de nos jours, socialement déniées. Pourtant, si l’agressivité entre les humains, inévitable, sert à chacun à trouver une place, elle n’empêche nullement la relation humaine puisqu’on peut y lier de la reconnaissance et d’autres affects attentionnés.

Nul besoin alors de nous projeter des discours et des images normatives d’une réalité biaisée. Apprendre et prendre plaisir à penser l’autre, jeune ou vieux, et lui parler constitueront une bonne base.

José Polard

 

 

 

[1] blog

[2] Ruth Amar, Université   d’Haïfa, Israël « La vieillesse dans l’œuvre de Michel Houellebecq : aspect de la « société du spectacle » in Les Lettres romanes, vol. 70 n° 3-4 (2016), pp. 435-454

[3] Nous faisons nôtre l’hypothèse de Ruth Amar

[4] Préalable pour créer un marché attrayant pour les entreprises et pour les seniors.

[5] Je n’ai pas dit total.

[6] José Polard : « Le numérique comme outil de fabrication d’une certaine société des seniors »  in actes du colloque UCO d’Angers 2017. Nouvelles technologies, nouvelles psychologies ?  Eduquer, soigner, abuser, sous la direction de Patrick Martin-Mattera. L’harmattan, Paris, 2019

[7] https://www.lemonde.fr/idees/article/2016/05/06/l-indecence-de-la-silver-economie_4914977_3232.html

[8] https://lesjours.fr/obsessions/seniors-arnaque/ep1-invention-seniors/

[9]Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île, op. cit., pp. 152-153

[10] Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires, op. cit., p. 234.

[11] ibid

[12] ibid

[13] Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île, op. cit., p. 173.

[14] Un évènement est ce qui arrête ou fait rupture. Dans le cas de Houellebecq, l’évènement est médiatique mais aussi intime au moment de la lecture.

3.Une politique de déprescription progressive

     

Le clivage entre gériatrie, neurologie et psychiatrie

Des questions cliniques spécifiques se posent à propos de la maladie mentale chez les personnes vieillissantes.

Démence ou psychose ?

Nombre de symptômes des maladies mentales peuvent être confondus avec des symptômes de démence. Mais le troisième constat fait plus haut (la maladie est le résultat d’une longue construction de type accumulative et de laquelle rien n’est effacé ou réévalué) conduit à toujours considérer que les nouveaux symptômes ne sont que l’expression de la maladie déjà diagnostiquée, comme si une personne souffrant de diabète ne pouvait pas faire de l’hypertension. « La relation entre données et conclusion est un cercle interprétatif, un ensemble de symptômes suggérant un modèle diagnostique, qui entraîne à son tour la recherche de symptômes supplémentaires et ainsi de suite »[1]. Un trouble ne peut relever que de la maladie décrite parfois depuis des décennies et ces troubles viennent s’ajouter à l’accumulation de preuves.

Ainsi, le vieux clivage entre neurologie (qui s’occupe des démences) et psychiatrie (qui s’occupe de la psychose) est-il réactivé alors qu’avec la médicalisation de la psychiatrie depuis les années 80, la frontière entre les 2 disciplines est de plus en plus ténue. En effet, les psychiatres ne s’occupent plus guère de la psychologie des profondeurs, de la causalité historique et socio-environnementale des troubles, ayant largement abandonné la psychanalyse et même la psychothérapie, pour ne pas parler de la psychiatrie institutionnelle. Paradoxalement, c’est la neurologie, pourtant vieille discipline médicale, qui est le plus en difficulté : la neurologie ne propose pas de thérapeutique convaincante aux maladies qu’elle prend en charge, à savoir les maladies neuro dégénératives (démences, sclérose en plaque, SLA, Parkinson, AVC) tandis que les psychiatres ont maintenant tout une pharmacologie, aussi diversifiée qu’en cardiologie, qui, si elle n’a qu’une efficacité modérée ou faible, apporte malgré tout plus de confort aux malades que les thérapeutiques neurologiques. Les médicaments apparus dans les années 90 pour traiter les démences (anticholinestérasiques) étaient si peu efficaces (leur service médical rendu était insuffisant, voire nul) qu’ils ne sont plus remboursés.

Le fait que les psychiatres sont devenus des régulateurs pharmacologiques des déviances et que les neurologues sont impuissants à guérir ou soulager a conduit la plupart des médecins à prescrire de nombreux psychotropes (antidépresseurs, neuroleptiques) à des personnes souffrant de démence, voire à continuer de prescrire des médicaments neurologiques ayant fait la preuve de leur inefficacité et de leur dangerosité. L’équation est complexe : d’une part on ne reconnaît ou fait la preuve d’une démence que très tard pour les porteurs de maladie mentale, ce qui fait que l’on continue de les traiter avec des médicaments qui aggravent leur pronostic, et, d’autre part et en conséquence, on ne leur propose pas assez d’organisation de vie permettant de diminuer leur angoisse et celle de leurs proches.

On confond souvent les symptômes d’apparition des démences avec des pathologies mentales telles que la dépression ce qui conduit à prescrire à ces personnes des anti dépresseurs pendant des années. Lorsqu’enfin  on finit par reconnaître qu’il ne s’agit pas de dépression, mais d’une démence on provoque des crises familiales et sociales assez graves. Comment alors arrêter l’antidépresseur dont la continuation de la prescription peut permettre d’espérer que finalement ce n’est pas une démence, mais un état mental, une simple dysthymie chronique que le médicament  va stabiliser à défaut de la guérir ? L’antidépresseur est vécu comme antidote à la crise à l’annonce d’une démence représentant la fin de l’espoir.

 

Gériatrie ou psychiatrie ?

Jusqu’à très récemment, la gériatrie n’était pas une spécialité  médicale, mais une simple « capacité » à exercer la médecine générale des vieux de manière plus douce. La gériatrie s’était développée en prenant acte de l’iatrogénie et de la nécessité d’un accompagnement plus que d’une thérapeutique curative (qui pouvait penser en effet que le vieillissement ne s’accompagnait pas de plus en plus de pathologies, et finalement de la mort ?).

Iatrogénie dans la mesure où les polypathologies habituelles chez les vieux étaient traitées une par une sans tenir compte de la globalité de la personne et sans tenir compte des interactions entre pathologies et médicaments, entre pathologies, et entre médicaments. L’enjeu était de prioriser les réponses pour limiter les prescriptions à 3 médicaments, et limiter par conséquent l’iatrogénie. Cela conduisait à reconsidérer la finalité de l’acte médical lui-même : s’agissait-il de guérir ? De prolonger la durée de vie ? De maintenir une certaine qualité de vie ? Nous voyons l’enjeu consistant à renoncer à ce qui a constitué historiquement la médecine. D’une certaine façon la gériatrie rejoignait, avec les soins palliatifs, la psychiatrie d’avant, celle qui n’avait pas de prétention de guérison, mais de stabilisation, d’accompagnement des personnes dans les difficultés de leurs vies. Comme pour toutes les autres pathologies, la gériatrie devait reconsidérer les prescriptions médicamenteuses des maladies mentales, opérer des priorités entre les pathologies pour viser le bien-être du patient, et permettre de faire les distinctions entre neurologie et psychiatrie, si difficiles à admettre de part et d’autre. Car un psychiatre, pas plus que la plupart des médecins, n’est formé pour accepter le vieillissement et donc les priorisations, accepter l’évolution des symptômes vers la démence. Pour les psychiatres, même en reconnaissant la démence, la maladie mentale, inguérissable par nature, ne peut pas disparaître ou devenir secondaire, et mérite de continuer d’être traitée, comme le cholestérol ou le diabète mériteraient d’être traités chez les personnes qui vieillissent à l’identique des personnes plus jeunes. Le problème posé est double : il s’agit d’une part de limiter les prescriptions à l’indispensable, et d’autre part de considérer que les psychotropes sont non seulement inefficaces sur les nouvelles pathologies neurologiques se développant, mais encore, pour l’essentiel, contre-indiqués.

La gériatrie s’est constituée dans une certaine opposition aux autres spécialités médicales.

Malheureusement, la gériatrie vient de se faire reconnaître comme spécialité médicale, avec des sous-spécialités comme l’oncogériatrie. A terme va se passer la même chose pour les personnes âgées que pour les malades et handicapés mentaux : le droit à la santé et au bien-être va devenir un droit aux soins médicaux les plus sophistiqué même s’ils sont plus nocifs que bénéfiques.

 

Clivages entre accompagnement et prise en charge

J’en ai déjà parlé plus haut, il existe une tension entre une approche plus éducative et institutionnaliste, et les différentes approches médicales.

Je n’y reviens pas sauf pour rappeler l’interpellation du philosophe François DAGOGNET à un congrès de psychiatrie[2] : « la prescription doit impérativement mixer ce qui s’exclut (pharmacologie et psychothérapie (…) et la thérapeutique ne doit pas se borner au seul malade (…) ». Autrement dit, et particulièrement dans le champ de la psycho gériatrie, psychothérapie, psychiatrie institutionnelle, gériatrie douce et accompagnement palliatif devraient être réhabilités et redevenir la base des projets des institutions d’hébergement.

 

  • Alors que faire ?

Une politique de déprescription progressive

Ces constats m’ont conduit, n’acceptant pas de cautionner les prescriptions non fondées, à les diminuer progressivement. Dans l’article paru en janvier 2019 « la déprescription comme utopie concrète »[3], je notais mes stratégies successives pour y arriver :

Dans un premier temps, j’ai tenté la « pédagogie » et essayé d’analyser les prescriptions avec les infirmières. Cela a été vécu comme une mise en question de leur rôle, qui est de distribuer les médicaments et non de s’interroger sur la pertinence de la prescription.

Double mise en question.

Mise en question de leur « rôle propre » : une partie importante de leur travail quotidien consiste à préparer et distribuer les médicaments ; que  vont-elles faire si les prescriptions diminuent ? Ne va-t-on pas réduire le temps infirmier ?

Mise en question de leur place, qui est d’être subordonnée à la volonté du médecin : si le médecin leur demande de réfléchir sur son rôle propre, en dehors du glissement de tâche que cela représente, n’est-ce pas un signe de son incompétence ?

Dans un deuxième temps, je me suis mis à diminuer de moi-même puis arrêter un grand nombre des molécules prescrites. Je me suis aidé des recommandations de la revue PRESCRIRE qui incite les médecins à déprescrire, et du mouvement « Slow Medicine [4]», et surtout je me suis inscrit dans le cadre plus large de la promotion de la santé (charte d’Ottawa)[5].  Il était intéressant de faire remarquer aux soignants que leurs transmissions montraient systématiquement une aggravation des troubles en cas de la diminution d’une posologie ou de l’arrêt d’un médicament. Aujourd’hui, les soignants de mon service en rient de bon cœur…

Dans un troisième temps, comprenant que le médicament ne soignait pas tant le malade que les soignants et l’institution qui l’héberge, il y avait nécessité de calmer la peur[6] des soignants, en particulier peur que le choix thérapeutique de déprescription, permettant une meilleure adaptation des soignants aux difficultés du malade plutôt que l’inverse (une adaptation des malades aux difficultés des soignants) puisse provoquer une désorganisation des soins. J’ai pu ainsi orienter les débats lors des réunions d’équipe autour des questions d’environnement (locaux et institution) et de procédures de travail comme étant centrale à la prise en charge thérapeutique. Nous plongions ainsi dans la dynamique de la psychiatrie institutionnelle.

Nous nous sommes aperçus que les médicaments ne traitent que certains symptômes de la maladie mentale ou neurologique, et de manière très partielle. Et nous nous sommes aperçus que les « troubles du comportement » n’étaient pas principalement dus à la maladie, mais à l’interaction entre la maladie, le vieillissement, et le mode de vie proposé, l’organisation dans laquelle les résidents doivent se fondre. Les médicaments servaient à compenser une mauvaise compréhension de ces interactions et cachaient, de ce fait, les défauts de l’organisation, de la prise en soins, et de l’environnement proposés. Nous rappelant l’approche de Jean OURY pour qui « il apparaît dérisoire de vouloir soigner les patients hospitalisés si l’institution elle-même est malade », nous avions un argument solide pour justifier la déprescription.

De fait l’institution était bien malade, avec son organisation des soins « comme à l’hôpital », des personnels uniquement soignants, tous formés à l’hôpital, une philosophie des soins centrée sur le corps et le comportement, mais aussi des chambres pour deux ou trois personnes, peu d’intimité, une sorte de « bocal » favorisant l’ébullition collective, et pour finir une possibilité d’exercer, pour chaque soignant, une attitude autoritaire de contrôle permanent.

 

  • Une « interdiction » d’une attitude normative par les soignants, et donc de toute sanction des malades

 Par un travail d’équipe, mais aussi grâce à la compréhension de la cadre du service nous avons pu analyser collectivement les situations de crise du service, et analyser les types d’intervention que les soignants réalisaient.

Grâce à ce travail d’analyse, nous avons mis en évidence l’attitude autoritaire, les mécanismes de chantage, de punition et de récompense qui prévalaient dans le service.

Ces réponses ont été bannies de nos démarches, au profit d’une meilleure compréhension de ce qu’avaient à nous dire les résidents.

Cela imposait un double accompagnement des soignants : un accompagnement à l’analyse des situations, et en ce sens les réunions de service sont devenues des séances d’analyse de la pratique, pendant lesquelles les questions pouvaient être posées, parallèlement à un accompagnement individualisé. Accompagnement individualisé signifie que tout soignant peut faire appel au médecin comme soin à la fois de lui-même et du résident, conduisant à prendre conscience du fait que la présence, l’écoute bienveillante du médecin est un soin, et que le développement de leur propre écoute bienveillante constitue le meilleur des soins.

Cela n’a pas été sans mal tant cela remettait en question les équilibres de pouvoir institutionnel. Quoi de mieux en effet qu’un patient agité, une crise dans le service pour gérer le conflit avec la direction qui ne fait pas ce qu’il faut, qui a recruté un médecin qui ne prend aucune décision ? Par mon attitude, je les exposais à l’agressivité et à la violence des résidents, agressivité et violence dont ils peinaient à reconnaître les origines multiples. Ils étaient en première ligne et recevaient les coups, pas moi. Je ne compte pas le nombre de « fiches d’événements indésirables » produites pendant le temps d’évolution des pratiques. En même temps, ceux qui ont osé m’appeler lors des situations de crise ont pu témoigner de la protection que cela leur procurait, et de l’effet produit sur les résidents. D’une certaine façon, je leur faisais vivre concrètement ce dont parle SEARLES dans son livre « l’effort pour rendre l’autre fou »[7], cette difficulté à résister, à ne pas être entraîné dans la folie de l’autre, de pouvoir incarner de manière non autoritaire l’autorité de leur fonction, leur rôle et celui de l’institution qui englobe tout cela.

Certains soignants n’ont pas accepté ou compris et sont partis d’eux-mêmes, remplacés par des personnes prévenues et en accord avec cette démarche. Mais l’arrivée d’une nouvelle direction adepte du new public management tend à imposer à nouveau des gens dans les services alors qu’ils ne désirent pas y être…

 

Une philosophie du soin réintroduisant le projet de la personne elle-même

J’ai également été attentif à l’institution elle-même, à ses difficultés pour se penser, pour s’analyser et évoluer, à la suite d’Eugène ENRIQUEZ. En particulier, il fallait pouvoir dépasser cette idée que l’organisation prime sur le projet, que le fonctionnement du service était prédéterminé par son organisation et l’organisation par les finalités de l’institution.

C’est pourquoi j’ai travaillé à changer cette organisation en faisant valoir la nécessité de se décentrer du soin médical (le médecin prônant une démédicalisation…) pour construire une réponse plus globale aux besoins des résidents.

Nous avons commencé par remplacer quelques postes d’aides-soignantes par des postes d’AMP. Cela a engendré de graves conflits. Les AS reprochant aux AMP de ne pas faire le travail primordial des soins, travail qui leur retombait dessus. La première AMP recrutée a démissionné au bout de quelques mois ! La présence d’AMP est maintenant bien acceptée, et a même fait évoluer les pratiques des AS qui organisent des sorties ou des activités avec les résidents. Elles se sont aperçues qu’un projet de vie était plus efficace qu’un projet de soins pour améliorer l’état de bien-être des résidents.

Afin de mieux coordonner toutes ces nouvelles activités et cette nouvelle philosophie, un moniteur éducateur a été recruté, dont la présence est devenue essentielle, comme une sorte de pivot. Associé à une équipe d’animation très libre et créative, les résidents sont maintenant dans une autre dynamique de vie (pas tous évidemment…). Il a mis en place des réunions « usagers » auxquelles il ne manque que la direction qui, sans doute, y gagnerait en compréhension des enjeux de ses propres services.

D’une certaine façon nous avons rééquilibré la dimension soin et la dimension vie.

Le plus important dans le travail effectué collectivement a été le changement de regard porté sur les résidents. Ils sont moins des malades que des personnes dont la parole doit être respectée. On réussit maintenant un peu plus à dissocier attitudes et comportements du diagnostic et du traitement. Le cercle vicieux interprétatif mis en évidence par Robert BARRETT commence à être remis en cause. L’écoute de la personne se fait plus attentive, ce qu’elle a à dire est mieux accepté comme potentiellement vrai ou pertinent.

La construction d’un meilleur environnement

Notre établissement demeure un établissement vieillot, avec des chambres à plusieurs lits, peu d’espaces d’intimité, des espaces collectifs bruyants et trop denses.

Cet établissement va être réhabilité, aux normes d’aujourd’hui (chambres à 1 seul lit, douches, diminution du nombre de résidents à chaque étage, réfectoires et plusieurs salons à chaque étage, etc.). Ayant été conviés à travailler avec les architectes, nous avons convenu de pouvoir créer de l’espace « fracturé », c’est-à-dire avec des recoins, des couloirs non linéaires, des ouvertures pour faire entrer la lumière du soleil.

Conjugué avec la réorganisation des équipes, la diminution de l’iatrogénie (diminution des prescriptions), et le développement d’une philosophie humaniste et anti autoritaire des rapports psychologiques et sociaux avec les malades mentaux, nous pensons avoir contribué à créer de meilleures conditions de vie des résidents.

La période des travaux va sans doute être très difficile. De même que les négociations organisationnelles pour faire fonctionner le service sur 4 étages au lieu de 2 vont poser des problèmes entre la direction, active adepte du new public management, et les agents du service, maintenant convaincus du bien-fondé de cette méthode de travail.

 

Constatons que toute organisation souple et libertaire du travail est fragile, dépendant des personnes qui la portent. La souplesse et l’autonomie des équipes n’est pas recherchée par le management, voire est antinomique, car le management a tendance renforcer procédures et reporting au détriment de l’écoute et du temps consacré aux résidents. Nous constatons qu’il y a une sorte de dissonance cognitive entre une méthodologie coopérative de travail et un management vertical et procédurier.

Soignants comme encadrement et direction s’en rendent compte.

C’est pourquoi, à l’occasion des travaux, nous sentons la tension remonter, et les résidents aller moins bien.

Des résultats concrets

J’en ai déjà parlé, je les résume :

  • Diminution de la consommation de médicaments (psychotropes et autres) et de soins spécialisés.
  • Diminution de l’agitation, de l’angoisse, de la violence : le service est maintenant particulièrement calme.
  • Diminution de l’iatrogénie, se traduisant par une mortalité plus faible que la moyenne nationale.
  • Diminution des hospitalisations pour crise aiguë et suppression des hospitalisations séquentielles en milieu psychiatrique.
  • Diminution des hospitalisations en urgence pour raisons somatiques.
  • Meilleure ambiance d’équipe.
  • Au final, meilleure santé tant des résidents que des soignants.

Il reste que la nature du projet EHPAD serait à revisiter, particulièrement en psychogériatrie.

 

Michel Bass

[1] Robert BARRETT, op.cit., p.148.

[2] François DAGOGNET, prescrire in savoirs et pouvoirs en médecine, p.269.

[3] Michel BASS, la déprescription de médicaments comme utopie concrète. mt 2018 ; 24 (6) : 452-62 doi:10.1684/met.2018.0738.

 

[4] http://www.slowmedicine.it

[5] Cf. Didier FAVRE, la santé communautaire : des soins à la santé ?, site de l’AFRESC, juin 2013.

[6] Mais aussi leur impuissance réelle…

[7] Harold SEARLES, l’effort pour rendre l’autre fou, Gallimard, 1977.