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Quand j’étais vieux

Court métrage de Laura Stewart.

 

Suivi d’un texte de José Polard.

Quand j’étais vieux,

Je rêvais à quand j’étais jeune,

Passionnément jeune.

Jeune comme on peut l’être quand on se sent vieillir.

Encore et encore

Jusqu’au point de non-retour.

 

 Ça c’est du passé, c’est même mon passé.

Quand j’étais vieux, j’étais vivant

Encore.

Mal en point mais vivant.

Vous savez cette époque de la vie où,

Corps et esprit cohabitent,

Où parfois même,

Corps et esprit se séparent

Comme déchirés.

 

 Parle à ma tête, jeune,

Mon cœur est vieux,

Ou l’inverse, je ne sais plus.

 

 Maintenant je suis caché, là, au fond du placard.

Le silence s’installe, et le noir.

Ils me cherchent, c’est sûr.

Au fond du placard, qui saura me trouver ?

Je suis seul au fond du placard,

Et comme il me pèse, ce triomphe de la cachette parfaite.

Si personne ne me trouve,

Si personne ne me cherche.

En vieillissant,

Je me suis labyrinthé.

 

Avant d’être vieux, j’étais jeune,

Je crois.

Et ce que je voulais,

C’était rien d’autre que d’être

Jeune, jeune.

C’était rien d’autre que d’être.

Toujours le même,

Etre.

 

Un jour je serais vieux,

C’est ce qu’on dit,

On m’a prévenu.

Ou pas.

 

Aujourd’hui,

Suis-je encore vivant ?

 

Vieillir en parc d’attraction…

Celles et ceux qui se préoccupent de gérontologie ont vu, ces derniers mois, sur les « réseaux sociaux » une multitude de posts, de messages, d’articles, de photos tentant de faire la promotion de réalisations étranges, surprenantes, censées révolutionner la vie des personnes « dépendantes » accueillies en EHPAD.

Ces idées et réalisations sont multiples, souvent un peu déstabilisantes et toujours présentées comme constituant un progrès, un immense progrès pour la qualité de vie des « résidents »…

Presque toujours, dans un premier temps au moins, le lecteur a priori bienveillant, se laisse attirer ou séduire par ces idées, ces images qui paraissent tellement innovantes…

C’est ainsi que l’on a vu une vraie fausse gare installée dans les locaux d’un EHPAD pour donner aux malades d’Alzheimer l’illusion de partir en voyage… Ailleurs, les portes de chambres ont été relookées pour donner l’illusion de rentrer chez soi… Ailleurs, un décor de place publique avec une façade de bistrot a été installé pour que les résidents puissent si non boire un verre (attention, l’abus d’alcool est évidemment dangereux…) du moins y prendre un café ou une infusion. Ailleurs encore une « médiation animale », a priori bienveillante évidemment et qui vient parfois compenser le manque de médiation simplement humaine, fait entrer jusqu’au chevet de personnes en fin de vie des chiens, des chats, des petits rongeurs, et plus récemment encore, un cheval, un cochon… Et pourquoi pas? Les images présentant ces initiatives ne manquent pas de nous montrer la surprise, le sourire, le plaisir même, de telle ou telle personne accueillie, découvrant l’animal ou la mise en scène ainsi proposée… Les personnels se réjouissent même parce que la personne a réagi ! Mais comment ne pas réagir (ne serait-ce que par peur) au grotesque de la situation qui conduit un cheval à votre chevet ?

Ceux qui doutent du bien fondé de ce genre d’initiative ne manqueront pas de se laisser influencer par l’argument incontournable qui explique que « c’est quand même mieux que quand c’est moins bien! » Évidemment! Et puis si vous critiquez ouvertement c’est que vous êtes réticent au progrès, un peu réactionnaire, réfractaire aux nouvelles technologies, que vous n’aimez pas les animaux etc. Pourtant, une sorte de gêne subsiste, comme si derrière l’intention sans doute louable se cachait une sorte de piège, de tromperie…

Le vrai-faux au service du bien être… Qui est contre? Comment s’opposer à cela dans la société du « Canada dry » où nous vivons? Ça a la couleur de l’alcool, l’aspect et le goût de l’alcool mais ce n’est pas de l’alcool… Société du faux semblant! L’apparence du produit a potentiellement plus d’importance que le produit lui-même…

Il faut dire que certains parcs d’attraction proposent, de la même manière et depuis longtemps, aux touristes et visiteurs des situations parfaitement virtuelles censées leur faire vivre une réalité à laquelle ils ne sauraient accéder: attachez votre ceinture et vous pilotez une voiture de course formule 1, vous volez en hélicoptère, vous sautez en parachute ou à l’élastique, vous descendez des pistes de ski ou de luge à très grande vitesse, vous explorez des fonds marins comme si vous y étiez… Tout cela sans bouger de votre siège, c’est votre siège qui bouge, vous remue, vous secoue pour vous donner l’illusion de vivre ce que, justement, vous ne vivrez sans doute jamais!

Alors l’EHPAD serait-il en train de devenir un parc d’attraction pour vieux suffisamment désorientés pour qu’on puisse leur faire croire, moyennant finances, qu’ils vont à la gare, qu’ils prennent le train, qu’ils vont au spectacle, au café ou au concert… sans bouger de l’endroit où ils se trouvent, sans quitter l’établissement !  Un animal par ci, un autre par là, le plus inattendu si possible, feront revivre les émotions que les « résidents » ont vécu, il y a bien longtemps, dans une ferme, un centre équestre ou autre lieu désormais d’accès parfaitement improbable…

Voilà! L’EHPAD repensé, réinventé sur le modèle du parc d’attraction… On peut comprendre qu’il ait besoin de revoir son image pour la rendre attractive mais quand même! Demain parce que je serai un peu plus vieux que quand je l’étais moins on me fera croire que… Mais pourquoi ne pas me proposer « en vrai » ces choses incroyables qui consisteraient à aller voir des vaches dans une étable, des chevaux dans une écurie, dans une vigne au moment des vendanges, pourquoi ne pas m’accompagner au café prendre un verre, un vrai… Et même pourquoi pas un petit tour en hélicoptère ou en avion, en voiture de course? Pourquoi? Parce que je serai vieux? Ben voyons!!! Que craint-on ? Que j’en meure ? Mais ce n’est rien d’autre que mon « projet de vie » !

Décidément quand je serai très vieux, mourant peut-être, ce dont j’aurai besoin plus que de toute autre chose c’est de ces évènements simples qui donnent du sens à nos vies, c’est de la présence réelle de personnes aidantes, aimantes, bienveillantes… Non pas la présence d’un robot doté d’une soit disant intelligence artificielle et d’une pseudo-empathie télécommandée… Non ce dont j’aurai le plus besoin c’est de cette main réelle, bien réelle et doucement tendue… Le sabot d’un cheval ? Le groin d’un cochon ? Pas sûr ! Mais une main, une main, une main encore ! Parce que Aragon…

« Il n’aurait fallu

« Qu’un moment de plus

« Pour que la mort vienne

« Mais une main nue

« Alors est venue

« Qui a pris la mienne

« Qui donc a rendu

« Les couleurs perdues

« Aux jours aux semaines

« Sa réalité

« A l’immense été

« Des choses humaines… » Aragon.

 

Michel Billé

D’autrefois à aujourd’hui

 

 

 

 

 

 

 

De la bienfaisance (l’assistance) à l’action sociale (on ne dit plus l’aide sociale).

 

 

 

 

 

 

 

 

Les origines sont restées gravées dans les murs.

 

 

 

 

 

 

Quant à la continuité idéologique, il faut aller voir ailleurs, mais, en cherchant bien, on trouve assez facilement.

D’autant que, d’inspiration de gauche comme de droite, il n’y a jamais eu vraiment de rupture.

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, les « personnes âgées»– on dit à présent les seniors – sont assimilées aux pauvres.
Autrefois, il y avait sans doute plus de pauvres mais moins de « vieux », encombrant l’espace social, notamment urbain.

Et, comme en raison des « politiques de logement », on ne sait plus trop qu’en faire dans des lieux de vie ordinaires, où ils n’ont pas été prévus par les promoteurs immobiliers et les bailleurs sociaux …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bernard Gibassier

Le menu mouvement de la vie des humbles

Liliane est née en 1930. Elle en a vu des choses. Elle a travaillé. Elle s’est mariée. A divorcé. Elle a vécu longtemps. Des choses gaies, des choses tristes. Mais elle n’a jamais pu passer son permis de conduire. Elle n’est pas autonome comme on dit (sic !). Alors, elle prend le bus. À 88 ans, ce n’est peut-être pas si mal. Le menu mouvement de la vie des humbles.

Liliane n’a pas d’enfant. Une sœur est morte, il y a deux ans déjà. Une autre vient de passer tout près de la catastrophe en chutant à la maison et se cassant le col du fémur. Souci fréquent, pour ne pas dire habituel, de toute vieillesse ou presque. Le menu mouvement de la vie des humbles… et des autres.

Et puis Liliane a un frère. Le cadet. Le petit dernier. Lui non plus n’est plus très jeune mais il est resté « le petit ». « Le petit » est marié. Sa femme, bien qu’elle parvienne encore à faire au quotidien, ne se déplace plus très facilement. Elle ne conduit plus.

« Le petit » a été hospitalisé, il y a huit mois, parce que vraiment, à la maison, ce n’était plus possible… Perdu. « Le petit » s’est perdu. Alors les médecins ont dit : Maladie d’Alzheimer. Mince, lui, le plus jeune. Lui le dernier de la fratrie. Alzheimer. Le menu mouvement de la vie des humbles… et des autres. Liliane a beaucoup pleuré. Et l’épouse du « malade » également. « Vous comprenez, à la maison, ce ne sera plus possible ! ». L’épouse et Liliane le comprennent. Si les médecins le disent. On ne peut pas faire autrement. Alors, il faut placer « le petit ».

-« Il n’y a aucune possibilité sur la ville et l’agglomération, nous en avons trouvé une à …, c’est loin mais nous n’avons pas d’autre solution. Vous non plus ? »

-« Ben, non. Nous non plus. Bien sûr. Nous comprenons. Pas de place ici. C’est ennuyeux, mais nous comprenons. »

« Le petit » a été transféré à 80 kilomètres dans un EHPAD qui fait partie du GHT (Groupement hospitalier de territoire). Sa femme depuis huit mois a pu le voir quatre fois, ses voisins sont gentils. Liliane, elle, n’y est allée qu’à deux reprises. Les voisins sont gentils quand même. Depuis huit mois personne n’a fait aucune démarche pour que « le petit » puisse revenir plus près des siens. Ni les « acteurs institutionnels – mais, acteurs, le sont-ils ? − », ni la famille.

« Ben, je ne sais pas si on a le droit. Vous comprenez, une fois que c’est fait ! Ce sont les docteurs qui savent. » Bien sûr c’est difficile, mais ils nous ont dit : « c’est le même territoire ! Et puis vous savez, il ne se souvient pas, alors une visite ou trois visites… reposez-vous plutôt, maintenant qu’il est placé ».

Aucun des maillons, dans ce grand jeu de broiement des personnes, ne se permettra d’enrayer la machine, aucun n’ira seulement dire que ce n’est pas ainsi que les hommes vivent, aucun… Le dispositif[1] tourne et broie. Les maillons obéissent. Ils ne sont pas autorisés à critiquer le fonctionnement institutionnel. Plus personne n’est autorisé à critiquer le fonctionnement institutionnel. Et la machine à laver lave… 

Ecoutez-le frissonner ! Écoutez-le se tordre et pleurer doucement dans la pénombre ! Dans la solitude des nuits sans sommeil. Le menu mouvement de la vie des humbles.

Car « le petit » s’est perdu. Comme le Poucet, loin, tout au fond de la forêt. Et ça ne gêne personne. Personne d’autre que Liliane. Liliane et aussi l’épousée. Mais, elles, elles sont vieilles. Elles sont presque déjà perdues, elles aussi. Perdues tout au fond de la grande forêt du GHT, jusqu’à ce que le loup de l’indifférence les croque… à leur tour.

 

 

Christian Gallopin

[1] Giorgio Agamben, Qu’est-ce qu’un dispositif ?, Rivages/poche, 2007.

Illustrations: Van Gogh: » La sieste », « Vieil homme triste »

Cette vieillesse qu’il ne faut pas dire (suite)

 

« Babel », 2013 – céramique/agencement de 17 pièces (110x90x60 cm) @ Valérie Delarue

 

C’est tellement vrai ce que dit Michel Billé dans sa dernière  contribution au blog début Octobre.

Les mots disent tout d’une époque. « Les mots pour le dire » expression quasi pléonastique, car, effectivement les mots sont l’expression d’une façon de penser et d’une façon dont on voudrait que les gens pensent (ou ne pensent pas).

Les mots, enjeu essentiel. Peut-être, finalement, le premier de tous. Freud écrivait : « On commence par céder sur les mots, puis on finit par céder sur les choses ». Point n’est besoin de s’appesantir sur la liste des mots technocratiques de l’époque dont le seul objectif est de ne pas penser et de constituer un consensus autour d’une non pensée indiscutable et incontestable : bientraitance, bien-vieillir ( le trait d’union va bientôt disparaître, soyez en sûrs , et une époque si prolixe en créations de néologismes de cette nature est une époque idéologiquement louche à n’en pas douter), bienveillance. Le bien est partout, c’est décidément extrêmement louche.

Si l’on abandonne l’aspect général du discours dominant contemporain, pour examiner ce qui se dit sur la vieillesse, on y verra une alliance entre une absolue terreur et une absolue hypocrisie. Mariage monstrueux entre une prétention démesurée à ce que toute chose soit écrasée sous l’insupportable chape de plomb du technocratisme dont le discours se présente comme allant de soi ( ce serait le bon sens et le bon sens va de soi, ce serait l’émanation de la vérité objective) et une société dont l’unique et misérable idéal est le consumérisme et le jeunisme. D’ailleurs les vieux, dont il est impensable de prononcer le nom, sont des « seniors ». N’ont-ils pas leur salon ? Mais, ne nous y trompons pas : les « seniors » ne sont pas tous les vieux, ils sont des acteurs économiques et sociaux, ce sont ceux qui ont de l’argent pour consommer et participer à ce sinistre rituel mercantile dont l’argent est le suprême veau d’or. Les autres vieux, ce sont des « invisibles », çà ne peut être que des vieillards « fragiles » ou malades. En EHPAD ou alzheimerisés à toutes les sauces. Le DSM, autre émanation du technocratisme contemporain s’y emploie.

Naturellement, l’hypocrisie est de mise. Plus on a une chose en tête, plus on tente dans le discours qu’on adopte de camoufler ce qui est obsédant, d’autant plus quand cela terrorise. Tartuffe qui n’avait en tête que de posséder Dorine, ce qui est quand même plus réjouissant que de rayer les vieux de la carte, lui déclarait avec la benoite onctuosité qui le caractérise : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir. Par de pareils objets, les âmes sont blessées. Et cela fait venir de coupables pensées ».

"Babel qu'on pourrait sous titrer; les langues, les mots" Alain Jean

« Babel déconstruite », 2013 – céramique (110x90x60 cm) @ Valérie Delarue

Les coupables pensées, Shakespeare, lui, n’avait pas peur de les aborder de face :

 

« Le monde entier est un théâtre

Où tous – les hommes, les femmes – sont de simples acteurs.

Ils y ont leurs entrées, leurs sorties, et chacun

Joue bon nombre de rôles dans sa vie, et les actes

Y délimitent sept âges. D’abord, le nourrisson

Qui vagit et vomit, dans les bras d’une nounou.

Puis, l’écolier geignard – face luisante le matin,

Cartable au dos – qui se traîne, lent comme l’escargot,

Jusqu’à l’école. Ensuite, l’amoureux qui soupire

Tel un soufflet de forge et d’une triste ballade

Chante le sourcil de sa maîtresse. Vient le soldat –

Plein de jurons étranges, barbu comme léopard,

Jaloux de son honneur, vif, prompt à la querelle –

Qui s’en va conquérir cette chimère qu’est la gloire

Jusque dans la gueule du canon. Puis, c’est le juge –

Ventre bien arrondi, doublé de bon chapon,

L’œil sévère et la barbe en forme et bien taillée,

Plein de sages dictons, d’exemples rabâchés –

Et tel, il joue son rôle. Le sixième âge figure

Le vieillard de la farce, tout maigre et en pantoufles,

Sur le nez : les bésicles, au côté : l’escarcelle ;

Ses chausses d’adolescent, bien conservées, ballottent

Sur son maigre mollet, et sa voix mâle et forte,

Retrouvant le fausset du gamin, a le timbre

Flûté et chevrotant. Le tout dernier tableau,

Qui clôt cette chronique étrange et mouvementée,

C’est la retombée en enfance, l’oubli total –

Sans dents, sans yeux, sans goût, sans rien du tout. »

 

 

Alain Jean

NB: Babel, qu’on pourrait sous-titrer: les langues, les mots

Les amitiés en EHPAD peuvent elles être artificielles?

 

 

On sait que venir en EHPAD constitue rarement un choix. D’ailleurs, cette décision demeure souvent réalisée par contrainte, constituant un tournant important, une rupture radicale. Certaines attaches, plusieurs liens, peuvent se retrouver rompus. Nombreuses sont les personnes décrivant, au moins pendant un moment, se sentir « déracinées ». Vieillir, traverser le grand âge, apporte également  d’autres modifications tel un amenuisement régulier du réseau social. Les personnes partageant le même âge sont parfois dans l’incapacité de se déplacer et de rendre visite à leurs proches en établissement pendant que d’autres disparaissent petit à petit. C’est souvent dans ce contexte qu’une personne devient résidente en établissement.

Comment pouvoir se réinvestir vers d’autres liens amicaux alors qu’un profond changement se réalise pouvant accaparer toute l’énergie psychique ? Peut-on nouer des relations,  se basant sur ce critère de Dépendance, avec d’autres personnes ainsi que le stipule l’appellation de ces institutions ? L’amitié est définie par le Larousse comme un lien sentimental, un attachement entre deux personnes autour d’une sympathie exprimée par les protagonistes. Mais, justement, en EHPAD, ce qu’on appelle l’amitié peut-elle être différente d’une autre créée ailleurs ? Peut-on même encore parler d’amitié ?

Plusieurs réactions peuvent émerger lors d’une arrivée en résidence. S’il est bien important de préparer le temps de la familiarisation, d’aider la personne à se projeter, de connaître d’autres individus par le biais d’activités ou d’intérêts communs, certaines situations rappellent qu’il est parfois difficile de ne partager que ce fameux critère de dépendance. Ainsi, tous les détails peuvent la rappeler. Elle peut être décrite par les individus comme un vieillissement classique mais plus souvent comme une «  déchéance » physique, morale voire psychologique. Accepter de s’intégrer dans ce groupe vient se marquer d’un refus. Plusieurs expliquant ne pas partager d’éléments communs avec ces personnes. Elles peuvent alors être portées à prendre la décision de rester à l’écart et tenter de se rapprocher des soignants plus que des résidents. Bien entendu, nous pouvons entendre également l’écho d’une peur dessinant les possibilités d’un devenir.

Sur un autre plan, même en faisant un effort d’ouverture vers l’extérieur, il peut arriver que des résidences conservent quand même un fonctionnement social restreint. On peut alors penser à certaines institutions pouvant avoir fait le choix de vivre à l’écart comme par exemple les monastères ou d’autres par choix politiques. Ces différentes organisations demeurent portées par un idéal partagé entre tous. Certainement, c’est en ce sens qu’elles diffèrent d’établissements se définissant plus par l’accueil que par la mobilisation des idéaux par lesquels chacun se reconnaît en l’autre. Parfois, quand cet idéal ne transparaît pas, voire s’efface, nous pouvons constater que le groupe peut connaître un moment de crise. Mais l’histoire nous apprend que pour constituer un groupe, il n’est pas nécessaire de forcément partager cet idéal. Le groupe peut aussi avoir une fonction de protection. Se rassembler pour continuer à vivre, ou encore vivre avec autrui par devoir  s’impose comme une exigence. Ces exigences sont connues par d’autres groupes. Ainsi peut-on penser au fonctionnement des rassemblements d’expatriés pouvant présenter certes des différences mais aussi des points communs avec le public nous concernant. Ceux-ci peuvent connaître une limitation de lois posée, par ceux qui les accueillent, souvent vécue comme des interdictions (couvre-feu, interdiction de rapatrier sa famille, faire une demande d’autorisation, être accompagné pour sortir,…).

Vivre en « vase clos », c’est aussi souvent le retour des « instincts », du pulsionnel et celui de la disparition de l’autre. Le « huis clos », tel que l’évoque Linx et Polard (2014)[1], peut venir illustrer cette expérience. Vouloir surprotéger le proche, l’amenant en quelque sorte à une privation de liberté et à développer un lien exclusif excluant tout autre possibilité d’ouverture sociale, est un des risques encourus. Sartre, de sa pièce Huis clos[2], précisera bien que « l’enfer, c’est les autres ». Trois personnes n’ayant rien en commun se retrouvent dans un même lieu pour « cohabiter » ensemble. C’est souvent dans ces cas que l’amitié peut paraître artificielle. Peut-on encore même parler d’amitié à ce moment ? Ne serait-ce pas simplement un lien ? Mais quel soutien le bénéficiaire peut trouver dans ce simple lien ?

L’amitié voire ce lien ne seraient-ils que factice dans un environnement parfois quasi-artificiel ? C’est ce que l’on peut penser. Bien entendu, ces situations demeurent rares de celles que l’on rencontre en établissement mais on peut y entendre quelques échos lorsque certains en viennent à se plaindre d’amitiés que d’autres créent. Ils décrivent des groupes, qui se forment, venant critiquer toutes la journée d’autres personnes.  En serait-il autrement lorsque l’on sait que de cette promiscuité peu d’éléments du monde extérieur viennent nourrir les échanges ? Comment ne pas penser à ce que Danon-Boileau évoquait dans la vieillesse par « les satisfactions du dénigrement » que ce soit celui du présent, de la jeunesse ou encore des autres ? S’il faut bien y entendre un des destins de l’envie, le masque de l’agressivité une fois ôté peut laisser entrevoir un désir contrarié. La dévalorisation « c’est aussi détruire ce que l’autre détient et que l’on ne peut posséder »[3] (2002, p.107). Ainsi, comme le montre cette situation, certains groupes peuvent continuer à fonctionner certainement autour d’un idéal que la critique permet de partager. En ces occurrences, l’amitié pourrait-elle aussi de se tramer ?

Le ton du titre de ce billet se veut volontairement provocateur pour tenter d’amener à un moment d’introduction d’analyse. Ces quelques idées et associations sont bien loin de constituer une réflexion mais elles pointent sous certains angles les difficultés du lien en établissement. Celui-ci peut prendre des expressions différentes. Sans doute, l’environnement peut y jouer une place importante. Il convient alors de réfléchir à ce qui peut être proposé pour le modifier.

 

Comme le disait Francis Blanche, « Face au monde qui change, il vaut mieux penser le changement que changer le pansement. »

 

Fréderic Brossard

 

[1] Polard et Linx. Vieillir en huis clos. De la surprotection aux abus. Erès : 2014.

[2] Sartre. Huis clos suivi de Les mouches. Gallimard : 2000.

[3] Danon-Boileau H.. De la vieillesse à la mort. Hachette : 2002.

Illustrations extraites du Blog: http://zinefilaz.blogspot.fr/2012/03/

Le vieux, la vieille et les terriers…

 

 

 

(Sur l’air des fables de Monsieur de La Fontaine)

 

 

Il était une fois un vieux et une vieille,

Qui, de longs temps déjà, habitaient un terrier.

Un terrier bien douillet, fait d’images anciennes,

De souvenirs, regrets et de remords aussi.

Bref, de toutes ces vies qui une après les autres,

Tristes ou gaies s’étaient décomposées et puis

Recomposées, pour faire à leurs racines chenues

Un terreau bien costaud sur lequel se dresser

Encore bien droit, ne serait-ce que pour quelques jours.

Seul projet qui en leur cœur pépite luise encore.

Mais ce terrier, pour beau qu’il fût, nécessitait

Quelques travaux et coups de mains, un besoin d’autre ;

Des terriers alentours, des enfants, des amis,

Autrement dit, de la communauté des hommes.

Eux qui furent enfantés des corps de ces vieux-là.

Mais celui-ci était trop occupé, trop pris.

Mais celui-là avait des choses à faire, à vivre.

Depuis que les terriers s’étaient multipliés

Que chaque génération en creusait un nouveau,

On avait oublié de relier tous ces trous,

De faire des passerelles, des fenêtres et des liens

Qui, dans ce froid agglomérat de maisons borgnes,

Auraient permis aux gens de faire société.

C’est à ce moment-là qu’on fit se rassembler

Dans un immense terrier tous les vieux et les vieilles.

Plus de perte de temps et d’usure en visite,

À tenir qui ici, à soutenir qui là.

On avait donc trouvé la solution magique,

Et qui plus est, rentable, et qui plus est, juteuse.

Rendement à deux chiffres dirent les investisseurs !

L’avenir, dans l’immobilier, c’est le vieillard

L’avenir, dans la domotique, c’est le vieillard

L’avenir, dans l’investissement, c’est le vieillard…

Car on ferait payer ces nouveaux résidents

Pour les services donnés par des professionnels

Pour le gite et couvert, pour les soins, pour un œil

Jeté, sur leurs vieux membres et leurs vieilles caf’tières.

Pour la surveillance et précieuse sécurité

Si chère à la nouvelle société… en retraite.

Chacun était heureux aux pays des terriers,

Sauf peut-être les vieux qui seraient bien restés

Dans leur petit trou chaud ou un trou à plusieurs,

Au milieu des terriers, des jeunes et des moins jeunes,

Au milieu de la vie, des enfants et des cris,

Dans le bruit de la ville, dans le bruit de la vie.

Au lieu d’être isolés dans ce grand sanctuaire,

Dans l’usine à vieillard, à quatre pieds sous terre.

On avait oublié le terreau du passé,

Oublié la chaleur d’un regard ou d’une voix

Le soleil de l’amour et des mains qui se pressent,

Et les larmes en pluie qui abreuvent les cœurs secs.

On avait oublié que les plantes comme les vieux

S’étiolent vite et meurent remisés sous la terre.

 

Il n’est aux hommes jamais besoin d’un grand terrier,

Pourvu que par la porte jaillisse la lumière.

 

Christian Gallopin