Archives pour la catégorie Coup de gueule

Lettre au Directeur du Monde à propos d’un article sur la situation des EHPAD

Paris le 15 janvier 2019

Georges Arbuz[1], anthropologue, au Directeur du quotidien Le monde

 

A propos de l’article de Philippe Jacqué intitulé Korian, gestionnaire français d’EHPAD, met un pied en Espagne, publié dans Le Monde Economie du 11 janvier 2019

 

Monsieur le directeur,

Profondément troublé par la lecture de l’article cité en référence, je vous adresse cette lettre pour vous exposer les raisons de mon malaise qui provient, tant du style employé, que de la présentation qui y est faite des maisons de retraite et de leur avenir, en décalage avec l’histoire récente de ces établissements et les multiples questions qu’elle pose.

D’une première lecture de ce texte le lecteur garde une impression de dynamisme et de légèreté, le sentiment que le secteur de l’hébergement des personnes âgées dépendantes (EHPAD) échappe à la morosité de nombre de secteurs de l’économie : « L’année commence sur les chapeaux de roues pour Korian, le champion privé des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes », ce que confirme la croissance annuelle, de 70 à 80 millions de son chiffre d’affaires (3,2 milliards d’euros en 2017). L’acquisition d’un groupe de maisons de retraites en Andalousie, nouvelle étape dans l’expansion du groupe, a été une occasion pour sa directrice, Sophie Boissard, de présenter la politique de développement conduite par Korian. Depuis plusieurs années le groupe Korian, qui gère près de 80 000 lits en Europe (France, Allemagne, Belgique, Italie), multiplie les investissements afin de consolider son réseau. Il le fait en procédant par achats successifs de groupes de résidences de taille relativement modeste, comme il vient de le faire en Andalousie, en prenant le contrôle de Senior une PME qui gère 1 300 lits, en développant une activité de proximité par un maillage au plus près du territoire. Compte tenu de la faiblesse des taux d’intérêt, il est aujourd’hui préférable de détenir des résidences plutôt que de les louer.

La directrice du groupe a une vision positive de l’avenir, pense que même si la manière de financer le Grand Age n’a pas encore été clarifiée par le gouvernement, l’activité, malgré les diverses crises sociales dans les EHPAD, ne peut que s’étoffer. Sur le continent où l’on vit de plus en plus vieux, le secteur de l’accompagnement et de l’hébergement des seniors est en pleine expansion. En Espagne par exemple, quatrième marché européen de la dépendance, la croissance de ce marché est de 2 à 3% par an. Observant que pour affronter le Grand Age, il n’existe plus un seul modèle, comme autrefois les maisons de retraite, Sophie Boissard estime qu’à l’avenir il sera nécessaire de diversifier l’offre selon les besoins et les demandes des familles. »

Cette manière optimiste de présenter la situation et l’avenir des maisons de retraite, sans que soient évoquées à aucun moment la complexité de leur mission, les questions sociales et existentielles que se posent aussi bien les résidents et leurs proches que les professionnels qui en prennent soin, est en réalité profondément choquante car purement managériale.

Rappelons à ce propos que chaque société, au travers de ses croyances, de ses mythes et de ses rituels, des connaissances auxquelles elle a accès, a une manière qui lui est propre de prendre en compte la finitude humaine, d’organiser les liens et les solidarités entre les générations, d’accompagner les dernières années de vie de ses membres. Il y a encore peu de temps cet accompagnement  se faisait à domicile et lorsque l’état de santé du sujet âgé s’aggravait, venait le moment où le profane, l’utile et le matériel, cédaient la place devant le symbolique et le sacré.

Tout ceci ayant largement disparu depuis plusieurs décennies, face aux questions révélées par la crise des EHPAD, une vaste consultation est en place sur les conditions de séjour offertes au résidents et au delà sur la manière dont la société contemporaine assume et donne du sens à ce temps particulier de l’existence. A une époque où l’économie et la finance cherchent à contrôler et à  rentabiliser tous les domaines d’activité, il est aussi important de lutter sans relâche pour que les questions relatives à l’avancée en âge, aux liens et aux solidarités entre les générations et à la mort, échappent à leur emprise.

 

Georges Arbuz

[1] arbuz@club-internet.fr    –  blog de la gérontologie

EHPAD à domicile ou domicile à l’EHPAD ?

Résultat de recherche d'images pour "dépendance surveillance domicile"Ça peut paraître un peu bizarre mais cette question n’est sans doute pas anodine : EHPAD à domicile ou domicile à l’EHPAD ? Depuis quelques temps, en effet, on voit circuler des « publicités » pour établissements ou services qui prétendent apporter, pour le bien des plus âgés de nos contemporains évidemment, l’EHPAD à domicile…

Il y a longtemps déjà que l’on a inventé l’hospitalisation à domicile pour désengorger certains services hospitaliers et éviter aux malades certains désagréments liés aux contraintes hospitalières. Il y a longtemps que dans d’autres domaines de l’action sociale, médico-sociale ou socio-éducative, on a inventé le « placement à domicile » pour permettre par exemple une protection de l’enfant sans le séparer de ses parents… Hospitalisation chez soi, internat hors les murs, EHPAD hors les murs, à domicile maintenant, il se peut qu’il y ait derrière ces éléments de langage quelques bonnes intentions, à moins que ce ne soit, diront les mauvaises langues, pour éviter de créer, d’ouvrir et de financer des places d’accueil en établissement… On trouvera même le moyen d’invoquer l’inclusion pour donner à tout cela une incontestable légitimité.

Bref, voici donc que l’on nous propose aujourd’hui l’EHPAD à domicile ! Une rapide investigation sur le net permet de trouver un peu partout en France des offres plus ou moins explicites toutes formulées pour le bien des vieux évidemment. On trouve ainsi, à titre d’exemple :

« AD Seniors réinvente la maison de retraite en la délocalisant au domicile de la personne âgée. »

Ou encore : « Le COS inscrit ses Ehpad dans la politique de maintien à domicile des personnes âgées et met en œuvre, depuis 2015, un dispositif d’ « Ehpad hors les murs » qui vise à favoriser le maintien à domicile et à prévenir ou gérer les risques de rupture. »

De la même manière, la Croix Rouge et Bluelinea : « Dans ce contexte, l’Ehpad peut devenir un facilitateur de maintien à domicile. En s’appuyant sur les nouvelles technologies et la domotique, des services précieux peuvent être apportés au domicile : aménagement de l’habitat, traçabilité des actions, suivi de l’intervention des professionnels, gestion des alertes, commandes des repas« .

Les vieux sont un marché, c’est clair, l’avancée en âge de la population constitue de formidables enjeux économiques, il faut se battre pour obtenir le « marché du domicile », comme ce fut le cas pour obtenir le « marché du placement en établissement » au moment où celui-ci perd un peu la cote même s’il rapporte encore beaucoup à quelques investisseurs…

Depuis longtemps on a conscience de l’absurdité de la coupure entre le domicile et l’hébergement, coupure, opposition même, souvent basée sur des logiques gestionnaires et économiques. Depuis longtemps on se dit que les compétences mises en œuvre dans l’établissement ne sont pas fondamentalement différentes de celles mises en œuvre à domicile ou dont on aurait besoin à domicile… Depuis longtemps on rêve d’établissements ouverts dans lesquels on puisse inventer des allers retours, des alternances, des complémentarités, etc.

Mais justement ! Depuis tout ce temps l’EHPAD nous fait croire qu’il peut offrir aux personnes hébergées un domicile… « Vous êtes ici chez vous » affirme-t-on avec force pour le faire croire à des « résidents » qui ne sont pas dupes mais restent « hébergés » et ne deviennent jamais des « habitants ». Si dans les EHPAD on parvenait à dire sans arrière pensée cela à celles et ceux que l’on nomme résidents, « Cet espace est pour vous », ce serait déjà remarquable !

Le domicile à l’EHPAD on a pu en rêver, mais l’EHPAD à domicile ? La première des choses que l’on viendra vous installer c’est une caméra de surveillance ? Un digicode ? Un dispositif de traçabilité pour suivre vos déplacements ? Non, personne ne peut rêver de se faire « placer, tracer, surveiller » et finalement enfermer chez soi… « Surveiller et punir » évidemment aurait dit Michel Foucault !

Non l’avenir n’est pas le « maintien » à domicile mais le « soutien » à domicile d’une personne qui décide de sa vie et qui, aux limites de ce soutien peut avoir besoin d’être accueillie dans un établissement pour y terminer sa vie, sans doute, dans une « dernière demeure » digne et apaisante… Que l’EHPAD se fasse domicile ? Oui ce serait remarquable et ce n’est actuellement ni gagné ni facile…  Mais que le pire de l’EHPAD, dont justement personne ne veut, vienne envahir le domicile et le dénaturer, cela constituerait une supercherie scandaleuse…

Indignez-vous disait S. Essel ! Oui indignons-nous et… Résistons !

 

Michel Billé

Gilets jaunes et « vieux gilets »…

Malaise, pas facile de prendre position… Je ne m’y reconnais pas forcément et pourtant je ne peux certainement pas me désolidariser sans me sentir coupable. Personnellement j’aurais sans doute préféré que les gilets verdissent et revendiquent plus clairement une écologie active, sociale, solidaire, responsable… Mais je ne suis pas personnellement dans ces situations de précarité, de pauvreté, de dénuement dans lesquelles se trouvent nombre de celles et ceux qui n’ont à peu de chose près que leurs yeux pour pleurer… Si j’étais dans cette situation de grande précarité, me demandant chaque mois comment mettre encore sur la table quelque chose à manger, serais-je capable de tenir le discours qui est le mien?

Certes tous les gilets jaunes ne sont pas pauvres, certes dans les manifestations quelques casseurs viennent casser pour casser… Certes il y a sans doute dans ces groupes de manifestants qui bloquent les carrefours, les entrées ou les sorties d’autoroute, les rocades, les centres villes, les centres commerciaux, des personnes qui se conduisent parfois de façon peu responsable, des jeunes qui veulent en découdre, des hommes et des femmes blessés par la vie professionnelle et ses injustices qui confondent peut-être les domaines de revendication et d’action, certes il y a sans doute des gens qui se trompent de combat ou qui utilisent des moyens peu adaptés… Certes ces manifestations perturbent le fonctionnement ordinaire de la cité, à la ville comme à la campagne…

Mais il est rare que les vieux se mobilisent… Et cela est à comprendre, me semble-t-il… Les vieux pas encore très vieux, évidemment, mais ces retraités qui se mobilisent n’arrivent pas là par hasard! D’autant qu’il ne faudrait sans doute pas oublier d’écrire retraitées au féminin… Elles ont entre 60 et 75 ans, elles ont derrière elles une vie de travail, elles ont élevé leurs enfants, elles donnent un temps considérable à leurs petits enfants, elles apportent parfois une aide considérable à la génération qui les précède, elles vivent avec des revenus d’une incroyable précarité et le plus souvent elles se taisent… Pour une fois elles parlent! L’une d’elle allait jusqu’à dire (samedi 24 novembre 2018 au journal de 20 h sur France 2) « J’irai m’immoler devant l’Élysée! » Une chose est sure, elle ne pourra pas aller devant l’Élysée, les forces de l’ordre l’en empêcheront… Mais quel est son degré de désespoir pour en arriver à penser mettre ainsi fin à ses jours?

Bien malin qui peut dire précisément qui sont « Les gilets jaunes » en général mais je suis suffisamment sensible à la situation des retraités, des vieux, dans notre pays pour comprendre que nombre d’entre eux, les plus pauvres, se sentent aujourd’hui ignorés, délaissés, méprisés. Les réformes se succèdent et donnent durablement à ces retraités pauvres le sentiment d’être les dindons de la farce… Le mépris qu’ils ressentent les plonge dans un désespoir que l’on ne mesurera que si quelques uns, quelques unes, posent des actes désespérés, justement… On aura beau jeu alors de dire que ceux-là, celles-là n’allaient pas bien et nous aurons beau jeu encore de mettre tout cela sur le compte d’un état psychologique perturbé ou de je ne sais quel dysfonctionnement personnel ou familial… Il se peut même que ces explications ne soient pas absurdes puisque l’on sait à quel point les interactions entre conditions de vie et fonctionnement psycho-affectif peuvent être intenses.

Les « vieux gilets » crient leur désespoir, pas seulement leur malaise, leurs difficultés, leur raz le bol, leur envie d’avoir une retraite un peu plus élevée et des conditions de vie plus favorables, pas seulement… C’est facile de retarder l’âge de départ à la retraite,  d’oublier d’en augmenter le montant mais d’augmenter, bien sûr, telle ou telle taxe que paieront les retraités qui sont censées rouler sur l’or et l’argent de la silver économie… Les vieux gilets sentent la précarité qui les cerne mais leur implication aujourd’hui dans ce genre de mobilisation ne parle pas que de cela… Bien sûr on trouvera le moyen de les insulter en se moquant de ces « vieux soixante-huitards » qui saisissent l’occasion de retrouver les barricades dont ils ne sont jamais vraiment remis… Bien sûr! Mais pour un peu léger que ce soit ce n’en est pas moins odieux!

Non ils crient, elles crient leur désespoir, le sentiment qu’ils ont, qu’elles ont d’être traités de façon indigne, le sentiment qu’ils ont, qu’elles ont de n’être pas respectés, de se sentir trahis dans le contrat social qu’ils et qu’elles avaient passé avec la société française dès l’instant où travaillant, cotisant, ils devenaient des « ayant droit » d’un système de retraite  et d’assurances sociales qui devait leur garantir un niveau de vie décent jusqu’au terme de leur existence! Ils sont indignés parce qu’ils se sentent oubliés, invisibles, trahis! Ils sont des ayant-droit et non des « bénéficiaires ! »

Il est possible qu’ils ne soient pas les seuls, il est possible qu’ils ne parviennent pas à crier assez fort et assez longtemps pour se faire entendre, il est possible que, passées les fêtes de fin d’année, les « dindons de la farce » ayant été dégustés, on les oublie un peu plus encore, il est même possible que n’entendant pas ce qu’ils nous disent, leur situation se détériore encore un peu… Il est possible que demain soit pire qu’hier, ce n’est pourtant pas ce qui leur avait été promis! Et surtout, comment prendrons-nous la mesure du mal qu’ils auront, qu’elles auront subi? Comment soignera-t-on ces blessures?

On pourra se targuer des valeurs républicaines! A leur manière les « vieux gilets » nous demandent de nous en ressaisir, ne les trahissons pas une nouvelle fois!

On ne devrait jamais se croire dispensés de porter le mal des autres!

 

 

 

Michel Billé.

Robots et télémédecine en EHPAD

Un diptyque par Alain Jean et Patrick Linx

 

En ces temps difficiles pour une pensée qui prenne en compte tout un chacun à égalité et où ce qui domine, de manière écrasante, c’est le culte effréné de l’argent et de la marchandise au profit, finalement, de quelques uns, il nous semble urgent de nous poser la question de la robotisation dans les EHPAD.

Nul ne contestera raisonnablement deux choses :

Le pouvoir, financier et idéologique, donc le pouvoir tout court est entre les mains de quelques uns.  Une oligarchie qui n’a jamais été aussi « oligarque ». C’est ce qu’on appelle le GAFA : Google, Amazon, Facebook et Apple. Des fortunes colossales se sont constituées en moins d’un quart de siècle qui, par ailleurs, sont à la tête de banques de données tellement considérables qu’elles portent en elles mêmes la potentialité d’un développement ultérieur inouï. Et d’un potentiel contrôle des populations non moins inouï. Ce pouvoir démesuré s’appuie sur une idéologie très répandue dont l’unique ressort est l’individualisme-voire l’égoïsme- à tout crin et la réussite individuelle dont une des conditions est le mépris absolu d’autrui.

La deuxième chose, intimement liée à la première, convoque la nécessité d’élaborer une pensée autour des progrès technologiques dont la vitesse d’avancée est exponentielle. Les progrès technologiques, naturellement, ne sont ni bons ni mauvais, par eux-mêmes. La question qui mérite d’être posée, les concernant, est la suivante : bénéficient-ils à quelques uns ou bénéficient-ils à tous ?

Nous abordons ici la question du transhumanisme dont le risque inéluctable étant donné l’idéologie qui le sous tend est qu’elle aboutisse selon les mots très justes prononcés par Etienne Klein lors d’un colloque récent « à une humanité techniquement clivée ».

Afin de se faire une idée, je livre ici deux citations de sectateurs fameux du transhumanisme.

Kurzweil : « Nous voulons devenir l’origine du futur, changer la vie au sens propre et non plus au sens figuré, créer des espèces nouvelles, adopter des clones humains, sélectionner nos gamètes, sculpter nos corps et nos esprits (la plasticienne Orlan utilise lors de performances son visage et le modifie selon cette perspective), apprivoiser nos gènes, dévorer des festins transgèniques, faire don de nos cellules souches, voir les infra rouges, écouter les ultrasons, sentir les phéromones, cultiver nos gènes, remplacer nos neurones, faire l’amour dans l’espace, débattre avec les robots, pratiquer des clonages divers à l’infini, ajouter de nouveaux sens, vivre vingt ans ou deux siècles, habiter la Lune, tutoyer les galaxies. »

Moravec : « Peu importe ce que font les gens, ils seront laissés derrière comme le deuxième étage d’une fusée… Cela vous gêne-t-il beaucoup aujourd’hui que la branche des tyrannosaures se soit éteinte ? Le destin des humains sera sans intérêt pour les robots super intelligents du futur. Les humains seront considérés comme une expérience ratée. »

Glaçant !

Nous voilà désormais en mesure de revenir à l’intitulé du propos : « Robots et télémédecine en EHPAD »

Il faut, selon nous, se départir d’une vision univoque des robots. Les robots, en pratique chirurgicale, constituent vraisemblablement un progrès dans la mesure où ils sont capables d’une plus grande agilité et précision que la main humaine. Mais demeurant toujours sous le contrôle du maître d’œuvre qu’est le chirurgien. En revanche, prenant la place de l’aide soignant en EHPAD, ils contribuent au processus de déshumanisation en cours et ceci ne peut être accepté. Nous dirions de façon provocatrice que mieux vaut encore un soignant « maltraitant » qu’un robot, car, au moins, persiste là un lien humain.

La télémédecine telle qu’elle est mise en avant dans le rapport parlementaire de Monique Iborra et Caroline Fiat, et reprise en tant que tel par la ministre Agnès Buzyn, outre qu’elle avalise la gestion de la pénurie, participe du même processus de déshumanisation. Désormais disparue la relation médecin malade, disparue la main du médecin touchant et palpant le ventre du patient, disparus l’échange de paroles et l’écoute empathique. Le patient devient un objet que le médecin technicien regarde froidement derrière son  écran.

Les robots ainsi que la télémédecine tels qu’ils sont ou vont être utilisés dans les EHPAD contribuent au processus de déshumanisation du soin, in fine à la constitution « d’une humanité clivée » du fait de la disparition de la relation vieillard-soignant contribuant ainsi accentuer, si cela était encore possible, la réification déjà bien entamée des vieilles personnes.

Alain Jean

 

 

….Par ailleurs la diffusion d’une conception biomédicale du corps se fait au détriment de celle du corps pulsionnel de la psychosomatique et de la psychanalyse. À côté des biotechnologies un discours normalisé et normalisateur se déploie. La notion de corps soulève des questions épistémologiques difficiles au premier rang desquelles on retrouve l’idée d’une mesure étroitement liée aux caractères quantitatif et mécaniste de la science moderne. Le corps en  devenant mesurable se sépare implicitement de l’esprit. Il s’ensuit un clivage qui oppose deux attitudes inconciliables. D’un côté le corps physiologique et biotechnologique et de l’autre le corps psychologique et psychanalytique.

Donc deux approches  différentes du corps du berceau jusqu’au tombeau vont se côtoyer et s’opposer. Deux langages vont diverger au sein de deux paradigmes différents:

Le premier représenté par les techno sciences se présente comme mathématiquement quantifiable et mesurable par des protocoles et des nomenclatures calibrés. Le corps médicalisé y a toute sa place mais au détriment de la dimension  subjective.

Le second est marqué par la langue qui constitue le matériau essentiel du travail de la psychanalyse et qui reste de l’ordre de l’inquantifiable.

Le corps libidinal freudien est par essence un lieu d’inscription psycho-somatique. C’est par les accidents de la parole, les oublis, les lapsus que s’interprète le corps de la psychanalyse. La parole et la langue sont ce par quoi advient la subjectivité.

D’un point de vue psychanalytique la sexualité organise le corps de la jouissance à la sublimation et du plaisir à l’angoisse. Le corps de la métapsychologie est une page blanche où vient s’inscrire le texte codifié et chiffré des symptômes.

Le langage et le corps intimement liés ne se laissent saisir par aucun discours fût-il scientifique.

Le savoir du corps dépasse largement ce par quoi pourrait le limiter la science. Les hystériques de Charcot en ont donné la preuve. Ils ont largement revue et corrigé le savoir anatomo-physiologique. Charcot et Freud en ont eux mêmes été tout chamboulés.

Lacan a considérablement développé ce point d’hétérogénéité entre science et psychanalyse. Avec sa formule bien connue de la fin des années cinquante: « Un signifiant représente le sujet pour un autre signifiant ».  Il est question de l’effacement du sujet derrière la poursuite d’une jouissance première. Lacan nous signifie que le sujet n’est pas à proprement parler un être mais un perpétuel « manque à être » vidé des identifications imaginaires du moi, des rationalisations il demeure loin des attentes et des espoirs de la biologie. Le sujet parlant évolue indépendamment de la progression et des progrès de la science.

Patrick Linx

MAI 18 en EHPAD où résonne quelques slogans de Mai 68

 

 

– Vieux, vieilles, « soyez réalistes, demandez l’impossible » : vieillir en restant jeune.

« L’imagination au pouvoir »

– « On ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance » ni d’espérance de vie »

« Celui qui peut attribuer un chiffre à une (é)motion est un con »

« Espérance : ne désespérez pas, faites infuser davantage. »

– « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi » ! … en déambulateur ou en fauteuil ?

– « Tout est politique »… ta santé, ta sécurité, tes soins, ta vie, ta mort

– « Faites l’amour pas la guerre ! » Ni l’un, ni l’autre

  • «Les jeunes font l’amour, les vieux font des gestes obscènes. »
  • « Jouissez sans entraves, vivez sans temps morts, baisez sans carotte» mais avec Viagra
  • « Les réserves imposées au plaisir excitent le plaisir de vivre sans réserve. »

 

– « Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner. » … et j’ai perdu ma vie à vouloir la gagner
« Le pouvoir sur ta vie tu le tiens de toi-même »

  • « En tout cas pas de remords ! » … que des regrets et un projet de vie

– En EHPAD : « Mur blanc = Peuple muet »

– « Les murs ont des oreilles. Vos oreilles ont des murs. » … Qu’est-ce que tu dis ?

– « Sous les pavés, la plage ! » ….Sur la tombe, le sable ; dans l’urne, la cendre

– « Vivre sans temps mort (sic) et jouir sans entrave (et re-sic). »

– « Déboutonnez votre cerveau aussi souvent que votre braguette »… pas besoin je porte des couches

– Vieux « enragez-vous !»

– « Je décrète l’état de bonheur permanent » … dans les « maisons de retrait »

  • « Nous refusons d’être H.L.M.isés, diplômés, recencés, endoctrinés, sarcellisés, sermonés, matraqués, télémanipulés, gazés, fichés.» …. EHPADisés

« Il est interdit d’interdire »… chiche !

  • « Ouvrons les portes des asiles, des prisons et autres facultés»… et des Unités Protégées.
  • – « Si vous continuez à faire chier le monde, le monde va répliquer énergiquement » …. déjà que je m’emmerde !
  • « Ne vous emmerdez plus, emmerdez les autres » … c’est fait
  • – « Le respect se perd, n’allez pas le rechercher »
  • « L’ennui est contre-révolutionnaire. »
  • – « Et cependant, tout le monde veut respirer et personne ne peut respirer et beaucoup disent « nous respirerons plus tard ». Et la plupart ne meurent pas car ils sont déjà morts. »
  • – « Consommez plus, vous vivrez moins »
  • « Vous finirez tous par crever du confort » alors soyez réalistes ne demandez pas plus de moyens.
  • « Nous sommes tous des « indésirables »
  • « La vie est ailleurs »
  • « Pourvu qu’ils nous laissent le temps… »
  • « L’émancipation de l’homme sera totale ou ne sera pas »
  • « C’est pas fini ! »
  • « Bien creusé vieille taupe »

« Libérez le cannabis »

 

Didier Martz

 

 

Stop à la ghettoïsation des vieux en France: ce qui n’est pas dit

 

Un article du Point, en date du 17/5/2018 « Stop à la ghettoïsation des vieux en France » s’inspire du 128e avis du Comité d’éthique pour dénoncer la façon dont sont prises en charge les personnes âgées dépendantes et traités les aidants, professionnels ou familiaux.

« Le grand âge s’accompagne souvent de mise à l’écart, de prise en charge inadaptée, d’une souffrance des personnes concernées et de leurs accompagnants. Le problème est à la fois social, médical, économique, éthique et politique », a déclaré le professeur Jean-François Delfraissy, président du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), en présentant à la presse les conclusions de l’avis 128 intitulé « Enjeux éthiques du vieillissement : des pistes pour l’action ».

Pour le professeur Régis Aubry (médecin spécialiste des soins palliatifs et l’un des rapporteurs de ce travail), « les trois quarts d’entre elles n’ont pas choisi d’aller en institution, elles regrettent de vivre entre vieux, et 40 % sont dépressives. » Et elles paient souvent cher un mode de vie qui leur déplaît.

Le CCNE appelle les politiques à favoriser et à diversifier les alternatives à l’Ehpad, voire à penser l’Ehpad hors de l’Ehpad : cela pourrait se traduire par l’intégration de ces établissements dans les constructions nouvelles à usage d’habitation, comme cela se fait déjà pour les logements sociaux, l’encouragement au développement de l’habitat intergénérationnel ou encore d’habitations autogérées par les personnes âgées elles-mêmes, comme dans d’autres pays. La philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury ajoute la possibilité de créer des ateliers d’artistes. Seconde rapporteuse de cet avis, elle estime que « l’autonomie est la capacité de décider » et que « la surmédicalisation renforce la dépendance ».

Finalement, c’est tout le système de santé français qui mériterait d’être repensé aujourd’hui, estime le CCNE. Il prône une réforme profonde de la formation des acteurs du soin, en leur assurant en particulier une meilleure valorisation de leur activité. Le personnel soignant devrait pouvoir mieux prendre en considération la singularité et la vulnérabilité de chaque patient, et donc adapter les traitements

Pour ma part, en 1997, lors de mon entrée en situation de retraite je me suis demandé pourquoi et comment j’allais vivre les quarante années que je pouvais encore espérer avant d’être, peut-être, vieux !

 

Ce qui n’apparaît pas…

Ce qui est terrible dans cet article du « Point » dont j’ai extrait quelques passages est ce qui n’apparaît pas.

Comment chaque sujet avançant en âge se responsabilise(ra) et se projette(ra) dans ce nouveau temps de vie dû à la longue durée vitale. Il nous semble qu’il serait nécessaire, indispensable que chacun.e puisse prendre un temps pour réfléchir à pourquoi et comment il.elle veut vivre le dernier tiers de sa vie 30 ans / 90 ans et peut-être 35 ans / 105 ans et plus.

Nous aurions aimé lire : finalement et simplement, il revient dès maintenant à chacun de prendre un temps d’apprentissage pour élaborer un projet de retraite et de long vieillissement dans une société mondialisée où nous sommes toujours plus nombreux et plus âgés, un projet qui renforce les responsabilités de citoyens.es, les droits d’expression et de choix de modes, de conditions, d’environnement de vie, pour conserver bonne santé et autonomie.

Faute d’histoire en référence, nous ne savons faire des propositions qu’au travers du prisme de la dépendance et de son financement.
Encore en pleine forme, la génération du baby-boom n’a pas anticipé à quel point la croissance sans précédent du nombre de personnes âgées allait modifier en profondeur notre manière de vivre ensemble entre et avec quatre, cinq générations, avec la migration des populations pour causes politiques, économiques, sociales, culturelles, religieuses, écologiques, énergétiques…

Enfin j’aurais aimé lire : préparons ce temps de long vieillissement possible comme une nouvelle étape, dans un nouveau projet, une nouvelle carrière, le travail choisi, appris, compris et entrepris avec plaisir dans un développement personnel et collectif étant le meilleur « outil universel » pour retarder le vieillissement, pour poser un autre regard pour une autre relation d’envie de vivre dans les échanges de savoirs, d’expériences et de devenir.

 

Pierre Caro, retraité professionnel

Pathos

 

Du grec : « ce qu’on éprouve » « épreuve » « évènement »

Ce sont bien ces termes que j’ai à l’esprit ces temps-ci  où, méprisant le printemps qui ne demande qu’à le rencontrer, je m’enferme avec cadre et infirmière pour remplir les cases du fameux algorithme censé apporter -ou retirer- quelques sous aux établissements exsangues. Je sais, je sais, notre ministre débloque, parait-il, quelques millions, des infirmières de nuit et peut être des aides-soignantes de jour. Espérons.

En attendant, j’éprouve l’épreuve du Pathos, sans preuve de son efficience.

J’ai demandé à notre sympathique apothicaire de me donner quelques anxiolytiques destinés à ne pas perdre son sang froid devant l’écran qui refuse obstinément d’obtempérer, prétextant l’oubli d’un mot de passe que, bien sûr, la CNSA est incapable de me donner. Pathos, Galaad, PMP, GMP, pitié ! Je crie : « A moi Galaad, à moi Manassé; Ephraïm est le rempart de ma tête »  Mais le psaume biblique ne me vient pas en aide !  Et j’ai mal au crâne !

Je me souviens qu’il y a cinq ans, le « PMP » de notre établissement était au plus bas, et qu’il risque d’y être encore cette année, bien que nous nous efforcions de marchander autant que possible, et que le médecin de l’ARS sera reçu avec café et croissants. Seulement voilà. Nos vieux ne sont pas vus comme malades. Au moindre trouble dit du comportement, nous n’appelons pas le psychiatre et un « P1 » qui cote bien nous passe sous le nez… on préfère chanter, sortir, jouer. On ne prescrit pas trop de psychotropes.  Les préventions d’escarres ne comptent pour rien, par contre, un gros pansement, lui, est « rentable »… mais on préfère  se fatiguer à mobiliser, masser, mettre debout.  On ne s’acharne pas, au prix de techniques souvent deshumanisantes -et chères- à maintenir en vie quelques heures de plus, ou quelques jours, un résident qui n’en peut plus. Et voilà le « T2 » qui nous passe entre les doigts. Les patients dits « déments », qui nous sont si présents, ne prennent plus depuis longtemps les anticholinestérasiques que notre ministre vient de dérembourser. Il n’y a plus de malades d’Alzheimer, donc des « S 0 », qui ne rapportent rien.

Il faudrait conseiller, pour avoir des sous, l’abandon des préventions d’escarres, la contention généralisée, témoignant des situations psychiatriques « de crise », la multiplication d’examens biologiques ou d’imagerie pour prétendre des « DG » rentables, même si la plupart des examens demandés ne changent strictement rien aux thérapeutiques. Ne pas prescrire est suicidaire pour un Pathos bien chargé.

Il faudrait brutaliser les gens, qui souhaitent se reposer au fauteuil, par de la kiné intensive qui rapporte gros. Que de « R1 » nous échappent !  Nous préférons la patience de l’aide-soignante, qui connait les petites habitudes, et qui « rééduque » à sa bonne manière.

Et si la coupe Pathos, qui coupe dans les budgets, nous cassait un peu dans notre désir de faire des maisons de retraite des vrais lieux de vie…

 

Dominique Rivière