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ALERTE INFO! Un déclencheur très contemporain

 

Depuis plusieurs mois, nous sommes interpellés par un nouveau phénomène, un nouveau déclencheur, de plus en plus envahissant auprès des personnes âgées désorientées dans les Ehpad et à domicile. Provoquant, majorant des troubles du comportement à type d’anxiété, d’angoisse, de peur, et donc un besoin croissant de sécurisation.

Mais d’abord qu’est-ce qu’un déclencheur ?

Il nous faut rappeler au préalable un principe de la méthode de Naomi Feil : Des évènements, émotions, couleurs, sons, odeurs, goût ou images du présent peuvent réveiller le souvenir d’évènements passés associés aux mêmes émotions.

Un déclencheur réactive des comportements vécus, appris plus tôt dans leur vie, des mécanismes d’adaptation : se cacher dans un placard, derrière une porte, crier : » Au secours ! » vouloir partir, se sauver par tous les moyens.

Ces comportements sont l’expression d’un besoin, rappelons qu’un besoin est impérieux, vital, irrépressible, et nos aînés mettent alors tout en œuvre pour répondre à ce besoin. Cela ne fait pas que majorer les comportements, mais aussi augmenter en conséquence le travail du personnel de ces institutions lesquels doivent gérer tout cela.

Certains nous diraient qu’il suffit de supprimer ce déclencheur puisqu’il est identifié ! Et bien c’est là tout l’effet pervers de celui-ci ! Il rend ceux qui le subisse « addict » avec l’envie, voir le besoin de le retrouver sans cesse.

Ce déclencheur passe par les canaux des chaines d’info en continu et particulièrement BFM, leader de ce marché et si souvent allumé en continu dans les salons d’EHPAD ou dans la salle à manger d’une maison ou d’un appartement.

Moins que les images, c’est surtout la bande déroulante en bas de l’écran qui stimule, excite. Avec ce dispositif à l’écran de ces chaines, nous subissons en permanence une mise en alerte, si bien que le moindre évènement devient catastrophique et anxiogène :

« ALERTE INFO » sur fond rouge.

J’ai vu des personnes âgées désorientées, le visage collé à la TV tentant de lire ce bandeau dont l’écriture quelquefois défile vite, majorant leur peur de perdre une information importante, tel des résistants l’oreille collé au poste TSF à l’écoute de radio Londres, le visage inquiet, les yeux remplis de larmes.

Un autre déclencheur sévit actuellement auprès de nos aînés encore dans leur domicile, persistant, insidieux, qui rentre chez eux par ruse. A domicile souvent ou en établissement parfois, ces appels téléphoniques à visée de démarchage, « porte ou fenêtre ou isolation », sont très intrusifs.

Enervant pour nous-mêmes au quotidien, ils deviennent insupportables pour ces personnes âgées vivant souvent seules à domicile. Pour une génération pour qui lorsque le téléphone sonne, c’est forcément important, alors quand il s’agit de 20 appels par jour…

Répondre à cette inquiétude en débranchant le téléphone ? Mais alors ce serait au prix de se couper de ses proches…

En tant que formateur, je sensibilise les soignants accompagnant les personnes âgées désorientées, à à décrypter et agir sur ces comportements qui les troublent et nous troublent.

Au-delà des réponses banales et quotidiennes, que faire ? Il me semble qu’il s’agit moins d’une question clinique que d’un dysfonctionnement social pervers d’une société d’hyper consommation et donc de sollicitations.

Puissent ces lignes rencontrer la lecture d’un représentant des pouvoirs publics ou d’un législateur.

Appelons cela une bouteille à la mer !

Gwenael André

Voyage, voyâge

 

Quand le tabou moderne fait retour. Considérations sur la mort en EHPAD

Le vieillissement, telle une traversée en mer, transforme chacun de nous au cours de son existence. La vieillesse pourrait alors s’inscrire comme un voyage, éminemment subjectif ; Pour certains, ce dernier est appréhendé comme un possible retour sur soi, en soi, naviguant ainsi vers des eaux calmes et claires. Pour d’autres, ce voyage possède un goût plus amer, dans un climat tempétueux où le vent et la mer s’agitent, il peut amener à remettre en cause l’identité même du sujet.

Certains viennent vivre ce dernier temps de la vie sur un navire ultra-sécurisé que l’on appelait auparavant « maison de retraite » et que l’on nomme aujourd’hui par l’acronyme anonyme « EHPAD ». Dès lors, dans un mouvement parfois violent, les voyageurs doivent arborer l’uniforme du « résident », laissant alors une part des tissages de leur subjectivité au port. Ils se retrouvent désormais au cœur d’un lieu nouveau, possédant son atmosphère propre (aseptisé ?), avec un équipage ainsi que d’autres passagers, parfois embarqués de force.

Et pourtant, à l’EHPAD, on peut faire des rencontres insolites, chimériques ou bien poétiques. On rit, on pleure, parfois même on chante : Finalement, on vit.

La mer permet de se procurer la nourriture et de partager un repas. Symboliquement, elle représente alors la mère nourricière et protectrice, l’élément aquatique étant lui-même le symbole du liquide originel. Cependant, pour tout être terrestre, cet élément n’est pas vivable. Ainsi, s’aventurer dans une traversée en mer, c’est également un péril mortel. La mer peut ainsi constituer une projection dans la réalité du dualisme inconscient de notre psychisme, entre pulsion de vie et pulsion de mort.

Telle la mort, la mer emporte dans ses profondeurs, corps et âmes de ceux qui cessent de respirer. Ainsi, au cours du voyage, certains passagers disparaissent du jour au lendemain, sans que l’on en dise rien, sans faire de vagues. Aussitôt, de nouveaux sujets âgés embarquent comme pour combler en urgence le vide et le silence créés par l’absence. Mais la mer, en tant qu’elle est mystérieuse, ondulante et puissante, peut également s’apparenter à notre monde psychique, les eaux troubles nous rappelant les tourbillons de l’inconscient. Ainsi, si la mort est rapidement absorbée par les fonds marins, elle viendra tôt ou tard refaire surface sur le rivage, tel un retour du refoulé…

Avec mon uniforme de « psychologue stagiaire », j’ai embarqué sur ce navire pendant plusieurs mois. Deux rencontres singulières, un homme et une femme, m’ont particulièrement amenée à penser ce retour de la mort au cœur de l’EHPAD.

Monsieur B. est confiné dans un endroit spécifique de l’EHPAD, « l’unité de vie protégée » renommée en son sein « les espaces ». En cosmologie, l’espace fait référence à un univers extra-ordinaire, extra-terrestre. Monsieur serait-il une mystérieuse créature marine ? Il semble en tout cas effrayer le reste de voyageurs, l’équipage soignant comme les résidents, qui préfère prendre la fuite ! Comme submergé par un étrange et inquiétant mystère, Monsieur ne parle plus et il est presque impossible de croiser son regard. Breveté « dément sévère » par l’EHPAD, il parait avoir déjà été évincé de la communauté des Hommes, comme si on l’avait jeté par-dessus bord, mis à la mer, mis à mort. Symptomatologiquement, il rétorque par un cri, un seul et même cri : « J’ai froid ! J’ai froid ! J’ai froid !». Par la sensation de vibration de ses cordes vocales, vient-il revendiquer son existence ? manifester sa détresse ? Est-ce un appel à l’Autre à venir le secourir ? A venir couvrir, recouvrir, réchauffer ce psychisme désormais inondé d’éprouvés archaïques douloureux ?

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Dès ma première rencontre avec Madame M., j’ai été intriguée, captivée, comme hypnotisée par ses cheveux argentés et ondulés, telle la chevelure serpentée de Méduse. Madame s’est éloignée de sa terre natale pour embarquer à bord de l’EHPAD il y a maintenant quatre années. Suite à cette épreuve de séparation et l’expérience de nombreuses pertes comme le décès de son époux et l’abandon de la maison familiale, Madame s’isole dans sa cabine. En mer, les jours et les nuits se répètent et se ressemblent au point qu’elle se retrouve noyée dans ce temps devenu mortel. Plongée au cœur d’une solitude pesante, elle en vient à convoquer le « Bon Dieu » de décider de sa mort au plus vite. A moi, elle énonce « J’aimerais mourir mais je peux pas ». Submergée par les mouvances transférentielles en jeu, moi non plus « je ne peux pas », je ne parviens pas à répondre, à me décoller de son discours. Aurait-elle réussi à me convaincre, à m’embarquer avec elle sur son radeau ? Pourtant, au-delà des mots, ce « vœu » de mort ne vient-il pas me dire autre chose ? Ne serait-il pas un appel déguisé à venir relancer son désir au travers de mon regard ?

La mort s’érige aujourd’hui comme le tabou des temps modernes, redoutée et redoutable, elle dérange. On ne parle pas d’elle au risque de s’y engloutir. Ainsi, on ferme les yeux devant la mort, comme on ferme les yeux des défunts car on ne veut pas les voir. Par anticipation, la mort occupe désormais ce temps d’avant la mort que l’on appelle la vieillesse et dont on ne veut rien savoir. Mis à l’écart sur des navires au large de la côte, les sujets âgés viennent pourtant nous rappeler de façon criante ce retour de la mort dans la vie, en tant que vie et mort sont indissociables.

Mais cette expérience m’a avant tout confirmé que la clinique auprès des sujets vieillissants est bel et bien du côté de la vie, celle-ci est même puissante et éloquente. Ainsi, chaque sujet est animé par son désir, et ce, jusqu’à l’ultime escale de son voyage.

 

Victoire Deplagne

Plutôt que l’ « Alzheimer », comprendre autrement l’oubli

L’Alzheimer, les « z’alzheimer, l’alzheimer, le dément, etc. … autant de facilités de langage pour désigner les mêmes sujets relégués ainsi au rang de malades atteint de démence, de syndrome démentiel ou de démence sénile

Dans une société où le vieillissement tend à être considéré comme une maladie à soigner il nous faut prendre le temps de se retourner, de regarder et d’écouter ces personnes « malades de vieillir », qui terrorisent tant une certaine médecine et son angoisse chronique de la finitude.

A la recherche du temps perdu… écrivait Proust, un temps perdu qui maintenant n’a plus le droit d’être confus, ennuyeux ou inutile, mais se doit être productif, efficace utilisé par des seniors heureux de leur « bien-vieillir » ; tel Martine qui n’a pas le droit de vieillir, ils doivent alors dépenser autant leur temps que leur argent pour rester à tout prix jeune.

Cette injonction du bien vieillir (ou du « bien rester jeune à tout prix ») a trouvé son moulin dans la « Démence de Type Alzheimer » (DTA), tel Don Quichotte et son cheval de bataille médical, qui tente alors désespérément de vaincre l’éphémère pathologisé de la vie. C’est cette illusion qu’Amédée Lachal[1] tente de déconstruire en nous rappelant à l’ordre de l’humain et de l’humanité[2].

Origine endogène au sujet ou cause médicale exogène ?

Ne remettant pas en cause l’existence du handicap cognitif de certains sujets plus âgés, cet auteur soutient  de laisser le choix à cet autre plus âgé, peut être lassé d’une vie passée chargée de regrets, endeuillée, de résoudre sa fin de son existence par un oubli volontaire.

A cette approche médico-centrée dans sa quête compulsive (Freud ne décrivait-il pas la répétition du même comportement comme pathologique ?), du contrôle absolu de la vie (et de la finitude) qui vise à confirmer l’existence d’une origine extérieure de cette « soi-disant maladie », l’auteur replace l’individu au centre de sa propre existence avec un droit à l’oubli et au refuge dans les souvenirs.

Une telle manière de se réfugier en soi même est appréhendée comme un processus adaptatif propre à chaque personne, tout particulièrement lors de deuils non résolus et générant dépression et négativité de soi (et non négation de qui nous sommes).

Les études concluant à une comorbidité en dépression et « maladie d’Alzheimer » foisonnent, et c’est en se basant sur le principe fondateur de la Validation (cf. Naomie FEIL), que l’auteur rappelle que le sujet est le sujet de lui-même.

Plutôt que médicaliser deux maladies organiques, ne pouvons-nous pas y voir un cycle de cause (dépression) et conséquence (handicap amnésique), avec en son centre un sujet qui choisit de se réfugier en lui-même pour trouver un sens à la fin d’une vie en perte de sens…

Une telle approche contemporaine des sujets vieillissants est portée par les deux bases suivantes :

-un DSM-V qui a supprimé le terme « démence » de ses pages (pour le remplacer par les « Troubles Neurocognitifs Majeurs » ou TNM),

-et une ARS qui a déremboursé les médicaments « anti-Alzheimer » (et qui a rendu un grand service !).

Au-delà de cette approche neuro-psychologique, et plutôt que vouloir sans cesse étudier les cerveaux des vieux exclusivement, nous proposons d’aborder le sujet âgé au travers de son histoire, son existence et la globalité psychique et cognitive, (n’en déplaise à Chomsky et aux matérialistes réductionnistes).

Il est temps de se confronter à cette incapacité humaine de ne pas contrôler sa destinée et celle des autres …mais simplement se pencher vers l’autre,  l’écouter et  se rappeler qui il est… plutôt que « qu’est-ce que c’est ? ».

Nous sommes tous des futurs vieux, n’oublions pas  de l’admettre.

La vieillesse est une sagesse !

 

Valentin Emeric

[1]  Amédée Pierre Lachal:  » Maladie d’alzheimer – De la mystification médicale à l’indifférenciation sociale. » Les auteurs libres 2019

[2] (et non l’Humanitude).

Veiller sur et non surveiller

Je ne sais pas si beaucoup d’élèves de terminale, actuellement, ont lu « Surveiller et punir ». J’espère qu’ils sont nombreux. Michel Foucault interpelle encore aujourd’hui, surtout quand j’entends parfois, dans nos unités dites « sécurisées », des gens dirent : « je suis en prison ».

Il est toujours vrai que les relations entre hôpital, école, armée et prison restent complexes, surtout en gériatrie, quand la psychiatrie s’en mêle… Toutefois, quand se perdent mots et raison et que les objets sont renvoyés à leurs inerties, – les mots et les choses… cela me rappelle aussi quelques lectures !- les vieux nous enseignent la présence de la parole, la vérité du fameux logos.

J’avais essayé de mettre en forme ces idées dans « Sur l’autre rive de la vieillesse » (Erès 2017).

Mais l’accompagnement du grand âge nous amène aussi à envisager autrement les relations parfois conflictuelles entre les humains : protéger, soigner, veiller sur, éduquer, aménager. Depuis Thomas More, nous sommes autorisés à oser les utopies, alors j’en propose une nouvelle, presque directement issue de l’expérience de la vie en gériatrie. Et si, dans tous lieux et strates de la société, on faisait ce que l’on fait dans ces « communautés de soins et d’accueil » que peuvent être nos maisons de retraite. Bannir absolument toute forme de violence institutionnalisée et légitimée qu’est la punition. Après tout, les vieux aussi peuvent exercer les uns sur les autres des violences ou, « syndrome frontal » aidant, se livrer à des gestes que l’on qualifierait en d’autres lieux et époques de libidineux, voire même d’agressions sexuelles, ou encore considérer comme à soi ce qui ne l’est pas, et commettre ce que l’on appelait « vol » ailleurs ou autrefois.

Transposer à toute la société le fonctionnement des institutions gériatriques – ou, dans la même idée, des institutions pédiatriques ou pour personnes handicapées- c’est dépasser le système pénal et n’envisager que des ajustements non violents entre les hommes.   A l’heure où l’on songe sérieusement à installer des caméras de vidéo surveillance jusqu’à l’intime des chambres, où l’on pense davantage juge et châtiment que médiation et soin, où l’on admet sans sourciller que tout écart à une norme doit être « recadré », autrement dit puni, je me suis dit : « Michel Foucault, reviens, ils sont devenus fous ! »

Il en est sorti, chez l’Harmattan, un essai politiquement incorrect : « Quand surveiller, c’est punir. Vers un au-delà de la justice pénale » où je rêve d’une société de « veillance-sur » plutôt que de « surveillance ». L’aide-soignante y deviendrait le modèle et la prophétesse d’une communauté d’hommes et de femmes où toute violence ne sera plus que problème à résoudre, et non plus mal à châtier. On y verra discuter ensemble Nietzsche et Freud, explorateurs des zones envahies des meutes de chiens sauvages que sont nos psychismes, avec Lévinas et Buber, admirateurs du visage dans son épiphanie et la richesse des rencontres. Sans peur.

Les vieux ont encore à dire sur la justice, même quand la mémoire s’en va…

 

Dominique Rivière

Nous n’avons jamais autant communiqué, nous ne nous sommes jamais aussi peu parlé

Un premier billet d’humeur, d’autres moins thymiques seront à venir..

Je n’ai pas écouté Jupiter président, juste une phrase saisit au hasard des conversations journalistiques ennuyeuses et convenues.La première observation quant à la conférence de presse postintervention auto-cogruente, est qu’en majorité la parole a été donnée à la presse parisienne..2 questions pour la presse étrangère et je ne parle pas de la presse régionale.

Un monde nouveau se dessine à nouveau. Mais pire encore.; La déférence onctueuse des journalistes interrogeant m’a laissé pantois, nous sommes à des années lumières du Washington-post! Pour l’exemple; » Comment allez vous Monsieur le président, avez vous souffert, avez vous changé, vous représenterez vous en … » Fermez le ban!

Alors me demanderez vous, ou pas, pourquoi ce préliminaire sur un site aussi pertinent sur les problèmes du vieillissement , de l’existence de l’autre quel que soit son âge et sa condition psychique? Tout simplement, qu’il est plus facile de sortir de l’ENA que de l’ordinaire!

Nous n’avons jamais autant communiqué et nous nous ne sommes jamais aussi peu parlé…Nous sommes dans une ére aphasique de notre société, perdus et égarés, nos pensées ne sont plus reliés à des gestes de solidarité, de bienveillance, nous ne reconnaissons plus les valeurs qui nous permettraient de devenir ensemble..

Ne reconnaissez vous pas à ce stade certains symptômes de la soi disant maladie d’Alzheimer?!

L’objet remplace la pensée et le spirituel, le matérialisme est devenu quasiment religieux, qui n’a pas son dernier portable « high tech »d autres que sais je.Pour preuve , les robots que l’on installe dans les EHPAD, afin que les vieux puissent ne pas ressentir la solitude! Nous nous dirigeons vers le plus mauvais des mondes , si nous n’y sommes pas déjà.

C’est un profond changement de pensée qui nous est nécessaire , aucun objet , ni d’autres dieux célestes, ne nous y aideront.
De cet embrouillamini communicationnel permanent , pas de projets , aucune perspective, aucun lien , j’ai le sentiment , parfois de partager ce que peuvent ressentir ces personnes que j’accompagne au quotidien qui souffrent de « démence », perte de l’esprit , il me semble…

Amédée Pierre Lachal

PS Dernier ouvrage paru: »Maladie d’Alzheimer, de la mystification médicale à l’indifférenciation sociale » préface de Louis Ploton éd.les auteurs libres

Enfant

la personne noir et blanc fille monument statue soldat parc Monochrome grand-mère grand-mère sculpture Enfants figure bronze Texas observation des oiseaux Photographie monochrome film noir pays du sucreInfans, tis,  qui ne parle pas, incapable de parler, jeune enfant

Si j’en crois mon fidèle Gaffiot, il ne serait pas absurde de parler d’enfant devant la personne âgée mutique, ou aphasique ou, comme on dit à tort, démente.

Histoire vraie, tout à l’heure.

Ma petite fille, trois ans, va rendre visite à son arrière grand-mère, qui a emménagé dans une institution il y a quelques jours.

Même si elle parle très correctement pour son âge, elle est une jeune enfant et, comme il se doit, cours partout en riant dans les couloirs.

Une résidente errante, comme on dit, et totalement mutique, déclinant, en outre, à peu près tous les alpha privatifs de la langue grecque : apraxie, aphasie, agnosie… passe près de l’enfant.  Rencontre hors réalité, mais probablement pas hors vérité. La petite, qui pousse des cris de joie, voit la vieille dame mettre son doigt devant la bouche, signifiant : « chut ! ».

« Chut », c’est pour demander à l’enfant de se taire, ou bien exprimer qu’il y a entre les deux un secret.

Et quel secret, si ce n’est celui du Dire avant le Dit cher à Lévinas. Merveille que cet instant de rencontre entre trois générations, par-delà les mots, par-delà toutes les conventions sociales.

La résidente a pris l’enfant par la main, à moins que ce ne fût l’inverse, pour aller vers je ne sais quoi. Les deux « enfants » ont vécu quelques instants de communion.

Un oiseau de printemps est passé dans le ciel automnal.

La vieille dame a souri, ce que l’on n’avait pas vu depuis sans doute des mois. Celle qui, pour les grandes personnes, ne parle pas et celle qui ne parle plus, ont exprimé ensemble que le « logos » ne passe pas.

Question politiquement incorrecte : les petits enfants en maison de retraite, cela cote combien dans une coupe pathos ?

 

Dominique Rivière

Le couple aidant-aidé au risque de sa solitude

Actuellement, l’aide aux aidants se développe selon une orientation explicite : soutenir l’être aidant dans le quotidien de la maladie et l’aider à interroger sa manière d’être aidant

Car à toutes les étapes de la maladie, depuis l’annonce diagnostique jusqu’à la prise en charge des derniers instants, les proches continuent de s’interroger : Cet être que je soutiens, que sait-il encore de moi ? Comprend-il encore ce qui nous lie ? Ma parole fait-elle encore sens pour lui ?

Le système, ainsi constitué autour du sujet, de sa famille et de ses proches, se voit dans l’obligation (ou parfois désespère) d’avoir à imaginer sans cesse de nouvelles formes de relations, d’avoir aussi à en reconstruire des représentations qui jusque-là semblaient intangibles. Ces nouveaux équilibres désordonnent l’ensemble apparemment agencé de la famille ou de l’histoire des liens.

Les aidants confrontés à la maladie peuvent agir selon des modalités aussi diverses que leurs effets : nursing, soins, accompagnement à l’éducation ou à la vie sociale, soutien pour les démarches administratives, coordination, vigilance, soutien psychologique… Cet inventaire des possibles raconte la nécessaire variabilité des actions et l’immense mobilisation qu’imposerait une implication totale à défaut d’être excessive.

L’aidant soutient les manquements et assure la sécurité de l’accès aux besoins élémentaires de l’aidé. Mais justement, il en manque encore et l’aidant reste insatisfait. Il ressent son angoisse devant la perte et sa fascination devant l’oubli vers lesquelles la personne déficitaire convie volontiers son aidant.

L’angoisse est en effet éminemment contagieuse. Elle est aussi toujours mieux supportée lorsqu’un autre en fait son affaire. On comprendra là que le patient déficitaire, aussi affaibli qu’il fut au plan cognitif, ne résiste pas à se décharger de ce lourd fardeau. Quant à l’oubli, quelle meilleure occasion pour le dément aidé d’observer, comme une empreinte estompée, la marque de l’objet et de sa permanence dans l’énervement anxieux d’un aidant qui voit cet objet encore là et qui le croit disparu pour celui qu’il aide.

Ces considérations mettent l’accent sur le besoin fondamental de ce couple aidant-aidé : garantir aux aidants la santé et leur offrir un accès à la libre possibilité de se dessaisir de cet accompagnement au moins pour un temps, garantir aux aidés toute forme d’expression

Mais, dans et hors de la famille, il peut s’établir une pression, exercée sur tel individu pour le déterminer comme aidant en faisant fi de ces impératifs. Alternant les discours culpabilisant sur le devoir familial et l’absence d’alternative satisfaisante, cette pression s’appuie dans l’appellation même d’aidant. Car qui pourrait refuser de devenir l’aidant d’un proche souffrant ? Son complément habituel, le qualificatif « naturel », peut encore ajouter à la nécessité d’endosser le rôle. De fait, rien n’est aussi naturel que l’aide apporté dans une famille à un sujet souffrant.

Le choix d’aider devrait pourtant être librement consenti. Il est légitime s’il peut être associé à toute forme d’échanges qui permettraient de faire abstraction de la notion de devoir et de son corollaire : la culpabilité. Autrement dit, la fonction d’aide doit être, elle-même, clairement posée et celui qui la pose est un tiers, un tiers garant du bien-fondé des interventions.

Son action doit offrir de libérer l’aidant d’une obligation tutélaire et irrévocable tandis qu’elle donne sa place au sujet dit « aidé » qui, même du fond de son déficit, n’est pas exempt de certaines inquiétudes : celle d’être un poids, de rendre malade, de perturber l’ordre des choses, de ne pas savoir retenir un secret… De la sorte, aidant et aidé s’étayent bien dans une relation en reconstruction permanente, ce qui est indispensable. Mais elle est soutenue par un tiers tellement important au moment où l’avancée de la maladie, la survenue d’épisodes de rupture ou de crise, emporte chacun vers la tentation de l’abandon de l’autre.

Accompagner l’aidant, et donc l’aidé, ne doit pas faire oublier que l’un comme l’autre ne peuvent être soutenus sans prendre en compte leur lien constitutif et la réciprocité de leurs interactions. C’est à la communauté d’agir pour garantir cette prise en compte. C’est elle qui fait tiers et son intervention est essentielle car elle peut faire gagner un espace considérable à cette relation.

 Avec un tiers, la « disponibilité » de l’aidant pour un parent peut être interrogée. Dans une famille entre un parent et son enfant, toute forme d’aide réactualise une modalité de lien ancienne. Celle-ci réveille à son tour les aléas de la construction identitaire de l’enfant et il existe des cas où tout cela ne va pas sans heurt. L’existence d’une culpabilité structurelle, fondatrice du lien intergénérationnel, peut reprendre, par exemple, son emprise avec force.

Et  la désignation de l’aidant, lorsqu’elle est trop construite sur des vécus de culpabilité ou de devoir comporte le risque de l’effondrement. Ce risque est d’autant plus vif que la recherche d’une reconnaissance auprès du sujet aidé est sans fin puisqu’il est dément. L’aide apportée par son proche, le dément peut parfois la reconnaître mais les moyens lui manquent progressivement pour en témoigner l’effet.

Il convient donc de sensibiliser tous les professionnels, ces tiers spécifiques, à l’importance de cette dyade « aidant –  aidé », à sa fonction pour reconnaître le travail accompli pour aider mais aussi pour être aidé. Il convient aussi d’apprendre à chacun que cette relation singulière entre aidant et aidé doit commencer par être observée avec bienveillance, qu’il nous appartient d’en soutenir le principe et d’y favoriser un cadre rassurant et stable. Avec ces prérequis, un authentique accompagnement pourra s’organiser. Il favorisera les explications, les descriptions les raisons qui ont abouti à ce lien particulier. C’est dire si la rencontre avec ce couple présente autant d’enjeux que de difficultés : écouter chacun, favoriser l’expression de l’un comme de l’autre, faire supporter les vicissitudes du partenaire, son manque à dire comme ses revendications.

Ainsi, nous serons loin de cette tendance qui consiste à privilégier l’aidant au prétexte de sa fatigue, de ses efforts, de sa fragilité mais aussi de son intelligibilité.  Ainsi, nous cesserons ces conversations restreintes, ces conciliabules inutiles et ces prises de position qui finissent parfois en mise en demeure. Ainsi nous retiendrons que vouloir aider l’aidant fait de lui un aidé.

L’idée principale est de toujours donner sa place à chacun de ceux que nos décisions concernent. De faire l’hypothèse que ce qui se dit et ce qui se trame fait toujours sens pour celui qui devra en subir les effets. D’être convaincu aussi qu’une partie des troubles psycho-comportementaux ne sont que le résultat d’une indifférence à ce que celui qui les présente, « l’aidé », pourrait encore avoir à dire.

Car ces besoins ne se justifient qu’en référence à un projet qui continue d’être commun. Cette justification ne relève pas de l’arbitrage d’un tiers qui dirait ce qui est raisonnable, celui qui a raison. Elle relève  de la capacité de ce tiers à, simplement, permettre  la confrontation de l’un avec  l’autre, c’est-à-dire l’un pour l’autre.

De la sorte, chacun continue de se situer au sein d’une humanité d’individus égaux, parlants et communicants et chacun y prolonge son histoire dans une histoire commune. Il en résulte une forme de réciprocité d’aidant à aidé ou chacun, tour à tour, peut prendre une fonction pour l’autre bien qu’aucun d’entre eux ne puisse complètement appréhender ce qu’il donne à cette aide et ce que cette aide lui offre.

Cette connaissance n’est pas à attendre du sujet aidé mais de la communauté et c’est en ce sens que le monde des soignants, potentiellement concurrentiel, peut rendre instable ce lien qui relève certes de l’aide mais aussi d’un pacte social.  Travaillons donc à soutenir toute initiative instituant le couple aidant-aidé comme un lien fécond et producteur d’autres liens. Agissons pour inscrire cette relation aidant – aidé dans un registre où elle fera signification. Dans ce cadre, l’expression « aide aux aidants » est substituable par l’expression « aide aux aidés » car la priorité est d’aider l’aidé et l’aidant.

 

Jérôme Pellerin

 

NB  illustration dAnto Carte, L’aveugle et le paralytique (ca.1926-1930), huile sur toile, www.de-vuyst.com