Archives pour la catégorie Bien/Mal Traitance

Les premier(e)s de cordée en EHPAD

Osons le pari !  Que 2018 soit l’année charnière quant à la prise en charge des vieillards en situation de grande dépendance.

Les difficultés croissantes éprouvées par les soignants en EHPAD pour assurer un travail digne, avec des risques psychosociaux en forte hausse[1], vont se traduire par un mouvement de grève générale le 30 Janvier 2018, le premier du genre. Les conditions de travail des soignants sont souvent rudes[2]. Une conviction nous gagne peu à peu. On est très proche d’un point de rupture.

Le grand désarroi des familles[3], tous les médias en rendent compte, participe à l’incompréhension de la société civile quant à ce mode de vie que propose l’EHPAD à nos concitoyens les plus âgés. Il n’y pas là le moindre « EHPAD’ bashing », comme certains éléments de langage peuvent le sous-entendre, juste le constat que cette réponse n’est plus à la hauteur de l’évolution de la société.

Un vaste débat citoyen, sur tout le territoire, doit s’engager cette année sur des questions de bioéthique à la mesure des interrogations contemporaines concernant la naissance ou bien la fin de la vie et nous proposons qu’y soit questionné comment notre société pense la place des ainés en grande difficulté, et selon quelles modalités.

Incontestablement, nous avons ici et là de forts indices de possibles changements sociétaux, mais les pouvoirs publics suivront -ils ?

On pourrait l’espérer quand on lit Monique Iborra député LREM. Dans son rapport remis fin 2017, commandé en urgence après le conflit social historique des Opalines [4]à Foucherans dans le Jura, elle avait fait de l’inadaptation des EHPAD à sa « nouvelle » population, la cause profonde de leur malaise.  Un rapport qui assume enfin au nom de l’état que si « la loi n° 2015-1776 du 28 décembre 2015 relative à l’adaptation de la société au vieillissement a exploré et encouragé le maintien à domicile, elle n’a pas traité de la place des EHPAD dans le parcours de la personne âgée. Le maintien à domicile est en effet l’une des solutions envisagées mais il n’en reste pas moins que dans l’état actuel des choses, certaines personnes[5] se trouvent dans l’obligation d’avoir recours à l’EHPAD ».

Dans la même veine, l’ancienne ministre Marie-Anne Montchamp, Présidente de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) depuis octobre 2017 déclarait récemment que « L’Ehpad d’aujourd’hui n’est pas l’Ehpad d’hier et les réponses médico-sociales en établissement d’aujourd’hui ne sont pas celles d’hier (…) C’est un questionnement permanent qui doit se faire jour et, de ce fait, ce questionnement permanent conduit à des transformations de nos organisations ».

Marie-Anne Montchamp interroge alors sur ce qui fait qu’une personne âgée peut rester debout et citoyenne jusqu’à son dernier souffle. « Quand je dis debout, c’est totalement détentrice de ses droits, entourée d’une organisation et de personnes à l’écoute et qui ne vont pas lui apporter des réponses normatives à ses besoins, mais vont tout simplement être capables de comprendre et d’entendre des besoins, même si la parole n’est plus là. Et même si la perte de repères ou la désorientation est très avancée ».

Des propos nobles et ambitieux, mais les politiques concrètes seront-elles vraiment à la hauteur ? S’il s’agit initialement de changer de regard, c’est bien pour modifier les pratiques et transformer ensuite les interactions avec ces vieux en grande difficulté existentielle. Modifier les pratiques, c’est laisser le temps au soin, à la relation et à la pensée. Une utopie car pas rentable…est ce si sûr?

Pour commencer, cela ne peut occulter la nécessité d’un taux minimal de présence professionnelle en Ehpad. La moyenne est aujourd’hui de 6 personnels pour 10 résidents. Certains directeurs d’Ephad en réclament 8 pour 10, les syndicats de salariés 10 pour 10. Puisque la notion de « bientraitance » est omniprésente dans le discours en EHPAD, comment l’assurer si les effectifs ne le permettent pas ?

Cette bientraitance, organisée »comme une succession de petites normes(5a) qui, mises bout à bout, sont contradictoires pour des professionnels en permanence confrontés à des injonctions paradoxales »[6] : une prise en charge individualisée-chronophage- et une organisation standardisée inspirée du modèle industriel-chronométrée. Il y a un hiatus de la « Bientraitance ».[7]

Non pas comme des gens de peu, mais de beaucoup…d’humanité.

Pourtant ces soignants, en s’occupant de ceux que la société ne regarde plus, pourraient/devraient recevoir ce qu’on attribue d’ordinaire à des premiers de cordée, reconnaissance et fierté ! Non pas comme des gens de peu [ 8], mais de beaucoup…d’humanité.

Et quand la possibilité de cette humanité est couplée à l’inventivité, une voie, potentiellement très féconde se trace au travers des expérimentations sur le territoire. Enfin, dirons-nous, car longtemps notre pays manqua de volonté comparativement à d’autres voisins européens, l’Allemagne, les pays scandinaves, par exemple.

Que constatons-nous depuis quelques années sur le terrain ? De nouvelles façons d’être, d’agir, de faire, grâce à de nouvelles technologies, de nouvelles organisations, dans ce domaine immense de la gérontologie. Les innovations technologiques bousculent les pratiques, réinterrogent les dimensions éthiques,  d’autant plus qu’elles s’inscrivent dans un contexte de marchés et de concurrence, bien loin des valeurs du soin ou de la solidarité.

Et partout, s’expérimente ici et là, ce qu’on nomme les innovations sociales. Foisonnantes, diverses, quelles sont-elles, quels en sont les leviers et les freins ? La vieillesse deviendrait-elle un temps propice aux innovations ? Si tel était le cas, cela en dirait long sur nos manières contemporaines de vieillir… et de vivre.

A nos yeux, là est le futur de l’EHPAD, se transformant ainsi, à taille humaine, ouvert et en relation étroite, interactive, avec un territoire -commune, quartier- en une Maison médicalisée (raisonnablement[9]) d’accompagnement du grand âge.

 

José Polard

[1] La mission Flash EHPAD en 2017 relève des conditions de travail « particulièrement préoccupantes tant d’un point de vue physique que psychologique » en particulier pour les aides-soignantes, un taux d’absentéisme moyen de 10 %, un taux d’accident du travail de deux fois supérieur à la moyenne nationale, une médicalisation des établissements « insuffisante ».

[2] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2018/01/25/-appel-a-la-greve-inedit-dans-les-maisons-de-retraite-mardi.

[3] lemonde.fr/sante/article/2017/12/06/ehpad-le-grand-desarroi-des- familles_

[4] lemonde.fr/societe/article/2017/07/18/dans-le-jura-la-greve-la-plus-longue-de-francel

[5] 728000 résidents en EHPAD en 2015 : http://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/er1015.pdf

[5a] https://humanite.fr/ehpad-la-bientraitance-sans-moyens-649214

[6] Iris Loffeier, « Panser des jambes de bois ? : la vieillesse, catégorie d’existence et de travail en maison de retraite », PUF, Paris, 2015

[7] Alain Jean. http://lagelavie.blog.lemonde.fr/2018/01/17/le-hiatus-de-la-bientraitance/

[8]  Pierre Sansot: « L’expression me plaît. Elle implique de la noblesse. »

[9] Les collègues médecins d’«EHPAD’ côté » militent pour une médecine gériatrique raisonnable, sociale et biographique.

Bonne année, bonne santé !

Bonne année ,

comment puis-je passer une bonne année ?

 

Bonne année

j’en ai 86 de ces années

 

Bonne année

A7h00 je suis réveillé

 

Bonne année

Pour ne rien faire de la journée

 

Bonne année

En moins de 15 minutes je suis levé, lavé, habillé

 

Bonne année

Vers 7h30 on me donne mon petit-déjeuner

 

Bonne année

Quand je vois les agents, les aides soignantes, les infirmières trimer

 

Bonne année

A midi on me donne à manger

Bonne année

Viande hachée purée

 

Bonne année

Pour la sieste, je suis recouché

 

Bonne année

A 15h00 un « petit » goûter, puis nous sommes animés !

 

Bonne année

A 18h15 le dîner

 

Bonne année

Vers 20h00 je suis couché

 

Bonne année

J’ ai oublié les mises sur les WC !

 

Bonne année

Toute la journée je ne fais que penser

 

Bonne année

Et bonne santé ! ce n’est que de mon corps dont on s’est occupé

 

Bonne année

J’ai des rêves, des émotions, et des envies de m’amuser et personne n’a le temps de s’y intéresser

 

Bonne année

Quand seront-ils assez nombreux pour prendre le temps de se poser à mes cotés ?

 

Bonne année

Je n’ai plus envie de la vivre cette nouvelle année

 

Bonne année

Pourtant ces soignants ont tellement l’envie de bien faire et de donner

 

Bonne année

Que leur soit donné les moyens et que nous passions tous ensemble une :

 

                   BONNE ANNÉE !

 

Gwenaël André

 

EHPAD : les euphémismes de la ministre, les »mots justes » de la silver Eco

Le 19 octobre 2017, l’émission « Pièces à Conviction » sur France 3 a levé un énième voile sur les conditions de vie et de travail dans de nombreux EHPAD où le manque de personnel, conjugué à la pression démographique, rend la situation des vieux et de leur famille inquiétante.

Bien sûr, le reportage est édifiant, déprimant même pour les professionnels de la gérontologie, puisqu’il illustre les effets mortifères d’une certaine logique capitalistique et de profit qui semble prendre le pas sur d’autres considérations. Et que dire des propos sans vergogne d’un responsable(sic) d’un groupe d’EHPAD qui affirme, confirme, s’engage… Mais mentir n’est pas mentir quand il s’agit de business, n’est-ce pas ?

En même temps, chacun d’entre nous connait des EHPAD où l’humain prime et la vieillesse est accompagnée.

Ce reportage fut suivi d’un débat animé par Virna Sacchi, qui reçut Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, et Anne-Sophie Pelletier, aide médico-psychologique. Une ministre technocratique sur ce dossier, car connaissant peu (?) le dossier, les EHPAD ce n’est pas l’hôpital et une soignante précise et émouvante.

L’échange tourne, durant de longues minutes, autour des économies tous azimut qui sont faites sur le dos des vieux (couches, argent des menus, chambres doublement facturées, accueil de jour hors la loi mais facturé, etc.). Pas besoin de faire une école de commerce pour comprendre l’origine des rendements impressionnants des actions de ces groupes.

La non bienveillance ?

Durant le débat, on sent clairement que la ministre a deux objectifs qui la guident : Montrer que le gouvernement agit, propose et améliore les inévitables défauts de la gestion de ce secteur et… ne pas critiquer les acteurs de la silver économie. Une ligne de conduite somme toute logique puisqu’Agnès Buzyn est tenue par le pacte né de la signature du contrat de filière, signé en 2013, entre le gouvernement et ces acteurs de l’industrie du bien-vieillir, qui les lie pour organiser ce secteur, ce marché.

Son argumentation est, dans l’échange, avant tout administrative, économique et financière, d’où cette image qui se dégage d’une ministre technocratique. Mais, reconnaissons-le, la tâche est difficile (assumer un état de fait qui n’est pas le résultat de son action), vu les images projetées. Tout de même, brièvement, elle accepte de dire quelques mots sur ce reportage, avec précautions et euphémisme :

« Chaque EHPAD a sa propre organisation. Je ne veux pas rentrer dans le détail de tel ou tel reportage ou on voit une forme, parfois, de non bienveillance, disons-le. »

Pour rappel, un euphémisme est une figure rhétorique consistant à atténuer, dans l’expression, certaines idées ou certains faits dont la crudité aurait quelque chose de brutal ou de déplaisant.

Brutal et déplaisant correspond bien à la tonalité qui se dégage de ce documentaire. Mais le mot qui nous interroge est celui de non bienveillance. Il s’agit d’un concept, assez peu usité, le négatif de la bienveillance, et surtout utilisé dans le domaine de la communication non violente.

Dans un premier temps, on se dit qu’il s’agit d’une manière, minimale, qu’a la ministre d’exprimer une critique de ce qui est dévoilé. Ce qui est (dé)montré est tellement choquant, la duplicité des directions de certaines maisons de retraite, la sorte d’impuissance de représentants de l’ARS et cette conception des vieux (l’Or gris)…

Mais la tournure de phrase est telle qu’on pourrait aussi comprendre que c’est le reportage qui est non bienvieillant, c’est-à-dire malveillant, animé qu’il serait de mauvaises intentions, comme pratiquer l’EHPAD bashing ?

Or à la place du mot non bienveillance, peu clair dans son usage et son intention, c’est celui de « non bientraitance » qu’on aurait attendu, car plus en accord avec le langage en gérontologie. Mais la ministre, si elle est en relation avec les représentants de la silver économie-ça s’entend-, ne l’est pas avec la philosophie gérontologique- ça s’entend aussi.

Il existe pourtant un autre mot qui qualifiait précisément ce qui était montré (brutal et déplaisant) durant ce reportage, un mot qui ne fut pas dit par la ministre : MALTRAITANCE.

Les éléments de langage de la Silver économie : ce qu’il ne faut pas dire.

Le reportage décrit, très finement, une maltraitance institutionnelle et structurelle, fruit d’une logique administrative centralisée couplée à une logique de bénéfices. La rationalité de la gestion de ces établissements, comme celle des hôpitaux d’ailleurs, vise à serrer les moindres coûts et augmenter les possibilités de profits. On ne peut d’ailleurs s’en étonner puisqu’on a affaire à une industrie, dite du bien vieillir, dont l’objectif est affiché.

Le défaut structurel provient d’une politique, strictement bipartite quant à sa direction, de l’organisation des soins. Manque un tiers qui serait les vieux, les usagers, la société civile avec un poids égal et non un strapontin.

On ne peut saisir ce qu’est la silver économie si on ne prend pas en compte l’intense activité de communication et de lobbying, de marketing, de relations publiques qu’elle génère. Cela passe par un travail sur les mots et les images, quotidien et omniprésent, certains qu’on promeut et d’autres qu’on ne nomme pas.

Le mot vieux, par exemple, est à bannir comme le dit Serge Guérin, un des principaux communicants de la société des seniors, sociologue et docteur en communication, très impliqué dans les travaux de la fondation Korian: « c’est un mot douloureux, qui ne fait envie à personne. Etre senior, c’est prendre de l’âge mais rester dans le coup. Mais être vieux, c’est encore trop souvent une circonlocution pour « dépendant. Mieux vaut donc se revendiquer senior qu’être traité de vieux par les autres ! »(1)

Dans la terminologie « silver économie », vieux n’est pas un mot juste (c’est-à-dire adapté).

Mais adapté à quoi ? Si je réponds, adapté au développement d’un Marché, on me supposera animé d’un mauvais esprit, ce qui serait profondément injuste(sic) puisque je ne fais que lire un rapport fondateur en 2013 dirigé par Anne LAUVERGEON sur les 7 ambitions quant à l’innovation, à l’origine du développement de la silver économie :

« Elaborer un marketing adapté à cette nouvelle cible:

L’approche marketing des marchés de la silver économie est complexe. L’image de la vieillesse renvoie dans les sociétés occidentales à un désengagement social, au conservatisme et à la dégradation physique et mentale. Il est difficile de construire un discours positif. Les seniors développent d’autre part des comportements paradoxaux : refusant d’être stigmatisés, ils revendiquent pourtant des aspirations et des besoins spécifiques. C’est pourquoi les efforts en termes de marketing doivent être particulièrement développés…»(2)

On peut faire le lien avec le « Rapport sur les bons Mots du Bien Vieillir » présenté en 2017 par la Fondation Korian du bien vieillir qui a engagé une réflexion sur “les mots du bien vieillir” permettant de désigner de façon positive les personnes âgées, leurs activités, les lieux de vie et la maladie et dont les trois grands objectifs sont :

  1. Évaluer l’impact sur les publics des mots utilisés
  2. Aider à choisir, sur une base comparative et objective, les “mots justes” qui permettront de mieux désigner
    et qualifier : les personnes âgées, le vieillissement et la dépendance, les établissements, les métiers et les
    pratiques (soins, hébergement, services, animation, etc.)
  3. Entraîner et convaincre la société française, des parties prenantes jusqu’au grand public, à utiliser des mots justes.

 

Un mot « juste » serait donc un mot qui positive, dont la fonction principale serait de ne pas dire les éléments de réalités déplaisantes. Dans cette conception, les mots ne sont pas à la disposition de tous, mais sélectionnés et orientés selon des intérêts.

On comprend alors que maltraitance ne soit pas un mot « juste », c’est-à-dire adapté; puisqu’on nous demande de faire confiance à nos instances sanitaires et administratives d’une part et aux acteurs de la silver économie d’autre part, pour améliorer les dysfonctionnements…

« Bonne nuit les petits » disait le marchand de sable. Il est tard, je vais dormir.

Ou pas!

 

NB : Pourquoi ne pas aller voir du côté de « Dictionnaire impertinent de la vieillesse » (3)qui ne craint pas les mots et les réalités qu’ils recouvrent ?

José Polard

(1)http://www.leparisien.fr/informations/vieux-c-est-un-mot-qui-ne-fait-envie-a-personne-28-03-2015-4643845.php

(2) http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/134000682/index.shtml

(3) https://www.editions-eres.com/ouvrage/4105/dictionnaire-impertinent-de-la-vieillesse

Un regard sur la pub

 

Une pub met en scène des menaces infantilisantes sur des personnes âgées

 

 

Ce soir, à la télévision, une publicité : des personnes, peu visibles chahutent. Puis, surprise, derrière un bureau dans une pièce aux boiseries sombres, une femme assise, directrice toute rigide avec son adjoint (ou peut-être éminence grise au propre et au figuré), tout droit sortie d’un conte du début du siècle (du 20è bien sûr !) qui fait la morale à des personnes que l’on nomme âgées, les chahuteurs du début de l’histoire, les menaçant d’alerter leurs familles ! Le décor, le ton employé, les mots nous projettent dans du Dickens.

Une pub qui relaie une image dégradante des personnes âgées

Pas de censure pour ces clips télévisuels où ces personnes, mais peut-on encore parler de personnes, quand ces résidents d’une maison de retraite tremblent devant une femme qui se croit toute puissante pour faire régner l’ordre et contrôler les ébats de « ses résidents » !!! Un vieux, ça ne chahute pas, ça ne rit pas, ça ne vit qu’une vie biologique. Vive le bromure !

Terrible regard porté sur le statut des personnes en institution

Car, vous ne le savez peut-être pas, mais cette forme olympique est due à l’ingestion de viande de la marque « C… », une viande saine qui les dope et leur redonne goût à la vie !!! Excellente publicité sans doute pour le marchand de viande, mais terrible regard porté sur le statut des personnes en institution, sur la manière dont on considère qu’il est convenable qu’elles se conduisent. De quelle nature est cette norme attendue ? De l’ordre d’une imbécile éthique de précaution appliquée aux personnes ? De l’ordre d’un vieux qui retomberait en enfance et devrait être traité comme tel, à moins qu’il ne s’agisse d’un règlement de compte, « comme j’ai été traité enfant, je traiterai mes parents » ?

Abandonnez vos vieux parents, avec la Poste, ça ne coûte pas cher…

Je ne peux que faire le lien avec une autre publicité, celle où les enfants paient le facteur pour rendre visite à leurs parents afin d’être tranquilles ! Où est passé le lien sociétal, le plaisir d’aller voir l’autre, gratuitement, pour partager le temps ? N’y aurait-il plus de lignes téléphoniques dans nos campagnes, pour qu’enfants et petits-enfants parlent avec leurs grands parents ? Payer pour aller voir l’autre, le prix de l’abandon. Si ce qui a une dignité n’a pas de prix comme le proclamait Kant, quelle dignité laisse-t-on à la personne âgée ?

Une personne âgée qui dépense son argent, quel scandale !

Nous voici obligé d’aborder le problème financier. À Alma-Paris, un homme de 99 ans, vivant seul, richissime nous dit-on, et parce qu’il avait 99 ans était surveillé par sa famille via des voisins, la femme de ménage, le banquier. Une véritable intrusion dans sa vie, sans le lui dire, pas question pour lui de pouvoir dépenser son argent sans que le ban et l’arrière-ban ne le sache !!!. A 30 ans on peut dilapider sa fortune, pas après 60 ans, âge officiel de la vieillesse, c’est interdit !!! Quand on est vieux on a plus de chance de mourir et les descendants attendent avec impatience de devenir héritiers !

Tous les vieux ne sont pas vulnérables

C’est oublier que le législateur a pensé à ne pas catégoriser tous les vieux comme vulnérables ! Si on veut parler d’abus de faiblesse, il reste à le prouver ! Seuls certains vieux sont vulnérables, faibles, et faciles à abuser.

Enfermer pour mieux protéger l’héritage…

Alors, posons-nous la question de ce qu’on veut protéger, la vieille personne ou l’héritage à venir, la question des moyens de protection mis en place qui souvent ne sont pas loin de l’enfermement, voire de techniques de surveillance dénoncées dans les pires utopies totalitaristes ; « Big Brother n’est pas mort ! »

Écoutons ce que veulent nos aînés

Soyons lanceurs d’Alerte, sans en oublier que son étymologie italo-latine est All’ Erta, tenons-nous droits et prenons de la hauteur pour entendre et écouter ce que nos aînés veulent et ce qui leur feraient plaisir !

Claude Lepresle

 

Le chant des sirènes ou des pratiques qui font déchanter

La bonne idée des directions générales de certains EHPAD privés à but lucratif est de se donner les moyens pour faciliter les entretiens de préadmissions en se déplaçant au domicile d’éventuels « futurs résidents ».

 

C’est la mise en application d’un mode de communication facilitateur afin que la personne coopère plus aisément à son nouveau « projet de vie », au sein d’une dernière demeure, cette fois-ci institutionnelle. Ce type de politique commerciale œuvre dans certains cas jusqu’à demander au psychologue institutionnel de faire ces visites de préadmission, voire de conduire des visites explicitement nommées « commerciales ».

Telle peut être l’une des missions des psychologues exerçant dans ces milieux, participer activement au remplissage du dit « T.O. » (taux d’occupation), et ce, à la grâce de la belle éloquence  et de la grande oreille de la (ou du) psychologue chargée-é de cette mission et instrumentalisée-é à des fins de recrutement qui questionnent.

Je rappellerais le principe n°1 du code de déontologie des psychologues, « Respect des droits de la personne » :

Le psychologue réfère son exercice aux principes édictés par les législations nationale, européenne et internationale sur le respect des droits fondamentaux des personnes, et spécialement de leur dignité, de leur liberté et de leur protection. Il s’attache à respecter l’autonomie d’autrui et en particulier ses possibilités d’information, sa liberté de jugement et de décision. Il favorise l’accès direct et libre de toute personne au psychologue de son choix. Il n’intervient qu’avec le consentement libre et éclairé des personnes concernées. Il préserve la vie privée et l’intimité des personnes en garantissant le respect du secret professionnel. Il respecte le principe fondamental que nul n’est tenu de révéler quoi que ce soit sur lui-même. [1]

De nombreuses-eux psychologues exerçant au sein de telles institutions se trouvent en grande difficulté déontologique, voire en souffrance professionnelle, du fait du déploiement de contradictions en chaîne; en effet, les injonctions sont littéralement antinomiques avec le fondement même de l’ouvrage du clinicien, telles que la neutralité bienveillante, l’alliance thérapeutique, ou encore la possibilité transférentielle.

Ces mêmes établissements qui somment fréquemment les psychologues de gérer, d’organiser, et d’animer les problématiques éthiques sous l’ordonnance des Agences régionales de Santé afin de garantir la « bientraitance ». Comme le souligne D. Rapoport la « bien-traitance » [2] tient à son trait d’union, issu de son orthographe d’origine, afin de préserver le sens et la valeur du trait d’union entre les acteurs qui la fondent.

De quoi cela peut-il témoigner ? Le psychisme institutionnel serait-il à l’affût de nouvelles proies, individuelles et plus vulnérables du fait de l’entrée dans une spirale de la dépendance ? Certains de ces EHPAD offrent également une prime aux salariés qui recrutent un futur résident ; serions-nous nostalgiques de l’époque des westerns et de leurs chasseurs de prime ? Sous l’égide d’aider tous ces « petits vieux » comme on peut l’entendre, de faire Le Bien, ayant à cœur d’éviter leur isolement, et de créer un nouveau confort, voire une guérison, pourrait-on repérer une forme nouvelle de perversion ? P.-C. Racamier [3] a montré comment la perversion narcissique est une façon de s’en prendre au narcissisme de l’autre.

Aussi, à qui cette dite « solitude au domicile » fait-elle si peur, au point qu’il faudrait l’éradiquer jusqu’à en persuader les plus âgés mais également les professionnels de la combattre ? Il est notable que la vie en collectivité peut être l’occasion pour un sujet de mieux vivre, voire de se rétablir d’un isolement pathogène, mais le collectif n’est pas la garantie d’une construction d’un sentiment d’appartenance groupale amenant le sujet à se développer au sein d’une entité en y construisant une place, un rôle, une fonction, fondant le sentiment d’exister. [4] De nombreux entretiens cliniques que j’ai mené auprès de sujets résidant en institutions m’ont enseigné que l’on peut vivre en collectivité tout en éprouvant un isolement psychique profond, dans le cadre d’une rupture psycho-sociale.

L’ère du tout « bien-vieillir » comme il se doit, c’est-à-dire en forme et bien propre, voit naître toute une propension à une forme dissimulée de négation du genre humain, dans ce qui fait aussi défaut, peut échapper au normatif et au rationnel. Le tout, justifié par des idéologies âgistes (ou ségrégation par l’âge), des politiques sécuritaires, s’appuyant et se légitimant par des schémas protocolaires issus d’un lourd labeur, collectif et pluridisciplinaire dans le meilleur des cas, mais bien plus souvent tombant des directions générales, à l’image de tout système pyramidal autoritariste.

Une analyse systémique de nombreux établissements en souffrance à différents niveaux (psychologique et financier, notamment) pourrait mettre en relief que les troubles du comportement des « résidents » témoignent, en portant le symptôme (d’agressivité par exemple), de violences institutionnelles intrinsèques au système de gestion trop éloigné de la faisabilité humaine, des dynamiques interpersonnelles. Notamment à travers des organisations des temps de travail et des missions des professionnels rigides et usantes (faire l’ensemble des toilettes le matin, par ex.), mais également sourdes aux réalités individuelles et plurielles des personnes hébergées réagissant de manière syntone aux pulsions intra et inter-psychiques ambivalentes induites par l’environnement. [5]

In fine, peut-on considérer que ces dits « troubles du comportement », stigmatisant de nombreux « résidents », seraient aussi à voir dans ce type de logique gestionnaire d’établissements relevant tout de même du champ médico-social ?

Qu’en est-il des notions de flexibilité du cadre, de la démarche « au cas par cas » qui fonde une réflexion éthique accordant une place à l’altérité. [6]

Enfin, s’agirait-il aujourd’hui de résister au doux chant des sirènes ?…

Cécile Bacchini

 

[1] http://www.codededeontologiedespsychologues.fr/LE-CODE.html

[2]  Bien-traitance, un trait d’union à reconquérir, Ed. Eres, 2014. Naître, grandir, devenir : la bien-traitance à tous les âges de la vie, Coll. Dirigée par D. Rapoport, Ed. Belin, 2009

[3] Paul-Claude Racamier, Cortège conceptuel, Ed. Aspygée, 1993.

[4] Lire aussi le billet de Valentine Trépied, Solitudes en EHPAD, du 20 avril 2017.

[5] Michel Bass a proposé une analyse médicale dans son billet Pas le temps de faire son travail, du 24 avril 2017

[6]  cf. Charte éthique : Valeurs du soin et de l’accompagnement en institution. http://www.espace-ethique.org/ressources/charte-d%C3%A9claration-position/valeurs-du-soin-et-de-laccompagnement-en-institution

 

Le « milieu naturel», nouvel espace d’assignation à résidence ?

L’article de Michel Billé, évoquant « ceux qui s’intéressent à la gérontologie » et donc à la fin de vie, résonne singulièrement aux oreilles de ceux qui s’intéressent au « commencement de vie », à savoir à l’enfance, et plus précisément à la Protection de l’Enfance.

L’auteur en appelle à notre vigilance quant à cette étonnante trouvaille qu’est « l’EHPAD à domicile », qui voit l’institution installer ses protocoles dans le cadre de vie ordinaire de ses  pseudo « résidents » au risque de livrer à domicile une version « ligth » et modulable du triptyque  « enfermement, surveillance, traçabilité », classique en matière de contrôle des populations mais dont, pourtant, l’espace privé familial est sensé préserver légalement tout citoyen.

On pourrait lâchement ignorer le problème en se disant, après tout, que ce mode d’intervention liberticide est sans conséquences démocratiques véritables quand il s’agit d’un EPHAD puisqu’il est réservé aux « impotents » comme on disait naguère, c’est-à-dire aux personnes qui  ne sont plus en mesure de subvenir seuls à leurs besoins et qui, justement, sont incapables de faire usage de leur liberté. Est-ce si grave de priver de lunettes un aveugle ou de chaussures  un cul-de jatte ?

On est édifié sur cette modalité « innovante » de l’institution chez soi, quand on constate qu’elle a son pendant dans le domaine de la « Protection de l’Enfance » qui concerne aussi des personnes en pleine capacité citoyenne d’exercer leur liberté et leurs droits et qui consiste à maintenir à domicile des enfants maltraités pourtant « retirés » de chez eux (!?) par une mesure de placement judiciaire. Ce dispositif qui semble avoir été inventé par Pierre Dac ou Alfred Jarry, porte imperturbablement le nom de PAD ( « placement à domicile » ) ou encore – de manière plus amphigourique –  « dispositif alternatif d’accompagnement personnalisé » : la subtilité de ce montage, qui suppose d’admettre qu’un enfant se trouve protégé de la maltraitance en…continuant à y être exposé, n’est pas à la portée de la première intelligence, sauf, évidemment, pour Gribouille se jetant à l’eau par crainte de la pluie ! Mais peu importe le bon sens puisqu’il s’agit d’une « pratique innovante » inspirée par la loi du 5 mars 2007 incitant à « diversifier les modes de placement » !

Mesure à la pointe des innovations en matière de Protection de l’Enfance, le « placement à domicile », décidé par voie de justice, équivaut alors à une réquisition de l’espace privé pour l’accomplissement d’une mission de service public : cette contradiction ne peut se contourner qu’au prix d’un exercice de haute voltige juridique qui n’effraie guère les juges des enfants qui retombent sur leurs pattes démocratiques par un sophisme de toute beauté consistant à souligner que l’enfant est bien réellement placé en institution… mais que ses parents bénéficient de droits de visite « permanents » ! A un tel niveau d’instrumentalisation, le droit est réduit à une simple boîte à outils d’un interventionnisme devenu tout puissant qui, tout à son pragmatisme opératoire, n’a que faire de la séparation, fondatrice en démocratie, entre espace privé et espace public et dont le principe intangible est le garant constitutionnel de la liberté individuelle.

Qu’il s’agisse de « l’EPHAD à domicile » ou du « placement à domicile » nous sommes en présence  d’interventions dites « en milieu naturel » qui se présentent comme autant d’alternatives à la prise en charge institutionnelle classique et qui tendent à se banaliser en s’appliquant à de nombreux domaines, de l’hospitalisation à domicile à la prison chez soi sous bracelet électronique.

De prime abord, ce type de dispositif paraît plutôt sympathique car plus proche de l’ « usager » et allégé des frais de gestion des « murs ». Mais il s’agit tout de même rien moins que de transposer dans le milieu de vie ordinaire des familles le plateau technique et les moyens intensifs utilisés en institution : or, le milieu familial ne peut offrir une alternative aux établissements qu’au risque d’en devenir un appendice signifiant alors l’institutionnalisation de l’espace privé et l’appareillage de la vie ordinaire dès lors soumise à une expertise permanente et cessant, par là même, d’être un lieu libre, naturel et ordinaire de vie.

Comme l’évoque Michel Billé, ne doutons pas que le progrès technique qui permet d’observer la vie sous écran de contrôle, apportera sa pierre à cette « orwelisation » de l’existence qui nous attend où l’existence ordinaire de tout un chacun relèvera bientôt d’une sorte d’assignation perpétuelle à résidence, sanitaire, éducative ou policière, selon les cas. Le processus de traçabilité intégrale est déjà bien amorcé avec la « big brothérisation » de nos rues qui n’émeut plus personne en attendant, assurément, les caméras dans les appartements (comme c’est déjà le cas aux États-Unis pour surveiller les assistantes maternelles) au nom de la  prévention des mauvais traitements.

Comme toujours, c’est le bien que l’on nous veut sans prendre notre avis qui « justifie » ces dispositifs liberticides, selon une « cosméthique » démagogique qui maquille de plusieurs couches de bonnes intentions humanistes – à savoir la protection des êtres vulnérables – un contrôle « technologique » et un flicage robotisé – sans précédent en démocratie – de la liberté individuelle et de la vie privée.

Le niveau d’acceptation passive de tous ces dispositifs d’intrusion dans la vie ordinaire semble indiquer que l’individu contemporain est devenu si préoccupé de lui-même et si vulnérable qu’il demande à être protégé de tout et même indemnisé au moindre regard de travers et qu’il est prêt pour cela à renoncer à sa liberté, laquelle, au contraire, suppose l’acceptation d’une certaine dose de risque, de manques, de frustrations, d’aléas, d’impondérables et d’incertitudes.

Si nous ne prenons pas garde aux fantasmes générés par l’absolutisation du besoin de  sécurité et de protection et aux délires scientistes qui s’en emparent, alors nous allons droit vers une vie paramétrée, lisse, policée, sécurisée, éradiquée de toute nuisance et de tout risque, une vie optimisée pour humains « augmentés », sans tragique et sans cholestérol, une vie sous contrôle du début à la fin, sous l’égide d’un eugénisme cool, entre éprouvette pour bien naître et seringue pour bien mourir.

Si c’est cela le « progrès », alors il faut l’arrêter… surtout si l’on dit qu’on ne le peut pas.

 

Jacques Richard

 

 

 

 

 

Vieillir pauvre quelque part et l’idée de Dieu

haiti-map

 

 

 

Quand la vieillesse devient un poids lourd en Haïti ? Article à lire

Où il est question de Bon Samaritain, de fonctionnaires incompétents, d’absence de travailleurs sociaux, de nécessiteuses et nécessiteux.

Où? En Haïti.

Avoir travaillé durement, y vieillir, être pauvre en Haïti.

Hormis la rage…

Pourquoi est-ce dans les pays les plus démunis, les situations de grande précarité que l’idée de Dieu, l’idée d’une sorte de nécessité d’un au-delà de la société humaine s’impose?

Tout comme l’idée de la mort permet à certains de supporter leur vie en impasse, l’idée de Dieu pour d’autres sublimerait le désespoir d’un monde vivant insensé. Sublimer, le verbe est faible ou trop esthète pour traduire l’effort et l’élan.

Alors plutôt transcender. L’idée de Dieu transcendrait le désespoir d’un monde vivant insensé.

Encore faut-il la trouver, ou ne pas la perdre, la foi.
Qu’en pensez-vous ?

 

José Polard