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Pourquoi pas des « points vieillesse » pour les bénévoles ?

  1. Je fais cette proposition de comptabiliser les temps de bénévolat des citoyens auprès d’associations, de fondations, et organisations connues et reconnues par l’Etat en attribuant des points vieillesse, utilisables si besoin pour améliorer les conditions d’un long temps de vieillissement, chez soi ou en établissement.

De plus cela valoriserait les fonctions de bénévolat qui permettent de conserver, développer et faire évoluer leur savoir être et leur savoir-faire.

  1. Concrètement, on pourrait imaginer la mise en œuvre de cette idée ainsi. Il ne s’agirait pas d’une rémunération du travail des bénévoles mais d’une sorte de « rente » supplémentaire pour assurer les financements dont auraient besoin les plus âgés et les plus démunis.

Une ouverture à des droits de fin de vie pour ceux qui ont donné leur temps bénévolement, à gérer par la sécu, les mutuelles, les caisses de retraite. Mais mon rôle de citoyen est de proposer comme je l’ai fait au cours du grand débat national. Aux politiques de cogiter sur les modalités de mise en place.

3.Depuis 1999, je me suis construit une « carrière bis » de bénévole retraité en menant un travail de réflexion et d’actions sur un projet de retraite et de long vieillissement dans une société mondialisée où nous sommes toujours plus nombreux et âgés. Je milite au sein d’une dizaine d’associations et un pionnier avec quelques-uns pour le développement du long vieillissement comme situation la plus urgente dans notre monde actuel. Les professionnels de la gérontologie ayant sur cette question une perspective trop souvent axée sur plus d’accompagnement…

  1. Je dis souvent lors des échanges et pas simplement par provocation que de plus en plus nous aurons environ quarante années à vivre après 60 ans, ce qui interpelle très souvent…

Non pas que je sois certain de vivre ces 40 ans supplémentaires mais penser les choses ainsi nous permettra de penser le futur comme un temps fécond pour de nouveaux projets.

Pierre Caro

Une vie à la ferme

 

 

 

Il y a dans cette série d’Annabel Oosteweeghel comme un écho de ces derniers paysans solitaires, au mode de vie immuable.

Est-ce vieillir quand rien ne change?

Le présent est bien le présent, avec ses menus gestes, les mêmes. Photographies de mémoire,  sur un temps révolu,  pleines de nostalgie. Le reste de la série photo

Le site de Annabel Oosteweeghel

 

Aussi le même écho dans cette vidéo(4mn). Solitaire, lui aussi. Il me revient en tête cette légende africaine de l’éléphant vieux et mourant qui quitte le troupeau pour rejoindre un imaginaire cimetière des éléphants.

Mais l’étonnant chez Pierre, le vieux paysan solitaire, c’est son usage du langage, un usage plaisant, intact et précis, quand il s’adresse à l’autre.

A qui parle t il au présent?

José Polard

 

 

Est-ce ainsi que les hommes meurent ?

 

De tout temps les femmes et les hommes ont institué des rites destinés à lier les individus dans une même perspective d’existence, ce que nous nommons aujourd’hui tout simplement « faire société ».

Un de ces rites les plus anciens, le plus ancien peut-être, est le rite funéraire. Il peut prendre de multiples formes, de la plus simple à la plus complexe.

De la plus froide et rapide narration telle que nous l’assène le personnage du roman L’étranger de Camus, à la plus grande débauche de moyens et de démonstrations, comme les funérailles d’empereur faits à Johnny Hallyday. Ce rite, différent suivant les types de société, n’en demeure pas moins une sorte de pierre de touche contre laquelle sont venues s’appuyer toutes les sociétés humaines qui depuis plusieurs millions d’années, ont  habité la Terre. C’est même à cela que l’on reconnaîtrait les hommes des plus anciens aux plus modernes, à leur capacité à penser et « à prendre acte » de la mort de l’autre, à lui rendre en quelque sorte une manière de dernier hommage. Pour lui signifier, maintenant qu’il n’est plus, qu’il était du groupe. Qu’il était des nôtres. Et, qu’au moins, tant que ceux-là survivront, ceux qui l’ont accompagné à son dernier lit, il ne sera pas oublié. Mais la querelle est vive, celle qui voudrait dire ou contredire que seuls les hommes sont capables de prendre soin de l’autre. Au point que les éthologues cherchent furieusement à montrer  ̶  et ils le montrent  ̶  que chez certains hominoïdes, les Panina (lignée des Chimpanzés)  ̶  genre dont font partie, entre autre,  les Bonobos  ̶  ou autres Gorilles (homininés gorillini), on pourrait y voir aussi les rudiments de telles activités mortuaires, montrant par-là que tout est lié  ̶  sans aucun anthropocentrisme  ̶ , et que les hommes ne sont pas de pures créations démiurgiques mais une marche comme une autre, ni plus, ni moins, dans le grand charivari du développement des espèces.

Mais si, jusque-là, ce rite funéraire pouvait caractériser à minima les peuples d’humanité, au sein desquels il n’est pas étrange d’accueillir nos proches parents simiesques, il n’est pas certain qu’aujourd’hui cela soit encore le cas.

Dans un article du Monde, le journaliste Benoit Hopquin s’interroge sur une défection qui semble envahir nos sociétés contemporaines quant à la considération du groupe envers certains de ses membres à l’heure de la mort. L’hécatombe caniculaire de 2003 avait déjà mis en évidence cet abandon d’une partie de nos concitoyens. En effet plusieurs semaines voire plusieurs mois après le décès en masse des vieux saisis par la chaleur verticale du ciel et la froideur horizontale du corps social, les cadavres de nombreuses personnes n’avaient toujours pas été « réclamés ».  Réclamés, ainsi qu’on le dit aussi des choses perdues et stockées sur les rayons de services communaux ou d’état : ceux des « objets trouvés ». Benoit Hopquin décrit comment certaines associations comme le Collectif Les morts de la rue[1], tentent de suppléer à l’indifférence générale. « Mardi 30 janvier, sous une pluie froide, deux personnes ont accompagné, de l’institut médico-légal de Paris au cimetière de Thiais, Alain Poux, 55 ans, Carmen Chavet, 91 ans, Geneviève Bouley, 86 ans et Serge Vildeuil, 57 ans. Elles ont lu un petit texte devant la tombe de ces défunts dont elles ignoraient jusque-là l’existence. »[2]

Là-bas, quelques bénévoles forment cortège dont ils sont les seuls membres et disent quelques mots pour celle ou celui qui s’en est allé. Ils perpétuent le rite funéraire. Après l’enterrement, ils se rendent dans un bar, prennent un café ensemble, au nom du souvenir de ceux-là. Demain ou après-demain, ils recommenceront. L’association n’est pas la seule, ailleurs, à Lilles ou à Marseille d’autres font le même chemin d’accompagner à la dernière demeure ceux que « l’administration appelle pudiquement  ̋  les morts isolés ̏ ». Nul doute aussi que souvent, parce que ces accompagnants manqueront, des femmes et des hommes seront inhumés dans la plus stricte solitude au carré des indigents, probablement assez mécaniquement par le service de fossoyage ad hoc. Ces bénévoles d’association, ces quelques-uns, des humains, pallient à l’absence des autres. De ceux qui auraient dû, de ceux qui auraient pu et qui ne sont pas là. Qui auraient dû, s’ils se prétendaient encore de cette humanité-là. Combien de temps encore ces accompagnants funéraires porteront la trace de l’humanité ? Car l’humanité change. Elle devient de plus en plus pressée, de plus en plus rationnelle, de plus en plus rentable. Passer du temps avec les morts n’est pas une activité rentable – sauf pour la maison Borniol, bien sûr −, n’est pas une activité rationnelle, n’est pas une activité économe en temps. Les vieux, dans nos organisations sociétales actuelles, sont certainement parmi les plus exposés à cet oubli d’eux, dès avant leur mort d’ailleurs et naturellement à l’heure de leur mort également. Mais cette négligence à l’encontre de l’autre touche toutes les générations. D’après Benoit Hopquin  et selon la Fondation de France 5 millions de personnes vivraient dans l’isolement en France,  « Les Petits Frères des pauvres évaluent à 300 000 le nombre de personnes âgées  en état de mort sociale », et « Le Crédoc assure que 700 000 jeunes de 15 à 30 ans vivent dans une situation d’isolement et de vulnérabilité mentale ».

Mais, après tout, comme toutes les espèces, comme les dinosaures ou les dodos, et à rebours de ce que nous racontent les romans religieux, l’espèce humaine n’est pas destinée à survivre éternellement et elle aura une fin, une fin qui ne sera pas la fin des temps mais juste la fin d’un temps. Alors, peut-être que l’avenir d’une autre humanité est à d’autres Chimpanzés[3] ? Peut-être que les vieux Bonobos ont, eux, un avenir au sein d’une véritable communauté ? Et des congénères qui s’intéressent à eux et marquent rituellement leur souvenir. Il est possible que les Bonobos, ou d’autres, fassent demain société dans un futur qui alors n’appartiendra plus à Sapiens

 

Christian Gallopin

Illustration de Gaëlle Vejlupek ( @gaellevejlupek )

[1] http://www.mortsdelarue.org/

[2] Benoit Hopquin, « Mort de quelqu’un », Le Monde, 4-5 février 2018, p. 28.

[3] Jared Diamond, Le troisième chimpanzé, essai sur l’évolution et l’avenir de l’animal humain, Gallimard, 2000.

Marginal Alzheimer et sécurité affective

 

Le visage a changé. D’un seul coup. Attentif et concentré, son visage écoute. Elle cherche.

Elle cherche et trouve l’origine de la source musicale. Sur un fond d’orgue, une voix puissante et chaude s’élève. Electro-ryth’m’n blues, voix anglaise, manufacturée en 2018. Puisqu’il s’agit d’une musique jamais entendue par elle, ce n’est donc pas un écho mémoriel.

Qu’est ce qui l’habite alors ? Mystère et boule de gomme comme on disait jadis, mais le mystère a quitté nos contrées. Pourtant ce qui l’habite m’habite également. Nous sommes donc ensemble. Ensemble et en accord, retenez ce mot.

Je m’absente et pourtant elle ne décrochera pas. Cette musique la fait si présente que même l’absence de l’autre ne l’affecte pas. Au-delà de l’impact de la voix, elle parait renouer avec le rythme, et par là avec une sorte de temporalité.

Winnicott a écrit un fameux article[1] » La capacité d’être seul- en présence de l’autre » qui retrace les étapes qui conduisent un sujet, dans la relation à l’autre, à la capacité d’être seul en sa présence, puis à celle d’être seul en son absence. Autrement dit, être habité.

Habitée par cette musique, partagée avec moi, elle a donc à ce moment et pour une certaine durée cette capacité d’être seule qui nous rend tous, quand on l’éprouve, suffisamment tranquille.

Le sujet perdu et son vécu abandonnique

Force est pourtant de constater que les sujets « Alzheimer » présentent le plus souvent un tableau bien différent. Lors de la maladie avancée, une intranquillité parait les mouvoir (déambulations) et les parler (répétitions et écholalies).

Le sujet aux prises avec la démence est perdu, disions-nous lors d’un billet précédent[2], psychiquement dans les marges, à la périphérie, à l’écart.

Perdu, il attend. (On peut bien sûr contester ce point de vue). Mais comment attendre, que quelque chose ou qu’on advienne, quand on n’a plus accès à la temporalité. Peut-être est-ce pour cela qu’il est dans l’agir, le contraire de l’attente… Avec ses pieds, pas à pas, il attend en marchant.

Des jeux de l’enfance, celui de se cacher dans un placard est un des plus angoissants. Et si personne ne se préoccupait plus de nous, ne nous cherchait plus, ne nous (re)trouvait pas… Seul on resterait, sans traces d’existence chez l’autre (une des craintes majeures de l’après-mort). Mais quand en plus les traces psychiques en nous s’effacent les unes après les autres, reste alors, comme ressort majeur relationnel et étayage affectif, l’empreinte qu’elles laissent chez l’autre. Ou pas !

Il est courant de décrire les sujets « Alzheimer » comme faisant preuve d’une grande dépendance affective avec leur entourage personnel et professionnel. « Nombre de troubles du comportement trouvent facilement leur explication dans un vécu d’abandon, d’où le besoin de compter, d’attirer l’attention sur soi, mais aussi l’impossibilité de mettre des mots sur des émotions vont jouer un rôle dans la tendance des malades à réagir par des troubles du comportement »[3]. Mais l’abandon n’est pas seulement celui consécutif de l’absence de telle ou telle personne, même si ça compte, mais avant tout celui des mots.

Quand les mots manquent pour donner sens, reste l’affect.

Sécurité affective : d’une certaine intelligence à l’accordage

Avec Piaget, nous pourrions définir ainsi l’intelligence : « Ce n’est pas ce que l’on sait, mais ce que l’on fait quand on ne sait pas ». Si l’intelligence est modalité de l’adaptation, alors il nous faudrait décrire les stratégies à l’œuvre chez les sujets aux prises avec la démence pour faire face malgré tout. Avec de véritables capacités affectives, qui vont de l’empathie à la possibilité d’un certain attachement.

Cela nous éviterait de les positionner dans un registre victimaire, disqualifiant.

Il nous parait clair que le besoin majeur d’un sujet « Alzheimer » est celui de sa sécurité affective, comme base d’existence. Une sécurité affective qui se construira avec le sujet âgé, chacun tâtonnant, même avec des compétences inégales.

Comment y contribuer est la seule question qui compte.

Cette construction de la relation affective complexe fait appel chez les aidants à une partie psychique affective qu’il s’agit de ne pas craindre, de reconnaitre, et non pas de maitriser, mais d’orienter.

On pense bien sûr à l’accordage affectif, cette notion décrite par Stern[4] pour décrire l’ensemble des échanges relationnels et émotionnels entre un bébé et sa mère. Pour lui, il s’agit d’un système grâce auquel se mettent en place les processus d’attachements et de bonne distance, procurant la sécurité affective. L’accordage affectif est au cœur du fonctionnement d’un couple, élément majeur de sa « sécurité » affective, comme d’ailleurs de toute relation quelque peu engagée.

Ceci suppose pour les soignants ou les proches en relation avec un sujet « Alzheimer », d’accepter la position d’un interlocuteur, disponible à l’accord affectif, comme manière d’entrer en contact.

Un interlocuteur curieux de (re)trouver un sujet.

Aux marges.

 

PS/ Les premières paroles de la chanson(« We choose » de Her):

 « Oh we Choose

The way we’ll be remembered »

Je traduis:

Oh nous choisissons,

La façon dont on se souviendra de nous

 

 José Polard

[1] La capacité d’être seul DW Winnicott, Payot

[2] José Polard http://lagelavie.blog.lemonde.fr/2018/03/30/la-venir-rencontre-avec-le-sujet-aux-prises-avec-la-demence/

[3] L.Ploton « A propos de la maladie Alzheimer », Gérontologie et société 2009/1

[4] Les formes de vitalité, Daniel Stern, Odile Jacob 2010

Là- venir. Rencontre avec le sujet, aux prises avec la démence

 

 

 

Dans « L’interlocutrice » un livre de Geneviève Peigné(1), une fille rencontre, dans les marges de nombreux livres policiers de la bibliothèque familiale, sa mère porteuse de la maladie Alzheimer, décédée depuis peu.

A travers des annotations qui dévoilent la persistance d’un sujet encore sur le vif des émotions, en recherche d’interlocuteurs, Odette, sa mère,  perdue dans la « nuit alzheimer », trouve alors des interlocuteurs, sous la forme des héros de chacun des romans avec qui elle réagit et même interagit.

Cette intuition de parler du sujet Alzheimer comme d’un sujet perdu, Michele Grosclaude l’a proposée depuis fort longtemps(2). Perdu certes écrit elle, mais trouvable et retrouvable. Comment? nous en dirons un mot un peu plus loin.

Yves Bonnefoy, poète du réel et de la présence, a décrit de manière très sensible  cette sensation d’être perdu dans un poème en prose,  » Là où retombe la flèche »(3) . Ici, il s’agit d’un enfant, mais l’expérience est la même: perte des repères, l’inquiétude qui monte; les mots qui perdent leur fonction de sens et ne sont plus inscrits dans une chaîne signifiante, devenant juste des bruits, comme tant d’autres provenant de la forêt. Le corps et la nature, compacts: « il n’y a plus d’espace entre lui et la moindre chose ».

Pas de traces, ni d’indices. C’est « l’aboi d’un chien qui mis fin à sa peur ». Où l’on voit que les signes de présence humaine sont insaisissables et parfois inattendus.

Au décours de la maladie d’Alzheimer, on le sait, l’activité de l’appareil à penser -dit cognitif- , tout comme la capacité à subjectiver l’expérience sont plus ou moins rapidement atteints, quasi totalement détruits. Reste alors au sujet, l’affectivité, c’est à dire ce registre  de fonctionnement psychique qui s’impose comme possibilité presqu’unique d’agir et d’interagir avec les autres (par le corps, les émotions, les identifications, les images et quelques mots à peine signifiants).

Certains sont en marge, d’autres en marche, l’ensemble faisant une société…Je retiens l’idée que vivre avec( ou contre) une démence , c’est le risque d’une vie, littéralement, marginale.

Concrètement,  s’éprouver perdu et incapable de donner sens, tout comme l’impossibilité cognitive à pouvoir se situer et s’orienter dans le temps et l’espace, se traduira par des vécus abandonniques, au cœur du quotidien de la vie en EHPAD. Le cortège des troubles de comportement qui va avec ne sera que le balbutiement de cette insécurité profonde.

Nous faisons l’hypothèse que c’est à cet endroit, affectif, où le sujet est perdu( éprouvant un affect qu’il ne peut nommer et reconnaître) qu’une éventuelle rencontre est possible, préalable à une relation, comme aux premiers temps de la vie, avec la même incertitude et la même nécessité d’un Autre fiable.

Cette relation est alors (re)trouvable dès lors qu’une nouvelle rencontre advient. Le devenir d’un tel sujet qui précisément est là- venir nécessite cet effort ou cette disponibilité.

Pour que le sujet  » Alzheimer » soit (re)trouvable, il nous faut donc une certaine qualité de permanence avec pour seuls outils, la curiosité et le désir d’autrui. Et ne pas craindre d’explorer les marges de notre fonctionnement psychique.

Est ce que cela s’apprend en formation?

Je dirais que cela s’éprouve.

 

José Polard

(1) Geneviève Peigné » L’interlocutrice » ed. Le nouvel Attila

(2) Michèle Grosclaude. Plus précisément,  » Le dément sénile: un sujet perdu, un sujet (re)trouvable? in Psychologies médicales » 1987, 19.8. 1267-1269

(3)Yves Bonnefoy: « Ce qui fut sans lumière ». NRF

Vieillir en parc d’attraction…

Celles et ceux qui se préoccupent de gérontologie ont vu, ces derniers mois, sur les « réseaux sociaux » une multitude de posts, de messages, d’articles, de photos tentant de faire la promotion de réalisations étranges, surprenantes, censées révolutionner la vie des personnes « dépendantes » accueillies en EHPAD.

Ces idées et réalisations sont multiples, souvent un peu déstabilisantes et toujours présentées comme constituant un progrès, un immense progrès pour la qualité de vie des « résidents »…

Presque toujours, dans un premier temps au moins, le lecteur a priori bienveillant, se laisse attirer ou séduire par ces idées, ces images qui paraissent tellement innovantes…

C’est ainsi que l’on a vu une vraie fausse gare installée dans les locaux d’un EHPAD pour donner aux malades d’Alzheimer l’illusion de partir en voyage… Ailleurs, les portes de chambres ont été relookées pour donner l’illusion de rentrer chez soi… Ailleurs, un décor de place publique avec une façade de bistrot a été installé pour que les résidents puissent si non boire un verre (attention, l’abus d’alcool est évidemment dangereux…) du moins y prendre un café ou une infusion. Ailleurs encore une « médiation animale », a priori bienveillante évidemment et qui vient parfois compenser le manque de médiation simplement humaine, fait entrer jusqu’au chevet de personnes en fin de vie des chiens, des chats, des petits rongeurs, et plus récemment encore, un cheval, un cochon… Et pourquoi pas? Les images présentant ces initiatives ne manquent pas de nous montrer la surprise, le sourire, le plaisir même, de telle ou telle personne accueillie, découvrant l’animal ou la mise en scène ainsi proposée… Les personnels se réjouissent même parce que la personne a réagi ! Mais comment ne pas réagir (ne serait-ce que par peur) au grotesque de la situation qui conduit un cheval à votre chevet ?

Ceux qui doutent du bien fondé de ce genre d’initiative ne manqueront pas de se laisser influencer par l’argument incontournable qui explique que « c’est quand même mieux que quand c’est moins bien! » Évidemment! Et puis si vous critiquez ouvertement c’est que vous êtes réticent au progrès, un peu réactionnaire, réfractaire aux nouvelles technologies, que vous n’aimez pas les animaux etc. Pourtant, une sorte de gêne subsiste, comme si derrière l’intention sans doute louable se cachait une sorte de piège, de tromperie…

Le vrai-faux au service du bien être… Qui est contre? Comment s’opposer à cela dans la société du « Canada dry » où nous vivons? Ça a la couleur de l’alcool, l’aspect et le goût de l’alcool mais ce n’est pas de l’alcool… Société du faux semblant! L’apparence du produit a potentiellement plus d’importance que le produit lui-même…

Il faut dire que certains parcs d’attraction proposent, de la même manière et depuis longtemps, aux touristes et visiteurs des situations parfaitement virtuelles censées leur faire vivre une réalité à laquelle ils ne sauraient accéder: attachez votre ceinture et vous pilotez une voiture de course formule 1, vous volez en hélicoptère, vous sautez en parachute ou à l’élastique, vous descendez des pistes de ski ou de luge à très grande vitesse, vous explorez des fonds marins comme si vous y étiez… Tout cela sans bouger de votre siège, c’est votre siège qui bouge, vous remue, vous secoue pour vous donner l’illusion de vivre ce que, justement, vous ne vivrez sans doute jamais!

Alors l’EHPAD serait-il en train de devenir un parc d’attraction pour vieux suffisamment désorientés pour qu’on puisse leur faire croire, moyennant finances, qu’ils vont à la gare, qu’ils prennent le train, qu’ils vont au spectacle, au café ou au concert… sans bouger de l’endroit où ils se trouvent, sans quitter l’établissement !  Un animal par ci, un autre par là, le plus inattendu si possible, feront revivre les émotions que les « résidents » ont vécu, il y a bien longtemps, dans une ferme, un centre équestre ou autre lieu désormais d’accès parfaitement improbable…

Voilà! L’EHPAD repensé, réinventé sur le modèle du parc d’attraction… On peut comprendre qu’il ait besoin de revoir son image pour la rendre attractive mais quand même! Demain parce que je serai un peu plus vieux que quand je l’étais moins on me fera croire que… Mais pourquoi ne pas me proposer « en vrai » ces choses incroyables qui consisteraient à aller voir des vaches dans une étable, des chevaux dans une écurie, dans une vigne au moment des vendanges, pourquoi ne pas m’accompagner au café prendre un verre, un vrai… Et même pourquoi pas un petit tour en hélicoptère ou en avion, en voiture de course? Pourquoi? Parce que je serai vieux? Ben voyons!!! Que craint-on ? Que j’en meure ? Mais ce n’est rien d’autre que mon « projet de vie » !

Décidément quand je serai très vieux, mourant peut-être, ce dont j’aurai besoin plus que de toute autre chose c’est de ces évènements simples qui donnent du sens à nos vies, c’est de la présence réelle de personnes aidantes, aimantes, bienveillantes… Non pas la présence d’un robot doté d’une soit disant intelligence artificielle et d’une pseudo-empathie télécommandée… Non ce dont j’aurai le plus besoin c’est de cette main réelle, bien réelle et doucement tendue… Le sabot d’un cheval ? Le groin d’un cochon ? Pas sûr ! Mais une main, une main, une main encore ! Parce que Aragon…

« Il n’aurait fallu

« Qu’un moment de plus

« Pour que la mort vienne

« Mais une main nue

« Alors est venue

« Qui a pris la mienne

« Qui donc a rendu

« Les couleurs perdues

« Aux jours aux semaines

« Sa réalité

« A l’immense été

« Des choses humaines… » Aragon.

 

Michel Billé

Collectif pour une Utopie réalisable et nécessaire

 

 

Nous sommes un collectif qui vient de se créer (janvier 2018) autour d’un projet que nous considérons comme une utopie réalisable. Un projet nécessairement long vu son caractère de part en part inédit.

Nous commençons par un travail d’enquêtes, de recherches, de réflexions et de propositions avec pour objectif de bâtir un espace architectural à destination, en priorité, des jeunes dont l’école ne veut pas, des vieux qui ne veulent pas des mouroirs ni de leurs antichambres, de ceux qui sont sans toit, des réfugiés et des nomades. Mais on peut aussi n’être rien de tout cela et être accueilli.

Le monde dans lequel nous vivons, régi par le seul souci du profit, conduit à court ou moyen terme à réduire tous ceux, jeunes encore scolarisés ou sortis de l’école, adultes sans emploi, vieux sans ressources propres, nomades, en réalité la majorité de la population à des conditions minimales de survie. Si rien n’est inventé pour rompre avec cet ordre du monde, c’est la vie de la très grande majorité qui sera rendue impossible. Et ce n’est pas qu’affaire de nombre. Car ceux qui sont de plus en plus clairement et efficacement mis de côté sont justement ceux qui se coltinent le travail, le non-travail, l’histoire, les guerres, les traversées de continents entiers. Ils sont, pour les uns, les mémoires vives d’un monde qui disparaît, pour les autres les forces vives d’un autre monde possible.

Pratiquement, nous avançons dans notre projet avec les gens eux-mêmes pour bâtir ce lieu avec eux, en le pensant ensemble, ce qui suppose des enquêtes sur le terrain.

Nous voulons inventer un lieu qui fasse la preuve qu’une autre manière de vivre est possible. Ce qui compte ici, c’est que des gens divers, d’ordinaire séparés, liés par le même projet, puissent habiter, vivre et apprendre, dans le même lieu.

Pourquoi cette décision de rassembler des gens habituellement séparés ? Parce que nous ne voulons pas d’un monde fermé sur soi, organisé par ses séparations, ses catégories, muré dedans. Notre lieu sera vivant, multiple, ouvert au monde, inventant ses propres formes. Parce que c’est là aussi une condition de la transmission véritable : des savoirs, ou plutôt de la curiosité, des idées, ou plutôt des questionnements, de l’histoire ou plutôt des récits et des expériences. Il nous faut réfléchir à ce qui mérite d’être transmis, à ce qui vaut d’être appris aujourd’hui, et de quelle manière, et par qui.

Le lieu nouveau que notre projet entend construire aura pour cœur des espaces où apprendre, salles de cours, ateliers, bibliothèque, jardins, et d’autres lieux (habitations modulables, services communs etc.).

Le travail en amont est considérable : chaque lieu doit en effet être pensé et défini pour lui-même et en rapport avec l’ensemble.

Pour cette raison notre Collectif a besoin de tous ceux qui, enthousiasmés par l’idée de notre projet, veulent apporter leur pierre. Comment, par exemple, penser l’habitat des vieux dans ce lieu sans reproduire leur exclusion du reste des habitants ? Comment penser les circulations avec les autres lieux ? L’accès aux jardins ? aux potagers ? aux ateliers ? à la bibliothèque ? à l’école ? Un local santé suffit-il ? Faut-il des médecins, infirmiers, aides-soignants sur place ? Vivent-ils là eux aussi ? …..

Nous sommes au tout début. Mais nous sommes absolument convaincus que notre projet est bon et qu’il trouvera ses financements. C’est en particulier à cette fin que nous travaillons à la rédaction d’un manifeste qui s’enrichira des propositions à mesure qu’elles auront été avancées, réfléchies, intégrées.

 

Antoine JEAN BALSO