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La médecine n’est-elle pas en train de perdre sa crédibilité ?

 

 

Disons le d’entrée de jeu et tout net : il n’est pas impossible qu’on entre dans une ère de régression intellectuelle sévère, voire qu’on y soit déjà entré. Cette question mérite un examen attentif car derrière le discours lénifiant sur « les progrès ininterrompus de la médecine », quelle est la réalité des choses ?

 

Plusieurs symptômes devraient nous alarmer là dessus. Tout d’abord, la prétention à la mainmise sur la totalité de la psychiatrie par le DSM (Diagnostic and Statistical Manuel). De quoi s’agit-il ? Il s’agit d’une émanation de la psychiatrie académique américaine dont le soubassement s’affirme désormais totalement comportementaliste et s’opposant frontalement à la psychanalyse et à la psychiatrie classique. Il s’agit d’un listing qui se veut a-théorique, an-idéologique, bref « objectif » des symptômes présentés par le sujet examiné (pas forcément malade d’ailleurs) sans aucune pensée sur ce qui lie ces symptômes entre eux chez un sujet donné, faisant fi de l’histoire du malade et de sa maladie, du contexte familial, social… Faisant fi aussi de la consistance clinique de la psychiatrie classique et de la psychanalyse. Et c’est cela qui est enseigné, à de rares exceptions près, dans l’ensemble des facultés de médecine.

Et l’on assiste à une explosion des pathologies : dépression, troubles déficitaires de l’attention chez l’enfant (TDAH), « bipolarité » qui a désormais supplanté la psychose maniaco-dépressive. Tout cela mélange les vraies pathologies avec des moments difficiles de l’existence que tout un chacun connaît. Et l’on voit traiter tout et n’importe quoi : des gens qui ont « un coup de blues » traités pour dépression (ainsi aux Etats-Unis, un tiers des étudiants serait traité pour dépression), un nombre considérable d’enfants affublés du diagnostic de TDAH traités par Ritaline, sans qu’on dispose d’une quelconque garantie sur le fait que cette amphétamine prédisposerait à une toxicomanie ultérieure chez l’enfant préalablement traité. Bref, un symptôme=un médicament et l’industrie pharmaceutique tourne à plein.

Il est d’autres raisons de s’alarmer. Depuis des années déjà, des rédacteurs en chef de revues médicales jusque là prestigieuses sont entrés en « dissidence ». Ainsi le Dr Angell qui dirigea pendant vingt ans le célèbre New England Journal of Medicine déclara-t-elle : « Il n’est tout simplement plus possible de croire une grande partie des publications de la recherche clinique, ni de compter sur le jugement des médecins expérimentés ou les directives médicales faisant autorité. Je ne prends aucun plaisir à formuler cette conclusion, à laquelle je suis parvenue lentement et à contrecoeur.

Le Dr Horton, du non moins célèbre Lancet, surenchérit : « Une grande partie de la littérature scientifique, sans doute la moitié, pourrait être tout simplement fausse. Affligée d’études avec des échantillons réduits, d’effets infimes, d’analyses préliminaires invalides, et de conflits d’intérêts flagrants, avec l’obsession de suivre les tendances d’importance douteuse à la mode, la science a pris le mauvais tournant vers les ténèbres. »

Sans compter que ne sont publiées que les études dont les conclusions vont dans le sens de ce qu’on voulait démontrer et non celles qui vont dans le sens contraire.

Sans compter également l’influence considérable de ces revues que le grand public ignore. Il est une notion essentielle à connaître, c’est celle d’Impact Factor. Ainsi les revues déjà citées et quelques autres, toutes nord-américaines, ont un Impact Factor bien supérieur à celui de toutes les revues européennes. Donc, un médecin qui, en France, envisage d’effectuer une carrière universitaire est tenu de publier des articles, quels qu’ils soient, dans ces revues à Impact Factor élevé. On peut en déduire deux choses : la première, c’est que ce sont les revues nord-américaines qui contribuent à nommer les professeurs de médecine en France. La deuxième, conséquence des propos des rédacteurs en chef cités plus haut, amène sérieusement à s’interroger sur la valeur des gens nommés par ce biais.

Cette situation est catastrophique. Pourquoi ?

Certes, il s’agit d’une catastrophe morale car elle démontre à quel degré de corruption généralisée nous sommes parvenus et l’argent des laboratoires pharmaceutiques infiltre toute la médecine.
Mais le pire n’est pas là. Cet état de fait décrébilise largement le discours médical et ouvre la porte aux « ténèbres » et à l’obscurantisme. Prenons un exemple : il existe un fort courant dans l’opinion, selon moi rétrograde, opposé à la vaccination. Pour des raisons obscures, car l’examen objectif prouve amplement que la vaccination est un grand progrès pour l’humanité. Nombreux sont les parents qui, pour justifier qu’on ne vaccine pas leur enfant contre l’hépatite B, brandissent l’argument selon lequel la vaccination présenterait le risque hypothétique d’induire la survenue d’une sclérose en plaques. On voit bien qu’ils ignorent les dégâts occasionnés par l’hépatite B chronique. Risque hypothétique, en effet, car rien de sérieux ne vient étayer cette thèse.

Jusque là, les médecins qui se tiennent au courant pouvaient y opposer les articles publiés dans les revues « sérieuses ». Et dire qu’il n’y avait pas de lien d’imputabilité entre la vaccination et les effets secondaires allégués. Mais désormais ? Désormais, la voie est grande ouverte aux obscurantismes les plus divers. Car de plus en plus, ce n’est pas la rigueur de la méthode scientifique qu’on y oppose mais le marketing outrancier  des trusts pharmaceutiques qui s’apparente à de la propagande.

Et les vieux dans tout cela ?

On nous serine à tout-va qu’on va assister à une explosion du nombre de malades « Alzheimer » et que les médicaments ont un intérêt quelconque dans cette soi-disant maladie, surtout si on traite la population à risque c’est à dire l’ensemble des vieillards (ne riez pas, c’est le discours médical officiel). Toutes choses qu’on est bien en peine de croire étant donné les enjeux industriels et financiers sous-jacents considérables et le peu de rigueur méthodologique de ce qui est publié, à quelques exceptions près. Et ces quelques articles d’exception montrent qu’il n’y aura pas d’explosion quantitative de cette soi-disant « maladie d’Alzheimer »  (pour des raisons essentiellement liées à l’augmentation du niveau d’éducation) et l’inefficacité flagrante des médicaments (forcément puisqu’il ne s’agit pas d’une maladie).

 

Alain Jean

Vive la novlangue en gérontologie!

 

 

Quelques illustrations de cette langue inventée dans le lexique de la gérontologie moderne, à partir d’une proposition de Dominique Rivière, suivie de quelques articles du Dictionnaire impertinent de la vieillesse.

MAIA:

Vous avez dit « MAIA » ! Un nouvel acronyme dont je n’arrive pas à retenir le sens. On aurait préféré « GAIA », cela aurait eu le mérite d’être écolo, vert, en phase avec les énergies renouvelables, durables. Manque de pot, les vieux n’ont plus trop d’énergie, comme des batteries en fin de cycle, et ils ne durent plus beaucoup, du moins « indépendants »  Alors on invente des sigles.  Et les travailleurs sociaux et soignants qui œuvrent dans ces structures se disent « gestionnaires de cas »

Gestion à flux tendu j’imagine, en fonctions du marché !

Les vieux peuvent dormir en paix. Ils sont dûment surveillés, « gérés » (et « girés »), et auront des cases à chacun dans les logiciels ad hoc.  Il faudra bien qu’ils se plient aux impératifs normatifs pour prétendre bénéficier des aides idoines.

Comment est-ce possible de rester dans l’humain quand on parle de « gestion de cas » ? Encore et toujours, attention au vocabulaire gériatrique, et pas seulement gériatrique. « Placement », « cas » « lit » « orientation » « embolisation » (de lit, à l’hôpital). Certaines formules sont directement issues du vocabulaire vétérinaire : « traçabilité » « surveillance ».

Courage ! Un petit effort encore et, puces électronique implantées, il suffira de passer sa main dans le lecteur pour que tout soit organisé, géré… comme les paquets en grande surface.

Il y aura sans doute des stocks d’invendus…

Dominique Rivière

GESTIONNAIRE DE K – DE CAS − :

Voir l’œuvre complète de Franz Kafka, et tout particulièrement Le Château et Le Procès… Néanmoins, on lira aussi avec avantage La colonie pénitentiaire.

Gestionnaire de K renvoie à Maia (Maison pour l’autonomie et l’intégration des malades d’Alzheimer). Maia partir ? Maia partir d’un CLIC ? Au secours fuyons ! Et même, Maia l’abeille ? Mais dans cette histoire qui fait son miel ?

Christian Gallopin

GESTIONNAIRE DE CAS :

Qui a osé proposer ce nom pour une fonction consistant à accompagner et coordonner des situations difficiles dans les maisons pour l’autonomie et l’intégration des malades d’Alzheimer (Maia) ? Á l’origine, il y a forcément quelques humains, non ? Ensuite bien sûr, la machinerie administrative se met en route, « procédurant » l’essentiel, c’est-à-dire les personnes âgées vulnérabilisées.

Pour exercer, le gestionnaire de cas − à l’origine un professionnel de santé ou un travailleur social − diplômé interuniversitaire de gestion de cas, est armé d’un référentiel de compétences et d’un autre d’activités. Beaucoup est dit ainsi.

José Polard

ACRONYME :

Les acronymes sont généralement utilisés pour cacher les sens de leurs déploiements[1] :

– Orientés en EHPAD par la MAIA du CLIC – sous tutelle de l’ARS −, le DG nous reçu pour faire une grille AGGIR, déterminer le GIR et le GMP.

– Jusque-là vous aviez l’AAH ou le CPR et l’ACTP avec intervention de l’ADMR qui passait au FAM, ex-FDT, grâce à la MDPH succédant à la COTOREP. Mais, je vois que vous ne relevez pas de la CPAM mais de la MSA, alors ce ne sera pas possible. Il faut un MAD et trouver plutôt l’AS d’un SSIAD avec une IDE d’un CMS, une AMD et un éventuel recours à un SAJH ou encore interpeler un SAPAD. Vous devriez contacter le CIAS. Ou alors, envisager un SLD pour votre PA, mais pas une HAD ; à la limite, une FA par la CNSA en lien peut-être avec l’APF. Mais, là je ne sais pas, il faudra vous renseigner.

– Mais, nous, on venait juste pour une Maison De Retraite…

– MDR[2] ? Il n’y a vraiment pas de quoi ! 

 

[1]Éric Hazan, LQR. La propagande du quotidien

[2]MDR : indifféremment Maison De Retraite ou Mort De Rire, je ne vous donne que celui-là, le plus facile. Le jeu consiste à trouver les autres, avant de mourir…

Christian Gallopin

 

Lettre au défenseur des droits

 

 

Monsieur  le  Défenseur  des  droits,

Vous  êtes  né  en  1941.
Vous  avez  donc,  à  quelques  semaines  près,  le  même  âge  que  moi,  âge  dont  vous  conviendrez,  au  moins  s’agissant   de  vous,  qu’il  n’est  pas  encore  trop  avancé,  celui-­‐ci  vous  autorisant  à  exercer  encore  une  activité  que  vous  devriez   normalement  pouvoir  poursuivre  jusqu’à  près  de  80  ans  et  dont  j’imagine  qu’elle  doit  être  rémunérée(1).
C’est  aussi  à  ce  titre  que  je  m’adresse  à  vous.
J’aimerai,  en  effet  connaître  votre  opinion  relative  à  l’une  des  réglementations  sociales  qui,  m’ayant  concerné  à  un   moment  de  mon  existence,  ont  déterminé  ma  situation  sociale  par  la  suite  et  jusqu’à  aujourd’hui.
Je  dois  toutefois  préciser,  dès  à  présent,  que  ce  n’est  pas  s’agissant  de  mon  cas  personnel  que  je  m’exprime  –  ma   vie  s’achève,  à  présent,  et  je  n’en  attends  plus  rien  pour  moi-­‐même  –,  mais  en  tant  que  citoyen  de  notre  pays,  qui,   peut-­‐être  en  raison  d’une  incapacité  constitutive  ou,  si  l’on  préfère  maladive,  s’est  toujours,  et  notamment  dans  le   cadre  de  mon  engagement  social  –  associatif  entre  autres  –,  insurgé  contre  toutes  les  formes  d’injustice,  d’autant   lorsque  celle-­‐ci  lui  paraissait  relever  d’une  logique  absurde  voire  imbécile,  en  tout  cas  incompréhensible  à  mes   yeux.
J’ajoute  que,  depuis  une  quinzaine  d’années  au  moins,  j’ai,  au  sujet  de  ces  réglementations,  interrogé  nombre  de   responsables  politiques  –  jusqu’au  “sommet  de  l’État”  –  et  acteurs  sociaux  de  notre  pays,  observateurs  et   commentateurs  des  “questions  sociales”,  médias  y  compris  (des  centaines  de  courriels  et  courriers  envoyés)  sans   que  ne  serait-­‐ce  qu’au  moins  l’un.e  d’entre  eux/elles  m’ait  fait  part  de  son  opinion  à  son  sujet,  participant  ainsi,  sans   doute,  et  avant  l’heure,  de  l’effort  actuel  pour  rétablir  la  “confiance  dans  la  vie  politique”  de  notre  pays(2).
Voici  donc  la  question  que  je  souhaitais  vous  poser  :
En  revenant  quelques  années  en  arrière,  qu’auriez-­‐vous  pensé  si,  lorsque  vous  avez,  comme  moi,  atteint  l’âge  de   60  ans,  et  en  supposant  que  votre  situation  sociale  ait  été  autre  que  ce  qu’elle  était  alors  vous  ayant  amené  pour   cela  à  être  légitimement  demandeur  d’un  “logement  social”  auprès  de  la  Ville  de  Paris(3),  vous  aviez  été,  en  raison   de  votre  âge,  “dirigé”  –  ou,  si  l’on  préfère,  “orienté”  –  par  les  instances  sociales,  vers  un  établissement  pour   “personnes  âgées”  et  si,  de  ce  fait,  en  raison  du  règlement  s’appliquant  à  cette  catégorie  de  logements  sociaux,  il   vous  ait  été,  dès  cet  âge  âge  –  qui  était  encore  moins  “avancé”  qu’aujourd’hui  –,  interdit  d’avoir  encore  une  activité   sociale  rémunérée  (“monétisée”,  comme  on  dit  aujourd’hui)  ?   Que  pensez  vous  de  cette  réglementation  qui  interdit  donc  à  certaines  catégories  de  retraités  –  et  des  plus  modestes  –  de  pouvoir  bénéficier  des  dispositions  actuelles  permettant  de  cumuler  emploi  et  retraite,  et  cela  en   raison  des  conditions  de  logement  “social”  dont  on  les  a  fait  relever  en  raison  de  leur  âge,  et  cela  donc  dès  60  ans   (Article  1er  du  règlement  de  fonctionnement  des  “résidences  -­‐  appartements”  du  Centre  d’action  sociale  de  la  ville   de  Paris,  18  décembre  2015,  p.  2/10)  ?
Que  pensez-­‐vous  de  la  logique  –  sociale,  politique,  morale  ou  tout  simplement  intellectuelle  –,  d’une  telle   réglementation  qui,  s’appliquant  spécifiquement  à  des  personnes,  sinon  pauvres,  du  moins  de  condition  modeste,   aboutit  ainsi  à  les  condamner  à  le  demeurer  pour  la  suite  de  leur  vie,  en  leur  interdisant  même  de  pouvoir  ne  serait-­‐ ce  qu’espérer  qu’il  puisse  leur  être  possible  de  l’être  un  peu  moins,  puisqu’elle  les  prive  même  du  droit  de  s’en   donner  la  possibilité  par  elles-­‐mêmes  et  sans  solliciter  quelque  assistance  de  la  collectivité  (“cancer  de  la  société   française”,  a  pu  dire  un  “acteur”  de  la  vie  politique)  ?
Une  telle  réglementation  n’est-­‐elle  pas  pour  le  moins  anachronique  à  l’heure  où  l’on  vient  de  relever  de  65  à  70   ans,  l’âge  jusqu’auquel  tout  salarié  du  secteur  privé,  le  souhaitant,  aura  la  possibilité  de  travailler  et  ne  pourra  être   mis  à  la  retraite  d’office,  où  l’on  a  envisagé  de  reporter  à  67  ans  l’âge  légal  du  départ  à  la  retraite  et  une   augmentation  de  la  durée  de  cotisation,  après  que  les  conditions  de  cumul  emploi-­‐retraite  ont  été  assouplies,   lorsque  sont  invoquées,  tout  à  la  fois,  et  “en  même  temps”,  l’aide  à  l’emploi  des  seniors,  des  mesures  de   discrimination  sociale  positive  pour  une  égalité  des  chances  (à  tous  les  âges  de  la  vie),  plus  de  justice  sociale,  la   liberté  du  travail…,  lorsque,  donc,  nombre  de  nos  concitoyens  vont  devoir  travailler  bien  au  delà  de  60  ans(4),   lorsque,  dans  la  conjoncture  actuelle,  de  plus  en  plus  de  retraités  doivent  reprendre  une  activité  d’appoint  pour   compléter  des  revenus  insuffisants  pour  vivre  correctement,  et  lorsque,  l’allongement  de  la  vie  entrainant  une   augmentation  du  risque  de  perte  d’autonomie  –  lié  notamment  à  l’augmentation  croissante  du  nombre  des   maladies  dégénératives  –,  les  situations  de  dépendance  et  leurs  conséquences  financières  doivent  être  envisagées   par  nombre  d’entre  nous  comme  devant  être  de  plus  en  plus  à  prévoir  au  terme  de  notre  existence(5).
Par  ailleurs,  que  penser  d’une  situation  qui  outre  qu’elle  amène  des  personnes,  qui  n’ont  pas  encore  atteint  un  âge   me  paraissant  tellement  “avancé”,  à  occuper  un  logement  dans  des  établissements  conçus  avant  tout,  me  semble-­‐ t-­‐il,  pour  des  personnes  beaucoup  plus  âgées,  dont  nombre  de  celles-­‐ci,  résidant  dans  un  logement  social  “normal”,   pourraient  plus  utilement  et  légitimement  bénéficier,  les  conduit,  ou  les  maintient,  hors  de  la  “vie  active”  alors  que,   si  elles  avaient  pu  poursuivre  une  activité,  même  réduite,  elles  auraient  pu  continuer  aussi  à  participer,  autrement   qu’en  en  étant  “bénéficiaire”,  à  un  système  de  solidarité  (désigné  du  si  joli  nom  d’”assurance  vieillesse”)  ?
En  me  permettant  d’espérer  que  vous  voudrez  bien  prêter  attention  à  ma  sollicitation  –  dont  je  redis  que  je  n’en   attends  rien  pour  moi  –  bien  qu’elle  émane  d’un  de  ceux  “qui  ne  sont  rien”  et  non  d’un  de  ceux  “qui  réussissent”,  je   vous  prie  d’agréer,  Monsieur  le  Défenseur  des  droits,  l’expression  de  ma  considération  citoyenne.

Bernard  Gibassier

NB Courrier adressé le 18 décembre 2017 à M. Jacques’TOUBON, Défenseur des droits
3 place Fontenoy. 75007’Paris.  Sans réponse.

1.  Il  y  a  quelques  années,  je  m’imaginais  que  les  fonctions  de  président  de  la  Haute  Autorité  de  Lutte  contre  les   Discriminations  et  pour  l’Egalité,  auquel  il  m’est  arrivé  de  m’adresser  –  sans  succès  –  étaient  des  fonctions  exercées  à  titre   bénévole.  Par  la  suite,  j’ai  appris  qu’il  n’en  était  rien,  ce  qui  m’a  rassuré  quant  à  la  situation  sociale  de  retraité  de  M.  Louis   SCHWEITZER  :  voici  une  naïveté  qui,  en  tout  cas,  ne  me  déshonore  pas).
2.  Je  dois  toutefois  faire  état  de  la  réponse  –  certes  rapide  :  un  mail  de  3  lignes  –  que,  durant  la  campagne  des  récentes   élections  municipales  à  Paris,  M.  Jean-­‐Louis  MISSIKA,  candidat  dans  le  XIIe  arrondissement  de  Paris  (et,  à  présent,  adjoint  à   la  maire  de  Paris),  m’a  adressée  en  m’exprimant  son  intention  [d’]“alerte[r]  Anne  Hidalgo  pour  faire  évoluer  cette   réglementation  [et  de  se]  renseigne[r]  auprès  de  la  Dases  pour  savoir  si  cela  relève  de  la  Ville  ou  de  la  loi  [,  estimant  qu’]  Il   est  absurde  de  lier  un  accès  à  un  logement  à  une  interdiction  de  travailler”,  mais,  aujourd’hui,  cette  campagne  électorale   est  loin  de  nous  et,  comme  vous  êtes  bien  placé  pour  le  savoir,  une  fois  les  élections  passées,  les  personnalités  politiques   ne  se  voient  plus  de  la  même  façon  et  les  intentions  comme  les  engagements…

3.  dans  mon  cas,  ce  fut  suite  à  une  expulsion  consécutive  à  la  mise  en  vente  du  logement  que  j’occupais  et  dont  je  n’ai  pu   me  porter  acquéreur.
4.  Si  60  ans  est  l’âge  qui  est  encore  utilisé  par  l’OMS  pour  définir  une  “personne  âgée”  –  notion  devenue  pourtant  relative  à   notre  époque  et  dans  nos  sociétés  “développées”  –  et  continue  d’être  une  référence  (un  âge  totem)  pour  nombre   d’instances  sociales,  comme  étant,  ou  devant  être,  l’âge  de  la  fin  de  la  “vie  active”,  l’âge  moyen  de  départ  à  la  retraite  des   pays  européens  se  situe  déjà  au  delà  et  va  encore  reculer  dans  les  années  qui  viennent.     Par  ailleurs,  dans  la  plupart  de  nos  pays,  nombre  de  retraités  poursuivent  une  activité.
En  Allemagne,  pays  souvent  cité  pour  sa  politique  de  l’emploi  et  la  “santé  florissante”  de  son  économie,  le  taux  d’activité   des  60-­‐65  ans  est  à  un  niveau  record  et  plus  de  900  000  retraités  sont  actuellement  obligés  de  travailler  pour  compléter   leur  faible  pension  (En  2011,  on  pouvait  lire  qu’une  étude  de  l’OCDE,  prévoyait  que  “10  %  des  retraités  allemands  vivraient   sous  le  seuil  de  pauvreté  d’ici  à  vingt  ans”).
En  France,  une  étude  de  la  CNAV,  indiquait  que  le  nombre  de  retraités  ayant  eu  une  activité  salariée  entre  2006  et  2008   avait  augmenté  de  50  %,  un  grand  nombre  d’entre  eux  étant  des  personnes  s’étant  retrouvées  à  la  retraite  avec  des  revenus   faibles  et  continuant  donc  à  travailler  par  nécessité.
5.  il  suffit  de  rapporter  le  montant  mensuel  des  retraites  de  certains  de  nos  concitoyens  au  coût  moyen  mensuel  d’un   placement  (un  “séjour”)  en  Ehpad  pour  comprendre  dans  quelle  situation  ceux-­‐ci  peuvent  se  retrouver  si  aucune  autre   solution  ne  peut  être  envisagée,  par  eux  ou  pour  eux,  en  cas  de  perte  d’autonomie  et  s’ils  n’ont  d’autres  ressources  que   leurs  retraites.

J’ai perdu le do de ma clarinette…

Quand j’étais gosse, une chanson simplette mille fois répétée en colonie de vacances et dans tous les « patros » imaginables, nous faisait marcher au pas et apprendre la succession des notes de la gamme… Souvenez-vous:

« J’ai perdu le do de ma clarinette

« Ah si papa savait çà, tralala… »

Et nous répétions des heures et des kilomètres durant, qu’après avoir dit et chanté « Ohé » notre père allait nous réprimander abondamment:

« Tu n’connais pas la cadence

« Tu n’sais pas comment ça se danse

« Tu n’sais pas danser

« Au pas cadencé… »

Tant d’années après ce do, ce ré, ce mi perdus de nos clarinettes nous restent, en mémoire, sans doute avec un drôle de goût… D’abord il fallait comprendre cette expression « perdre le do de sa clarinette »… Cela avait-il un sens? Le quel? Une clarinette, qui en avait déjà vu ? Devrions-nous nous en sentir coupables? Perte et culpabilité commençaient ainsi à interagir dans une éducation qui ne manquait pas de souligner les fautes…

Nos vies toutes entières peuvent ainsi être regardées comme une succession de pertes prévisibles ou non, prescrites parfois, ritualisées, cachées, célébrées, redoutées ou enviées, des pertes à n’en plus finir… Drôle d’histoire que celle de ce gamin et de sa clarinette…

A peine était-il venu au monde, sa mère ayant perdu les eaux, que déjà il perdait du poids! Certes il ne tarderait pas à le reprendre et peut-être même à en prendre un peu trop mais ne soyons pas mauvaise langue. Les pertes vont s’enchaîner, se succéder de façon continue…

Il ne tardera pas à perdre ses dents de lait, et très vite devra perdre l’habitude de sucer son pouce et de trimbaler son « doudou » partout… Il partagera des jeux avec des petits et des grands de son âge et devra accepter de perdre la balle, le match, les billes, le jeu, la course, la partie… Il lui arrivera même d’y perdre son calme et certaines de ses illusions… Pourvu qu’il n’y perde pas patience et contrôle de soi, parce qu’un gamin qui perd trop…

Il grandit donc et découvre les premiers émois amoureux… Il y perdra, disons sa naïveté pour ne pas parler d’autre chose… Peut-être même y perdra-t-il son premier amour, il est rare que celui-ci dure plus que le temps de le dire… Il y perdra donc des illusions, des espoirs, des élans, son latin peut-être… Mais la vie continue ! Il perd parfois son temps mais au bout de ses études il trouvera du travail, enfin pas sûr, les temps sont durs et bientôt il perdra son job parce que tout le monde aujourd’hui connaît cette mésaventure. Souhaitons lui de ne pas perdre trop d’argent !

Bref, vivre c’est perdre et perdre encore… Il perdra certains de ses proches, ses grands-parents, ses parents, ses frères et sœurs peut-être… Il perdra ses amis, ses amours… Vivre c’est perdre et déjà sa vue baisse, son audition ne vaut guère mieux il perd la mémoire… On ne tardera pas à dire de lui qu’il a perdu la tête, pardon son autonomie, c’est plus chic…

Perdre, perdre toujours perdre ! Un jour il perdra la vie et le tour sera joué ! On commence par en rire et finalement ça vous emporte !

A moins que, regardant tout cela, nous parvenions à comprendre que vivre, vieillir, c’est tellement perdre que ce peut être « apprendre à perdre[1] » Il nous est alors donné de regarder autrement ces pertes infinies. Apprendre à perdre : ce n’est pas parce que je perds quelque chose que je perds tout et surtout… Ce n’est pas parce que je perds aujourd’hui la capacité à faire ceci ou cela comme je le faisais il y a déjà dix, vingt ou trente ans que je perds la capacité à le faire… différemment ! Ce n’est pas parce que je ne peux plus courir vite que je ne peux pas découvrir les délices de la course lente… Courir lentement… A quoi ça sert ? Diront ceux qui n’ont rien compris… A savourer le plaisir du mouvement, de la perception du corps, du contact avec la nature, de la course qui laisse le temps de respirer, le plaisir de vivre en renonçant à la seule performance, le plaisir de sentir son cœur battre et de penser…

Oui de penser parce que c’est en pensant que peut-être on peut trouver du sens à tout cela pour le temps qu’il nous reste à vivre !

 

Michel Billé.

 

[1] Emmanuel Hirsch emprunte cette superbe expression à Rabbi Yossef Rozin qu’il cite p. 65 dans son ouvrage « Apprendre à mourir » Ed. Grasset 2008.

Date de péremption…

 

 

La question est récurrente : les vieux peuvent-ils continuer à conduire ? On imagine les peurs, les angoisses, les difficultés, on comprend l’intention de protéger tout le monde jeunes et vieux du  risque absolument incontrôlable que constituent les vieux au volant. Chacun de nous serait tellement triste et bouleversé si, par entêtement, il avait un jour provoqué un accident de voiture dans lequel… Évidemment !

Pour autant, au delà de la nécessaire attention que chacun doit porter à la responsabilité qu’il engage dès qu’il prend le volant, demander que les plus âgés de nos contemporains soient soumis à des contrôles particuliers du fait de leur âge constitue tout simplement une inacceptable discrimination.

Le Préfet du Département des Pyrénées Atlantiques vient d’attiser la polémique en déclarant : « Nous allons renforcer notre action pour enlever de la circulation les conducteurs seniors lorsqu’ils ne sont plus en état de conduire[1]« . Les conducteurs seniors ! L’expression est sympathique mais personne n’est dupe, appelons les choses par leur nom il s’agit des vieux! Et encore une fois, on peut comprendre… mais sans doute ne faut-il pas admettre !

Bien sûr qu’il y a des vieux qui conduisent mal ! Des jeunes aussi… Bien sûr qu’il y a des vieux qui provoquent des accidents ! Des jeunes aussi… Bien sûr qu’il y a des vieux qui feraient bien d’actualiser leurs connaissances du code de la route et de la mécanique désormais informatisée ! Des jeunes aussi… Bien sûr que certains vieux feraient bien de demander à un médecin si la vue, l’audition, les réflexes, l’attention, etc… Des jeunes aussi !

On peut comprendre que certains de nos concitoyens pensent qu’il serait bon d’exiger pour les vieux une visite médicale qui permettrait… Oui mais pour les jeunes aussi ! Parce qu’entre le moment où vous passez votre permis et le moment où vous êtes considéré comme vieux, rien ne vous oblige à regarder avec un médecin si vous pouvez encore… Pourtant il y a des hommes et des femmes de 20 ou 30 ou 40 ou 50 ans qui conduisent comme des pieds et qui feraient bien de… Si non il y aurait beaucoup moins d’accidents !

Alors d’accord pour une visite médicale régulière… Oui mais pour tout le monde !

D’accord pour une actualisation obligatoire des connaissances en matière de conduite automobile… Oui mais pour tout le monde…

Si non ? Je suggère que l’on fasse tatouer sur le front de chacune et de chacun une date de péremption qui permettra de savoir à partir de quand la conduite automobile sera interdite, mais aussi à partir de quand le droit de vote sera retiré et, finalement, à partir de quelle date, le vieux étant périmé, il conviendra de s’en débarrasser de sorte qu’il ne coûte pas, qu’il n’encombre pas et ne fasse pas tâche. Ne restera qu’à le piquer, ce ne devrait pas coûter trop cher !

Juste une précaution : faire en sorte que les géants de la « filière gériatrique » et de la soi-disant « silver économie » aient eu le temps de soutirer l’argent des vieux avant de les jeter… D’autant que le recyclage n’est pas prévu !

Michel Billé.

[1] France Bleu Béarn publié le 18 janvier 2018.

« Maisons de retraite », Ehpad, USLD… Différents lieux, différentes images, bien différentes.

Certaines feraient presque rêver, d’autres épouvantent plutôt. Comment expliquer de telles différences?

Commençons par ce qui fait plutôt peur:

Sur France 5, le 14 décembre : On maltraite nos vieuxhttps://www.delitdimages.org/scandale-de-maltraitance-personnes-agees-ehpad-video/

En EHPAD, pendant les fêtes: https://www.francetvinfo.fr/decouverte/noel/maisons-de-retraite-un-cri-d-alarme-a-l-approche-des-fetes_2524539.html

Le 19/20 de France 3 du 2 janvier: Maisons de retraite : un manque de moyens difficile pour les residents et les personnelshttps://www.francetvinfo.fr/societe/euthanasie/maisons-de-retraite-un-manque-de-moyens-difficile-pour-les-residents-et-les-personnels_2542389.html

Toilette « VMC », double couche : le coup de gueule des infirmièreshttp://www.bienpublic.com/actualite/2018/01/08/toilette-vmc-double-couche-le-coup-de-gueule-des-infirmieres

A ce sujet, voir la pétition toujours en cours: https://www.change.org/p/dignit%C3%A9-des-personnes-%C3%A2g%C3%A9es-des-moyens-pour-nos-ehpad qui a précédé la journée d’action de mardi 30 janvier des personnels des Ehpad, services d’aide à domicile, des “personnes âgées” et de leurs familles:

Le 19/20 de France 3 du 29 janvier: https://www.francetvinfo.fr/sante/senior/sante-les-maisons-de-retraites-face-aux-restrictions-budgetaires_2585320.html

Le Magazine de la santé du 30 janvier: https://www.francetvinfo.fr/sante/senior/ehpad-en-greve-autant-de-cynisme-a-l-egard-des-personnes-agees-est-insupportable_2584872.html

Sur France Inter:

https://www.franceinter.fr/emissions/le-journal-de-7h/le-journal-de-7h-30-janvier-2018

https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20/l-invite-de-8h20-30-janvier-2018#xtor=EPR-5-%5BMeilleur30012018%5D

Sur France Culture: https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/greve-dans-les-ehpad-o-vieillesse-ennemie

Dans la presse écrite (liste non exhaustive):

http://www.letelegramme.fr/france/ehpad-des-soignants-en-detresse-29-01-2018-11830532.php

https://www.la-croix.com/France/Greve-Ehpad-aura-monde-predit-Martinez-2018-01-28-1300909376

https://www.lopinion.fr/edition/economie/greve-dans-ehpad-sequence-a-haut-risque-ministre-sante-agnes-buzyn-142368

https://www.lopinion.fr/edition/economie/financement-dependance-personnes-agees-tonneau-danaides-128151

https://www.nouvelobs.com/sante/20180129.OBS1407/a-bout-de-souffle-le-personnel-des-ehpad-est-en-greve-on-ne-demande-pas-la-lune.html

https://www.nouvelobs.com/societe/20180129.OBS1385/douches-supprimees-repas-expedies-les-salaries-de-maisons-de-retraite-balancent-leur-ehpad.html

http://www.lemonde.fr/societe/article/2018/01/30/greve-des-ehpad-le-gouvernement-n-a-pas-pris-la-mesure-des-problemes_5249405_3224.html

Après le cauchemar, le rêve ?

Après les situations que l’on vient de voir, on a quelques difficultés à croire que celles-ci soient possibles, mais tant mieux :

La maison de retraite où vieux et jeunes sont écolos et heureuxhttps://reporterre.net/La-maison-de-retraite-ou-vieux-et-jeunes-sont-ecolos-et-heureux

Ici, on a encore plus de mal à y croire:

Peyo, le cheval qui rend visite aux malades d’Alzheimer : https://fr.metrotime.be/2018/01/10/must-read/peyo-cheval-rend-visite-aux-malades-dalzheimer/

Voir la vidéo: https://vimeo.com/249026628

Et à l’étranger ?

Au Danemark: https://www.francetvinfo.fr/societe/prise-en-charge-des-personnes-agees/maisons-de-retraite-la-solution-danoise_2586684.html

 

https://www.youtube.com/watch?v=JZIHvKhiWhE

 

Comment expliquer de telles différences d’avec la France?

Serait-ce parce que le Danemark n’est pas une “grande nation” comme la France se voulant toujours éclairant le monde et qui, nous dit-on, était il y a peu, la cinquième ou sixième – les avis divergent à ce sujet – “puissance économique mondiale”?

En tout cas, y a des jours où on aimerait vivre dans certains pays qui pourtant ne sont ni de grandes nations ni de grandes puissances…

 

Bernard Gibassier

Soyons réactifs… ou pas !

 

Sur ce blog qui se donne pour objet de tenter d’appréhender, au plus près, les modes de traitement social concernant la vieillesse, je souhaiterais m’intéresser à deux mots qui, de plus en plus, m’escagassent la boite à méditation : réactif et réactivité.

Ainsi, et de plus en plus, on m’encourage à être réactif, à avoir de la réactivité. Ce à quoi, au fond de moi, et même tout au fond de moi, je crois bien que je me refuse obstinément. En fait, je répugne à être réactif. Je résiste à la réactivité. Une sorte de signal existentiel, une alarme vitale, se déclenche au creux de mon ventre, à l’approche de ces injonctions. Un malaise. Une allergie peut-être. Et cela, même lorsque mes amis, parfois les plus proches, m’y invitent. Quand je dis inviter, c’est une façon de parler, car le réactif n’invite pas, il ordonne ! Il est comme un petit chimiste en expérience, il veut, que dis-je, il exige, que la réaction réactionne. En fait, faute d’être suffisamment réactif, probablement suis-je déjà vieux. Car une des choses qui indispose, chez les vieux, c’est leur lenteur. C’est ce qu’on dira de moi − On le dit probablement déjà − : « Il se fait vieux. Il a du mal à réagir ». Mais, peut-être ai-je toujours été déjà vieux. Lors, quand j’étais poupon, peut-être ne réactivais-je point. Peut-être le mal s’était-il attaqué à la racine de cette vie, si tôt engagée sur la voie d’une douce et lente rébellion aux choses inconsidérément prescrites par l’époque.

On comprendra bien sûr que la technique pousse à être réactif. Le technicien technique. Et le marché marche. Le marché qui porte la technique et se remplit les poches de son activité a tout intérêt à faire que tout s’active. Le dernier téléphone portable pousse le précédent et ainsi de suite dans une ronde tout à la fois infantile, mercantile et exponentielle, jusqu’au tournis. Mais s’il est logique que l’avion soit à réaction, ma pensée, elle, déjà qu’elle soit rare et fugace, ne se laisse pas enfermer dans ce carcan d’automatisme réactionnel. Je pense – en tout cas, j’essaie −, donc je ne réactionne ni ne réactive. Je suis un pur adepte du monde nonchalant de Pierre Sansot, qu’on ne remerciera jamais assez d’avoir couché délicatement sur le papier un si beau traité Du bon usage de la lenteur. Il y met en évidence une sorte de puissance et de grandeur de la lenteur. Et cette lenteur ne s’accommode pas du bruissement de la foule. Elle convoque presque forcément une manière de solitude, telle que Yves Simon su la mettre en parole et en musique : « Monsieur Grégory Corso, qu’est-ce que la puissance ? Rester debout au coin d’une rue et n’attendre personne »[1].

Mais agir et réagir, toujours plus vite, est devenu le seul mode d’activité acceptable par notre société contemporaine[2]. On ne répond plus, on n’argumente plus, on ne dispute plus – comme pouvait encourager à le faire un Monsieur de La Mettrie au XVIIIème siècle[3] −, on ré-agit. Comme dans un combat, comme dans un match de boxe : gauche, droite et uppercut, ou ainsi qu’il en est dans toute autre partie sportive. Eh bien, je ne suis pas sportif. On réagit, comme un médecin urgentiste − ou un pompier −, dont le cœur de métier soignant est la réaction médicale, l’acte médicalisé immédiat. Or, tout geste urgent, toute ré-action s’inscrit dans une temporalité qui écrase la pensée sans ne lui laisser aucune place. Ré-agir passe forcément par une sorte de procédure automatisée. Un phénomène réflexe, de même nature que le mouvement brusquement ascendant de la jambe lorsque le marteau du praticien s’est abattu sèchement à la base du genou. D’ailleurs la mode des protocoles vient entériner le systématisme de cette velléité à réagir vite et « dans les clous », là où on vous a dit de faire et comme on vous a dit de faire, en oubliant de penser. Laissant sur le carreau au moins deux valeurs fondamentales pour l’éclosion d’une saine humanité : la patience et l’inquiétude. Eh bien, je ne suis pas urgentiste.

Ainsi, il n’est plus de saison de prendre son temps. Ainsi, « il faut être réactif » est devenue la phrase clef qui inscrit l’homme d’aujourd’hui dans son temps – même lorsque j’écris le mot clef, je préfère pour lui cette ancienne orthographe avec un f et me refuse à la rapidité d’une simple clé, voyez donc où j’en suis ! –. Eh bien, je dois l’avouer, de ce temps-là, je me refuse d’en être. Pas plus certain d’ailleurs d’en être d’un autre.

De la même manière, je me méfie des « réactions en chaîne ». Vous savez cette façon qu’on eut de faire la bombe à Hiroshima ou Nagasaki, ou encore cette sarabande qu’on mène sur ces réseaux qu’on dit sociaux. Là encore, on me dira : tu n’es pas de ton temps ! Mais, je l’ai confessé, je me méfie comme de la peste des réactions en chaîne. Á peu près autant que de la foule qui gronde. Or, les grandes manœuvres des réseaux sociaux lorsqu’elles « explosent », en réaction, à la voix twittée d’un Trump dégoulinant de bave injurieuse et raciste ou même à la suite d’une injonction « à balancer », qu’il s’agisse d’un porc, d’un hôpital ou de tout autre « matière » destinée désormais à être balancée, ne sont pas autre chose que foules qui grondent en ligne. Non pas que les raisons de ces désappointements me soient étrangères ou ne m’indignent pas mais, ce qui me gêne est cette « réaction en chaîne » qui oublie de penser et qui se jette corps et âme dans un toujours plus, emphatique et trinitrotoluènique. Twitte, re-twitte et re-re-twitte, jusqu’à l’explosion. On me dira aussi : « mais cela peut aboutir à des choses superbes, regarde, le printemps arabe et son fol espoir soufflant sur des tyrannies moyenâgeuses ou des pseudo-démocraties misent en place par des croyants hermétiques – je me méfie aussi (décidément !) de l’obscurantisme religieux inhérent aux monothéismes – ou les politiques postcoloniales ». Oui, et alors ! La foule furieuse déboulonna le roi de France et le coupa en deux morceaux tout aussi bien. Le bruit de fond du réseau social, lorsqu’il enfle et finit par exulter, n’est pas autre chose qu’une foule en ligne et il se conforme aux mêmes comportements[4]. Son action débouchera sur un bénéfice ou un maléfice social (la plupart du temps sur un état intermédiaire d’ailleurs), ce n’est pas, au demeurant, ce que je remets en cause ; les hommes dès qu’ils furent un peu nombreux se sont toujours conduits ainsi, de manière clanique, tribale bref groupale. Il n’y a guère de raison pour que cela change maintenant que des milliards de ces bipèdes foulent le sol d’une planète dont ils se considèrent comme propriétaires ainsi que le leur a recommandé René Descartes[5]. Non, ce qui me hérisse, c’est l’obligation de rapidité à mon endroit, c’est l’injonction qui peut m’être faite à me déterminer dans l’urgence. Si cette qualité est certainement souhaitable dans un match de tennis ou de ping-pong, elle ne convient pas à la pensée. Pour advenir, celle-ci doit s’étirer tranquillement, prendre son temps, avancer puis rebrousser, musarder, se prélasser, rêver, flâner, elle doit « méandrer » comme une onde incertaine hésite à s’engager sur un lit ou un autre, elle doit renoncer puis se réaffirmer, et même procrastiner, parce que ce jour n’est pas le jour, pas encore, et parce que plus tard est parfois plus clair, voire plus éblouissant.

Alors, me dira-t-on, tu es hors-jeu. Tu es hors la scène contemporaine. Tu n’appartiens pas au monde tel qu’il doit être et tel qu’il est aujourd’hui, un monde qui avance, sabre au clair, au rythme toujours plus accéléré et résolument téléologique mené par la funeste idée de progrès.

Oui, je sais. Je suis hors-jeu. Hors scène. Obscène, en fait. Obscène, comme le sont les vieux.

 

« Pour être tout à fait sincère, il m’arrive de faire faux bond au jour, j’ai peine alors de me débarbouiller de la nuit, de mes rêves ; une fois le départ raté, j’ai honte de partir après les autres, mais demain une autre aube me sera offerte. »

Pierre Sansot, Du bon usage

 

 

Christian Gallopin

[1] « J’ai rêvé New York », Yves Simon.

[2] « Ce qui est nouveau, c’est que l’agir (qui dépasse les frontières du travail) apparaît aujourd’hui comme une valeur supérieure, comme si, faute d’agir, un individu s’exténuait et disparaissait. De ce fait, les rêveurs, ceux qui contemplent et qui prient, qui aiment silencieusement ou qui se contentent du plaisir d’exister, dérangent et sont stigmatisés. Les penseurs, les idéologues reconnus ont opéré un glissement considérable. D’un exercice nécessaire à la constitution de notre personne, il sont passés à un éloge de l’action, quelle qu’en soit la nature. », Du bon usage de la lenteur, Pierre Sansot, p. 19-20.

[3] « Et maintenant, dispute qui voudra ! », dernière ligne de L’homme machine, Julien Offray de La Mettrie.

[4] « Les foules ne connaissant que les sentiments simples et extrêmes ; les opinions, idées et croyances qui leur sont suggérées sont acceptées ou rejetées par elles en bloc, et considérées comme des vérités absolues ou des erreurs non moins absolues. Il en est toujours ainsi des croyances déterminées par voie de suggestion, au lieu d’avoir été engendrées par voie de raisonnement… N’ayant aucun doute sur ce qui est vérité ou erreur et ayant d’autre part la notion claire de sa force, la foule est aussi autoritaire qu’intolérante. L’individu peut supporter la contradiction et la discussion, la foule ne les supportent jamais », Psychologie des foules, Gustave Le Bon, p. 38-41.

[5] « Et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature », Discours de la méthode, René Descartes.