Archives pour la catégorie coup de coeur

La sexualité et le désir féminin ne disparaissent pas avec la ménopause, bien au contraire!

Merci aux hommes qui continuent à nous désirer”, tels ont été les mots d’une de mes patientes. “Sexuellement invisibles!” Yann Moix a essayé de faire le buzz en écartant les femmes de 50 ans de son désir, incluant au passage tous les autres hommes dans cette affirmation. Buzz réussi sur les divans des psychanalystes. “Quand tu crois que t’as pris de l’âge mais que tu ressens que tu n’as pas vieilli, tu te vois de l’intérieur. Eux, les autres, ils te regardent autrement.” Pleurs silencieux de cette patiente.

Ce qui est frappant dans la formule de Yann Moix, sans probablement qu’il en soit tout à fait conscient, c’est qu’il parle de femmes ménopausées. À 50 ans, les règles se sont arrêtées pour la plupart des femmes. Dans son affirmation, la reproduction et la sexualité seraient une seule et même affaire pour elles, pas pour les hommes. Quand une femme n’a pas de rapports en vue de procréer, elle n’a pas de rapports sexuels du tout? Cette vision très rétrograde est-elle une réalité? La contraception a justement apporté à la génération actuelle des Ménopausées une liberté inconnue des femmes auparavant. Des femmes ménopausées semblent pourtant avoir intégré qu’elles sont sexuellement out. Pourtant, sur le divan, ce n’est pas ce qui se dit. Entre copines, non plus.

Essayons de creuser cet écart pour y voir clair. Le poids des mots étant ce qu’il est, nous avons besoin de regarder de plus près pour lever quelques tabous.

Qu’en est-il des préjugés? Comment se construisent les représentations sociales, individuellement introjectées psychiquement, sans recul, comme si c’était naturel que la ménopause soit présentée comme un problème?

Au Japon le mot “Ménopause” (apparu ici au XIXe siècle) n’existe pas, ce moment de la vie des femmes ne fait l’objet d’aucune attention particulière. Dans les sociétés occidentales, nous avons droit au discours médical. Résumons l’enchaînement: fin des menstruations: dégénérescence, désordre; pathologisation: dégradation, troubles. Cet angle physiologique ouvre évidemment aux traitements en pharmacie. Ainsi, la ménopause et la sexualité sont plus étroitement liées qu’il n’est dit.

Techniquement, le désir provoque la lubrification naturelle du vagin, par la cyprine (déesse Aphrodite, surnom: Cypris). Moins de désir: moins de lubrification. Le seul effet de l’âge est à questionner. Dans un “vieux” couple, habitude rime avec lassitude. Contrairement à ce que l’on voudrait faire croire, l’âge n’explique pas tout dans les difficultés pour “mouiller”. Certaines femmes disent qu’elles sont bien contentes de prendre ce prétexte pour échapper au “devoir conjugal”. Sans désir, même le Viagra de Monsieur n’a aucune efficacité. C’est donc la question du désir sexuel qui est posée. Qu’en est-il lors de nouvelles rencontres?

Un des problèmes est donc que le désir des femmes qui avancent en âge semble bien peu reconnu, accepté. A l’inverse, le désir masculin resterait “normal” et valorisé quant à lui. Ridicules ces femmes qui ont envie de sexe, d’amour? On comprend que des femmes se sentent piégées, complexées parfois de ressentir autre chose,perdues. Elles auront à faire un premier travail d’autonomisation par rapport à ces normes dominantes pour se recentrer sur leur ressenti.

Si l’on s’attarde sur le poids des mots, prenons “Cougars”. C’est drôle de stigmatiser ainsi des femmes aimant les jeunes hommes alors que Yann Moix trouve tout à fait décent d’affirmer sa sexualité, son attirance exclusive pour des femmes ayant la moitié de son âge. On le sait -mais je dois le répéter pour dresser le contexte- tous ces hommes avec de jeunes maîtresses ne choquent pas trop, on en plaisante même “il quitte une femme de 50 ans pour deux de 25″. Mais Brigitte Macron, elle, en a bavé en raison de sa différence d’âge avec son homme! Quoi que l’on pense (politiquement) de ce couple, est-ce admissible? Les femmes ont-elles le droit d’oser assumer une vie sexuelle, à tout âge? Le droit, oui, sur le papier. Mais…

Merveilleuses, ces amoureuses?

Comme toute femme amoureuse, quel que soit le nombre de ses années, la femme rayonne, l’homme aussi d’ailleurs, allumés de l’intérieur par “les feux de l’amour”! Le désir féminin serait encore toujours à justifier, quel que soit l’âge. Pire encore avec l’âge?

“Vieille = moche = imbaisable = aigrie” on connaît ces injures de “mal-baisées”. Il se pourrait qu’une résurgence du sexisme se manifeste ouvertement dans cette vision exprimée sans rougir par Yann Moix.

Alors que le sexuel est partout, de la publicité à la pornographie, la sexualité des ménopausées serait soit un non sujet soit un sujet brûlant. Et on parle ici des femmes de 50 ans, des Mamans. Qu’en sera-t-il quand on abordera les femmes de 60 ans et plus? Les grands-mères. Croyez-vous que l’on parlera de ces sixties comme de sexynaires? Permettez-moi d’en douter quelque peu. Il suffit de regarder les rôles des actrices de ces âges. Elles incarnent très rarement des femmes amoureuses.

Les Jeunes (qu’importe leur sexe) aimeraient peut-être que cela devienne un non-sujet pour leurs parents, mères et pères. Et comme toujours encore plus pour leurs mères: “Toutes des putes, sauf ma mère. Une Sainte.”, les enfants ont toujours du mal à se représenter la sexualité de leurs parents. Cette “scène primitive” serait dégoûtante. Est-ce donc cette vision (non travaillée sur un divan) qui ne cesserait jamais d’influencer les visions d’horreur de Yann Moix?

L’âge et le désir, leur articulation pose un problème

Revenons à ce qui se passe socialement. Avoir plus de 50 ans, est-ce une disqualification ? Comme pour les hommes, diront certains. C’est vrai mais avec un malus car la femme est censée être désirable, la beauté se fane au regard des critères actuels, de jeunesse comme attribut majeur. Qu’en est-il des jeunes “moches”, au fait, les guillemets sont là pour insister sur les normes de beauté classant les individus? Comme si l’amour ne concernait que les top models! Peut-être sera-t-il plus simple de vieillir pour celle qui n’a pas été reconnue pour sa beauté une partie de son existence? À voir…

Le diktat des papiers glacés, des apparences influence les a priori, les aggrave.Sans les créer comme nous l’avons abordé au paragraphe précédent, on n’aime pas se représenter les parents faisant l’amour.

Socialement toujours, le statut des femmes ménopausées est différent de ce qu’il était. D’un côté, nous assistons à une perte de statut négatif, associé aux règles, vous savez les “femmes impures” des religions, celles qui (laïquement) font tourner la mayonnaise, etc, et de l’autre côté, une perte du statut positif comme femme fertile. Rappelons l’injonction faite aux femmes de plus de 45 ans de cesser leurs activités reproductives, elles sont socialement ménopausées avant de l’être physiquement.

Les voilà libérées des risques de “tomber enceinte”, de la contraception et ses effets secondaires, des grossesses non désirées à assumer d’une façon ou d’une autre… Les femmes ménopausées seraient disponibles non stop aux plaisirs de la vie sexuelle, comme un homme l’a été toute sa vie ne connaissant pas les cycles de 28 jours…Elles pourraient en profiter. Ce qui ravive les fantasmes de femmes intenables. Ces peurs circulent sur toute la planète et entraînent des mutilations et de multiples processus pour empêcher les femmes d’user de leur liberté.

Ainsi la disqualification des femmes ménopausées en tant que femmes sexuellement désirantes et désirables dépasse, et de loin, une simple attirance individuelle, qui en ce sens est tout à fait respectable et indiscutable.

Ménopause, un tabou à faire tomber

En considérant cette situation sous cet angle, on aboutit à la conclusion qu’il ne s’agit pas seulement d’un problème individuel mais d’un fait social.

Pour faire tomber un tabou, il faut déjà en prendre pleinement conscience puis en parler. Les femmes le pourront, en dépassant le silence jusque-là bien assimilé, en dépassant aussi la peur car les pionnières risquent d’être moquées en prenant la parole sur ce sujet.

Seules les femmes? Des hommes ont réagi à Yann Moix en disant “Tu parles pour toi!”

Merci Messieurs.

Il existe des démarches individuelles et d’autres collectives pour bousculer les tabous, par exemple, la culture. Les articles, comme celui-ci par exemple, permettent de réfléchir et aident à mettre en lumière ce qui parfois confusément est ressenti. Lever le voile pour mieux se comprendre est une étape. La pièce “Ménopausées” au théâtre de la Madeleine juin/août 2019 – en plus d’être un moment de plaisir impertinent- ouvre la voie. L’accueil très chaleureux tient tant au talent des quatre comédiennes qu’au fait que le public désire sortir du non-dit, de l’invisible. Seule petite critique, les quatre femmes n’ont que 50 ans…

Sortir d’un non-dit, du refoulé permet le changement.

Si vous en êtes d’accord, partagez ces quelques réflexions et voyons ce que cela entraîne.

« Toute vérité franchit trois étapes. D’abord elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis elle est considérée comme ayant toujours été une évidence ». Arthur Schopenhauer

 

Catherine Grangeard

 

Ce billet reprend pour partie une tribune sur le Huffington Post

Veiller sur et non surveiller

Je ne sais pas si beaucoup d’élèves de terminale, actuellement, ont lu « Surveiller et punir ». J’espère qu’ils sont nombreux. Michel Foucault interpelle encore aujourd’hui, surtout quand j’entends parfois, dans nos unités dites « sécurisées », des gens dirent : « je suis en prison ».

Il est toujours vrai que les relations entre hôpital, école, armée et prison restent complexes, surtout en gériatrie, quand la psychiatrie s’en mêle… Toutefois, quand se perdent mots et raison et que les objets sont renvoyés à leurs inerties, – les mots et les choses… cela me rappelle aussi quelques lectures !- les vieux nous enseignent la présence de la parole, la vérité du fameux logos.

J’avais essayé de mettre en forme ces idées dans « Sur l’autre rive de la vieillesse » (Erès 2017).

Mais l’accompagnement du grand âge nous amène aussi à envisager autrement les relations parfois conflictuelles entre les humains : protéger, soigner, veiller sur, éduquer, aménager. Depuis Thomas More, nous sommes autorisés à oser les utopies, alors j’en propose une nouvelle, presque directement issue de l’expérience de la vie en gériatrie. Et si, dans tous lieux et strates de la société, on faisait ce que l’on fait dans ces « communautés de soins et d’accueil » que peuvent être nos maisons de retraite. Bannir absolument toute forme de violence institutionnalisée et légitimée qu’est la punition. Après tout, les vieux aussi peuvent exercer les uns sur les autres des violences ou, « syndrome frontal » aidant, se livrer à des gestes que l’on qualifierait en d’autres lieux et époques de libidineux, voire même d’agressions sexuelles, ou encore considérer comme à soi ce qui ne l’est pas, et commettre ce que l’on appelait « vol » ailleurs ou autrefois.

Transposer à toute la société le fonctionnement des institutions gériatriques – ou, dans la même idée, des institutions pédiatriques ou pour personnes handicapées- c’est dépasser le système pénal et n’envisager que des ajustements non violents entre les hommes.   A l’heure où l’on songe sérieusement à installer des caméras de vidéo surveillance jusqu’à l’intime des chambres, où l’on pense davantage juge et châtiment que médiation et soin, où l’on admet sans sourciller que tout écart à une norme doit être « recadré », autrement dit puni, je me suis dit : « Michel Foucault, reviens, ils sont devenus fous ! »

Il en est sorti, chez l’Harmattan, un essai politiquement incorrect : « Quand surveiller, c’est punir. Vers un au-delà de la justice pénale » où je rêve d’une société de « veillance-sur » plutôt que de « surveillance ». L’aide-soignante y deviendrait le modèle et la prophétesse d’une communauté d’hommes et de femmes où toute violence ne sera plus que problème à résoudre, et non plus mal à châtier. On y verra discuter ensemble Nietzsche et Freud, explorateurs des zones envahies des meutes de chiens sauvages que sont nos psychismes, avec Lévinas et Buber, admirateurs du visage dans son épiphanie et la richesse des rencontres. Sans peur.

Les vieux ont encore à dire sur la justice, même quand la mémoire s’en va…

 

Dominique Rivière

Enfant

la personne noir et blanc fille monument statue soldat parc Monochrome grand-mère grand-mère sculpture Enfants figure bronze Texas observation des oiseaux Photographie monochrome film noir pays du sucreInfans, tis,  qui ne parle pas, incapable de parler, jeune enfant

Si j’en crois mon fidèle Gaffiot, il ne serait pas absurde de parler d’enfant devant la personne âgée mutique, ou aphasique ou, comme on dit à tort, démente.

Histoire vraie, tout à l’heure.

Ma petite fille, trois ans, va rendre visite à son arrière grand-mère, qui a emménagé dans une institution il y a quelques jours.

Même si elle parle très correctement pour son âge, elle est une jeune enfant et, comme il se doit, cours partout en riant dans les couloirs.

Une résidente errante, comme on dit, et totalement mutique, déclinant, en outre, à peu près tous les alpha privatifs de la langue grecque : apraxie, aphasie, agnosie… passe près de l’enfant.  Rencontre hors réalité, mais probablement pas hors vérité. La petite, qui pousse des cris de joie, voit la vieille dame mettre son doigt devant la bouche, signifiant : « chut ! ».

« Chut », c’est pour demander à l’enfant de se taire, ou bien exprimer qu’il y a entre les deux un secret.

Et quel secret, si ce n’est celui du Dire avant le Dit cher à Lévinas. Merveille que cet instant de rencontre entre trois générations, par-delà les mots, par-delà toutes les conventions sociales.

La résidente a pris l’enfant par la main, à moins que ce ne fût l’inverse, pour aller vers je ne sais quoi. Les deux « enfants » ont vécu quelques instants de communion.

Un oiseau de printemps est passé dans le ciel automnal.

La vieille dame a souri, ce que l’on n’avait pas vu depuis sans doute des mois. Celle qui, pour les grandes personnes, ne parle pas et celle qui ne parle plus, ont exprimé ensemble que le « logos » ne passe pas.

Question politiquement incorrecte : les petits enfants en maison de retraite, cela cote combien dans une coupe pathos ?

 

Dominique Rivière

Là- venir. Rencontre avec le sujet, aux prises avec la démence

 

 

 

Dans « L’interlocutrice » un livre de Geneviève Peigné(1), une fille rencontre, dans les marges de nombreux livres policiers de la bibliothèque familiale, sa mère porteuse de la maladie Alzheimer, décédée depuis peu.

A travers des annotations qui dévoilent la persistance d’un sujet encore sur le vif des émotions, en recherche d’interlocuteurs, Odette, sa mère,  perdue dans la « nuit alzheimer », trouve alors des interlocuteurs, sous la forme des héros de chacun des romans avec qui elle réagit et même interagit.

Cette intuition de parler du sujet Alzheimer comme d’un sujet perdu, Michele Grosclaude l’a proposée depuis fort longtemps(2). Perdu certes écrit elle, mais trouvable et retrouvable. Comment? nous en dirons un mot un peu plus loin.

Yves Bonnefoy, poète du réel et de la présence, a décrit de manière très sensible  cette sensation d’être perdu dans un poème en prose,  » Là où retombe la flèche »(3) . Ici, il s’agit d’un enfant, mais l’expérience est la même: perte des repères, l’inquiétude qui monte; les mots qui perdent leur fonction de sens et ne sont plus inscrits dans une chaîne signifiante, devenant juste des bruits, comme tant d’autres provenant de la forêt. Le corps et la nature, compacts: « il n’y a plus d’espace entre lui et la moindre chose ».

Pas de traces, ni d’indices. C’est « l’aboi d’un chien qui mis fin à sa peur ». Où l’on voit que les signes de présence humaine sont insaisissables et parfois inattendus.

Au décours de la maladie d’Alzheimer, on le sait, l’activité de l’appareil à penser -dit cognitif- , tout comme la capacité à subjectiver l’expérience sont plus ou moins rapidement atteints, quasi totalement détruits. Reste alors au sujet, l’affectivité, c’est à dire ce registre  de fonctionnement psychique qui s’impose comme possibilité presqu’unique d’agir et d’interagir avec les autres (par le corps, les émotions, les identifications, les images et quelques mots à peine signifiants).

Certains sont en marge, d’autres en marche, l’ensemble faisant une société…Je retiens l’idée que vivre avec( ou contre) une démence , c’est le risque d’une vie, littéralement, marginale.

Concrètement,  s’éprouver perdu et incapable de donner sens, tout comme l’impossibilité cognitive à pouvoir se situer et s’orienter dans le temps et l’espace, se traduira par des vécus abandonniques, au cœur du quotidien de la vie en EHPAD. Le cortège des troubles de comportement qui va avec ne sera que le balbutiement de cette insécurité profonde.

Nous faisons l’hypothèse que c’est à cet endroit, affectif, où le sujet est perdu( éprouvant un affect qu’il ne peut nommer et reconnaître) qu’une éventuelle rencontre est possible, préalable à une relation, comme aux premiers temps de la vie, avec la même incertitude et la même nécessité d’un Autre fiable.

Cette relation est alors (re)trouvable dès lors qu’une nouvelle rencontre advient. Le devenir d’un tel sujet qui précisément est là- venir nécessite cet effort ou cette disponibilité.

Pour que le sujet  » Alzheimer » soit (re)trouvable, il nous faut donc une certaine qualité de permanence avec pour seuls outils, la curiosité et le désir d’autrui. Et ne pas craindre d’explorer les marges de notre fonctionnement psychique.

Est ce que cela s’apprend en formation?

Je dirais que cela s’éprouve.

 

José Polard

(1) Geneviève Peigné » L’interlocutrice » ed. Le nouvel Attila

(2) Michèle Grosclaude. Plus précisément,  » Le dément sénile: un sujet perdu, un sujet (re)trouvable? in Psychologies médicales » 1987, 19.8. 1267-1269

(3)Yves Bonnefoy: « Ce qui fut sans lumière ». NRF

Collectif pour une Utopie réalisable et nécessaire

 

 

Nous sommes un collectif qui vient de se créer (janvier 2018) autour d’un projet que nous considérons comme une utopie réalisable. Un projet nécessairement long vu son caractère de part en part inédit.

Nous commençons par un travail d’enquêtes, de recherches, de réflexions et de propositions avec pour objectif de bâtir un espace architectural à destination, en priorité, des jeunes dont l’école ne veut pas, des vieux qui ne veulent pas des mouroirs ni de leurs antichambres, de ceux qui sont sans toit, des réfugiés et des nomades. Mais on peut aussi n’être rien de tout cela et être accueilli.

Le monde dans lequel nous vivons, régi par le seul souci du profit, conduit à court ou moyen terme à réduire tous ceux, jeunes encore scolarisés ou sortis de l’école, adultes sans emploi, vieux sans ressources propres, nomades, en réalité la majorité de la population à des conditions minimales de survie. Si rien n’est inventé pour rompre avec cet ordre du monde, c’est la vie de la très grande majorité qui sera rendue impossible. Et ce n’est pas qu’affaire de nombre. Car ceux qui sont de plus en plus clairement et efficacement mis de côté sont justement ceux qui se coltinent le travail, le non-travail, l’histoire, les guerres, les traversées de continents entiers. Ils sont, pour les uns, les mémoires vives d’un monde qui disparaît, pour les autres les forces vives d’un autre monde possible.

Pratiquement, nous avançons dans notre projet avec les gens eux-mêmes pour bâtir ce lieu avec eux, en le pensant ensemble, ce qui suppose des enquêtes sur le terrain.

Nous voulons inventer un lieu qui fasse la preuve qu’une autre manière de vivre est possible. Ce qui compte ici, c’est que des gens divers, d’ordinaire séparés, liés par le même projet, puissent habiter, vivre et apprendre, dans le même lieu.

Pourquoi cette décision de rassembler des gens habituellement séparés ? Parce que nous ne voulons pas d’un monde fermé sur soi, organisé par ses séparations, ses catégories, muré dedans. Notre lieu sera vivant, multiple, ouvert au monde, inventant ses propres formes. Parce que c’est là aussi une condition de la transmission véritable : des savoirs, ou plutôt de la curiosité, des idées, ou plutôt des questionnements, de l’histoire ou plutôt des récits et des expériences. Il nous faut réfléchir à ce qui mérite d’être transmis, à ce qui vaut d’être appris aujourd’hui, et de quelle manière, et par qui.

Le lieu nouveau que notre projet entend construire aura pour cœur des espaces où apprendre, salles de cours, ateliers, bibliothèque, jardins, et d’autres lieux (habitations modulables, services communs etc.).

Le travail en amont est considérable : chaque lieu doit en effet être pensé et défini pour lui-même et en rapport avec l’ensemble.

Pour cette raison notre Collectif a besoin de tous ceux qui, enthousiasmés par l’idée de notre projet, veulent apporter leur pierre. Comment, par exemple, penser l’habitat des vieux dans ce lieu sans reproduire leur exclusion du reste des habitants ? Comment penser les circulations avec les autres lieux ? L’accès aux jardins ? aux potagers ? aux ateliers ? à la bibliothèque ? à l’école ? Un local santé suffit-il ? Faut-il des médecins, infirmiers, aides-soignants sur place ? Vivent-ils là eux aussi ? …..

Nous sommes au tout début. Mais nous sommes absolument convaincus que notre projet est bon et qu’il trouvera ses financements. C’est en particulier à cette fin que nous travaillons à la rédaction d’un manifeste qui s’enrichira des propositions à mesure qu’elles auront été avancées, réfléchies, intégrées.

 

Antoine JEAN BALSO

 

 

« Maisons de retraite », Ehpad, USLD… Différents lieux, différentes images, bien différentes.

Certaines feraient presque rêver, d’autres épouvantent plutôt. Comment expliquer de telles différences?

Commençons par ce qui fait plutôt peur:

Sur France 5, le 14 décembre : On maltraite nos vieuxhttps://www.delitdimages.org/scandale-de-maltraitance-personnes-agees-ehpad-video/

En EHPAD, pendant les fêtes: https://www.francetvinfo.fr/decouverte/noel/maisons-de-retraite-un-cri-d-alarme-a-l-approche-des-fetes_2524539.html

Le 19/20 de France 3 du 2 janvier: Maisons de retraite : un manque de moyens difficile pour les residents et les personnelshttps://www.francetvinfo.fr/societe/euthanasie/maisons-de-retraite-un-manque-de-moyens-difficile-pour-les-residents-et-les-personnels_2542389.html

Toilette « VMC », double couche : le coup de gueule des infirmièreshttp://www.bienpublic.com/actualite/2018/01/08/toilette-vmc-double-couche-le-coup-de-gueule-des-infirmieres

A ce sujet, voir la pétition toujours en cours: https://www.change.org/p/dignit%C3%A9-des-personnes-%C3%A2g%C3%A9es-des-moyens-pour-nos-ehpad qui a précédé la journée d’action de mardi 30 janvier des personnels des Ehpad, services d’aide à domicile, des “personnes âgées” et de leurs familles:

Le 19/20 de France 3 du 29 janvier: https://www.francetvinfo.fr/sante/senior/sante-les-maisons-de-retraites-face-aux-restrictions-budgetaires_2585320.html

Le Magazine de la santé du 30 janvier: https://www.francetvinfo.fr/sante/senior/ehpad-en-greve-autant-de-cynisme-a-l-egard-des-personnes-agees-est-insupportable_2584872.html

Sur France Inter:

https://www.franceinter.fr/emissions/le-journal-de-7h/le-journal-de-7h-30-janvier-2018

https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20/l-invite-de-8h20-30-janvier-2018#xtor=EPR-5-%5BMeilleur30012018%5D

Sur France Culture: https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/greve-dans-les-ehpad-o-vieillesse-ennemie

Dans la presse écrite (liste non exhaustive):

http://www.letelegramme.fr/france/ehpad-des-soignants-en-detresse-29-01-2018-11830532.php

https://www.la-croix.com/France/Greve-Ehpad-aura-monde-predit-Martinez-2018-01-28-1300909376

https://www.lopinion.fr/edition/economie/greve-dans-ehpad-sequence-a-haut-risque-ministre-sante-agnes-buzyn-142368

https://www.lopinion.fr/edition/economie/financement-dependance-personnes-agees-tonneau-danaides-128151

https://www.nouvelobs.com/sante/20180129.OBS1407/a-bout-de-souffle-le-personnel-des-ehpad-est-en-greve-on-ne-demande-pas-la-lune.html

https://www.nouvelobs.com/societe/20180129.OBS1385/douches-supprimees-repas-expedies-les-salaries-de-maisons-de-retraite-balancent-leur-ehpad.html

http://www.lemonde.fr/societe/article/2018/01/30/greve-des-ehpad-le-gouvernement-n-a-pas-pris-la-mesure-des-problemes_5249405_3224.html

Après le cauchemar, le rêve ?

Après les situations que l’on vient de voir, on a quelques difficultés à croire que celles-ci soient possibles, mais tant mieux :

La maison de retraite où vieux et jeunes sont écolos et heureuxhttps://reporterre.net/La-maison-de-retraite-ou-vieux-et-jeunes-sont-ecolos-et-heureux

Ici, on a encore plus de mal à y croire:

Peyo, le cheval qui rend visite aux malades d’Alzheimer : https://fr.metrotime.be/2018/01/10/must-read/peyo-cheval-rend-visite-aux-malades-dalzheimer/

Voir la vidéo: https://vimeo.com/249026628

Et à l’étranger ?

Au Danemark: https://www.francetvinfo.fr/societe/prise-en-charge-des-personnes-agees/maisons-de-retraite-la-solution-danoise_2586684.html

 

https://www.youtube.com/watch?v=JZIHvKhiWhE

 

Comment expliquer de telles différences d’avec la France?

Serait-ce parce que le Danemark n’est pas une “grande nation” comme la France se voulant toujours éclairant le monde et qui, nous dit-on, était il y a peu, la cinquième ou sixième – les avis divergent à ce sujet – “puissance économique mondiale”?

En tout cas, y a des jours où on aimerait vivre dans certains pays qui pourtant ne sont ni de grandes nations ni de grandes puissances…

 

Bernard Gibassier

Les premier(e)s de cordée en EHPAD

Osons le pari !  Que 2018 soit l’année charnière quant à la prise en charge des vieillards en situation de grande dépendance.

Les difficultés croissantes éprouvées par les soignants en EHPAD pour assurer un travail digne, avec des risques psychosociaux en forte hausse[1], vont se traduire par un mouvement de grève générale le 30 Janvier 2018, le premier du genre. Les conditions de travail des soignants sont souvent rudes[2]. Une conviction nous gagne peu à peu. On est très proche d’un point de rupture.

Le grand désarroi des familles[3], tous les médias en rendent compte, participe à l’incompréhension de la société civile quant à ce mode de vie que propose l’EHPAD à nos concitoyens les plus âgés. Il n’y pas là le moindre « EHPAD’ bashing », comme certains éléments de langage peuvent le sous-entendre, juste le constat que cette réponse n’est plus à la hauteur de l’évolution de la société.

Un vaste débat citoyen, sur tout le territoire, doit s’engager cette année sur des questions de bioéthique à la mesure des interrogations contemporaines concernant la naissance ou bien la fin de la vie et nous proposons qu’y soit questionné comment notre société pense la place des ainés en grande difficulté, et selon quelles modalités.

Incontestablement, nous avons ici et là de forts indices de possibles changements sociétaux, mais les pouvoirs publics suivront -ils ?

On pourrait l’espérer quand on lit Monique Iborra député LREM. Dans son rapport remis fin 2017, commandé en urgence après le conflit social historique des Opalines [4]à Foucherans dans le Jura, elle avait fait de l’inadaptation des EHPAD à sa « nouvelle » population, la cause profonde de leur malaise.  Un rapport qui assume enfin au nom de l’état que si « la loi n° 2015-1776 du 28 décembre 2015 relative à l’adaptation de la société au vieillissement a exploré et encouragé le maintien à domicile, elle n’a pas traité de la place des EHPAD dans le parcours de la personne âgée. Le maintien à domicile est en effet l’une des solutions envisagées mais il n’en reste pas moins que dans l’état actuel des choses, certaines personnes[5] se trouvent dans l’obligation d’avoir recours à l’EHPAD ».

Dans la même veine, l’ancienne ministre Marie-Anne Montchamp, Présidente de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) depuis octobre 2017 déclarait récemment que « L’Ehpad d’aujourd’hui n’est pas l’Ehpad d’hier et les réponses médico-sociales en établissement d’aujourd’hui ne sont pas celles d’hier (…) C’est un questionnement permanent qui doit se faire jour et, de ce fait, ce questionnement permanent conduit à des transformations de nos organisations ».

Marie-Anne Montchamp interroge alors sur ce qui fait qu’une personne âgée peut rester debout et citoyenne jusqu’à son dernier souffle. « Quand je dis debout, c’est totalement détentrice de ses droits, entourée d’une organisation et de personnes à l’écoute et qui ne vont pas lui apporter des réponses normatives à ses besoins, mais vont tout simplement être capables de comprendre et d’entendre des besoins, même si la parole n’est plus là. Et même si la perte de repères ou la désorientation est très avancée ».

Des propos nobles et ambitieux, mais les politiques concrètes seront-elles vraiment à la hauteur ? S’il s’agit initialement de changer de regard, c’est bien pour modifier les pratiques et transformer ensuite les interactions avec ces vieux en grande difficulté existentielle. Modifier les pratiques, c’est laisser le temps au soin, à la relation et à la pensée. Une utopie car pas rentable…est ce si sûr?

Pour commencer, cela ne peut occulter la nécessité d’un taux minimal de présence professionnelle en Ehpad. La moyenne est aujourd’hui de 6 personnels pour 10 résidents. Certains directeurs d’Ephad en réclament 8 pour 10, les syndicats de salariés 10 pour 10. Puisque la notion de « bientraitance » est omniprésente dans le discours en EHPAD, comment l’assurer si les effectifs ne le permettent pas ?

Cette bientraitance, organisée »comme une succession de petites normes(5a) qui, mises bout à bout, sont contradictoires pour des professionnels en permanence confrontés à des injonctions paradoxales »[6] : une prise en charge individualisée-chronophage- et une organisation standardisée inspirée du modèle industriel-chronométrée. Il y a un hiatus de la « Bientraitance ».[7]

Non pas comme des gens de peu, mais de beaucoup…d’humanité.

Pourtant ces soignants, en s’occupant de ceux que la société ne regarde plus, pourraient/devraient recevoir ce qu’on attribue d’ordinaire à des premiers de cordée, reconnaissance et fierté ! Non pas comme des gens de peu [ 8], mais de beaucoup…d’humanité.

Et quand la possibilité de cette humanité est couplée à l’inventivité, une voie, potentiellement très féconde se trace au travers des expérimentations sur le territoire. Enfin, dirons-nous, car longtemps notre pays manqua de volonté comparativement à d’autres voisins européens, l’Allemagne, les pays scandinaves, par exemple.

Que constatons-nous depuis quelques années sur le terrain ? De nouvelles façons d’être, d’agir, de faire, grâce à de nouvelles technologies, de nouvelles organisations, dans ce domaine immense de la gérontologie. Les innovations technologiques bousculent les pratiques, réinterrogent les dimensions éthiques,  d’autant plus qu’elles s’inscrivent dans un contexte de marchés et de concurrence, bien loin des valeurs du soin ou de la solidarité.

Et partout, s’expérimente ici et là, ce qu’on nomme les innovations sociales. Foisonnantes, diverses, quelles sont-elles, quels en sont les leviers et les freins ? La vieillesse deviendrait-elle un temps propice aux innovations ? Si tel était le cas, cela en dirait long sur nos manières contemporaines de vieillir… et de vivre.

A nos yeux, là est le futur de l’EHPAD, se transformant ainsi, à taille humaine, ouvert et en relation étroite, interactive, avec un territoire -commune, quartier- en une Maison médicalisée (raisonnablement[9]) d’accompagnement du grand âge.

 

José Polard

[1] La mission Flash EHPAD en 2017 relève des conditions de travail « particulièrement préoccupantes tant d’un point de vue physique que psychologique » en particulier pour les aides-soignantes, un taux d’absentéisme moyen de 10 %, un taux d’accident du travail de deux fois supérieur à la moyenne nationale, une médicalisation des établissements « insuffisante ».

[2] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2018/01/25/-appel-a-la-greve-inedit-dans-les-maisons-de-retraite-mardi.

[3] lemonde.fr/sante/article/2017/12/06/ehpad-le-grand-desarroi-des- familles_

[4] lemonde.fr/societe/article/2017/07/18/dans-le-jura-la-greve-la-plus-longue-de-francel

[5] 728000 résidents en EHPAD en 2015 : http://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/er1015.pdf

[5a] https://humanite.fr/ehpad-la-bientraitance-sans-moyens-649214

[6] Iris Loffeier, « Panser des jambes de bois ? : la vieillesse, catégorie d’existence et de travail en maison de retraite », PUF, Paris, 2015

[7] Alain Jean. http://lagelavie.blog.lemonde.fr/2018/01/17/le-hiatus-de-la-bientraitance/

[8]  Pierre Sansot: « L’expression me plaît. Elle implique de la noblesse. »

[9] Les collègues médecins d’«EHPAD’ côté » militent pour une médecine gériatrique raisonnable, sociale et biographique.