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Là- venir. Rencontre avec le sujet, aux prises avec la démence

 

 

 

Dans « L’interlocutrice » un livre de Geneviève Peigné(1), une fille rencontre, dans les marges de nombreux livres policiers de la bibliothèque familiale, sa mère porteuse de la maladie Alzheimer, décédée depuis peu.

A travers des annotations qui dévoilent la persistance d’un sujet encore sur le vif des émotions, en recherche d’interlocuteurs, Odette, sa mère,  perdue dans la « nuit alzheimer », trouve alors des interlocuteurs, sous la forme des héros de chacun des romans avec qui elle réagit et même interagit.

Cette intuition de parler du sujet Alzheimer comme d’un sujet perdu, Michele Grosclaude l’a proposée depuis fort longtemps(2). Perdu certes écrit elle, mais trouvable et retrouvable. Comment? nous en dirons un mot un peu plus loin.

Yves Bonnefoy, poète du réel et de la présence, a décrit de manière très sensible  cette sensation d’être perdu dans un poème en prose,  » Là où retombe la flèche »(3) . Ici, il s’agit d’un enfant, mais l’expérience est la même: perte des repères, l’inquiétude qui monte; les mots qui perdent leur fonction de sens et ne sont plus inscrits dans une chaîne signifiante, devenant juste des bruits, comme tant d’autres provenant de la forêt. Le corps et la nature, compacts: « il n’y a plus d’espace entre lui et la moindre chose ».

Pas de traces, ni d’indices. C’est « l’aboi d’un chien qui mis fin à sa peur ». Où l’on voit que les signes de présence humaine sont insaisissables et parfois inattendus.

Au décours de la maladie d’Alzheimer, on le sait, l’activité de l’appareil à penser -dit cognitif- , tout comme la capacité à subjectiver l’expérience sont plus ou moins rapidement atteints, quasi totalement détruits. Reste alors au sujet, l’affectivité, c’est à dire ce registre  de fonctionnement psychique qui s’impose comme possibilité presqu’unique d’agir et d’interagir avec les autres (par le corps, les émotions, les identifications, les images et quelques mots à peine signifiants).

Certains sont en marge, d’autres en marche, l’ensemble faisant une société…Je retiens l’idée que vivre avec( ou contre) une démence , c’est le risque d’une vie, littéralement, marginale.

Concrètement,  s’éprouver perdu et incapable de donner sens, tout comme l’impossibilité cognitive à pouvoir se situer et s’orienter dans le temps et l’espace, se traduira par des vécus abandonniques, au cœur du quotidien de la vie en EHPAD. Le cortège des troubles de comportement qui va avec ne sera que le balbutiement de cette insécurité profonde.

Nous faisons l’hypothèse que c’est à cet endroit, affectif, où le sujet est perdu( éprouvant un affect qu’il ne peut nommer et reconnaître) qu’une éventuelle rencontre est possible, préalable à une relation, comme aux premiers temps de la vie, avec la même incertitude et la même nécessité d’un Autre fiable.

Cette relation est alors (re)trouvable dès lors qu’une nouvelle rencontre advient. Le devenir d’un tel sujet qui précisément est là- venir nécessite cet effort ou cette disponibilité.

Pour que le sujet  » Alzheimer » soit (re)trouvable, il nous faut donc une certaine qualité de permanence avec pour seuls outils, la curiosité et le désir d’autrui. Et ne pas craindre d’explorer les marges de notre fonctionnement psychique.

Est ce que cela s’apprend en formation?

Je dirais que cela s’éprouve.

 

José Polard

(1) Geneviève Peigné » L’interlocutrice » ed. Le nouvel Attila

(2) Michèle Grosclaude. Plus précisément,  » Le dément sénile: un sujet perdu, un sujet (re)trouvable? in Psychologies médicales » 1987, 19.8. 1267-1269

(3)Yves Bonnefoy: « Ce qui fut sans lumière ». NRF

« Maisons de retraite », Ehpad, USLD… Différents lieux, différentes images, bien différentes.

Certaines feraient presque rêver, d’autres épouvantent plutôt. Comment expliquer de telles différences?

Commençons par ce qui fait plutôt peur:

Sur France 5, le 14 décembre : On maltraite nos vieuxhttps://www.delitdimages.org/scandale-de-maltraitance-personnes-agees-ehpad-video/

En EHPAD, pendant les fêtes: https://www.francetvinfo.fr/decouverte/noel/maisons-de-retraite-un-cri-d-alarme-a-l-approche-des-fetes_2524539.html

Le 19/20 de France 3 du 2 janvier: Maisons de retraite : un manque de moyens difficile pour les residents et les personnelshttps://www.francetvinfo.fr/societe/euthanasie/maisons-de-retraite-un-manque-de-moyens-difficile-pour-les-residents-et-les-personnels_2542389.html

Toilette « VMC », double couche : le coup de gueule des infirmièreshttp://www.bienpublic.com/actualite/2018/01/08/toilette-vmc-double-couche-le-coup-de-gueule-des-infirmieres

A ce sujet, voir la pétition toujours en cours: https://www.change.org/p/dignit%C3%A9-des-personnes-%C3%A2g%C3%A9es-des-moyens-pour-nos-ehpad qui a précédé la journée d’action de mardi 30 janvier des personnels des Ehpad, services d’aide à domicile, des “personnes âgées” et de leurs familles:

Le 19/20 de France 3 du 29 janvier: https://www.francetvinfo.fr/sante/senior/sante-les-maisons-de-retraites-face-aux-restrictions-budgetaires_2585320.html

Le Magazine de la santé du 30 janvier: https://www.francetvinfo.fr/sante/senior/ehpad-en-greve-autant-de-cynisme-a-l-egard-des-personnes-agees-est-insupportable_2584872.html

Sur France Inter:

https://www.franceinter.fr/emissions/le-journal-de-7h/le-journal-de-7h-30-janvier-2018

https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20/l-invite-de-8h20-30-janvier-2018#xtor=EPR-5-%5BMeilleur30012018%5D

Sur France Culture: https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/greve-dans-les-ehpad-o-vieillesse-ennemie

Dans la presse écrite (liste non exhaustive):

http://www.letelegramme.fr/france/ehpad-des-soignants-en-detresse-29-01-2018-11830532.php

https://www.la-croix.com/France/Greve-Ehpad-aura-monde-predit-Martinez-2018-01-28-1300909376

https://www.lopinion.fr/edition/economie/greve-dans-ehpad-sequence-a-haut-risque-ministre-sante-agnes-buzyn-142368

https://www.lopinion.fr/edition/economie/financement-dependance-personnes-agees-tonneau-danaides-128151

https://www.nouvelobs.com/sante/20180129.OBS1407/a-bout-de-souffle-le-personnel-des-ehpad-est-en-greve-on-ne-demande-pas-la-lune.html

https://www.nouvelobs.com/societe/20180129.OBS1385/douches-supprimees-repas-expedies-les-salaries-de-maisons-de-retraite-balancent-leur-ehpad.html

http://www.lemonde.fr/societe/article/2018/01/30/greve-des-ehpad-le-gouvernement-n-a-pas-pris-la-mesure-des-problemes_5249405_3224.html

Après le cauchemar, le rêve ?

Après les situations que l’on vient de voir, on a quelques difficultés à croire que celles-ci soient possibles, mais tant mieux :

La maison de retraite où vieux et jeunes sont écolos et heureuxhttps://reporterre.net/La-maison-de-retraite-ou-vieux-et-jeunes-sont-ecolos-et-heureux

Ici, on a encore plus de mal à y croire:

Peyo, le cheval qui rend visite aux malades d’Alzheimer : https://fr.metrotime.be/2018/01/10/must-read/peyo-cheval-rend-visite-aux-malades-dalzheimer/

Voir la vidéo: https://vimeo.com/249026628

Et à l’étranger ?

Au Danemark: https://www.francetvinfo.fr/societe/prise-en-charge-des-personnes-agees/maisons-de-retraite-la-solution-danoise_2586684.html

 

https://www.youtube.com/watch?v=JZIHvKhiWhE

 

Comment expliquer de telles différences d’avec la France?

Serait-ce parce que le Danemark n’est pas une “grande nation” comme la France se voulant toujours éclairant le monde et qui, nous dit-on, était il y a peu, la cinquième ou sixième – les avis divergent à ce sujet – “puissance économique mondiale”?

En tout cas, y a des jours où on aimerait vivre dans certains pays qui pourtant ne sont ni de grandes nations ni de grandes puissances…

 

Bernard Gibassier

Les premier(e)s de cordée en EHPAD

Osons le pari !  Que 2018 soit l’année charnière quant à la prise en charge des vieillards en situation de grande dépendance.

Les difficultés croissantes éprouvées par les soignants en EHPAD pour assurer un travail digne, avec des risques psychosociaux en forte hausse[1], vont se traduire par un mouvement de grève générale le 30 Janvier 2018, le premier du genre. Les conditions de travail des soignants sont souvent rudes[2]. Une conviction nous gagne peu à peu. On est très proche d’un point de rupture.

Le grand désarroi des familles[3], tous les médias en rendent compte, participe à l’incompréhension de la société civile quant à ce mode de vie que propose l’EHPAD à nos concitoyens les plus âgés. Il n’y pas là le moindre « EHPAD’ bashing », comme certains éléments de langage peuvent le sous-entendre, juste le constat que cette réponse n’est plus à la hauteur de l’évolution de la société.

Un vaste débat citoyen, sur tout le territoire, doit s’engager cette année sur des questions de bioéthique à la mesure des interrogations contemporaines concernant la naissance ou bien la fin de la vie et nous proposons qu’y soit questionné comment notre société pense la place des ainés en grande difficulté, et selon quelles modalités.

Incontestablement, nous avons ici et là de forts indices de possibles changements sociétaux, mais les pouvoirs publics suivront -ils ?

On pourrait l’espérer quand on lit Monique Iborra député LREM. Dans son rapport remis fin 2017, commandé en urgence après le conflit social historique des Opalines [4]à Foucherans dans le Jura, elle avait fait de l’inadaptation des EHPAD à sa « nouvelle » population, la cause profonde de leur malaise.  Un rapport qui assume enfin au nom de l’état que si « la loi n° 2015-1776 du 28 décembre 2015 relative à l’adaptation de la société au vieillissement a exploré et encouragé le maintien à domicile, elle n’a pas traité de la place des EHPAD dans le parcours de la personne âgée. Le maintien à domicile est en effet l’une des solutions envisagées mais il n’en reste pas moins que dans l’état actuel des choses, certaines personnes[5] se trouvent dans l’obligation d’avoir recours à l’EHPAD ».

Dans la même veine, l’ancienne ministre Marie-Anne Montchamp, Présidente de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) depuis octobre 2017 déclarait récemment que « L’Ehpad d’aujourd’hui n’est pas l’Ehpad d’hier et les réponses médico-sociales en établissement d’aujourd’hui ne sont pas celles d’hier (…) C’est un questionnement permanent qui doit se faire jour et, de ce fait, ce questionnement permanent conduit à des transformations de nos organisations ».

Marie-Anne Montchamp interroge alors sur ce qui fait qu’une personne âgée peut rester debout et citoyenne jusqu’à son dernier souffle. « Quand je dis debout, c’est totalement détentrice de ses droits, entourée d’une organisation et de personnes à l’écoute et qui ne vont pas lui apporter des réponses normatives à ses besoins, mais vont tout simplement être capables de comprendre et d’entendre des besoins, même si la parole n’est plus là. Et même si la perte de repères ou la désorientation est très avancée ».

Des propos nobles et ambitieux, mais les politiques concrètes seront-elles vraiment à la hauteur ? S’il s’agit initialement de changer de regard, c’est bien pour modifier les pratiques et transformer ensuite les interactions avec ces vieux en grande difficulté existentielle. Modifier les pratiques, c’est laisser le temps au soin, à la relation et à la pensée. Une utopie car pas rentable…est ce si sûr?

Pour commencer, cela ne peut occulter la nécessité d’un taux minimal de présence professionnelle en Ehpad. La moyenne est aujourd’hui de 6 personnels pour 10 résidents. Certains directeurs d’Ephad en réclament 8 pour 10, les syndicats de salariés 10 pour 10. Puisque la notion de « bientraitance » est omniprésente dans le discours en EHPAD, comment l’assurer si les effectifs ne le permettent pas ?

Cette bientraitance, organisée »comme une succession de petites normes(5a) qui, mises bout à bout, sont contradictoires pour des professionnels en permanence confrontés à des injonctions paradoxales »[6] : une prise en charge individualisée-chronophage- et une organisation standardisée inspirée du modèle industriel-chronométrée. Il y a un hiatus de la « Bientraitance ».[7]

Non pas comme des gens de peu, mais de beaucoup…d’humanité.

Pourtant ces soignants, en s’occupant de ceux que la société ne regarde plus, pourraient/devraient recevoir ce qu’on attribue d’ordinaire à des premiers de cordée, reconnaissance et fierté ! Non pas comme des gens de peu [ 8], mais de beaucoup…d’humanité.

Et quand la possibilité de cette humanité est couplée à l’inventivité, une voie, potentiellement très féconde se trace au travers des expérimentations sur le territoire. Enfin, dirons-nous, car longtemps notre pays manqua de volonté comparativement à d’autres voisins européens, l’Allemagne, les pays scandinaves, par exemple.

Que constatons-nous depuis quelques années sur le terrain ? De nouvelles façons d’être, d’agir, de faire, grâce à de nouvelles technologies, de nouvelles organisations, dans ce domaine immense de la gérontologie. Les innovations technologiques bousculent les pratiques, réinterrogent les dimensions éthiques,  d’autant plus qu’elles s’inscrivent dans un contexte de marchés et de concurrence, bien loin des valeurs du soin ou de la solidarité.

Et partout, s’expérimente ici et là, ce qu’on nomme les innovations sociales. Foisonnantes, diverses, quelles sont-elles, quels en sont les leviers et les freins ? La vieillesse deviendrait-elle un temps propice aux innovations ? Si tel était le cas, cela en dirait long sur nos manières contemporaines de vieillir… et de vivre.

A nos yeux, là est le futur de l’EHPAD, se transformant ainsi, à taille humaine, ouvert et en relation étroite, interactive, avec un territoire -commune, quartier- en une Maison médicalisée (raisonnablement[9]) d’accompagnement du grand âge.

 

José Polard

[1] La mission Flash EHPAD en 2017 relève des conditions de travail « particulièrement préoccupantes tant d’un point de vue physique que psychologique » en particulier pour les aides-soignantes, un taux d’absentéisme moyen de 10 %, un taux d’accident du travail de deux fois supérieur à la moyenne nationale, une médicalisation des établissements « insuffisante ».

[2] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2018/01/25/-appel-a-la-greve-inedit-dans-les-maisons-de-retraite-mardi.

[3] lemonde.fr/sante/article/2017/12/06/ehpad-le-grand-desarroi-des- familles_

[4] lemonde.fr/societe/article/2017/07/18/dans-le-jura-la-greve-la-plus-longue-de-francel

[5] 728000 résidents en EHPAD en 2015 : http://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/er1015.pdf

[5a] https://humanite.fr/ehpad-la-bientraitance-sans-moyens-649214

[6] Iris Loffeier, « Panser des jambes de bois ? : la vieillesse, catégorie d’existence et de travail en maison de retraite », PUF, Paris, 2015

[7] Alain Jean. http://lagelavie.blog.lemonde.fr/2018/01/17/le-hiatus-de-la-bientraitance/

[8]  Pierre Sansot: « L’expression me plaît. Elle implique de la noblesse. »

[9] Les collègues médecins d’«EHPAD’ côté » militent pour une médecine gériatrique raisonnable, sociale et biographique.

Import, export… l’important, c’est la chine !

Nous l’avons tous déjà remarqué, se plonger dans les titres des journaux nous restitue une certaine atmosphère, un certain état d’esprit du moment. Ainsi éplucher les gazettes qui encourageaient les futurs poilus à monter au champ de bataille, nous rappelle cette drôle d’idée, qu’avaient les gens d’alors, selon laquelle il aurait suffi d’un aller-retour express Paris-Berlin pour dompter ces teutons à casques à pointes et leur Kaiser. Les manchettes des années soixante, quant à elles, sentaient le bon air de la Baie des cochons et les velléités anti-communistes primaires de l’époque, enfin l’Irak où l’on nous a vendu, clefs en main, une guerre indispensable, arguant des certitudes de surarmement massif d’un état qui ne l’était pas ou pas beaucoup plus qu’un autre.

Lisant tranquillement Le monde du week-end, je n’ai pu m’empêcher de m’agacer face à un titre qui en dit long sur ce que nous sommes à même de penser des personnes âgées et des conditions dans lesquelles nous entendons qu’elles finissent leurs vies. « Paris veut vendre des Airbus et de la viande bovine, mais aussi implanter des maisons de retraite »[1], sous-titre issu d’un article sur les échanges entre la Chine et la France que notre Emmanuel Macron national souhaiterait rééquilibrer. Dans ce raccourci, tout à fait odieux, que nos deux journalistes n’ont d’ailleurs probablement pas vu venir, tout est dit de ce que nous attendons de la Silver économie. « Car la France, nous dit-on, souhaite aussi raffermir sa position sur les marchés prometteurs de l’agroalimentaire, des nouvelles technologies ou de l’économie du vieillissement ». Ainsi, on implanterait de l’EHPAD comme on plante les choux à la mode de chez nous.

Il y eu la chair à canon, notamment lors de la Grande guerre, la chair des guérilléros et des chiliens enfermés au stade, celle aussi, déchiquetée, en orient de Babylone à Bagdad, et il y a la chair de nos chers bovins, en steaks et en rôtis, enfin il y a celle, « prometteuse » et juteuse, des vieillards. En France, on vend contenant et contenu. Et on les vend comptant et content. On exporte des EHPAD. À quand l’export des vieux ?[2] Vendre des Airbus − ou tout autre matériel technologique plus ou moins militarisé −, ou bien même des clapiers, pourquoi pas, dans un pays où le rongeur[3] est largement consommé. Et puis encore et surtout des cages à vieux dont nous avons le secret et que nous avons développé avec un savoir-faire que le monde entier nous envie.

Soyons certains que les marchands de maisons de retraite ne manqueront pas de vanter le rapport annuel attendu à près de deux chiffres, pourvu qu’on restreigne suffisamment le personnel à la portion congrue et qu’on n’habitue pas ces gens-là, vieillards qu’ils sont, à des choses inconvenantes telles que le besoin de parler, de regarder, de penser, de flâner, de rire, de prendre son temps, d’avoir du plaisir à manger, le besoin d’amitié, d’attention, de sourire, d’amour même bref pour le dire en un mot : le besoin de vivre. Et si ce personnel devient trop onéreux (Le niveau de vie monte très vite en Chine), il suffira de délocaliser le tout, contenant et contenu, pour aussitôt pouvoir à nouveau servir les actionnaires[4] (Peut-être alors en France, paupérisation aidante, proposera-t-on des soignants moins coûteux, avec des contrats de travail plus souples et des instances prudhommales liquidées…). Il faut chiner là où sont les affaires. Sur le plan de l’intendance : on remplacera avantageusement les fourchettes par des baguettes, les pommes de terre par du riz, le café par le thé, l’image télévisée d’Emmanuel Macron par celle de Xi Jinping, ou l’inverse, et ce n’est pas plus compliqué. Et puis, l’étude – en immersion − des langues étrangères, ça remplace largement toutes les universités du troisième âge.

Ainsi, la viande d’ancien est devenue chair à fric sans que désormais nous n’en éprouvions plus la moindre gêne. Nous sommes même capables d’en faire un sous-titre banal, au milieu d’un article de politique économique banal, dans un journal du dimanche banal… Seul le président n’est, parait-il, plus banal…

Au moins convenons-en, et c’est une avancée, nous ne faisons plus de différence entre les peuples. Qu’ils soient européens, asiatiques, et probablement africains dès qu’ils en auront les moyens (faut pas abuser non plus), du moment que ça peut rapporter, un vieux est un vieux. Trêve de chinoiseries, l’argent, c’est l’argent. Et si les vieux sont argentés, pourquoi ne pas s’agenouiller devant le dieu Silver ?

Pourtant, Si c’est un homme[5] disait déjà Primo Levi… Se questo è un uomo… Mais je ne sais pas comment on l’écrit en chinois. Peut-être quand je serai en maison de retraite, ici ou en Chine, un jour ou l’autre ?

 

Christian Gallopin

[1] Bastien Bonnefous et Brice Pedroletti, « Macron en quête de réciprocité pour sa visite en Chine », Le Monde, 7-8 janvier 2018, p.4.

[2] En fait, c’est déjà dans l’air du temps puisqu’on sait, par exemple, que certaines structures à l’étranger peuvent accueillir, pour un prix plus avantageux, des personnes âgées d’autres pays, là où les retraites ne suffisent plus à payer les hébergements… Nous l’avons déjà évoqué sur ce blog dans des billets plus anciens.

[3] La France est le second exportateur de lapins après la Chine.

[4] Près de 2000 maisons de retraite pas suffisamment « rentables » ont été fermées en Angleterre ces dernières années. Tant que le modèle économique rapporte, on développe, s’il prend l’eau, on ferme comme on le fait de la succursale d’une chaîne de supermarchés justifiant de trop peu de profit.

[5] Primo Levi, Si c’est un homme, Pocket, 1988.

Bonne année, bonne santé !

Bonne année ,

comment puis-je passer une bonne année ?

 

Bonne année

j’en ai 86 de ces années

 

Bonne année

A7h00 je suis réveillé

 

Bonne année

Pour ne rien faire de la journée

 

Bonne année

En moins de 15 minutes je suis levé, lavé, habillé

 

Bonne année

Vers 7h30 on me donne mon petit-déjeuner

 

Bonne année

Quand je vois les agents, les aides soignantes, les infirmières trimer

 

Bonne année

A midi on me donne à manger

Bonne année

Viande hachée purée

 

Bonne année

Pour la sieste, je suis recouché

 

Bonne année

A 15h00 un « petit » goûter, puis nous sommes animés !

 

Bonne année

A 18h15 le dîner

 

Bonne année

Vers 20h00 je suis couché

 

Bonne année

J’ ai oublié les mises sur les WC !

 

Bonne année

Toute la journée je ne fais que penser

 

Bonne année

Et bonne santé ! ce n’est que de mon corps dont on s’est occupé

 

Bonne année

J’ai des rêves, des émotions, et des envies de m’amuser et personne n’a le temps de s’y intéresser

 

Bonne année

Quand seront-ils assez nombreux pour prendre le temps de se poser à mes cotés ?

 

Bonne année

Je n’ai plus envie de la vivre cette nouvelle année

 

Bonne année

Pourtant ces soignants ont tellement l’envie de bien faire et de donner

 

Bonne année

Que leur soit donné les moyens et que nous passions tous ensemble une :

 

                   BONNE ANNÉE !

 

Gwenaël André

 

Le Père Noël a fait une fugue…

Les lecteurs attentifs du blog se souviennent peut-être qu’il y a deux ans, à cette époque je les avais avertis: le Père Noël avait la maladie d’Alzheimer…

Complètement désorienté, il faisait un peu n’importe quoi et, par exemple, apportait des cadeaux aux vieux dans les EHPAD alors que c’était leurs petits enfants ou arrière-petits-enfants qui attendaient des cadeaux… Et puis plus ça allait plus ils donnait des cadeaux somptueux aux plus riches qui n’en ont point besoin et oubliait d’en donner aux plus pauvres qui, eux, les attendaient.

Bref les choses allaient si mal pour lui qu’il a dû se résoudre à… entrer en EHPAD.

Il a cédé son entreprise de cadeaux à différentes grandes surfaces, il a vendu les actions qu’il détenait chez le traiteur qui organise le réveillon, quelques agents d’affaires l’ont aidé à liquider tout ça et, poussé par les uns et les autres, tous désintéressés bien sûr, il est entré en EHPAD.

À son arrivée on a eu tôt fait évidemment de lui demander quel était son projet de vie, s’il souhaitait participer au projet d’animation, etc. Un peu déstabilisé par tout ce qu’il venait de vivre, il a répondu aux membres du personnel qu’il entendait bien profiter de tout, qu’il avait passé sa vie à travailler dehors, dans des conditions hivernales souvent difficiles et qu’il en voulait pour son argent, qu’il n’était pas là pour leur faire des cadeaux…

Les mois ont passé le Père Noël s’est adapté, s’est fait des amis, a retrouvé le sourire, il participait même de temps en temps à certaines activités qui lui rappelaient les jeux de société qu’il avait si souvent distribués…

Et puis un jour, un matin, l’aide soignante qui devait l’aider à sa toilette, à tailler sa barbe et à choisir ses vêtements entra dans sa chambre mais… le Père Noël n’était plus là… Parti, disparu… Inquiète elle donna l’alerte et très vite la direction de l’établissement prévint la police, le Père Noël avait fait une fugue… La presse relaya la nouvelle, radios, télévisons, presse écrite, tous diffusèrent des avis de recherche, des portraits, des photos du Père Noël… Où était-il? Avec qui? Pourquoi?

Mon petit fils m’appela sur Skype… « Tu as vu, Grand Père, le Père Noël il s’est barré, il est parti, on ne sait pas où il est… Tu crois qu’on aura quand même des cadeaux? »

Tout le monde cherchait, partout… Certains remontèrent au pôle Nord parce que la neige, les rennes, etc, on ne sait jamais… D’autres cherchèrent en forêt, d’autres regardaient sur les toits, vers les cheminées, il les avait tellement fréquentées que peut-être…

Mon petit fils était inquiet… quand je l’appelais, avec Skype bien sûr, je le voyais qui regardait le ciel… Il m’expliqua que c’était à cause de la chanson: « Et quand tu seras sur ton beau nuage… » Rien n’y faisait, le Père Noël était en fugue, il avait réussi à enlever son bracelet de géo localisation, on avait beau chercher… La traçabilité était mise en échec, le Père Noël avait fait une fugue et à l’évidence on n’allait pas le retrouver facilement…

Mon petit fils vint passer le week-end à la maison, les contrôles de fin de trimestre approchant, vacances de fin d’année obligent, il avait des révisons à faire, en particulier de l’anglais… « Tu me fais réciter Grand-père? » Et nous voilà partis pour une révision de vocabulaire… La terre, la mer, la maison, le ciel, les nuages, l’orage… Il s’arrête: « Nuage: ça se dit cloud… Voilà où il est le Père Noël, il est sur le cloud… Il est pas dingue, il est pas dément, il est juste moderne, il est connecté, il est sur le cloud et il vous a bien eu… Passe moi ton portable, Grand-père, tu vas voir… » Et en quelques secondes, mon petit fils avait retrouvé le Père Noël, passé sa commande et négocié le délai et l’adresse de livraison…Curieusement au moment où j’ai voulu m’adresser au Père Noël la connexion s’est interrompue…

Perplexe, je demande à mon Petit fils s’il était bien sûr que ce soit le Père Noël, en vrai, dans la réalité… « Tu sais ce que c’est la réalité virtuelle? » Me répondit-il… « Tu vois c’est virtuel pour commander mais tu vas recevoir la facture et ça c’est la réalité… »

Le soir aux infos, on a appris qu’en fait la fugue du Père Noël n’était qu’une rumeur, assez malveillante, et qu’il était toujours dans son EHPAD, un peu dans les nuages, c’est vrai, mais toujours là dans son unité sécurisée pour malades d’ Alzheimer et qu’il ne fallait pas se tracasser pour les fêtes, il y aurait bien des cadeaux pour tout le monde: fiscaux pour certains, empoisonnés pour d’autres, mais peut-être merveilleux pour d’autres encore… On a bien le droit de croire encore au Père Noël…

Allez joyeux Noël à toutes et à tous…

 

Michel Billé.

 

PS: le blog est en vacance pendant  les vacances de Noel…J.Polard

Le menu mouvement de la vie des humbles

Liliane est née en 1930. Elle en a vu des choses. Elle a travaillé. Elle s’est mariée. A divorcé. Elle a vécu longtemps. Des choses gaies, des choses tristes. Mais elle n’a jamais pu passer son permis de conduire. Elle n’est pas autonome comme on dit (sic !). Alors, elle prend le bus. À 88 ans, ce n’est peut-être pas si mal. Le menu mouvement de la vie des humbles.

Liliane n’a pas d’enfant. Une sœur est morte, il y a deux ans déjà. Une autre vient de passer tout près de la catastrophe en chutant à la maison et se cassant le col du fémur. Souci fréquent, pour ne pas dire habituel, de toute vieillesse ou presque. Le menu mouvement de la vie des humbles… et des autres.

Et puis Liliane a un frère. Le cadet. Le petit dernier. Lui non plus n’est plus très jeune mais il est resté « le petit ». « Le petit » est marié. Sa femme, bien qu’elle parvienne encore à faire au quotidien, ne se déplace plus très facilement. Elle ne conduit plus.

« Le petit » a été hospitalisé, il y a huit mois, parce que vraiment, à la maison, ce n’était plus possible… Perdu. « Le petit » s’est perdu. Alors les médecins ont dit : Maladie d’Alzheimer. Mince, lui, le plus jeune. Lui le dernier de la fratrie. Alzheimer. Le menu mouvement de la vie des humbles… et des autres. Liliane a beaucoup pleuré. Et l’épouse du « malade » également. « Vous comprenez, à la maison, ce ne sera plus possible ! ». L’épouse et Liliane le comprennent. Si les médecins le disent. On ne peut pas faire autrement. Alors, il faut placer « le petit ».

-« Il n’y a aucune possibilité sur la ville et l’agglomération, nous en avons trouvé une à …, c’est loin mais nous n’avons pas d’autre solution. Vous non plus ? »

-« Ben, non. Nous non plus. Bien sûr. Nous comprenons. Pas de place ici. C’est ennuyeux, mais nous comprenons. »

« Le petit » a été transféré à 80 kilomètres dans un EHPAD qui fait partie du GHT (Groupement hospitalier de territoire). Sa femme depuis huit mois a pu le voir quatre fois, ses voisins sont gentils. Liliane, elle, n’y est allée qu’à deux reprises. Les voisins sont gentils quand même. Depuis huit mois personne n’a fait aucune démarche pour que « le petit » puisse revenir plus près des siens. Ni les « acteurs institutionnels – mais, acteurs, le sont-ils ? − », ni la famille.

« Ben, je ne sais pas si on a le droit. Vous comprenez, une fois que c’est fait ! Ce sont les docteurs qui savent. » Bien sûr c’est difficile, mais ils nous ont dit : « c’est le même territoire ! Et puis vous savez, il ne se souvient pas, alors une visite ou trois visites… reposez-vous plutôt, maintenant qu’il est placé ».

Aucun des maillons, dans ce grand jeu de broiement des personnes, ne se permettra d’enrayer la machine, aucun n’ira seulement dire que ce n’est pas ainsi que les hommes vivent, aucun… Le dispositif[1] tourne et broie. Les maillons obéissent. Ils ne sont pas autorisés à critiquer le fonctionnement institutionnel. Plus personne n’est autorisé à critiquer le fonctionnement institutionnel. Et la machine à laver lave… 

Ecoutez-le frissonner ! Écoutez-le se tordre et pleurer doucement dans la pénombre ! Dans la solitude des nuits sans sommeil. Le menu mouvement de la vie des humbles.

Car « le petit » s’est perdu. Comme le Poucet, loin, tout au fond de la forêt. Et ça ne gêne personne. Personne d’autre que Liliane. Liliane et aussi l’épousée. Mais, elles, elles sont vieilles. Elles sont presque déjà perdues, elles aussi. Perdues tout au fond de la grande forêt du GHT, jusqu’à ce que le loup de l’indifférence les croque… à leur tour.

 

 

Christian Gallopin

[1] Giorgio Agamben, Qu’est-ce qu’un dispositif ?, Rivages/poche, 2007.

Illustrations: Van Gogh: » La sieste », « Vieil homme triste »