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Veiller sur et non surveiller

Je ne sais pas si beaucoup d’élèves de terminale, actuellement, ont lu « Surveiller et punir ». J’espère qu’ils sont nombreux. Michel Foucault interpelle encore aujourd’hui, surtout quand j’entends parfois, dans nos unités dites « sécurisées », des gens dirent : « je suis en prison ».

Il est toujours vrai que les relations entre hôpital, école, armée et prison restent complexes, surtout en gériatrie, quand la psychiatrie s’en mêle… Toutefois, quand se perdent mots et raison et que les objets sont renvoyés à leurs inerties, – les mots et les choses… cela me rappelle aussi quelques lectures !- les vieux nous enseignent la présence de la parole, la vérité du fameux logos.

J’avais essayé de mettre en forme ces idées dans « Sur l’autre rive de la vieillesse » (Erès 2017).

Mais l’accompagnement du grand âge nous amène aussi à envisager autrement les relations parfois conflictuelles entre les humains : protéger, soigner, veiller sur, éduquer, aménager. Depuis Thomas More, nous sommes autorisés à oser les utopies, alors j’en propose une nouvelle, presque directement issue de l’expérience de la vie en gériatrie. Et si, dans tous lieux et strates de la société, on faisait ce que l’on fait dans ces « communautés de soins et d’accueil » que peuvent être nos maisons de retraite. Bannir absolument toute forme de violence institutionnalisée et légitimée qu’est la punition. Après tout, les vieux aussi peuvent exercer les uns sur les autres des violences ou, « syndrome frontal » aidant, se livrer à des gestes que l’on qualifierait en d’autres lieux et époques de libidineux, voire même d’agressions sexuelles, ou encore considérer comme à soi ce qui ne l’est pas, et commettre ce que l’on appelait « vol » ailleurs ou autrefois.

Transposer à toute la société le fonctionnement des institutions gériatriques – ou, dans la même idée, des institutions pédiatriques ou pour personnes handicapées- c’est dépasser le système pénal et n’envisager que des ajustements non violents entre les hommes.   A l’heure où l’on songe sérieusement à installer des caméras de vidéo surveillance jusqu’à l’intime des chambres, où l’on pense davantage juge et châtiment que médiation et soin, où l’on admet sans sourciller que tout écart à une norme doit être « recadré », autrement dit puni, je me suis dit : « Michel Foucault, reviens, ils sont devenus fous ! »

Il en est sorti, chez l’Harmattan, un essai politiquement incorrect : « Quand surveiller, c’est punir. Vers un au-delà de la justice pénale » où je rêve d’une société de « veillance-sur » plutôt que de « surveillance ». L’aide-soignante y deviendrait le modèle et la prophétesse d’une communauté d’hommes et de femmes où toute violence ne sera plus que problème à résoudre, et non plus mal à châtier. On y verra discuter ensemble Nietzsche et Freud, explorateurs des zones envahies des meutes de chiens sauvages que sont nos psychismes, avec Lévinas et Buber, admirateurs du visage dans son épiphanie et la richesse des rencontres. Sans peur.

Les vieux ont encore à dire sur la justice, même quand la mémoire s’en va…

 

Dominique Rivière

D’autrefois à aujourd’hui

 

 

 

 

 

 

 

De la bienfaisance (l’assistance) à l’action sociale (on ne dit plus l’aide sociale).

 

 

 

 

 

 

 

 

Les origines sont restées gravées dans les murs.

 

 

 

 

 

 

Quant à la continuité idéologique, il faut aller voir ailleurs, mais, en cherchant bien, on trouve assez facilement.

D’autant que, d’inspiration de gauche comme de droite, il n’y a jamais eu vraiment de rupture.

 

 

 

 

 

 

Aujourd’hui, les « personnes âgées»– on dit à présent les seniors – sont assimilées aux pauvres.
Autrefois, il y avait sans doute plus de pauvres mais moins de « vieux », encombrant l’espace social, notamment urbain.

Et, comme en raison des « politiques de logement », on ne sait plus trop qu’en faire dans des lieux de vie ordinaires, où ils n’ont pas été prévus par les promoteurs immobiliers et les bailleurs sociaux …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bernard Gibassier

Une bergère égarée

 

Qu’il est compliqué de se déterminer en institution gérontologique, toujours à devoir pratiquer un choix binaire…Entre liberté d’aller et venue ou garantie de sécurité. Entre obligation de moyen ou obligation de résultat. Dans l’EHPAD que je dirigeais, nous étions sur une corde raide, entre un vieux bâtiment ouvert à tous vents et une unité protégée flambant neuve, blottie dans la colline.

L’unité protégée était en principe bien close. Nous étions cependant confrontés à l’astuce des résidents, les erreurs humaines et les défaillances de l’asservissement des portes pour la sécurité incendie. Quant au bâtiment principal, le règlement de fonctionnement stipulait qu’il n’était pas clos pour autant cela ne diminuait en rien notre inquiétude, quand certains de ses habitants sortaient de notre espace de vigilance. Quelques promeneurs et promeneuses étaient ainsi susceptibles de déclencher un « évènement indésirable » par leurs déplacements incontrôlés bien que prévisibles.

De ces promenades, nous n’en connaissions souvent que le point de départ, l’arrêt du bus ou le parc voisin, et le point final, là où nous allions récupérer notre promeneur.

L’excursion la plus mystérieuse a été la course aux étoiles d’Andrée, habitante de l’unité protégée. Cette course avait été interrompue par un automobiliste bienveillant, à plus d’un kilomètre de l’EHPAD, en haut de la côte, à proximité d’une voie rapide. Comment Andrée était-elle arrivée jusque-là, en pleine nuit ? Ses chaussures boueuses indiquaient qu’elle était sortie par l’arrière de l’unité, côté talus. Elle avait d’abord franchi la porte à codes. Longeant le mur à l’extérieur, elle aurait dû être arrêtée par un grillage mais elle en avait visiblement trouvé la faille et s’y était faufilée. J’imagine ensuite sa descente hors sentier sur une distance relativement courte, mais à proximité d’un mur sans garde-corps (selon les normes, cet espace n’avait pas à être protégé car il n’était pas « accessible au public »). Puis elle avait rejoint la route …

La préparation de son « projet personnalisé » nous apprit plus tard qu’elle avait été bergère… Elle en avait donc gardé l’assurance en terrain escarpé. Les mollets étaient toujours ardents…Nous ne saurons pas si elle était partie à la recherche d’une brebis ou d’un agneau, si elle avait voulu défier un loup ou tout simplement rentrer chez elle. On ne peut qu’imaginer.

Certes nous remercions ces passants bienveillants qui s’inquiètent à la vue de certains promeneurs insolites, mais ne pourrions-nous pas rêver d’un autre monde ? D’un autre monde, où il ne serait pas scandaleux que des promeneurs puissent se promener, encore, même sans savoir comment retrouver leur chemin.

Mais déjà dans certaines villes ou villages, ce n’est plus un rêve, mais une utopie concrète, vers laquelle tendent les « communes amies de la démence »[1].  Dans ces communes, il n’y a pas de projet personnalisé pour protéger les gens contre eux-mêmes, c’est l’environnement lui-même qui doit être protecteur. Dans ces communes, il ne s’agit pas non plus de construire un univers factice, où les salariés sont des figurants et les habitants des malades ainsi en sécurité.

Dans ces « communes amies de la démence »[2], il n’y a pas de portes à codes et les commerçants, les habitants, les policiers et les pompiers, formés et informés, savent qu’il n’y a rien d’extraordinaire à rencontrer un promeneur égaré et qu’il est naturel et ordinaire de l’aider à (re)trouver son chemin, ou le raccompagner chez lui.

Aussi simplement que cela.

 

Hélène Leenhardt

 

[1] http://www.ville-amie-demence.be/ L’objectif ? Les encourager à s’engager en faveur de l’inclusion des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer (ou d’une pathologie apparentée) et de leurs proches, au sein de leur commune. A travers la signature de cette charte, l’autorité signataire démontre son ouverture, son intérêt et son engagement très concret et pratique en faveur de la qualité de vie de ces personnes.

 

[2] De nombreux pays ont déjà mis en place ce dispositif territorial.

Par exemple. http://www.demenzfreundliche-kommunen.de

Ce sourire ne vieillit pas

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Ce  sourire,

Par ma présence

Comme il jaillit !

C’est un enfant qui cavale

Et va vers son bonheur.

Il traverse ma mémoire,

Ce sourire courant.

Et peu importe que ces dents te manquent…

 

Ce sourire,

Que devient-il en mon absence ?

Est-il venu le temps des menaces,

Ces ombres inquiètes, et bruissent

Les voix qui te font seule,

Rendant ton corps intranquille.

L’absence envahit,

Tout. Comme l’eau.

Et peu importe que ces dents te manquent…

 

Ce sourire,

D’autres aussi l’appellent,

Echos du temps présent,

Ô, miroirs sans souvenirs.

De quelle force nous vient le sourire,

Quand ainsi, il  se dresse et,

S’adresse au genre humain ?

Et peu importe que ces dents te manquent…

 

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Ce sourire,

Ligne courbe et filante,

Va et vient

Entre ta vieillesse et mon origine.

Ce sourire,

Et peu importe que ces dents te manquent,

Que deviendrais-je quand il disparaitra ?

 

José Polard

« Nous sommes désolés, Madame, mais vous n’avez plus votre place dans le foyer-logement »

petite vieilleIl était une fois une petite dame qui se prénommait Huguette.

Petite est bien ici le terme qui convient, perdue qu’elle paraissait au milieu de l’immensité de son désarroi et du champ de ruines de sa mémoire et de sa raison. Sa mémoire et sa raison s’en étaient allées : disparues, explosées, pulvérisées, perdues. Perdue tout comme Huguette au milieu de tout ce qui lui arrivait.

Alors, malgré tout, avec une opiniâtreté et une persévérance  de tous les instants, entourée de l’affection de sa  fille et de ses proches, elle tentait de se constituer un environnement qui la rassure au sein de ce foyer-logement où elle vivait depuis longtemps.

Mais la compassion n’est pas la qualité première des grands aiguilleurs qui ne l’entendaient pas de cette oreille. Normal quand on n’est pas à l’écoute.  Sa fille reçut un courrier menaçant du CCAS local.. « Il y a des règles, il faut les respecter. Il y a des normes, il faut s’y conformer. »

Vieilles personnes, vous n’avez pas de statut particulier dans ce monde inhumain. « Il va falloir vous adapter », discours récurrent, discours lancinant, discours oppressant. Car, où que vous soyez, vous n’êtes pas chez vous. Vous êtes en transit, entre deux structures. On vous fait bien sentir que le parcours de votre dégradation est bien jalonné par les différentes structures qui correspondent à ses différentes étapes. Ce n’est pas la structure qui s’adaptera à vous, c’est vous qui vous y adapterez. Ou pas d’ailleurs. Et alors, il faudra dégager. Allez ouste, dehors ! A l’EHPAD et en vitesse. Passage obligé avant le cimetière !

Tout cela au nom de grands « principes »  dont la véritable nature est ici mise à nu : bientraitance, sécurité (on se demande bien de qui et pour qui?). Et au nom de la « Justice », d’où le recours au procureur de la République. Car la lettre du président du CCAS indique sans sourciller « qu’une déclaration de personne vulnérable a été envoyée au Procureur de la République. Il paraît, en effet, nécessaire d’entamer cette démarche afin de veiller à la bientraitance et à la sécurité de votre mère »

Vous avez tous en tête ce propos de Georges Bush au lendemain des attentats du 11 Septembre : »Nous sommes si bons ! »

Décidément, le mieux est l’ennemi du bien !

 

Alain JEAN

La « grand–mère », l’image, le concret

On est souvent stupéfait, en même temps pas si surpris, quand on découvre que certains autres partagent avec nous ce lien spécial, unique d’une certaine manière, à une grand-mère. Proust dans ses premières pages de la « Recherche » l’esquissait ainsi : « ma grand’mère repartait, triste, découragée, souriante pourtant … (…) Son beau visage aux joues brunes et sillonnées, devenues au retour de l’âge presque mauves comme les labours à l’automne .

Lignes que Barthes analysait comme cela: « Tout cela, dès le début, dit, en un sens, qu’elle va mourir. Le concret du corps au jardin est le même que celui du corps qui est malade et qui meurt. Et sont de même étoffe, ses joues, ses joues mauves, et brunes, et les cheveux. Ces deux moments de vérité sont des moments de mort et d’amour. Peut-être que pour faire un moment de vérité, il faut de la mort, et de l’amour. »(1)

Une femme protectrice, entre enfance et mort, telle nous apparait une « grand-mère »(2), quand elle devient ce personnage quasi mythologique qui nous initie à la dialectique de l’imaginaire et du corps concret, du quotidien concret, des rituels concrets. C’est aussi pour cela que les souvenirs qu’on en a sont si souvent empreints de nostalgie, ce trouble doux-amer, caractéristique de l’univers proustien.

La protection quand elle prend la forme d’une présence concrète, ou celle de la  fiabilité, devient l’équivalent, pour un enfant, d’un acte d’amour. Pas de mot, ni d’affect, juste un acte.

Mais il y a bien d’autres moyens que les mots pour évoquer ce type de liens.  En 2011, le GetxoPhoto, le rendez-vous de la photo du Pays Basque, propose à une vingtaine d’artistes d’axer leur travail sur un “éloge de la vieillesse ».

Parmi eux, trois choisiront leur grand-mère, tout autant héroïne que lieu de projections. Manière de rappeler qu’avec une « grand-mère », entre image et concret, on n’est jamais très loin du jeu, de l’espace ludique à partager. Un espace potentiel, qui permet de supporter l’existence, de ne pas la subir. C’est possible.

 

180623_187752351258031_2532078_nPatrick Duncan « Le nom de ma grand-mère est Irma. Âgée de 100 ans, elle a grandi dans une boucherie allemande à Buffalo, Etat de New York, et a passé sa vie à voyager à travers l’Ouest, en tant que biochimiste. J’ai voyagé avec elle au Nouveau-Mexique l’hiver dernier, nous en avons eu beaucoup de plaisir »

Voir l’expo: Patrick Duncan

 

 


4_1aNelly Rodriguez 

Avec ce travail, elle raconte la vie de sa grand-mère à travers un mélange de gestes, des habitudes et des souvenirs qui se sont transformés peu à peu avec le passage du temps.

Voir l’expoNelly Rodriguez

 

 

 

Super-Mamika-Boxe-4simplifieSacha Goldberger « Ma grand-mère a toujours parlé de mon travail avec enthousiasme et décalage et, lorsqu’il a été question que je montre ce que je faisais, je trouvais que c’était la meilleure personne pour le présenter. C’est venu naturellement puis petit à petit les images ont commencé à dériver jusqu’à arriver à des choses complètement décalées. Un jour, je me suis aperçu que montrer sa grand-mère en train de parler de son travail, c’était très drôle mais ce n’était pas suffisant…. ».

Un hommage à la vieillesse, entre comic books et culture juive d’Europe centrale. Voir l’expo: Sacha Goldberger

 

C’est possible, semblent elles dire.

Quoi?

A chacun de le trouver…

José Polard

 

(1) Roland Barthes : Proust, la mort de la grand-mère. La Préparation du roman,
cours au Collège de France, 10 mars 1979

(2) Ces guillements, puisque l’on parle ici autant d’une femme réelle que d’une mythologie…

Un temps pour la généalogie et le récit autobiographique

téléchargement (1)La généalogie est un phénomène massif, particulièrement en France, encore peu étudié[1]. A des réponses conjoncturelles, la mode du régionalisme tout autant qu’un repli sur soi, se sont combinées des réponses sociologiques, avec l’éclatement et les modifications de la famille qui font de la généalogie la traduction d’une fièvre identitaire, en réaction à l’urbanisation et l’anonymat post moderne.

Mais ce sont les nécessités psychiques qui m’intéressent.

Quel est l’objet mythique, le paradis perdu ainsi recherché ? Le plus souvent, il s’agit de la terre domestique, charnelle, maternelle, mais ça peut être aussi l’ancêtre. Nous ne sommes pas loin du roman familial. Souvent cet engagement généalogique est une réponse à un tournant ou une impasse existentielle, ce qui explique pourquoi la crise du milieu de vie, le passage à la retraite constituent des moments propices à cette recherche.

Revenir au temps passé, à la légende familiale dans notre société post moderne qui promeut l’autonomie et l’épanouissement personnel comme valeurs cardinales met en demeure chacun de trouver du sens à toutes nos activités et s’inscrire dans la grande chaine du temps et des générations.

Il faut se souvenir du fantastique écho que rencontra « Le cheval d’orgueil » de Pierre Jakez Héliaz, qui racontait les traditions et la vie des paysans bretons. Vous n’avez probablement pas idée du nombre de bretons, qui influencés par cet exemple illustre s’engagèrent selon des modalités variables, vers la transmission de ce patrimoine, à travers des souvenirs d’enfance. Et un essor considérable de cette littérature régionaliste comme traduction de ce mouvement de fond.

Le récit et l’autobiographie en gérontologie[2].

S’il existe un véritable marché florissant de l’autobiographie, qui propose aux personnes âgées d’écrire leur récit de vie, c’est dans les établissements gérontologiques que ce souci biographique prend toute sa dimension.

Peut-être pour lutter contre les logiques administratives? Est ce parce que ces institutions obéissent facilement à des logiques collectives que les récits de vie y foisonnent ; qu’ils s’agissent de procédés de formation, de thérapie ou de culture, et particulièrement destinés à un public âgé. Question préalable: à quoi sert le récit chez un ancien ?

Distinguons la parole adressée à un autre, à un moment donné, travail d’intégration des émotions, des évènements. Parfois même, cela s’apparente une confession. Ce qui prime, la relation et la temporalité qui la porte.

Cette femme de 82 ans, vient de décider d’écrire ses mémoires quelque peu particulières…puisqu’il s’agit  de relater un évènement dont la portée a considérablement marqué son existence ainsi que celle de ses proches. Son second mari est mort depuis un an et cette disparition a mis en route un processus de réflexion, un travail psychique considérable que traduit cet écrit en cours. De quoi s’agit-il ? Ce qui la tourmente depuis si longtemps, c’est la rupture d’avec deux de ses filles, intervenue après leur dénonciation d’attitudes très troubles, de tentatives d’attouchements de la part de leur beau-père. Sa mémoire s’est, depuis ce décès, comme « dégelée » et une immense culpabilité consciente l’a envahie, la contraignant de revenir sur cette époque troublée et son attitude très craintive à l’époque. Lors d’un entretien psychothérapique, particulièrement intense, je la verrais explorer toutes les causalités de son comportement de l’époque, oscillant entre invention et réalité implacable.

Mais il y aussi le récit comme témoignage, vecteur de transmission, ce qui compte, c’est la trace. Il offre aux plus âgés ce que l’échappée dans l’action offre aux adultes plus jeunes. A condition que leurs récits rencontrent un intérêt…

Cet homme bien que rencontrant quelques difficultés à mémoriser depuis ses 75 ans, impressionne son entourage par sa faculté à se tenir au courant des dernières innovations techniques des bateaux de plaisance. Né à Saint Malo, qu’il avait quitté pour ses études, il n’eût de cesse d’organiser sa vie pour pouvoir continuer de« caboter ». S’il rencontre un autre passionné de la mer, ou quelqu’un de curieux, les récits innombrables de la mer jaillissent. Mémoire « fatiguée », mais passion intacte !

Enfin, il y a la légende qu’on sculpte. Pour certains qui ne manquent pas de narcissisme, il s’agit d’offrir une leçon de vie, une sorte de statue à imiter. De l’idéal d’une vie à l’idéal du Moi. Ici, pas vraiment de relation à l’autre, ce qui est visé, édifié, vise à l’immortalité. Il faut relire Kundera, « L’immortalité », relire le récit qu’il fait des enjeux de transmission pour le grand Goethe, aux prises au cours du grand âge, avec une dernière passion amoureuse mêlée à son inquiétude du devenir de son oeuvre, après sa mort.

L’autobiographie est un temps de récapitulation, c’est-à-dire un temps de réorganisation différente de la manière dont ont été vécu une expérience, un évènement ; un Je raconte un Moi avec une distance dans le temps et dans l’espace.  Les travaux de nombreux psychanalystes, tout comme ceux de Ricoeur montrent que l’histoire d’une vie est la manière dont le sujet humain se manifeste et se constitue.

Une vie, une histoire, un sujet.

 

José Polard

 

[1] Les travaux de Patrice Cabanel, en 1994, donne quelques éléments de réponse à pourquoi cet engouement ; ainsi que le site de  Beaucarnot.

[2] Nous reprenons quelques idées clés de Bernadette Puijalon, anthropologue

Ultra modernes vieillesses -1- l’anonymat

A la poursuite de la solitude

1’33, la bande annonce…

À Los Angeles, une femme âgée meurt anonymement dans un hôpital du comté. Durant les prochaines 24 heures, quatre personnages centraux – une infirmière, une assistante sociale, la personne à contacter en cas d’urgence indiquée sur le formulaire d’admission et un enquêteur des services publics – partent à la recherche de la famille de la défunte.

Tel est le début du film, « Pursuit of Loneliness »  de Laurence Trush, sortie prévue en 2016. On l’interroge sur les raisons de ce film :

« Je vis à Los Angeles depuis plusieurs années déjà, et j’ai toujours été fasciné par le nombre de personnes qui viennent s’installer dans cette ville sans y avoir de liens familiaux, ni de racines particulières, et par le sentiment d’isolement et de solitude qu’elles éprouvent souvent. Plus je faisais des recherches sur les cas de personnes mourant seules à Los Angeles, sans aucun proche, aucun parent, plus je découvrais une nouvelle facette de cette ville, rarement décrite dans les films ou à la télévision. »

Quand on sait que son précèdent film, « De l’autre côté de la porte » traitait du phénomène « hikikomori »- ces jeunes japonais qui se retire des mois, voire des années, dans leur chambre-, on comprend que l’exclusion sociale radicale subie ou active est une question qui anime cette réalisatrice. Ce n’est d’ailleurs pas tout à fait un hasard si adolescence et vieillesse présentent ainsi des symptômes similaires; ce sont tous les deux des temps de passage.

« Il est évident qu’il y a un parallèle entre Cynthia et Hiroshi, deux personnes déconnectées de la société et de leur famille, souffrant de dépression, et dont la solitude s’inscrit dans la réalité contemporaine et capitaliste des pays développés. »

Ultra moderne solitude

On vieillit dans ces grands ensembles impersonnels ou dans ces campagnes qui se désertifient, dans ces zones pavillonnaires, dans ces villes nouvelles[3]. On devient très vite anonyme dès que les liens se distendent, se rompent. Pas forcément suite à des conflits de familles aigus ou des ruptures de liens brutales, juste une ultra moderne solitude, c’est-à-dire un isolement affectif en présence (sic) des autres. L’ultra moderne solitude[1], c’est aussi ça, un effacement symbolique autant qu’identitaire. cette désubjectivation comme diraient les psychanalystes, Alain Souchon, l’ « ethno-chanteur » l’avait bien sentie.

Les arts, le cinéma en particulier ont toujours été sensibles à cette tension douloureuse qui travaille l’humain dans la vie contemporaine, entre foule et individualité. Une déshumanistion que Jacques Tati met en scène,  avec une ironie tendre, dans « Play time [2]».  Pas la peine de chercher plus loin pour trouver les origines de ces célébrations du Voisin, comme un autre qui prend soin. [4]

Récemment, en février 2016, un viel homme est mort aux urgences seul, un médecin constatant sa mort, presque par hasard. Ce fait divers, par la sorte de vérité immanente qu’il portait,  est devenu le temps d’un buzz médiatique, un fait de notre société. D’ailleurs, mourir à l’hôpital incarne une figure crainte et honnie de cette ultra moderne solitude vieillissante. 70 % des français y décèdent, alors que 70 % aimeraient finir leur existence au domicile.

Les oubliés de la canicule en 2003

En 2003, ils sont 86, hommes et femmes, qu’aucune famille, qu’aucun proche n’a réclamés en cette fin d’été. Les anonymes de la canicule sont pourtant loin d’être tous des SDF. La mort n’a pas fait de distinction sociale

Un grand nombre avaient des parents, certains n’avaient tout simplement pas été avertis du décès avant l’inhumation. Dans l’Express[5], ils racontent le quotidien des familles, « ces mois d’été où l’on «oublie» de prendre des nouvelles du grand-oncle, ces liens qui se distendent irrémédiablement au fil des ans, mais aussi les disputes, les cousins qui s’éloignent, les destins qui se figent. »

Un grand cabinet français de généalogistes,  entendant parler de ces morts «sans famille», prend contact avec le préfet de police de Paris, Jean-Paul Proust. «Je lui ai proposé de rechercher bénévolement les familles des victimes», explique Jean-Claude Roehrig . Dès la mi-septembre, la mairie de Paris, qui gère ce délicat dossier, lui communique une liste de 86 noms. On commence par récupérer les actes de naissance, quand cela est possible… Dans une quinzaine de cas, en effet, les recherches sont vaines: impossible d’obtenir des documents d’état civil pour des victimes nées en Algérie, en Serbie ou au Vietnam, mais aussi, parfois, en France, lorsque le lieu de naissance n’est pas connu.

«Quand nous n’avions aucun élément, nous nous renseignions auprès des voisins ou des gardiens, qui nous ont parfois mis sur la piste d’un fils ou d’une cousine. Il nous est aussi arrivé de faire la tournée des salons de coiffure, car les dames âgées ont l’habitude de s’y confier…»

Résultat: pour 66 des 86 dossiers, des parents sont identifiés. «Signe d’une société où les liens familiaux se distendent, il s’agit en général de parents très proches, enfants, époux, neveux, observe le généalogiste. Il y a un siècle, ce genre de recherches servait à retrouver des cousins très éloignés, car les gens vivaient dans un tout petit périmètre…» Cette enquête, digne d’un détective privé, a réduit à 57 le nombre de personnes inhumées au «carré des indigents» de Thiais. Les autres familles sont parvenues à organiser elles-mêmes les obsèques.

« Pour l’heure, seuls deux des 57 parisiens ont été exhumés de la 58e division. Le lieu ressemble à un cimetière militaire, coincé entre une bretelle d’autoroute et la nationale 7. Paradoxalement, ce carré est beaucoup plus fleuri que ses voisins, la municipalité de Paris ayant fait déposer des chrysanthèmes jaunes et violets devant chaque tombe. De rares plaques de marbre – «A notre collègue», «Regrets» – quelques fleurs un peu fanées témoignent de l’attention de proches. Parfois, une silhouette fugitive vient se recueillir. Comme pour adoucir le sort des oubliés de la canicule.  »

Cet article fut publié le 25 décembre 2003. Ça ne s’invente pas…

 

José Polard

[1] https://www.youtube.com/watch?v=NcGxdQzNL7c

[2] Playtime, réalisé par Jacques Tati, en 1967.

[3] http://www.veilleurs.fr/ Une association en yvelines soutenue par la Fondation de France sur la question du vieillissement en ville nouvelle.

[4] http://www.voisinssolidaires.fr/la-fete-des-voisins

[5] http://www.lexpress.fr/actualite/societe/sante/qui-etaient-les-oublies-de-la-canicule_491933.html

Quand j’aurai perdu la tête…  

Il n’est pas impossible qu’un jour, pour une multitude de raisons, et même pour de bonnes raisons, on dise de moi que je perds la tête… Déjà parfois « ma mémoire est incertaine » j’espère que « mon cœur, lui, n’oublie pas » comme chantait Mort Shuman, « il y a quinze ans à peine, il y a quinze ans déjà » Non, ça fait plus de quinze ans ? Il s’en est fallu de peu que je ne retrouve pas son nom, s’il vous plait, ne me demandez pas la date…

Ma mémoire me joue des tours et mes capacités d’orientation dans l’espace s’arrangent d’autant moins qu’autour de moi on semble s’acharner à transformer la ville, à modifier les plans de circulation à créer de nouveaux quartiers et, disons-le tout simplement, à détruire mes repères!

Bref, je perds un peu la tête et je ne vois pas comment cela s’arrangerait!

Heureusement, un chirurgien italien qui travaille dans un hôpital chinois vient de réaliser une greffe qui va certainement remplir d’espoir tous ceux qui, comme moi, craignent qu’un jour on les disqualifie au motif d’amnésie, de désorientation dans le temps où dans l’espace et autres symptômes de dégénérescence cognitive… Le professeur Sergio Canavero, vient de réussir (avec l’équipe du Prof. Xiao Ping Ren de l’université de Harbin en Chine) une greffe de tête de singe sur le corps d’un autre singe. Celui-ci aurait survécu pendant 20 heures…

Le chirurgien espère ainsi mettre au point la technique neurochirurgicale qui permettra, demain, de réaliser la même chose sur l’homme… Évidemment quelques petites questions resteraient à résoudre mais on imagine déjà des perspectives merveilleuses pour prolonger l’existence et surtout pour remettre les idées en place chez celles et ceux qui en auraient besoin[1]

D’ailleurs s’agirait-il de greffer une tête sur un corps ou un corps sur une tête? La distinction n’est pas mince et pour le donneur et pour le receveur, évidemment… Peut-on penser vivre avec le visage, le cerveau de quelqu’un d’autre? Serais-je encore moi si je vivais avec le corps d’un autre? Et celui qui vivrait avec ma tête (le pauvre !!!) serait-il lui ou serait-il devenu moi ? « Un peu d’incarnation ça ne peut pas faire de mal » nous dit mon ami Éric Fiat[2] mais là quand même, j’ai des doutes, qui incarne qui ? !

Peut-on dissocier la tête et le corps d’un individu? Le mot individu (non divisible et non divisé, au sens étymologique) a-t-il encore du sens? Laquelle des deux personnes concernées l’emportera sur l’autre du point de vue de l’identité? Qui du donneur ou du receveur gardera son nom? Pourra-t-on greffer une tête de blanc sur un corps de noir et inversement? Une tête de femme sur un corps d’homme?

On se souvient d’Arthur Rimbaud écrivant à Paul Demeny : « Je est un autre »… Il ouvrait ainsi la question des limites entre l’identité et l’altérité, invitant à mettre au travail le rapport de soi avec autrui. La fusion de l’autre et de soi interdirait désormais de penser comme Rimbaud parce que le « Je » ne serait même plus prononçable…

Qui pourrait d’ailleurs me dire « Ah je vous reconnais »…

Comment Rimbaud aurait-il pu avoir conscience de la portée prophétique de cette affirmation? Je n’est peut-être pas tout à fait un autre mais quand même !

Une multitude d’expressions de la langue française seraient alors à revisiter: perdre la tête, ne plus savoir où donner de la tête, où avais-je la tête? Faire une drôle de tête, une sale tête, avoir une bonne tête, une tête de cochon, et comme disent les jeunes les lendemains de « teuf »: avoir la tête dans le …

Le transhumanisme va bouleverser nos vies, plus que nous ne le pensons, sans doute,  nous vivrons demain réparés, prothèsé, prolongés, augmentés, connectés…

Alors il se peut qu’un jour je perde la tête… Que je n’ai plus la tête sur les épaules, ma chance c’est que je serai trop vieux pour qu’un chirurgien s’intéresse à ce qui restera de moi et que quelqu’un ait envie de se le voir attribué…

Ce n’est pas grave, ne faites pas cette tête…

 

Michel Billé.

 

[1] Cf. M. Billé in Le plus du Nouvel Obs: http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1471859-greffe-de-tete-sur-un-singe-bientot-chez-l-homme-ce-serait-la-perte-de-notre-identite.html

[2] Eric Fiat: “Corps et âme ou qu’un peu d’incarnation ça peut pas faire de mal…” Ed. Cécile Defaut. 2015.

Il est dur de vieillir avec le poids d’un secret

Pourquoi consulte-t-elle réellement ? Elle met en avant ses problèmes de mémoire, puisqu’elle a dépassé 75 ans, mais quelque chose ne colle pas tout à fait. Non, c’est d’autre chose qu’il s’agit, qui va peu à peu se dévoiler en fin de premier entretien et surtout lors du second. Cette autre chose peut tout à fait expliquer cette « embolie mnésique » qu’elle décrit.

Sa plus jeune sœur, vient de lui révéler un secret de la famille, un secret qu’elle avait gardé pour elle, qu’elle avait gardé en elle. Ou bien était-ce lui qui la gardait ? Ce secret, le voilà : des années durant, elle a été régulièrement victime d’abus sexuels par leur frère ainé. Le préféré de la mère et fierté du grand-père maternel, celui pour qui l’héritage révélé le mois dernier est le plus généreux. La terre, vous savez…

Le « pourquoi maintenant »  de cette révélation, c’est qu’il fallait attendre la mort du père, venue après celle de la mère, il ne l’aurait pas supporté, ça l’aurait tué.

Mais elle, cette face cachée dévoilée la dérange profondément dans sa loyauté à sa mère, sa loyauté jusque-là inconditionnelle et peut être même sacrificielle quand elle repense à certaines attitudes maternelles à son égard. Ainsi commencèrent une série d’entretiens qui l’amèneront à réinterroger son passé, à réécrire quelque peu différemment son propre récit du monde, apaisé.

C’est dans ces circonstances qu’on saisit à quel point, vieillir n’est pas cesser de devenir. Et là, pour qui veut bien entendre ce qui est dit, pas simplement écouter, il y a une leçon de vie.

Comme on le sait, la vieillesse est un temps de bilan et souvent sans concession, la mort quittant peu à peu le champ des virtualités pour celui d’une incontournable réalité à venir. La Mort, notre seul maitre à tous…On saisit aisément à quel point, il y a là une force psychique puissante chez chacun qui l’amène à réinterroger son existence et tenter de réintégrer certains faits jusque-là censurés. A la recherche d’une cohérence de son existence et au-delà, d’une sorte de travail de vérité.

C’est parfois un évènement qui amène quelqu’un à dépasser un clivage. En juin de l’an dernier, un homme canadien de 91 ans avoue un meurtre commis en 1946. Le début de ce processus de vérité avait commencé deux ans plus tôt, quand on lui diagnostiqua un cancer de la peau. Comme un déclic, le besoin de soulager sa conscience fût tel qu’il poussa la porte d’un commissariat pour révéler qu’à Londres, peu après la seconde guerre mondiale, il avait tué une femme dont il ignorait le nom[1].

Mais encore faut–il que ce besoin de vrai soit puissant car les non-dits individuels ou pire les secrets familiaux sont tellement enkystés, produits par de redoutables défenses psychologiques-vent debout contre ces morceaux de réalité abhorrés-, qu’ils suscitent trouble, angoisse et inconfort moral.

Cliniquement, retour du refoulé et retour du clivé s’accompagnent toujours d’une tension dramatique et avec quels affects ! Pour jauger le poids du secret, additionnez à la honte, compagne de tout secret, le fardeau de la culpabilité…En arrière-plan une menace plane, comme dans les huis clos, car les protagonistes en sont convaincus : quelque chose va s’effondrer, s’ils lâchent ce morceau de vérité.

Tout particulièrement, ces moments d’émergence d’éléments clivés sont très suicidogènes, surtout dans la période de fin de vie. Les secrets et non-dits sont ressentis, présentés par les patients comme de véritables bombes pouvant mettre en danger la cohésion de la famille. De manière plus tragique, certains vieux vont faire le choix du suicide, pour emporter avec eux un secret, en protéger leurs enfants. Une patiente de soixante-douze ans, après une tentative de suicide déclarait » : J’ai voulu mourir pour emporter à tout jamais un secret qui pourrait tuer ma fille ».[2]

Sans juger et sans en méconnaitre les difficultés, ne pas révéler un secret de famille à ses enfants, c’est les condamner à répéter les fautes de leurs ancêtres et à les transmettre. Comment l’expliquer et par quels mécanismes ? L’enfant se construit par identification, c’est-à-dire en dupliquant littéralement l’inconscient de ses parents, avec son lot de représentations mais aussi de trous formés autour d’une absence de parole, de questions laissées sans réponse ou de secrets traumatiques. L’inconscient est transgénérationnel. Ce que Didier Dumas, à la suite de Nicolas Abraham, appelle  » fantôme « , c’est ce non-savoir qui hante et agit les esprits qu’il habite.  » Le non-savoir nous condamne à nous heurter aux mêmes difficultés que nos parents ou grands-parents, et à ne pas pouvoir les dépasser. Seule la parole peut nous délivrer d’un fantôme ».[3]

Cette métaphore du fantôme met à jour cette particularité du secret. Il ne vieillit pas, seuls ses porteurs sont affectés par cet aspect de la vie condition humaine.

Faire avec le non-dit, le secret en EHPAD

L’entrée en institution gériatrique s’accompagne souvent d’une sorte de disqualification de cette vieille personne, un mouvement qui peut tout autant traduire un désir de (sur)protéger ou de supplanter. On peut rapidement analyser et réduire cette question à une discrimination de l’âge et pourtant d’autres raisons profondes et inconscientes, liées à la vie à la mort, peuvent émerger. Avec Patrick Linx,[4] nous avions identifiés et qualifiés des situations de « huis clos pour ne pas dire ». Ce non-dit génère souvent chez la personne âgée deux attitudes fréquemment rencontrées: soit la chape de plomb du silence l’enferme dans une prostration au long cours, soit un cortège d’agitations révèle une grande souffrance et un déséquilibre insupportable.

Ainsi, un homme refuse obstinément d’informer sa sœur, placée en maison de retraite en catastrophe, de la vente de la maison familiale dont ils sont les héritiers, suite au décès de leur mère ; Au cours d’entretiens psychologiques avec cet homme, on entrevoit déjà qu’à éviter de parler d’un évènement, la vente, c’est surtout du décès de la mère, de sa disparition et de son absence définitive qu’il ne faut rien dire. Par conséquent, tout retour au domicile paraît exclu. Sa sœur est très agitée et éprouve dès lors, les plus grandes difficultés à accepter sa place en maison de retraite.

Or les secrets et les non-dits sont contagieux, autre caractéristique, c’est-à-dire qu’autour d’eux se développe un mode de relation et d’échanges, ou plus précisément un mode d’évitement de la communication.  Ces « huis clos pour ne pas dire » deviennent alors sources de conflits, voire de clivages aigus pour nombre d’équipes qui s’affrontent ensuite, par identification, à partir d’un choix radical : faut-il lui dire ou ne pas dire ?

Pour ma part, je préfère la question posée ainsi : comment lui dire ?

José Polard

 

[1] le besoin de justice ne vieillit pas

[2] “Le suicide des personnes âgées”, Marguerite Charazac, 2012, Ed Erès

[3] “L’ange et le fantôme”, Didier Dumas, 1985, ed de Minuit

[4] “Vieillir en huis clos”, José Polard, Patrick Linx, 2014, ed Erès