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Soyons réactifs… ou pas !

 

Sur ce blog qui se donne pour objet de tenter d’appréhender, au plus près, les modes de traitement social concernant la vieillesse, je souhaiterais m’intéresser à deux mots qui, de plus en plus, m’escagassent la boite à méditation : réactif et réactivité.

Ainsi, et de plus en plus, on m’encourage à être réactif, à avoir de la réactivité. Ce à quoi, au fond de moi, et même tout au fond de moi, je crois bien que je me refuse obstinément. En fait, je répugne à être réactif. Je résiste à la réactivité. Une sorte de signal existentiel, une alarme vitale, se déclenche au creux de mon ventre, à l’approche de ces injonctions. Un malaise. Une allergie peut-être. Et cela, même lorsque mes amis, parfois les plus proches, m’y invitent. Quand je dis inviter, c’est une façon de parler, car le réactif n’invite pas, il ordonne ! Il est comme un petit chimiste en expérience, il veut, que dis-je, il exige, que la réaction réactionne. En fait, faute d’être suffisamment réactif, probablement suis-je déjà vieux. Car une des choses qui indispose, chez les vieux, c’est leur lenteur. C’est ce qu’on dira de moi − On le dit probablement déjà − : « Il se fait vieux. Il a du mal à réagir ». Mais, peut-être ai-je toujours été déjà vieux. Lors, quand j’étais poupon, peut-être ne réactivais-je point. Peut-être le mal s’était-il attaqué à la racine de cette vie, si tôt engagée sur la voie d’une douce et lente rébellion aux choses inconsidérément prescrites par l’époque.

On comprendra bien sûr que la technique pousse à être réactif. Le technicien technique. Et le marché marche. Le marché qui porte la technique et se remplit les poches de son activité a tout intérêt à faire que tout s’active. Le dernier téléphone portable pousse le précédent et ainsi de suite dans une ronde tout à la fois infantile, mercantile et exponentielle, jusqu’au tournis. Mais s’il est logique que l’avion soit à réaction, ma pensée, elle, déjà qu’elle soit rare et fugace, ne se laisse pas enfermer dans ce carcan d’automatisme réactionnel. Je pense – en tout cas, j’essaie −, donc je ne réactionne ni ne réactive. Je suis un pur adepte du monde nonchalant de Pierre Sansot, qu’on ne remerciera jamais assez d’avoir couché délicatement sur le papier un si beau traité Du bon usage de la lenteur. Il y met en évidence une sorte de puissance et de grandeur de la lenteur. Et cette lenteur ne s’accommode pas du bruissement de la foule. Elle convoque presque forcément une manière de solitude, telle que Yves Simon su la mettre en parole et en musique : « Monsieur Grégory Corso, qu’est-ce que la puissance ? Rester debout au coin d’une rue et n’attendre personne »[1].

Mais agir et réagir, toujours plus vite, est devenu le seul mode d’activité acceptable par notre société contemporaine[2]. On ne répond plus, on n’argumente plus, on ne dispute plus – comme pouvait encourager à le faire un Monsieur de La Mettrie au XVIIIème siècle[3] −, on ré-agit. Comme dans un combat, comme dans un match de boxe : gauche, droite et uppercut, ou ainsi qu’il en est dans toute autre partie sportive. Eh bien, je ne suis pas sportif. On réagit, comme un médecin urgentiste − ou un pompier −, dont le cœur de métier soignant est la réaction médicale, l’acte médicalisé immédiat. Or, tout geste urgent, toute ré-action s’inscrit dans une temporalité qui écrase la pensée sans ne lui laisser aucune place. Ré-agir passe forcément par une sorte de procédure automatisée. Un phénomène réflexe, de même nature que le mouvement brusquement ascendant de la jambe lorsque le marteau du praticien s’est abattu sèchement à la base du genou. D’ailleurs la mode des protocoles vient entériner le systématisme de cette velléité à réagir vite et « dans les clous », là où on vous a dit de faire et comme on vous a dit de faire, en oubliant de penser. Laissant sur le carreau au moins deux valeurs fondamentales pour l’éclosion d’une saine humanité : la patience et l’inquiétude. Eh bien, je ne suis pas urgentiste.

Ainsi, il n’est plus de saison de prendre son temps. Ainsi, « il faut être réactif » est devenue la phrase clef qui inscrit l’homme d’aujourd’hui dans son temps – même lorsque j’écris le mot clef, je préfère pour lui cette ancienne orthographe avec un f et me refuse à la rapidité d’une simple clé, voyez donc où j’en suis ! –. Eh bien, je dois l’avouer, de ce temps-là, je me refuse d’en être. Pas plus certain d’ailleurs d’en être d’un autre.

De la même manière, je me méfie des « réactions en chaîne ». Vous savez cette façon qu’on eut de faire la bombe à Hiroshima ou Nagasaki, ou encore cette sarabande qu’on mène sur ces réseaux qu’on dit sociaux. Là encore, on me dira : tu n’es pas de ton temps ! Mais, je l’ai confessé, je me méfie comme de la peste des réactions en chaîne. Á peu près autant que de la foule qui gronde. Or, les grandes manœuvres des réseaux sociaux lorsqu’elles « explosent », en réaction, à la voix twittée d’un Trump dégoulinant de bave injurieuse et raciste ou même à la suite d’une injonction « à balancer », qu’il s’agisse d’un porc, d’un hôpital ou de tout autre « matière » destinée désormais à être balancée, ne sont pas autre chose que foules qui grondent en ligne. Non pas que les raisons de ces désappointements me soient étrangères ou ne m’indignent pas mais, ce qui me gêne est cette « réaction en chaîne » qui oublie de penser et qui se jette corps et âme dans un toujours plus, emphatique et trinitrotoluènique. Twitte, re-twitte et re-re-twitte, jusqu’à l’explosion. On me dira aussi : « mais cela peut aboutir à des choses superbes, regarde, le printemps arabe et son fol espoir soufflant sur des tyrannies moyenâgeuses ou des pseudo-démocraties misent en place par des croyants hermétiques – je me méfie aussi (décidément !) de l’obscurantisme religieux inhérent aux monothéismes – ou les politiques postcoloniales ». Oui, et alors ! La foule furieuse déboulonna le roi de France et le coupa en deux morceaux tout aussi bien. Le bruit de fond du réseau social, lorsqu’il enfle et finit par exulter, n’est pas autre chose qu’une foule en ligne et il se conforme aux mêmes comportements[4]. Son action débouchera sur un bénéfice ou un maléfice social (la plupart du temps sur un état intermédiaire d’ailleurs), ce n’est pas, au demeurant, ce que je remets en cause ; les hommes dès qu’ils furent un peu nombreux se sont toujours conduits ainsi, de manière clanique, tribale bref groupale. Il n’y a guère de raison pour que cela change maintenant que des milliards de ces bipèdes foulent le sol d’une planète dont ils se considèrent comme propriétaires ainsi que le leur a recommandé René Descartes[5]. Non, ce qui me hérisse, c’est l’obligation de rapidité à mon endroit, c’est l’injonction qui peut m’être faite à me déterminer dans l’urgence. Si cette qualité est certainement souhaitable dans un match de tennis ou de ping-pong, elle ne convient pas à la pensée. Pour advenir, celle-ci doit s’étirer tranquillement, prendre son temps, avancer puis rebrousser, musarder, se prélasser, rêver, flâner, elle doit « méandrer » comme une onde incertaine hésite à s’engager sur un lit ou un autre, elle doit renoncer puis se réaffirmer, et même procrastiner, parce que ce jour n’est pas le jour, pas encore, et parce que plus tard est parfois plus clair, voire plus éblouissant.

Alors, me dira-t-on, tu es hors-jeu. Tu es hors la scène contemporaine. Tu n’appartiens pas au monde tel qu’il doit être et tel qu’il est aujourd’hui, un monde qui avance, sabre au clair, au rythme toujours plus accéléré et résolument téléologique mené par la funeste idée de progrès.

Oui, je sais. Je suis hors-jeu. Hors scène. Obscène, en fait. Obscène, comme le sont les vieux.

 

« Pour être tout à fait sincère, il m’arrive de faire faux bond au jour, j’ai peine alors de me débarbouiller de la nuit, de mes rêves ; une fois le départ raté, j’ai honte de partir après les autres, mais demain une autre aube me sera offerte. »

Pierre Sansot, Du bon usage

 

 

Christian Gallopin

[1] « J’ai rêvé New York », Yves Simon.

[2] « Ce qui est nouveau, c’est que l’agir (qui dépasse les frontières du travail) apparaît aujourd’hui comme une valeur supérieure, comme si, faute d’agir, un individu s’exténuait et disparaissait. De ce fait, les rêveurs, ceux qui contemplent et qui prient, qui aiment silencieusement ou qui se contentent du plaisir d’exister, dérangent et sont stigmatisés. Les penseurs, les idéologues reconnus ont opéré un glissement considérable. D’un exercice nécessaire à la constitution de notre personne, il sont passés à un éloge de l’action, quelle qu’en soit la nature. », Du bon usage de la lenteur, Pierre Sansot, p. 19-20.

[3] « Et maintenant, dispute qui voudra ! », dernière ligne de L’homme machine, Julien Offray de La Mettrie.

[4] « Les foules ne connaissant que les sentiments simples et extrêmes ; les opinions, idées et croyances qui leur sont suggérées sont acceptées ou rejetées par elles en bloc, et considérées comme des vérités absolues ou des erreurs non moins absolues. Il en est toujours ainsi des croyances déterminées par voie de suggestion, au lieu d’avoir été engendrées par voie de raisonnement… N’ayant aucun doute sur ce qui est vérité ou erreur et ayant d’autre part la notion claire de sa force, la foule est aussi autoritaire qu’intolérante. L’individu peut supporter la contradiction et la discussion, la foule ne les supportent jamais », Psychologie des foules, Gustave Le Bon, p. 38-41.

[5] « Et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature », Discours de la méthode, René Descartes.

Les premier(e)s de cordée en EHPAD

Osons le pari !  Que 2018 soit l’année charnière quant à la prise en charge des vieillards en situation de grande dépendance.

Les difficultés croissantes éprouvées par les soignants en EHPAD pour assurer un travail digne, avec des risques psychosociaux en forte hausse[1], vont se traduire par un mouvement de grève générale le 30 Janvier 2018, le premier du genre. Les conditions de travail des soignants sont souvent rudes[2]. Une conviction nous gagne peu à peu. On est très proche d’un point de rupture.

Le grand désarroi des familles[3], tous les médias en rendent compte, participe à l’incompréhension de la société civile quant à ce mode de vie que propose l’EHPAD à nos concitoyens les plus âgés. Il n’y pas là le moindre « EHPAD’ bashing », comme certains éléments de langage peuvent le sous-entendre, juste le constat que cette réponse n’est plus à la hauteur de l’évolution de la société.

Un vaste débat citoyen, sur tout le territoire, doit s’engager cette année sur des questions de bioéthique à la mesure des interrogations contemporaines concernant la naissance ou bien la fin de la vie et nous proposons qu’y soit questionné comment notre société pense la place des ainés en grande difficulté, et selon quelles modalités.

Incontestablement, nous avons ici et là de forts indices de possibles changements sociétaux, mais les pouvoirs publics suivront -ils ?

On pourrait l’espérer quand on lit Monique Iborra député LREM. Dans son rapport remis fin 2017, commandé en urgence après le conflit social historique des Opalines [4]à Foucherans dans le Jura, elle avait fait de l’inadaptation des EHPAD à sa « nouvelle » population, la cause profonde de leur malaise.  Un rapport qui assume enfin au nom de l’état que si « la loi n° 2015-1776 du 28 décembre 2015 relative à l’adaptation de la société au vieillissement a exploré et encouragé le maintien à domicile, elle n’a pas traité de la place des EHPAD dans le parcours de la personne âgée. Le maintien à domicile est en effet l’une des solutions envisagées mais il n’en reste pas moins que dans l’état actuel des choses, certaines personnes[5] se trouvent dans l’obligation d’avoir recours à l’EHPAD ».

Dans la même veine, l’ancienne ministre Marie-Anne Montchamp, Présidente de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) depuis octobre 2017 déclarait récemment que « L’Ehpad d’aujourd’hui n’est pas l’Ehpad d’hier et les réponses médico-sociales en établissement d’aujourd’hui ne sont pas celles d’hier (…) C’est un questionnement permanent qui doit se faire jour et, de ce fait, ce questionnement permanent conduit à des transformations de nos organisations ».

Marie-Anne Montchamp interroge alors sur ce qui fait qu’une personne âgée peut rester debout et citoyenne jusqu’à son dernier souffle. « Quand je dis debout, c’est totalement détentrice de ses droits, entourée d’une organisation et de personnes à l’écoute et qui ne vont pas lui apporter des réponses normatives à ses besoins, mais vont tout simplement être capables de comprendre et d’entendre des besoins, même si la parole n’est plus là. Et même si la perte de repères ou la désorientation est très avancée ».

Des propos nobles et ambitieux, mais les politiques concrètes seront-elles vraiment à la hauteur ? S’il s’agit initialement de changer de regard, c’est bien pour modifier les pratiques et transformer ensuite les interactions avec ces vieux en grande difficulté existentielle. Modifier les pratiques, c’est laisser le temps au soin, à la relation et à la pensée. Une utopie car pas rentable…est ce si sûr?

Pour commencer, cela ne peut occulter la nécessité d’un taux minimal de présence professionnelle en Ehpad. La moyenne est aujourd’hui de 6 personnels pour 10 résidents. Certains directeurs d’Ephad en réclament 8 pour 10, les syndicats de salariés 10 pour 10. Puisque la notion de « bientraitance » est omniprésente dans le discours en EHPAD, comment l’assurer si les effectifs ne le permettent pas ?

Cette bientraitance, organisée »comme une succession de petites normes(5a) qui, mises bout à bout, sont contradictoires pour des professionnels en permanence confrontés à des injonctions paradoxales »[6] : une prise en charge individualisée-chronophage- et une organisation standardisée inspirée du modèle industriel-chronométrée. Il y a un hiatus de la « Bientraitance ».[7]

Non pas comme des gens de peu, mais de beaucoup…d’humanité.

Pourtant ces soignants, en s’occupant de ceux que la société ne regarde plus, pourraient/devraient recevoir ce qu’on attribue d’ordinaire à des premiers de cordée, reconnaissance et fierté ! Non pas comme des gens de peu [ 8], mais de beaucoup…d’humanité.

Et quand la possibilité de cette humanité est couplée à l’inventivité, une voie, potentiellement très féconde se trace au travers des expérimentations sur le territoire. Enfin, dirons-nous, car longtemps notre pays manqua de volonté comparativement à d’autres voisins européens, l’Allemagne, les pays scandinaves, par exemple.

Que constatons-nous depuis quelques années sur le terrain ? De nouvelles façons d’être, d’agir, de faire, grâce à de nouvelles technologies, de nouvelles organisations, dans ce domaine immense de la gérontologie. Les innovations technologiques bousculent les pratiques, réinterrogent les dimensions éthiques,  d’autant plus qu’elles s’inscrivent dans un contexte de marchés et de concurrence, bien loin des valeurs du soin ou de la solidarité.

Et partout, s’expérimente ici et là, ce qu’on nomme les innovations sociales. Foisonnantes, diverses, quelles sont-elles, quels en sont les leviers et les freins ? La vieillesse deviendrait-elle un temps propice aux innovations ? Si tel était le cas, cela en dirait long sur nos manières contemporaines de vieillir… et de vivre.

A nos yeux, là est le futur de l’EHPAD, se transformant ainsi, à taille humaine, ouvert et en relation étroite, interactive, avec un territoire -commune, quartier- en une Maison médicalisée (raisonnablement[9]) d’accompagnement du grand âge.

 

José Polard

[1] La mission Flash EHPAD en 2017 relève des conditions de travail « particulièrement préoccupantes tant d’un point de vue physique que psychologique » en particulier pour les aides-soignantes, un taux d’absentéisme moyen de 10 %, un taux d’accident du travail de deux fois supérieur à la moyenne nationale, une médicalisation des établissements « insuffisante ».

[2] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2018/01/25/-appel-a-la-greve-inedit-dans-les-maisons-de-retraite-mardi.

[3] lemonde.fr/sante/article/2017/12/06/ehpad-le-grand-desarroi-des- familles_

[4] lemonde.fr/societe/article/2017/07/18/dans-le-jura-la-greve-la-plus-longue-de-francel

[5] 728000 résidents en EHPAD en 2015 : http://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/er1015.pdf

[5a] https://humanite.fr/ehpad-la-bientraitance-sans-moyens-649214

[6] Iris Loffeier, « Panser des jambes de bois ? : la vieillesse, catégorie d’existence et de travail en maison de retraite », PUF, Paris, 2015

[7] Alain Jean. http://lagelavie.blog.lemonde.fr/2018/01/17/le-hiatus-de-la-bientraitance/

[8]  Pierre Sansot: « L’expression me plaît. Elle implique de la noblesse. »

[9] Les collègues médecins d’«EHPAD’ côté » militent pour une médecine gériatrique raisonnable, sociale et biographique.

Travailler: quels enjeux psychiques?

En ce début de XXI° siècle, la retraite fait débat et la durée de travail se négocie durement, on légifère à propos de la place et l’emploi (problématique) des « seniors ». Pourtant, certains humains, en vieillissant, n’envisagent pas de cesser leur activité professionnelle mais bien au contraire désirent la poursuivre. En somme, les uns courent à la retraite et la limite à leur durée de travail, objet d’intenses négociations, est posée par les institutions. Les autres devront fixer leur propre limite, renoncer à ces satisfactions professionnelles, non sans certaines difficultés.

Alors, quelle place, quelle fonction le travail occupe- t- il chez l’homme? Quelles sont les conditions qui le rendent pour certains si attrayants ? Comment met-on un terme à son activité professionnelle, et notamment quand elle est passionnante ?

Travailler.

Freud attribue au travail une place centrale dans l’existence humaine ; il constitue d’ailleurs avec le domaine de l’amour, un des deux buts attribués à la cure de psychanalyse. Pourtant d’un individu à l’autre, cette place et l’investissement qui la sous-tend ne sont pas identiques. Certains humains ont un rapport de contrainte au travail et en souffrent ; d’autres à l’inverse y trouvent un plaisir intense, évident et s’épanouissent; entre les deux extrêmes, de nombreuses situations intermédiaires. Sans oublier, bien sûr, les sans-travail pour qui cette absence pèse douloureusement sur leur existence.

Dans la perspective freudienne, le travail est une des techniques humaines de lutte contre la souffrance, et peut même susciter plaisir et jouissance. Mais resituons le propos. L’être humain au cours de son existence craint trois menaces, trois grandes causes de souffrance. Le corps d’abord, cette « formation passagère »peut faire douloureusement défaut ; la nature ensuite dont la puissance est cause de tant de catastrophes ; les relations entre les hommes enfin, qui sont toujours en danger de se détériorer en raison de l’agressivité, de la destructivité intrinsèque à l’humain.

Freud, en quelques annotations dans «Le malaise dans la culture([1]) », trace quelques pistes à propos de « la significativité du travail pour l’économie de la libido » : « Aucune autre technique pour conduire sa vie ne lie aussi solidement l’individu à la réalité que l’accent mis sur le travail, qui l’insère sûrement tout au moins dans un morceau de la réalité, la communauté humaine »(…) « La possibilité de déplacer une forte proportion de composantes libidinales, composantes narcissiques, agressives et même érotiques, sur le travail professionnel et sur les relations humaines qui s’y rattachent, confère à celui-ci une valeur qui ne le cède en rien à son indispensabilité pour chacun aux fins d’affirmer et de justifier son existence dans la société ». Qu’ajouter de plus ?

Pourtant cette « technique de vie » de lutte contre la souffrance est inégalement utilisée et investie. Pour un grand nombre (la majorité ?), le rapport au travail est de stricte nécessité, pas pensé, ni perçu comme une voie vers le bonheur ; Il n’apporte alors que peu de satisfaction. Pour ceux-là, Freud préconise qu’ils lui octroient « la place assignée par le sage conseil de Voltaire » : cultiver son jardin. Faire ce qui doit être fait et dans le meilleur des cas, saisir les possibilités de satisfactions, mêmes minimes. Pas ou peu d’investissement libidinal, mais plutôt d’auto-conservation, littéralement un gagne-pain. Le principe de réalité, avant tout ; l’accepter sans s’y soumettre excessivement, tel est l’horizon.

Ici, le travail de civilisation est un puissant moteur d’aménagements qui aident à rendre cette réalité supportable, avec ses inévitables rapports de force, conflits de travail, avancées sociales, etc.

NB à suivre demain »Aimer travailler »

José Polard

[1] Freud S., Le malaise dans la culture PUF 1995

EHPAD : les euphémismes de la ministre, les »mots justes » de la silver Eco

Le 19 octobre 2017, l’émission « Pièces à Conviction » sur France 3 a levé un énième voile sur les conditions de vie et de travail dans de nombreux EHPAD où le manque de personnel, conjugué à la pression démographique, rend la situation des vieux et de leur famille inquiétante.

Bien sûr, le reportage est édifiant, déprimant même pour les professionnels de la gérontologie, puisqu’il illustre les effets mortifères d’une certaine logique capitalistique et de profit qui semble prendre le pas sur d’autres considérations. Et que dire des propos sans vergogne d’un responsable(sic) d’un groupe d’EHPAD qui affirme, confirme, s’engage… Mais mentir n’est pas mentir quand il s’agit de business, n’est-ce pas ?

En même temps, chacun d’entre nous connait des EHPAD où l’humain prime et la vieillesse est accompagnée.

Ce reportage fut suivi d’un débat animé par Virna Sacchi, qui reçut Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, et Anne-Sophie Pelletier, aide médico-psychologique. Une ministre technocratique sur ce dossier, car connaissant peu (?) le dossier, les EHPAD ce n’est pas l’hôpital et une soignante précise et émouvante.

L’échange tourne, durant de longues minutes, autour des économies tous azimut qui sont faites sur le dos des vieux (couches, argent des menus, chambres doublement facturées, accueil de jour hors la loi mais facturé, etc.). Pas besoin de faire une école de commerce pour comprendre l’origine des rendements impressionnants des actions de ces groupes.

La non bienveillance ?

Durant le débat, on sent clairement que la ministre a deux objectifs qui la guident : Montrer que le gouvernement agit, propose et améliore les inévitables défauts de la gestion de ce secteur et… ne pas critiquer les acteurs de la silver économie. Une ligne de conduite somme toute logique puisqu’Agnès Buzyn est tenue par le pacte né de la signature du contrat de filière, signé en 2013, entre le gouvernement et ces acteurs de l’industrie du bien-vieillir, qui les lie pour organiser ce secteur, ce marché.

Son argumentation est, dans l’échange, avant tout administrative, économique et financière, d’où cette image qui se dégage d’une ministre technocratique. Mais, reconnaissons-le, la tâche est difficile (assumer un état de fait qui n’est pas le résultat de son action), vu les images projetées. Tout de même, brièvement, elle accepte de dire quelques mots sur ce reportage, avec précautions et euphémisme :

« Chaque EHPAD a sa propre organisation. Je ne veux pas rentrer dans le détail de tel ou tel reportage ou on voit une forme, parfois, de non bienveillance, disons-le. »

Pour rappel, un euphémisme est une figure rhétorique consistant à atténuer, dans l’expression, certaines idées ou certains faits dont la crudité aurait quelque chose de brutal ou de déplaisant.

Brutal et déplaisant correspond bien à la tonalité qui se dégage de ce documentaire. Mais le mot qui nous interroge est celui de non bienveillance. Il s’agit d’un concept, assez peu usité, le négatif de la bienveillance, et surtout utilisé dans le domaine de la communication non violente.

Dans un premier temps, on se dit qu’il s’agit d’une manière, minimale, qu’a la ministre d’exprimer une critique de ce qui est dévoilé. Ce qui est (dé)montré est tellement choquant, la duplicité des directions de certaines maisons de retraite, la sorte d’impuissance de représentants de l’ARS et cette conception des vieux (l’Or gris)…

Mais la tournure de phrase est telle qu’on pourrait aussi comprendre que c’est le reportage qui est non bienvieillant, c’est-à-dire malveillant, animé qu’il serait de mauvaises intentions, comme pratiquer l’EHPAD bashing ?

Or à la place du mot non bienveillance, peu clair dans son usage et son intention, c’est celui de « non bientraitance » qu’on aurait attendu, car plus en accord avec le langage en gérontologie. Mais la ministre, si elle est en relation avec les représentants de la silver économie-ça s’entend-, ne l’est pas avec la philosophie gérontologique- ça s’entend aussi.

Il existe pourtant un autre mot qui qualifiait précisément ce qui était montré (brutal et déplaisant) durant ce reportage, un mot qui ne fut pas dit par la ministre : MALTRAITANCE.

Les éléments de langage de la Silver économie : ce qu’il ne faut pas dire.

Le reportage décrit, très finement, une maltraitance institutionnelle et structurelle, fruit d’une logique administrative centralisée couplée à une logique de bénéfices. La rationalité de la gestion de ces établissements, comme celle des hôpitaux d’ailleurs, vise à serrer les moindres coûts et augmenter les possibilités de profits. On ne peut d’ailleurs s’en étonner puisqu’on a affaire à une industrie, dite du bien vieillir, dont l’objectif est affiché.

Le défaut structurel provient d’une politique, strictement bipartite quant à sa direction, de l’organisation des soins. Manque un tiers qui serait les vieux, les usagers, la société civile avec un poids égal et non un strapontin.

On ne peut saisir ce qu’est la silver économie si on ne prend pas en compte l’intense activité de communication et de lobbying, de marketing, de relations publiques qu’elle génère. Cela passe par un travail sur les mots et les images, quotidien et omniprésent, certains qu’on promeut et d’autres qu’on ne nomme pas.

Le mot vieux, par exemple, est à bannir comme le dit Serge Guérin, un des principaux communicants de la société des seniors, sociologue et docteur en communication, très impliqué dans les travaux de la fondation Korian: « c’est un mot douloureux, qui ne fait envie à personne. Etre senior, c’est prendre de l’âge mais rester dans le coup. Mais être vieux, c’est encore trop souvent une circonlocution pour « dépendant. Mieux vaut donc se revendiquer senior qu’être traité de vieux par les autres ! »(1)

Dans la terminologie « silver économie », vieux n’est pas un mot juste (c’est-à-dire adapté).

Mais adapté à quoi ? Si je réponds, adapté au développement d’un Marché, on me supposera animé d’un mauvais esprit, ce qui serait profondément injuste(sic) puisque je ne fais que lire un rapport fondateur en 2013 dirigé par Anne LAUVERGEON sur les 7 ambitions quant à l’innovation, à l’origine du développement de la silver économie :

« Elaborer un marketing adapté à cette nouvelle cible:

L’approche marketing des marchés de la silver économie est complexe. L’image de la vieillesse renvoie dans les sociétés occidentales à un désengagement social, au conservatisme et à la dégradation physique et mentale. Il est difficile de construire un discours positif. Les seniors développent d’autre part des comportements paradoxaux : refusant d’être stigmatisés, ils revendiquent pourtant des aspirations et des besoins spécifiques. C’est pourquoi les efforts en termes de marketing doivent être particulièrement développés…»(2)

On peut faire le lien avec le « Rapport sur les bons Mots du Bien Vieillir » présenté en 2017 par la Fondation Korian du bien vieillir qui a engagé une réflexion sur “les mots du bien vieillir” permettant de désigner de façon positive les personnes âgées, leurs activités, les lieux de vie et la maladie et dont les trois grands objectifs sont :

  1. Évaluer l’impact sur les publics des mots utilisés
  2. Aider à choisir, sur une base comparative et objective, les “mots justes” qui permettront de mieux désigner
    et qualifier : les personnes âgées, le vieillissement et la dépendance, les établissements, les métiers et les
    pratiques (soins, hébergement, services, animation, etc.)
  3. Entraîner et convaincre la société française, des parties prenantes jusqu’au grand public, à utiliser des mots justes.

 

Un mot « juste » serait donc un mot qui positive, dont la fonction principale serait de ne pas dire les éléments de réalités déplaisantes. Dans cette conception, les mots ne sont pas à la disposition de tous, mais sélectionnés et orientés selon des intérêts.

On comprend alors que maltraitance ne soit pas un mot « juste », c’est-à-dire adapté; puisqu’on nous demande de faire confiance à nos instances sanitaires et administratives d’une part et aux acteurs de la silver économie d’autre part, pour améliorer les dysfonctionnements…

« Bonne nuit les petits » disait le marchand de sable. Il est tard, je vais dormir.

Ou pas!

 

NB : Pourquoi ne pas aller voir du côté de « Dictionnaire impertinent de la vieillesse » (3)qui ne craint pas les mots et les réalités qu’ils recouvrent ?

José Polard

(1)http://www.leparisien.fr/informations/vieux-c-est-un-mot-qui-ne-fait-envie-a-personne-28-03-2015-4643845.php

(2) http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/134000682/index.shtml

(3) https://www.editions-eres.com/ouvrage/4105/dictionnaire-impertinent-de-la-vieillesse

Les amitiés en EHPAD peuvent elles être artificielles?

 

 

On sait que venir en EHPAD constitue rarement un choix. D’ailleurs, cette décision demeure souvent réalisée par contrainte, constituant un tournant important, une rupture radicale. Certaines attaches, plusieurs liens, peuvent se retrouver rompus. Nombreuses sont les personnes décrivant, au moins pendant un moment, se sentir « déracinées ». Vieillir, traverser le grand âge, apporte également  d’autres modifications tel un amenuisement régulier du réseau social. Les personnes partageant le même âge sont parfois dans l’incapacité de se déplacer et de rendre visite à leurs proches en établissement pendant que d’autres disparaissent petit à petit. C’est souvent dans ce contexte qu’une personne devient résidente en établissement.

Comment pouvoir se réinvestir vers d’autres liens amicaux alors qu’un profond changement se réalise pouvant accaparer toute l’énergie psychique ? Peut-on nouer des relations,  se basant sur ce critère de Dépendance, avec d’autres personnes ainsi que le stipule l’appellation de ces institutions ? L’amitié est définie par le Larousse comme un lien sentimental, un attachement entre deux personnes autour d’une sympathie exprimée par les protagonistes. Mais, justement, en EHPAD, ce qu’on appelle l’amitié peut-elle être différente d’une autre créée ailleurs ? Peut-on même encore parler d’amitié ?

Plusieurs réactions peuvent émerger lors d’une arrivée en résidence. S’il est bien important de préparer le temps de la familiarisation, d’aider la personne à se projeter, de connaître d’autres individus par le biais d’activités ou d’intérêts communs, certaines situations rappellent qu’il est parfois difficile de ne partager que ce fameux critère de dépendance. Ainsi, tous les détails peuvent la rappeler. Elle peut être décrite par les individus comme un vieillissement classique mais plus souvent comme une «  déchéance » physique, morale voire psychologique. Accepter de s’intégrer dans ce groupe vient se marquer d’un refus. Plusieurs expliquant ne pas partager d’éléments communs avec ces personnes. Elles peuvent alors être portées à prendre la décision de rester à l’écart et tenter de se rapprocher des soignants plus que des résidents. Bien entendu, nous pouvons entendre également l’écho d’une peur dessinant les possibilités d’un devenir.

Sur un autre plan, même en faisant un effort d’ouverture vers l’extérieur, il peut arriver que des résidences conservent quand même un fonctionnement social restreint. On peut alors penser à certaines institutions pouvant avoir fait le choix de vivre à l’écart comme par exemple les monastères ou d’autres par choix politiques. Ces différentes organisations demeurent portées par un idéal partagé entre tous. Certainement, c’est en ce sens qu’elles diffèrent d’établissements se définissant plus par l’accueil que par la mobilisation des idéaux par lesquels chacun se reconnaît en l’autre. Parfois, quand cet idéal ne transparaît pas, voire s’efface, nous pouvons constater que le groupe peut connaître un moment de crise. Mais l’histoire nous apprend que pour constituer un groupe, il n’est pas nécessaire de forcément partager cet idéal. Le groupe peut aussi avoir une fonction de protection. Se rassembler pour continuer à vivre, ou encore vivre avec autrui par devoir  s’impose comme une exigence. Ces exigences sont connues par d’autres groupes. Ainsi peut-on penser au fonctionnement des rassemblements d’expatriés pouvant présenter certes des différences mais aussi des points communs avec le public nous concernant. Ceux-ci peuvent connaître une limitation de lois posée, par ceux qui les accueillent, souvent vécue comme des interdictions (couvre-feu, interdiction de rapatrier sa famille, faire une demande d’autorisation, être accompagné pour sortir,…).

Vivre en « vase clos », c’est aussi souvent le retour des « instincts », du pulsionnel et celui de la disparition de l’autre. Le « huis clos », tel que l’évoque Linx et Polard (2014)[1], peut venir illustrer cette expérience. Vouloir surprotéger le proche, l’amenant en quelque sorte à une privation de liberté et à développer un lien exclusif excluant tout autre possibilité d’ouverture sociale, est un des risques encourus. Sartre, de sa pièce Huis clos[2], précisera bien que « l’enfer, c’est les autres ». Trois personnes n’ayant rien en commun se retrouvent dans un même lieu pour « cohabiter » ensemble. C’est souvent dans ces cas que l’amitié peut paraître artificielle. Peut-on encore même parler d’amitié à ce moment ? Ne serait-ce pas simplement un lien ? Mais quel soutien le bénéficiaire peut trouver dans ce simple lien ?

L’amitié voire ce lien ne seraient-ils que factice dans un environnement parfois quasi-artificiel ? C’est ce que l’on peut penser. Bien entendu, ces situations demeurent rares de celles que l’on rencontre en établissement mais on peut y entendre quelques échos lorsque certains en viennent à se plaindre d’amitiés que d’autres créent. Ils décrivent des groupes, qui se forment, venant critiquer toutes la journée d’autres personnes.  En serait-il autrement lorsque l’on sait que de cette promiscuité peu d’éléments du monde extérieur viennent nourrir les échanges ? Comment ne pas penser à ce que Danon-Boileau évoquait dans la vieillesse par « les satisfactions du dénigrement » que ce soit celui du présent, de la jeunesse ou encore des autres ? S’il faut bien y entendre un des destins de l’envie, le masque de l’agressivité une fois ôté peut laisser entrevoir un désir contrarié. La dévalorisation « c’est aussi détruire ce que l’autre détient et que l’on ne peut posséder »[3] (2002, p.107). Ainsi, comme le montre cette situation, certains groupes peuvent continuer à fonctionner certainement autour d’un idéal que la critique permet de partager. En ces occurrences, l’amitié pourrait-elle aussi de se tramer ?

Le ton du titre de ce billet se veut volontairement provocateur pour tenter d’amener à un moment d’introduction d’analyse. Ces quelques idées et associations sont bien loin de constituer une réflexion mais elles pointent sous certains angles les difficultés du lien en établissement. Celui-ci peut prendre des expressions différentes. Sans doute, l’environnement peut y jouer une place importante. Il convient alors de réfléchir à ce qui peut être proposé pour le modifier.

 

Comme le disait Francis Blanche, « Face au monde qui change, il vaut mieux penser le changement que changer le pansement. »

 

Fréderic Brossard

 

[1] Polard et Linx. Vieillir en huis clos. De la surprotection aux abus. Erès : 2014.

[2] Sartre. Huis clos suivi de Les mouches. Gallimard : 2000.

[3] Danon-Boileau H.. De la vieillesse à la mort. Hachette : 2002.

Illustrations extraites du Blog: http://zinefilaz.blogspot.fr/2012/03/

Un regard sur la pub

 

Une pub met en scène des menaces infantilisantes sur des personnes âgées

 

 

Ce soir, à la télévision, une publicité : des personnes, peu visibles chahutent. Puis, surprise, derrière un bureau dans une pièce aux boiseries sombres, une femme assise, directrice toute rigide avec son adjoint (ou peut-être éminence grise au propre et au figuré), tout droit sortie d’un conte du début du siècle (du 20è bien sûr !) qui fait la morale à des personnes que l’on nomme âgées, les chahuteurs du début de l’histoire, les menaçant d’alerter leurs familles ! Le décor, le ton employé, les mots nous projettent dans du Dickens.

Une pub qui relaie une image dégradante des personnes âgées

Pas de censure pour ces clips télévisuels où ces personnes, mais peut-on encore parler de personnes, quand ces résidents d’une maison de retraite tremblent devant une femme qui se croit toute puissante pour faire régner l’ordre et contrôler les ébats de « ses résidents » !!! Un vieux, ça ne chahute pas, ça ne rit pas, ça ne vit qu’une vie biologique. Vive le bromure !

Terrible regard porté sur le statut des personnes en institution

Car, vous ne le savez peut-être pas, mais cette forme olympique est due à l’ingestion de viande de la marque « C… », une viande saine qui les dope et leur redonne goût à la vie !!! Excellente publicité sans doute pour le marchand de viande, mais terrible regard porté sur le statut des personnes en institution, sur la manière dont on considère qu’il est convenable qu’elles se conduisent. De quelle nature est cette norme attendue ? De l’ordre d’une imbécile éthique de précaution appliquée aux personnes ? De l’ordre d’un vieux qui retomberait en enfance et devrait être traité comme tel, à moins qu’il ne s’agisse d’un règlement de compte, « comme j’ai été traité enfant, je traiterai mes parents » ?

Abandonnez vos vieux parents, avec la Poste, ça ne coûte pas cher…

Je ne peux que faire le lien avec une autre publicité, celle où les enfants paient le facteur pour rendre visite à leurs parents afin d’être tranquilles ! Où est passé le lien sociétal, le plaisir d’aller voir l’autre, gratuitement, pour partager le temps ? N’y aurait-il plus de lignes téléphoniques dans nos campagnes, pour qu’enfants et petits-enfants parlent avec leurs grands parents ? Payer pour aller voir l’autre, le prix de l’abandon. Si ce qui a une dignité n’a pas de prix comme le proclamait Kant, quelle dignité laisse-t-on à la personne âgée ?

Une personne âgée qui dépense son argent, quel scandale !

Nous voici obligé d’aborder le problème financier. À Alma-Paris, un homme de 99 ans, vivant seul, richissime nous dit-on, et parce qu’il avait 99 ans était surveillé par sa famille via des voisins, la femme de ménage, le banquier. Une véritable intrusion dans sa vie, sans le lui dire, pas question pour lui de pouvoir dépenser son argent sans que le ban et l’arrière-ban ne le sache !!!. A 30 ans on peut dilapider sa fortune, pas après 60 ans, âge officiel de la vieillesse, c’est interdit !!! Quand on est vieux on a plus de chance de mourir et les descendants attendent avec impatience de devenir héritiers !

Tous les vieux ne sont pas vulnérables

C’est oublier que le législateur a pensé à ne pas catégoriser tous les vieux comme vulnérables ! Si on veut parler d’abus de faiblesse, il reste à le prouver ! Seuls certains vieux sont vulnérables, faibles, et faciles à abuser.

Enfermer pour mieux protéger l’héritage…

Alors, posons-nous la question de ce qu’on veut protéger, la vieille personne ou l’héritage à venir, la question des moyens de protection mis en place qui souvent ne sont pas loin de l’enfermement, voire de techniques de surveillance dénoncées dans les pires utopies totalitaristes ; « Big Brother n’est pas mort ! »

Écoutons ce que veulent nos aînés

Soyons lanceurs d’Alerte, sans en oublier que son étymologie italo-latine est All’ Erta, tenons-nous droits et prenons de la hauteur pour entendre et écouter ce que nos aînés veulent et ce qui leur feraient plaisir !

Claude Lepresle

 

Le temps ne fait rien à l’affaire

 

Loi sur la réforme du code du travail, loi de moralisation de la vie publique, constitutionalisation de l’état d’urgence… voilà des sujets qui vont occuper le nouveau gouvernement et la société française dans les semaines et les mois à venir.

Un grand vent de réformes comme on n’en a jamais vu, souffle ou va souffler sur l’hexagone. Mais ce n’est pas tant la nature des réformes qui a mis Eole, le grand maître et régisseur des vents en mouvement, mais plutôt la jeunesse de ceux qui les porte.

En effet, les mesures annoncées ont déjà fait l’objet de lois, de propositions ou de projets de loi divers et variés dans les gouvernements précédents et il n’y a là rien de bien nouveau. Non ce qui change, ce qui font qu’elles sont nouvelles, c’est qu’elles viennent de Jeunes. Pour conduire un tel train de réformes, il faut être Jeune.

Les français qui veulent le changement l’ont bien senti : ce n’est pas avec des vieux qu’on peut faire avancer la société et lui permettre, comme on dit en langue de bois, « de faire face, à l’aube du XXIème siècle, aux grands enjeux de la mondialisation. » C’est pourquoi ils ont porté à la présidence de la République une homme de 39 ans et porteront à l’Assemblée Nationale nombre de députés…jeunes. Certes, on leur reprochera d’être inexpérimentés mais justement c’est ce qui fait leur force : il leur suffit d’être jeunes. On fera remarqué aussi que les jeunes justement n’ont pas voté pour les « jeunes », que sur les  21 ministres, 16 ont plus de 50 ans mais là n’est pas la question.

La question c’est que dans cette affaire, que les élus soient jeunes ou pas, un autre vent s’est mis à souffler. Il n’était d’ailleurs pas vraiment retombé mais il a pris ici un tour plus insidieux où pour le coup, les vieux en prennent un coup, un coup de vieux ! Bien qu’on ne sache pas très bien à quel âge finit la jeunesse et commence la vieillesse, on sait que dans notre pays la vieillesse, être vieux, est un problème voire un risque. On sait que la vieillesse commence lorsqu’on est réfractaire à la nouveauté. Peu importe la nature de la dite nouveauté. On sait que la performance, la rentabilité, l’utilité est plutôt du côté du jeune que du vieux.

On me reprochera, vu mon âge, un réflexe corporatiste. Non, je m’interroge plutôt sur ce phénomène qui pare soudainement la jeunesse de toutes les vertus et que par contrecoup, on impute à la vieillesse la stagnation supposée de notre société. Le jeune n’est ni de droite, ni de gauche, ni d’aucun courant politique ou idéologique ; le jeune n’est ni pauvre, ni riche ; le jeune n’est d’aucune classe sociale : il est jeune voilà tout. Cette virginité politique et sociologique,  le dispense de tout noviciat, ce temps de l’épreuve nécessaire à l’expérience.

Et cette promotion de la jeunesse n’est pas seulement propre au domaine politique. On se demande aussi si  Didier Deschamps, l’entraîneur de l’équipe de France de football, ne devrait pas laisser plus de place aux jeunes ? Et même si un quinquagénaire voire au-delà est, de nos jours, en pleine forme physique et intellectuelle, l’âge relativement élevé (sic) des dirigeants préoccupe souvent les PDG, qui demandent à leurs responsables des ressources humaines de leur trouver de jeunes directeurs.

Eh oui, comme le suggère le livre de Romain Gary, on considère qu’ au-delà d’une certaine limite, le ticket n’est plus valable et que là, le parcours s’arrête et il est temps de gagner la sortie. Mais qu’on se rassure, jeunes ou vieux, le temps ne fait rien à l’affaire nous dit Georges Brassens, quand on est con, on est con ! Ainsi va le monde !

 

Didier Martz