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Les oubliés des grèves

Madame M a 92 ans, elle garde, comme elle dit, « sa tête », mais ne peut plus se mobiliser. « Maudite arthrose » dit-elle souvent. Elle a vendu son petit appartement pour déménager dans un établissement parisien, proche du domicile de son enfance. La maison de retraite est sympathique, accueillante, mais chère. Ses économies y passent petit à petit, et elle se désole de ne pouvoir laisser à ses enfants le fruit de sa vie de travail.

En cette fin d’année, elle voit à la télévision des foules défiler dans les rues et bloquer les transports. C’est, comprend-elle, pour les retraites. Un monsieur à moustache dont elle n’arrive pas à se souvenir du nom, explique que c’est pour ses petits et arrières petits-enfants qu’il se battent… Elle se rappelle la crise de 29 et, pense-t-elle, cela peut être utile.

Mais les jours passent, Madame M constate que le personnel est de plus en plus nerveux, tendu, fatigué. L’aide-soignante, Fatima, qu’elle aime bien, ne s’arrête pas beaucoup dans sa chambre ; elle s’excuse ne n’avoir pas eu le temps de l’aider à sa toilette… Madame M sait que Fatima, comme la plupart de ses collègues, habite loin, qu’il lui faut prendre le RER et le bus. Une heure et demie le matin, autant le soir. Elle se demande comment, avec des enfants à charge, elle peut tenir. Les transports en commun, elle voit à la télé qu’il n’y en a plus, et se prend à penser : « ils se battent pour les retraites, mais pas pour les maisons de retraite »

Dans l’institution, justement, cela commence à devenir intenable. Madame M, qui n’arrive plus à s’alimenter seule, n’a quasiment rien mangé hier. Fatima n’a pas le temps, ses collègues non plus.

Pire, l’épidémie de gastro entérite redoutée arrive.  Elle entend dans le couloir Fatima : « Le livreur de protections ne peut pas venir aujourd’hui… les grèves… on n’a presque plus de stock…comment on va faire, ils ont tous la diarrhée… »

Madame M, a fini par l’attraper, cette satanée gastro. Ce matin, elle n’a pu se retenir et les odeurs envahissent la chambre ; elle si pudique et soignée, c’est comme si un monde se dérobait. Elle sonne une fois, deux fois, trois fois… rien. « Madame, madame » crie-t-elle. Après un temps qui lui semble une éternité, une aide-soignante arrive, énervée. « Arrêtez de crier comme ça ou je ne vous change pas ! »

Madame M se tait. Une larme coule sans que l’aide-soignante la remarque ; elle est changée en un rien de temps. Enfin, changée, si l’on peut dire… il reste quelques bien mauvaises odeurs.

Dans le couloir, elle entend l’infirmière : « c’est vrai qu’on devient franchement maltraitantes. Que faire ? Il y a encore un arrêt ce matin. Même en faisant le minimum du minimum, on n’y arrive pas. Hier, Fatima est partie en pleurant, la peur au ventre, morte de peur à l’idée de ne pouvoir arriver chez elle»

« La direction est sympa et autorise que les chambres non occupées puissent l’être par le personnel, mais les enfants, on ne peut les laisser seuls… quelle galère !»

« Faudrait quand même laisser passer les soignants… on habite loin en banlieue… »

Madame M se souvient un peu de ses très lointaines leçons de philosophie. « La fin justifie-t-elle les moyens ? » Elle se rappelle même avoir disserté sur le sujet et avoir eu une bonne note. Elle avait cité Arendt : on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs, mais les œufs se rebiffent…

Comment se rebifferait-elle, dans son fauteuil, avec ses articulations désespérément douloureuses et presque incapable du moindre mouvement ?  Comment dire à ceux qu’elle voit à la télé, que le personnel n’en peut plus et qu’elle ne pourra pas être lavée, nourrie, soignée correctement, comment expliquer qu’il faut la changer plusieurs fois par jour ?

A 92 ans, qui, dans la rue, s’intéresse à elle ?

Madame M laisse couler une nouvelle larme.

Merci monsieur moustache.

 

Dominique Rivière

« Ok boomer » ?

       Le plus souvent, lorsque dans un échange qui tourne mal un des interlocuteurs veut clore le débat en clouant le bec à l’autre, la formule utilisée, peu élégante, avouons-le, mais parfois très efficace, ressemble à quelque chose du genre : « Ta gueule connard! » Cette formule peut alors, à cause de l’insulte qu’elle contient, renforcer le désaccord, attiser le désir de vengeance et, parfois, déclencher un passage à l’acte qui pourra à son tour, entraîner des coups, voire des blessures injustifiables, même s’il arrive que l’on puisse les trouver compréhensibles…

Il arrive qu’à « connard » on soit tenté de substituer quelque chose de moins répréhensible… Il arrive même que « Ta gueule » laisse la place à quelque chose qui semble presque dire le contraire… C’est ainsi sans doute que s’est construite et se répand, se propage, cette expression aussi sympathique que détestable: « OK Boomer[1] ».

Sympathique, du moins en apparence et au premier degré. « Ok » d’origine américaine, puis québécoise, exprime l’accord, qui s’en plaindrait ? Le mot « Boomer » quant à lui fait référence, évidemment, à l’âge de la personne implicitement désignée comme étant née entre 1945 et 1960 et faisant, par conséquent, partie de la désormais fameuse génération des « baby-boomers »!

Et voilà ce qui pourrait bien rendre moins sympathique l’usage de cette expression… « Ok boomer » pourrait bien être, osons le dire, une manière de ne pas dire mais de donner à comprendre un « compliment » du genre « Ta gueule vieux con… je n’ai pas l’intention de continuer à parler avec toi, je n’ai pas de temps à perdre! »

Et voilà que celles et ceux qui, pour de sombres raisons d’intérêt économique, cherchent depuis des années à opposer les générations, à rompre le pacte de solidarité entre les générations (par exemple en  démantelant le système de retraite par répartition…) pourraient bien être en train de gagner… Voilà que l’âge devient une raison de se taire, d’être une nouvelle fois privé de son droit de parole… Comme si faire taire les vieux, les réduire au silence, pouvait avoir pour corollaire de donner mieux la parole aux jeunes…

Quelle bêtise! « Personne ne libère autrui, personne ne se libère seul, les hommes se libèrent ensemble » disait Paolo Freire[2] avec tellement de pertinence… Ensemble…

Cette expression qui fait le buzz évidemment sur les réseaux soi-disant « sociaux » est d’autant plus détestable qu’elle vient désigner les vieux comme disqualifiés, mauvais, incapables, incompétents, etc, à cause de leur âge. Comme si l’âge pouvait être un critère d’évaluation de l’intelligence, de la pertinence, de la lucidité… L’âgisme émerge exactement à cet endroit, regroupant toutes les formes de discrimination, de ségrégation, de mépris fondées sur l’âge et leur permettant de s’exprimer.

Bien sûr il y a eu dans la génération des baby boomers quelques privilégiés, évidemment minoritaires qui, comme dans toutes les générations d’avant ou d’après, ont eu des avantages liés parfois à leurs origines, à des rencontres, à la chance…

Bien sûr il y a eu dans cette génération des privilégiés qui ont fait bien peu de cas de leurs concitoyens et des conditions de vie de la plus part d’entre eux, des profiteurs indignes, des corrompus, des manipulateurs, des… Oui bien sûr mais ce n’est pas cette génération qui les a inventés et je me réjouirais d’être certain que les générations suivantes ont bien rompu avec ces comportements, mais…

Bien sûr il y a eu tout cela mais, de grâce, ne faisons pas de cette génération  dite du baby boom la génération privilégiée que tout le monde pourrait aujourd’hui envier parce qu’elle aurait tout eu, parce qu’elle aurait joui de tout sans se soucier des autres…

Non ! Les femmes et les hommes de cette génération n’ont eu de liberté que celle que leurs parents et grands parents leur ont donnée en la payant bien cher à travers les guerres qu’ils ont dû faire et vivre… et celle qu’ils ont dû conquérir à travers l’extraordinaire mobilisation de 1968 pour mettre en question l’autorité ou plutôt l’Autorité de l’État, du Patronat, de l’Église, des institutions, de la famille, etc. Il a fallu pour cela se battre, rester mobilisé, transformer les conditions de travail, conquérir un peu plus de congés payés et un âge décent pour partir à la retraite, etc… Il a fallu conquérir le droit à la contraception, transformer (même s’il reste beaucoup à faire) le statut des femmes et celui des hommes parallèlement… Il a fallu se battre pour faire valoir des droits tels que la liberté de penser, d’écrire, de publier, etc. Il a fallu changer le regard sur celles et ceux qui, porteurs d’un handicap, revendiquent, malgré tout, le droit de trouver leur place dans une société qui n’en finit pas de les tenir à distance… Il a fallu adapter la société française aux transformations gigantesques d’un monde où enfin on pouvait commencer à vieillir nombreux, du moins plus nombreux que par le passé.

Oui ! Les femmes et les hommes de cette génération ont cotisé, non pas pour « s’acheter » une retraite mais pour s’ouvrir un droit et contribuer ainsi à la solidarité nationale en finançant ainsi les retraites de celles et ceux qui les précédaient…

Et puis les vieux de cette génération dont il est devenu banal de dire qu’ils ont tout eu… ont eu des conditions de vie, étant jeunes, dont il faudrait aussi parler… À l’école, en pension, en colonie de vacances même, en apprentissage, à l’armée, au travail, en formation…

Je n’ose dire ici quelles étaient les conditions de vie, de travail, de ressources dans lesquelles j’ai grandi… Je n’ose dire ici à quel âge il m’a bien fallu commencer à travailler pendant les vacances pour imaginer faire des études… en travaillant… Je n’ose dire parce que l’objet n’est pas de faire pleurer dans les chaumières, mais ce « Ok Boomer » a quelque chose d’insupportable, je le reçois personnellement et solidairement comme une insulte. Si cette insulte n’était adressée qu’à moi, ce serait déjà difficile mais l’adresser à une génération c’est lamentable, insupportable…

Bien sûr cette génération ne laisse pas à celles d’après le monde idéal dont légitimement elles peuvent rêver… Bien sûr dans de nombreux domaines elle aurait dû et peut-être pu faire mieux… Bien sûr elle laisse en héritage un monde imparfait, une nature en souffrance et des inégalités sociales dramatiques. Mais se pose- t-on la question de savoir qui a tenu les rennes ? Qui a manipulé ? A qui a rapporté cette mystification dont globalement nous génération d’après-guerre nous avons fait l’objet ? Se pose-t-on la question de savoir comment cette génération de l’immédiat après guerre a été manipulée par un ultra libéralisme qui nous a fait croire que pour vivre mieux il nous faudrait consommer toujours plus ? Qui nous a conditionnés pour croire que la voiture c’était évidemment la liberté, que la vitesse l’emporterait sur la lenteur, que les biberons en plastique et l’eau en bouteilles était meilleure pour la santé de nos enfants, que les sodas étaient simplement bons à boire, que le nucléaire n’était pas polluant, que le diesel était mieux que l’essence et reviendrait moins cher, que les grandes surfaces seraient l’avenir, que les OGM permettraient de réduire la faim dans le monde et j’en passe tellement, dans tant de domaines…

Bien sûr nous avons collectivement et personnellement manqué de sens critique, de lucidité, de capacité à résister… Bien sûr nous nous sommes laissés éblouir par la télévision, séduire par l’image, par la publicité envahissante ! Bien sûr nous n’avons pas collectivement assez travaillé sur tous ces sujets… Mais n’est-ce pas le propre de ceux à qui l’on ment d’être manipulés par le mensonge et de le prendre pour vérité jusqu’à ce que…

Alors non nous ne sommes pas coupables ! Non je ne suis pas coupable d’avoir été manipulé ! Je veux bien en être responsable, puisque j’ai à en « respondre », à en répondre, à m’en expliquer devant les générations qui viennent. Mais si celles-ci m’interdisent la parole au moment où je veux précisément répondre de cette histoire qui nous a faits, alors elles ne sauront jamais, elles croiront comprendre mais ne sachant pas, elles ne comprendront pas.  Elles s’exposent alors elles-mêmes à une manipulation plus moderne, plus subtile peut-être, plus imperceptible encore mais certainement pas moins efficace… L’ultra libéralisme s’adapte, se décomplexe mais ne lâche rien… Je souhaite à celles et ceux qui s’autorisent cet odieux « Ok boomer » de ne jamais se faire manipuler mais malheureusement j’ai du mal à y croire…

Alors non pas « Ok boomer! » Non certainement pas ok! L’âge ne peut jamais être un critère de disqualification et nous, les vieux, nous savons d’expérience que la disqualification des uns a toujours pour effet d’entraîner la disqualification des autres… Plus les jeunes s’autoriseront à disqualifier les vieux et plus ils se retrouveront eux aussi disqualifiés par un mécanisme exactement symétrique et avec des arguments aussi injustifiables… L’âgisme est sans doute pour l’âge ce que le sexisme est au sexe ou ce que le racisme est aux « races ».

Non les vieux ne se tairont pas! Non nous ne fermerons pas notre gueule de vieux parce que nous avons le droit d’être fiers de notre âge… Nous serons, comme les autres, tenus à respecter nos interlocuteurs mais nous ne renoncerons pas à la liberté de parole que nous avons mis tant de temps à conquérir et dont la conquête n’est sans doute jamais suffisamment acquise.

 

Non nous ne nous tairons pas, je l’espère du moins, parce que je suis profondément convaincu que c’est dans la belle complicité entre les générations que nous pourrons inventer l’avenir…

 

Michel Billé

[1] L’expression « OK Boomer » est utilisée de manière péjorative pour tourner en dérision des jugements perçus comme mesquins, dépassés ou condescendants, de la part de personnes âgées, particulièrement les baby-boomers. En novembre 2019, Chlöe Swarbrick, une parlementaire néo-zélandaise, alors qu’elle intervient sur le changement climatique, répond d’un expéditif « OK Boomer » à un collègue plus âgé qui cherche à la déstabiliser. L’expression est devenue sur le web ce que l’on appelle un « mème internet », (de l’anglais meme [miːm], à ne pas confondre avec le français même) c’est à dire un élément culturel reconnaissable, reproduit et transmis par l’imitation du comportement d’un individu par d’autres individus. (Source : wikipedia).

[2] Paulo Freire (1921-1997) pédagogue brésilien connu pour son travail d’alphabétisation visant les adultes de milieux pauvres, une alphabétisation militante, conçue comme un moyen de lutter contre l’oppression. Il est notamment l’auteur de : Pédagogie des opprimés. Ed. Maspero. 1974.

L’e-mortalité

Facebook.

Pour celles et ceux qui ne connaissent pas encore, Facebook est un réseau sur Internet  dont on dit, à mon sens à tort, qu’il est social. Il permet à toute personne possédant un compte de se présenter en créant son « Profil » et d’y publier des informations plus ou moins accessibles à d’autres personnes, possédant ou non un compte. L’usage de ce réseau s’étend du simple partage d’informations d’ordre privé (par le biais de photographies, liens, textes, etc) à la constitution de Pages et de Groupes visant à faire connaître des institutions, des entreprises ou des causes variées.

On s’y connecte, on y entretient son réseau en se faisant des « amis » (sic), on partage des liens, des informations, on y publie les photos de ses dernières vacances, on y raconte sa vie, tout et n’importe quoi.

Et puis un jour on meurt. Et notre profil nous survit. C’est arrivé à une amie voilà plus d’un an maintenant et qui hélas n’est plus là pour en témoigner. Mais aujourd’hui encore on peut lui demander de bien vouloir être une « amie », on peut lui envoyer des messages auxquels évidemment elle ne répond pas.

Et elle n’est pas la seule. Il existe maintenant sur Facebook des milliers de fantômes virtuels qui continuent à nous sourire depuis l’au-delà au risque de réveiller ou d’attiser la douleur des familles et des proches. Certes, ceux-ci peuvent désormais signaler le deuil de la personne et demander la suppression de son  « profil » mais aussi, et voilà le progrès qu’on n’arrête pas, de le transformer en une sorte de mémorial virtuel.

Nous avions jusqu’à présent plusieurs possibilités pour honorer la mémoire du cher disparu, la tombe, l’urne, le bouquet de fleurs attaché à un arbre le long d ‘une route meurtrière. Maintenant, nous avons, par la magie d’Internet et de Facebook, la possibilité de lui dresser un « mur » funéraire et virtuel.

 

Le dit « mur » demeure actif et on peut y épingler les messages des uns et des autres, les mots des proches, les messages de condoléances. Il accueille aussi des correspondances plus longues qui tentent de maintenir un lien avec la personne perdue.

Après l’escamotage de la mort dans nos sociétés par de multiples procédés qui la rendent invisible, le cyber-deuil va plus loin encore. Ainsi, il est probable que dans les temps à venir nous n’aurons plus à nous déplacer pour aller poser un bouquet le jour de la fête des morts. Assis dans un fauteuil, un simple clic avec l’index sur le bouton gauche de la souris de l’ordinateur suffira pour avoir un geste et une pensée pour eux.

Et ce, sans limitation de temps contrairement aux concessions souscrites pour les tombes. Ainsi, les hommes auront trouvé, pensent-ils, une réponse à la question de leur immortalité. Leurs données resteront suspendues sur la Toile dans une sorte d’éternité alors qu’ils seront redevenus poussière depuis longtemps déjà. Le temps, celui qui use, fatigue, élimine « ne fera rien à l’affaire »  et baisse les bras devant l’éternité !

Nous connaissions le e-commerce pour la vente à distance en ligne, e-bay pour la vente aux enchères, vient de naitre l’e-mortalité. Ainsi va le monde !

 

Didier Martz

ALERTE INFO! Un déclencheur très contemporain

 

Depuis plusieurs mois, nous sommes interpellés par un nouveau phénomène, un nouveau déclencheur, de plus en plus envahissant auprès des personnes âgées désorientées dans les Ehpad et à domicile. Provoquant, majorant des troubles du comportement à type d’anxiété, d’angoisse, de peur, et donc un besoin croissant de sécurisation.

Mais d’abord qu’est-ce qu’un déclencheur ?

Il nous faut rappeler au préalable un principe de la méthode de Naomi Feil : Des évènements, émotions, couleurs, sons, odeurs, goût ou images du présent peuvent réveiller le souvenir d’évènements passés associés aux mêmes émotions.

Un déclencheur réactive des comportements vécus, appris plus tôt dans leur vie, des mécanismes d’adaptation : se cacher dans un placard, derrière une porte, crier : » Au secours ! » vouloir partir, se sauver par tous les moyens.

Ces comportements sont l’expression d’un besoin, rappelons qu’un besoin est impérieux, vital, irrépressible, et nos aînés mettent alors tout en œuvre pour répondre à ce besoin. Cela ne fait pas que majorer les comportements, mais aussi augmenter en conséquence le travail du personnel de ces institutions lesquels doivent gérer tout cela.

Certains nous diraient qu’il suffit de supprimer ce déclencheur puisqu’il est identifié ! Et bien c’est là tout l’effet pervers de celui-ci ! Il rend ceux qui le subisse « addict » avec l’envie, voir le besoin de le retrouver sans cesse.

Ce déclencheur passe par les canaux des chaines d’info en continu et particulièrement BFM, leader de ce marché et si souvent allumé en continu dans les salons d’EHPAD ou dans la salle à manger d’une maison ou d’un appartement.

Moins que les images, c’est surtout la bande déroulante en bas de l’écran qui stimule, excite. Avec ce dispositif à l’écran de ces chaines, nous subissons en permanence une mise en alerte, si bien que le moindre évènement devient catastrophique et anxiogène :

« ALERTE INFO » sur fond rouge.

J’ai vu des personnes âgées désorientées, le visage collé à la TV tentant de lire ce bandeau dont l’écriture quelquefois défile vite, majorant leur peur de perdre une information importante, tel des résistants l’oreille collé au poste TSF à l’écoute de radio Londres, le visage inquiet, les yeux remplis de larmes.

Un autre déclencheur sévit actuellement auprès de nos aînés encore dans leur domicile, persistant, insidieux, qui rentre chez eux par ruse. A domicile souvent ou en établissement parfois, ces appels téléphoniques à visée de démarchage, « porte ou fenêtre ou isolation », sont très intrusifs.

Enervant pour nous-mêmes au quotidien, ils deviennent insupportables pour ces personnes âgées vivant souvent seules à domicile. Pour une génération pour qui lorsque le téléphone sonne, c’est forcément important, alors quand il s’agit de 20 appels par jour…

Répondre à cette inquiétude en débranchant le téléphone ? Mais alors ce serait au prix de se couper de ses proches…

En tant que formateur, je sensibilise les soignants accompagnant les personnes âgées désorientées, à à décrypter et agir sur ces comportements qui les troublent et nous troublent.

Au-delà des réponses banales et quotidiennes, que faire ? Il me semble qu’il s’agit moins d’une question clinique que d’un dysfonctionnement social pervers d’une société d’hyper consommation et donc de sollicitations.

Puissent ces lignes rencontrer la lecture d’un représentant des pouvoirs publics ou d’un législateur.

Appelons cela une bouteille à la mer !

Gwenael André

D’un banal âgisme actuel et d’une certaine bienfaisance ségrégative.

José,

Tu m’as demandé de relater encore certains aspects de ma situation sociale actuelle et du parcours qui y a conduit, en ce qu’ils te paraissaient illustrer un certain âgisme actuel, souvent ségrégatif, et auxquels il m’est déjà arrivé de faire allusion – un peu trop, peut-être – dans ce blog.

J’ai donc rédigé ce “billet” dans ce sens, en précisant bien que ce n’est pas pour solliciter quoi que ce soit – ma vie s’achève à présent et je n’en attends plus grand chose pour moi – mais parce que, en exposant, à travers mon cas, certaines réalités sociales actuelles plus ou moins ignorées, je peux, peut-être, contribuer à les faire évoluer.

Lorsqu’il y a une quinzaine d’années, ayant fait l’objet d’une procédure d’expulsion pour n’avoir pu me porter acquéreur du logement que j’occupais quand celui-ci fut mis en vente, et mes moyens financiers ne pouvant non plus me laisser espérer pouvoir me reloger à Paris (où je vis depuis plus de 70 ans) dans le parc privé, j’étais, et déjà depuis plusieurs années, demandeur de logement social, remplissant l’ensemble des conditions pour pouvoir y être admis.

C’est alors que, après que l’on m’ait laissé entendre qu’en raison de mon âge – je venais de dépasser 60 ans –, je n’avais aucune chance d’obtenir un logement dans le parc social, je fus “orienté” (pour ne pas dire dirigé) par les instances sociales municipales vers une “résidence pour personnes âgées” , ainsi que sont nommés ce type de logements sociaux (ces “établissements” ).

A cette époque, il se trouve que, dans le cadre de mes activités associatives : http://ludaqua.over-blog.com/page-658351.html , je fis la connaissance de quelqu’un à qui ce qu’allait donc être ma situation qui lui paraissait extravagante, voulut – je ne lui demandais rien – que je rencontre sa compagne (ou son épouse) qui était alors conseillère d’arrondissement et maire ajointe chargée de l’urbanisme de cet arrondissement (autre que le mien) et devint ensuite adjointe au maire (au masculin, puisque c’était alors Bertrand Delanoë) de Paris.

Celle-ci ne parut nullement étonnée de ce qui m’était arrivé et me confia que cela lui semblait tout à fait aller dans le sens de ce qu’elle savait de la politique parisienne d’alors (et encore aujourd’hui ?) en matière de logement, priorisant avant tout les jeunes générations ; politique à laquelle les services sociaux devaient participer.

Bien sûr, il ne s’agit que d’un témoignage oral et qui n’a aucune valeur probante de ce que cette élue avait pu me confier et dont je suis convaincu, d’autant que d’autres échos entendus ultérieurement, – notamment lorsque je dû passer une visite médicale pour être admis à résider chez les “personnes âgées” (déjà la crainte d’Alzheimer ?) – m’ont paru aller dans le même sens.

Ainsi, ayant eu la chance (?) d’être “ en situation de retraite” à 60 ans – j’ai commencé à travailler, donc à “cotiser”, à 17 ans –, ai-je pu bénéficier de cette possibilité de relogement, quand je n’en entrevoyais aucune autre.

Mais, en même temps, je découvrais que, selon le “Règlement général des établissements pour personnes âgées”, c’était, sauf dérogation[1], à la condition que celles-ci n’envisagent pas, si elles en ont la possibilité, de reprendre éventuellement une activité professionnelle (conformément aux conditions de cumul emploi-retraite existant alors), pouvant leur procurer des revenus complémentaires du montant de leur retraite, généralement très modeste (et, par ailleurs, les excluant du nombre des personnes qui, poursuivant une activité, continuent, par leurs cotisations et contributions, d’abonder aussi aux systèmes de solidarité dont elles relèvent).

J’ai interrogé de nombreux responsables politiques pour connaître leur opinion au sujet de cette interdiction, parmi lesquels d’autres élu-e-s[2] au Conseil de Paris – dont le premier d’entre elles et eux –, siégeant au conseil d’administration du Centre d’action sociale de la ville de Paris et autres “ membres nommés par le maire parmi les personnes, non membres du conseil de Paris, participant à des actions de prévention, d’animation ou de développement social menées dans la ville de Paris” , mais sans obtenir de réponse d’aucun-e.

Mme l’Adjointe au Maire de Paris, “chargée des seniors et du lien intergénérationnel” d’alors, quant à elle, me fit répondre, à propos “ des conditions très précises pour pouvoir prétendre à l’occupation d’un appartement de résidence a caractère social, [qu’] il ne s’agit donc en aucun cas d’une manière “d’empêcher” ces personnes “d’améliorer leurs ressources” [mais] bien de leur offrir une solution digne et juste alors même que le montant de leur pension de retraite ne leur permettrait pas de trouver un logement satisfaisant sans aides municipales”.

(J’ai proposé la lecture de cette réponse à la réflexion d’étudiant-e-s en “écoles de travail social” !)

M. l’adjoint au maire de Paris, chargé de la démocratie locale et de la vie associative de l’époque – dont, en raison de son handicap, je tiens à saluer l’attention qu’il m’a portée, en me lisant, et la courtoisie qu’il a eu de correspondre avec moi à plusieurs reprises – a transféré mes courriers à une conseillère technique au cabinet du maire. Celle-ci, me précisa que l’interdiction qui m’était faite d’exercer encore une activité professionnelle souffrait toutefois une exception s’agissant de mes “droits de plume” .

(Aussi, l’ai-je assurée de ce que, si la publication éventuelle des réflexions que m’inspire entre autres la vie politique actuelle de mon pays devait me valoir de percevoir quelques droits d’auteur, j’abandonnerais ceux-ci à une oeuvre sociale, comme par exemple, s’il en existe, un fonds d’entraide des conseillers (masculin générique, si je peux me permettre) de Paris nécessiteux ou de parlementaires et anciens ministres dans le besoin.)

J’avais sollicité aussi l’opinion de celui qui était à l’époque président du Conseil économique, social et environnemental, aujourd’hui haut-commissaire aux retraites, délégué auprès de la ministre des solidarités et de la santé. Celui-ci avait bien voulu me faire répondre, mais, visiblement, la personne ayant rédigé le courriel de réponse manquait d’informations sur le sujet.

(Espérons qu’aujourd’hui, M. le haut commissaire est mieux aidé dans ses nouvelles fonctions.)

Les “personnes âgées” ne restent pas toujours en couple. Un jour vient, tôt ou tard, ou l’une des deux “s’en va” et l’autre devient célibataire – à moins qu’elles “partent” ensemble, mais c’est moins fréquent – et prévoit-on beaucoup de logements destinés à des célibataires (studios,”F1”…) dans le parc social ordinaire (hormis les logements destinés à des étudiant-e-s ou à des jeunes travailleu-rs.-es) ?

Par ailleurs, pour ces mêmes causes (“naturelles”), il y a forcément un turn-over plus important dans les “résidences pour personnes âgées” que dans nombre d’autres logements sociaux (dans lesquels nombre de personnes qui s’y trouvent logées, y demeurent souvent bien après qu’elles ne remplissent plus les conditions qui leur avaient permis d’y être admis).

J’ai exercé en “pédopsy” – toi aussi, sans doute – à une époque où, sous l’égide de l’Éducation nationale, se multipliaient les dispositifs destinés aux enfants considérés comme présentant, ou supposés devoir présenter, des difficultés pour pouvoir être intégrés normalement dans un parcours scolaire ordinaire (l’époque des “dys”, des CMPP, des CAPP…[3]).

Nous étions alors souvent confrontés aux difficultés qu’il y avait à faire admettre, par “L’École”, des enfants, pouvant, certes, rencontrer certaines difficultés, notamment d’apprentissage, mais qui pouvaient, néanmoins, selon nous, suivre un parcours scolaire normal (ce dont nombre d’expériences pédagogiques ont pu faire la preuve, sans que celles-ci soient toutes très révolutionnaires).

Il nous était alors répondu que puisqu’il existait des dispositions spécifiques pour ce type d’enfants, leur place n’était pas à l’école ordinaire : “Pourquoi, voulez-vous qu’on les prenne ici puisqu’il y a, ailleurs, des choses prévues pour eux ?”

J’ai souvent repensé à cela lorsque quelqu’un me dit un jour son étonnement qu’à mon âge – j’avais alors à peine plus de 60 ans ! –, je veuille intégrer un logement (social) normal, puisque, n’est-ce pas, ”il en existe de prévus pour les gens comme [mo i ] ”.

Ce qui me fait dire – mais, je ne dis rien d’original – qu’il est des inclusions qui procèdent d’une exclusion (d’une mise “ de côté” !) – et je ne songe pas seulement aux Ehpad.

S’agissant de la réglementation des “établissements pour personnes âgées” ) qui, sauf dérogation[1], ne permet pas que les personnes admises à être relogées dans ce type d’établissement poursuivent une activité professionnelle, il semble qu’avant mars 2007, date à laquelle cette réglementation a été modifiée, cette interdiction concernait les personnes qui y étaient admises “ à titre exceptionnel, de 60 à 65 ans ” ( “à condition d’être en situation de retraite ou de préretraite, ou en cas d’inaptitude au travail “ : “Règlement général des établissements pour personnes âgées” ).

Ainsi, avant 2007, il semble que ces établissements étaient prévus pour des personnes de plus de 65 ans et, à l’époque, au regard des instances municipales, n’était-on donc, d’une certaine façon, considéré comme une “personne âgée” qu’à partir de 65 ans et non 60 ans, comme depuis cette date.

Et, ainsi aussi, il semblerait que, là, on ait plutôt avancé l’âge du début de la “vieillesse” .

Et aujourd’hui et demain, où l’âge de la retraite risque, pour certain-e-s, d’être porté, de façon avouée ou pas, bien au delà de 60 ans…?

Quelques autres réflexions, à présent :

Certaines “résidences pour personnes âgées” du Centre d’action sociale de la ville de Paris disposent d’un restaurant auxquels peuvent accéder, le midi, les parisien-e-s titulaires, sous conditions de ressources, de la ”carte Émeraude” .
Depuis 2010, quelques-uns d’entre eux “se transforment le soir en restaurants solidaires dédiés aux personnes en grande précarité” : https://www.paris.fr/pages/distribution-de-repas-123/

Au delà de l’aspect de “bienfaisance” de cette mesure, ne relève-t-elle pas aussi d’une assimilation des “personnes âgées” , autres qu’aisées, à des “pauvres” ou des “nécessiteux” , devant faire l’objet d’une certaine conception de l’ ”assistance” sociale, bien plus que de l’application des principes d’égalité et de justice ?

(N’en est-il pas souvent de même s’agissant des “personnes handicapées” ?)

Concevrait-on des équipements relevant de la solidarité ou de l’assistance, intégrés, par exemple, dans des ensembles de logement social ordinaire (et je ne songe pas à ceux où résident certaines personnalités politiques actuelles ou anciennes) ?

Sans rapport avec ce qui précède, j’ai entendu il y a peu le romancier et essayiste Pascal Bruckner présenter son livre  » Une brève éternité – Philosophie de la longévité  » : https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-04-septembre-2019

Des propos de philosophe (qui m’ont paru assez convenus) : « Nous avons réussi à repousser la vieillesse au plus loin : il y a un demi-siècle, la vieillesse commençait à 55 ou 60 ans » ; « Repeindre la retraite aux couleurs de l’enchantement, c’est oublier qu’elle est souvent la conjonction de deux phénomènes : le vieillissement et la diminution de la rémunération » ; « Je ne crois pas à la sagesse de la vieillesse : les personnes âgées ne sont pas sages, elles sont, comme les jeunes, agitées de pulsions contradictoires »…

Et puis, cette phrase qui m’a semblé, quant à elle, relever d’une vision assez “réaliste” : “La maladie est aussi le salaire [moi, j’aurais utilisé un autre mot] de la longévité.”

Amitiés.

Bernard Gibassier

P.-S. : J’avais conclu un précédent billet (sur certains âges de la vie) en citant une chanson d’Henri Gougaud : https://www.youtube.com/watch?v=I9-D9DoA-Vg , à laquelle j’aurais pu ajouter celle-ci, plus ancienne : https://www.youtube.com/watch?v=mRhMu_ffGsY&t=43s
Comme certain-e-s me demandent souvent pourquoi je m’évertue à écrire sur des sujets tels ceux évoqués encore une fois ici, si personne ne m’écoute (ne me lit) et me répond, je terminerai celui-ci en proposant, encore de cet auteur, ce conte dit par lui : https://www.youtube.com/watch?v=ribE1nPTgbI

1. Précision apportée depuis, et récemment, par les services sociaux de la ville de Paris, au Défenseur des droits (mon “conscrit” !), que j’avais sollicité à ce sujet.

2. écriture inclusive, pour ne pas m’attirer de “verts” reproches !
A ce sujet, s’insurge-t-on beaucoup de ce que, généralement, on emploie indistinctement le masculin générique “vieux” pour désigner aussi les autres “personnes âgées” que l’on évite – et c’est heureux – d’appeler “vieilles”.

3. Pour un rappel historique de ces dispositifs, voir :

https://www.persee.fr/doc/rfp_0556-7807_1984_num_66_1_1581

Et, plus récemment : https://theconversation.com/la-france-est-elle-vraiment-en-marche-vers-lecole-inclusive-118724 ?

La sexualité et le désir féminin ne disparaissent pas avec la ménopause, bien au contraire!

Merci aux hommes qui continuent à nous désirer”, tels ont été les mots d’une de mes patientes. “Sexuellement invisibles!” Yann Moix a essayé de faire le buzz en écartant les femmes de 50 ans de son désir, incluant au passage tous les autres hommes dans cette affirmation. Buzz réussi sur les divans des psychanalystes. “Quand tu crois que t’as pris de l’âge mais que tu ressens que tu n’as pas vieilli, tu te vois de l’intérieur. Eux, les autres, ils te regardent autrement.” Pleurs silencieux de cette patiente.

Ce qui est frappant dans la formule de Yann Moix, sans probablement qu’il en soit tout à fait conscient, c’est qu’il parle de femmes ménopausées. À 50 ans, les règles se sont arrêtées pour la plupart des femmes. Dans son affirmation, la reproduction et la sexualité seraient une seule et même affaire pour elles, pas pour les hommes. Quand une femme n’a pas de rapports en vue de procréer, elle n’a pas de rapports sexuels du tout? Cette vision très rétrograde est-elle une réalité? La contraception a justement apporté à la génération actuelle des Ménopausées une liberté inconnue des femmes auparavant. Des femmes ménopausées semblent pourtant avoir intégré qu’elles sont sexuellement out. Pourtant, sur le divan, ce n’est pas ce qui se dit. Entre copines, non plus.

Essayons de creuser cet écart pour y voir clair. Le poids des mots étant ce qu’il est, nous avons besoin de regarder de plus près pour lever quelques tabous.

Qu’en est-il des préjugés? Comment se construisent les représentations sociales, individuellement introjectées psychiquement, sans recul, comme si c’était naturel que la ménopause soit présentée comme un problème?

Au Japon le mot “Ménopause” (apparu ici au XIXe siècle) n’existe pas, ce moment de la vie des femmes ne fait l’objet d’aucune attention particulière. Dans les sociétés occidentales, nous avons droit au discours médical. Résumons l’enchaînement: fin des menstruations: dégénérescence, désordre; pathologisation: dégradation, troubles. Cet angle physiologique ouvre évidemment aux traitements en pharmacie. Ainsi, la ménopause et la sexualité sont plus étroitement liées qu’il n’est dit.

Techniquement, le désir provoque la lubrification naturelle du vagin, par la cyprine (déesse Aphrodite, surnom: Cypris). Moins de désir: moins de lubrification. Le seul effet de l’âge est à questionner. Dans un “vieux” couple, habitude rime avec lassitude. Contrairement à ce que l’on voudrait faire croire, l’âge n’explique pas tout dans les difficultés pour “mouiller”. Certaines femmes disent qu’elles sont bien contentes de prendre ce prétexte pour échapper au “devoir conjugal”. Sans désir, même le Viagra de Monsieur n’a aucune efficacité. C’est donc la question du désir sexuel qui est posée. Qu’en est-il lors de nouvelles rencontres?

Un des problèmes est donc que le désir des femmes qui avancent en âge semble bien peu reconnu, accepté. A l’inverse, le désir masculin resterait “normal” et valorisé quant à lui. Ridicules ces femmes qui ont envie de sexe, d’amour? On comprend que des femmes se sentent piégées, complexées parfois de ressentir autre chose,perdues. Elles auront à faire un premier travail d’autonomisation par rapport à ces normes dominantes pour se recentrer sur leur ressenti.

Si l’on s’attarde sur le poids des mots, prenons “Cougars”. C’est drôle de stigmatiser ainsi des femmes aimant les jeunes hommes alors que Yann Moix trouve tout à fait décent d’affirmer sa sexualité, son attirance exclusive pour des femmes ayant la moitié de son âge. On le sait -mais je dois le répéter pour dresser le contexte- tous ces hommes avec de jeunes maîtresses ne choquent pas trop, on en plaisante même “il quitte une femme de 50 ans pour deux de 25″. Mais Brigitte Macron, elle, en a bavé en raison de sa différence d’âge avec son homme! Quoi que l’on pense (politiquement) de ce couple, est-ce admissible? Les femmes ont-elles le droit d’oser assumer une vie sexuelle, à tout âge? Le droit, oui, sur le papier. Mais…

Merveilleuses, ces amoureuses?

Comme toute femme amoureuse, quel que soit le nombre de ses années, la femme rayonne, l’homme aussi d’ailleurs, allumés de l’intérieur par “les feux de l’amour”! Le désir féminin serait encore toujours à justifier, quel que soit l’âge. Pire encore avec l’âge?

“Vieille = moche = imbaisable = aigrie” on connaît ces injures de “mal-baisées”. Il se pourrait qu’une résurgence du sexisme se manifeste ouvertement dans cette vision exprimée sans rougir par Yann Moix.

Alors que le sexuel est partout, de la publicité à la pornographie, la sexualité des ménopausées serait soit un non sujet soit un sujet brûlant. Et on parle ici des femmes de 50 ans, des Mamans. Qu’en sera-t-il quand on abordera les femmes de 60 ans et plus? Les grands-mères. Croyez-vous que l’on parlera de ces sixties comme de sexynaires? Permettez-moi d’en douter quelque peu. Il suffit de regarder les rôles des actrices de ces âges. Elles incarnent très rarement des femmes amoureuses.

Les Jeunes (qu’importe leur sexe) aimeraient peut-être que cela devienne un non-sujet pour leurs parents, mères et pères. Et comme toujours encore plus pour leurs mères: “Toutes des putes, sauf ma mère. Une Sainte.”, les enfants ont toujours du mal à se représenter la sexualité de leurs parents. Cette “scène primitive” serait dégoûtante. Est-ce donc cette vision (non travaillée sur un divan) qui ne cesserait jamais d’influencer les visions d’horreur de Yann Moix?

L’âge et le désir, leur articulation pose un problème

Revenons à ce qui se passe socialement. Avoir plus de 50 ans, est-ce une disqualification ? Comme pour les hommes, diront certains. C’est vrai mais avec un malus car la femme est censée être désirable, la beauté se fane au regard des critères actuels, de jeunesse comme attribut majeur. Qu’en est-il des jeunes “moches”, au fait, les guillemets sont là pour insister sur les normes de beauté classant les individus? Comme si l’amour ne concernait que les top models! Peut-être sera-t-il plus simple de vieillir pour celle qui n’a pas été reconnue pour sa beauté une partie de son existence? À voir…

Le diktat des papiers glacés, des apparences influence les a priori, les aggrave.Sans les créer comme nous l’avons abordé au paragraphe précédent, on n’aime pas se représenter les parents faisant l’amour.

Socialement toujours, le statut des femmes ménopausées est différent de ce qu’il était. D’un côté, nous assistons à une perte de statut négatif, associé aux règles, vous savez les “femmes impures” des religions, celles qui (laïquement) font tourner la mayonnaise, etc, et de l’autre côté, une perte du statut positif comme femme fertile. Rappelons l’injonction faite aux femmes de plus de 45 ans de cesser leurs activités reproductives, elles sont socialement ménopausées avant de l’être physiquement.

Les voilà libérées des risques de “tomber enceinte”, de la contraception et ses effets secondaires, des grossesses non désirées à assumer d’une façon ou d’une autre… Les femmes ménopausées seraient disponibles non stop aux plaisirs de la vie sexuelle, comme un homme l’a été toute sa vie ne connaissant pas les cycles de 28 jours…Elles pourraient en profiter. Ce qui ravive les fantasmes de femmes intenables. Ces peurs circulent sur toute la planète et entraînent des mutilations et de multiples processus pour empêcher les femmes d’user de leur liberté.

Ainsi la disqualification des femmes ménopausées en tant que femmes sexuellement désirantes et désirables dépasse, et de loin, une simple attirance individuelle, qui en ce sens est tout à fait respectable et indiscutable.

Ménopause, un tabou à faire tomber

En considérant cette situation sous cet angle, on aboutit à la conclusion qu’il ne s’agit pas seulement d’un problème individuel mais d’un fait social.

Pour faire tomber un tabou, il faut déjà en prendre pleinement conscience puis en parler. Les femmes le pourront, en dépassant le silence jusque-là bien assimilé, en dépassant aussi la peur car les pionnières risquent d’être moquées en prenant la parole sur ce sujet.

Seules les femmes? Des hommes ont réagi à Yann Moix en disant “Tu parles pour toi!”

Merci Messieurs.

Il existe des démarches individuelles et d’autres collectives pour bousculer les tabous, par exemple, la culture. Les articles, comme celui-ci par exemple, permettent de réfléchir et aident à mettre en lumière ce qui parfois confusément est ressenti. Lever le voile pour mieux se comprendre est une étape. La pièce “Ménopausées” au théâtre de la Madeleine juin/août 2019 – en plus d’être un moment de plaisir impertinent- ouvre la voie. L’accueil très chaleureux tient tant au talent des quatre comédiennes qu’au fait que le public désire sortir du non-dit, de l’invisible. Seule petite critique, les quatre femmes n’ont que 50 ans…

Sortir d’un non-dit, du refoulé permet le changement.

Si vous en êtes d’accord, partagez ces quelques réflexions et voyons ce que cela entraîne.

« Toute vérité franchit trois étapes. D’abord elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis elle est considérée comme ayant toujours été une évidence ». Arthur Schopenhauer

 

Catherine Grangeard

 

Ce billet reprend pour partie une tribune sur le Huffington Post