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Le hiatus de la bientraitance

Manifestement, il y a un hiatus.

Hiatus entre le discours officiel, lénifiant, satisfait de lui même et pour finir d’une hypocrisie profonde qui brandit de manière éhontée le slogan « Promouvoir la bientraitance en EHPAD ».

Hiatus avec la réalité. Les exemples abondent. En même temps qu’un écho médiatique encore limité est donné au mécontentement voire à la colère qui, ici ou là, se manifeste publiquement et de plus en plus fréquemment de la part des soignants en EHPAD.

Avez-vous entendu parler du mouvement de grève des aides soignantes de l’EHPAD de Fougerans dans le Jura ? Il a duré plus de cent jours entre le printemps et l’été 2017. Faire grève plus de cent jours, ce n’est pas une mince affaire. On y engage son emploi. Les conséquences financières sont lourdes (entre trois et quatre mois de salaire perdus). Autant dire que pour tenir une grève pendant plus de cent jours, il faut « en avoir gros sur la patate ».

Prenons le temps d’écouter ces aides soignantes en colère : « On ne met pas les malades au lit, on les jette » « Tout est fait dans la précipitation », « on dispose (!) de trois minutes et quarante et une secondes pour « coucher » un malade » « En quinze minutes, on lève la personne, on l’emmène à la salle de bains, on fait la toilette complète, on l’habille, on l’installe au petit déjeuner, on distribue les médicaments, on refait le lit, en quinze minutes… » « On n’a pas le temps pour l’accompagner faire une promenade dans le jardin si elle en manifeste le désir ».

Ces jours ci, ce sont les soignants de l’EHPAD de Saint Hilaire du Harcouët, dans la Manche, qui ont manifesté pour signifier leur écoeurement devant les conditions de travail qu’on leur impose. « C’est le service minimum toute l’année » « Ce qu’on pratique, c’est de la maltraitance institutionnelle ».

La manifestation de cet écoeurement surgit de toutes parts: Vendée, Manche, Jura, Bordeaux, Agen, Toulouse…

L’exemple le plus récent, qui a fait le tour des réseaux sociaux, émane d’une infirmière d’une EHPAD dans l’Ardèche qui a fait savoir à la ministre de la santé « qu’elle rendait son uniforme, dégoûtée et attristée de ne pouvoir prodiguer des soins de qualité, étant seule pour quatre vingt dix neuf patients ».

Les propos accablants fusent de partout : « La direction de l’établissement nous impose d’effectuer une toilette VMC. Ce qui veut dire : visage, mains, cul (sic). On est quatre pour faire cinquante toilettes » « On effectue un travail à la chaîne, comme à l’usine, dans lequel le traitement des patients va jusqu’à l’ignominie ». « Je suis dans une usine d’abattage qui broie l’humanité des vies qu’elle abrite, en pyjama ou en blouse blanche. Arrivez vous à dormir ? Moi non. Et s c’était vous ? Vos parents ? Vos proches ? »

Ce qui est remarquable dans toutes ces paroles qui viennent d’être évoquées, c’est qu’à aucun moment, ces soignants ne parlent pour eux mêmes. Ils disent leur refus de ne pas apporter les soins qui leur sembleraient dignes de leur fonction aux vieillards qu’on leur a confiés. Ce fait, à lui seul, mérite d’être souligné et salué. En effet, les vieillards institutionnalisés en EHPAD n’ont pas la possibilité de prendre la parole donc de s’exprimer sur ce qu’ils veulent pour eux-mêmes. En particulier sur leur liberté, leur sphère privée, leurs habitudes, leurs préférences, leur cadre de vie. Alors, certains se laissent mourir…

Que des soignants publiquement prennent la parole pour dire que la façon dont on traite les vieillards en EHPAD est indigne brise la chape de plomb qui veut, au nom d’ « impératifs économiques », que le « management » en EHPAD soit fondé sur la seule rentabilité. Voilà qui est très salutaire.

On n’a pas affaire à des automobiles ou des barils de lessive. On a affaire à des hommes, des femmes, âgés certes ! Mais ne leur doit on pas respect et dignité ? La question pourrait sembler incongrue. Mais la prise de parole de ces soignants en colère nous rappelle que non.

A l’opposé, il y a les investisseurs. Car le placement (financier) dans un EHPAD est juteux. Ainsi trouve-t-on sur Internet sur des sites spécialisés dans ce genre d’investissement des arguments choc : « Investissement porteur et sûr », « Vous recherchez le meilleur rendement ? Investissez en EHPAD », « Loyers au rendement alléchant (souligné par moi) de 4,5% », « Fiscalité attractive, régimes fiscaux avantageux, investissement offrant une bonne liquidité… »

Autrement dit, une nouvelle fois, c’est l’intérêt de l’investisseur qui prévaut, donc de la rentabilité maximale. Et ici, en l’occurrence, c’est le vieillard institutionnalisé qui trinque. Et par voie de conséquence les soignants qui souhaitent faire consciencieusement leur travail.

Lorsque les actionnaires réclament la fermeture d’un site industriel, non pas du fait qu’il serait déficitaire, mais parce que sa rentabilité ne serait pas maximale, c’est désastreux et scandaleux. Ce sont les employés et ouvriers qui se trouvent débarqués.

Mais lorsque ce qui est en jeu, c’est la vie des vieillards elle même, comment qualifier cela?

Il faut affirmer haut et fort que le soin apporté par une société à ses vieillards en dit long sur ce qu’elle est, et que les vieillards, car ils sont nos égaux, ont droit au respect et à la dignité.

Jusqu’à présent, nous avons surtout entendu les infirmier(e)s et les aides- soignant(e)s. Leur colère et leur dégoût est en train de monter de partout. A tel point qu’on va les entendre dans tout le pays le 30 Janvier 2018.
Eh! les médecins…
Mais les médecins, où sont-ils ? N’ont ils rien à dire ? Je sais que certains approuvent les propos des soignants que cette situation révolte. Il faut qu’ils osent, à leur tour, rendre public leur intime sentiment. Ça changerait sérieusement la donne.

Car il devient impératif de changer en profondeur le cours des choses.

 

Alain Jean (Médecin généraliste et gériatre)

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Les premier(e)s de cordée en EHPAD

Osons le pari !  Que 2018 soit l’année charnière quant à la prise en charge des vieillards en situation de grande dépendance.

Les difficultés croissantes éprouvées par les soignants en EHPAD pour assurer un travail digne, avec des risques psychosociaux en forte hausse[1], vont se traduire par un mouvement de grève générale le 30 Janvier 2018, le premier du genre. Les conditions de travail des soignants sont souvent rudes[2]. Une conviction nous gagne peu à peu. On est très proche d’un point de rupture.

Le grand désarroi des familles[3], tous les médias en rendent compte, participe à l’incompréhension de la société civile quant à ce mode de vie que propose l’EHPAD à nos concitoyens les plus âgés. Il n’y pas là le moindre « EHPAD’ bashing », comme certains éléments de langage peuvent le sous-entendre, juste le constat que cette réponse n’est plus à la hauteur de l’évolution de la société.

Un vaste débat citoyen, sur tout le territoire, doit s’engager cette année sur des questions de bioéthique à la mesure des interrogations contemporaines concernant la naissance ou bien la fin de la vie et nous proposons qu’y soit questionné comment notre société pense la place des ainés en grande difficulté, et selon quelles modalités.

Incontestablement, nous avons ici et là de forts indices de possibles changements sociétaux, mais les pouvoirs publics suivront -ils ?

On pourrait l’espérer quand on lit Monique Iborra député LREM. Dans son rapport remis fin 2017, commandé en urgence après le conflit social historique des Opalines [4]à Foucherans dans le Jura, elle avait fait de l’inadaptation des EHPAD à sa « nouvelle » population, la cause profonde de leur malaise.  Un rapport qui assume enfin au nom de l’état que si « la loi n° 2015-1776 du 28 décembre 2015 relative à l’adaptation de la société au vieillissement a exploré et encouragé le maintien à domicile, elle n’a pas traité de la place des EHPAD dans le parcours de la personne âgée. Le maintien à domicile est en effet l’une des solutions envisagées mais il n’en reste pas moins que dans l’état actuel des choses, certaines personnes[5] se trouvent dans l’obligation d’avoir recours à l’EHPAD ».

Dans la même veine, l’ancienne ministre Marie-Anne Montchamp, Présidente de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) depuis octobre 2017 déclarait récemment que « L’Ehpad d’aujourd’hui n’est pas l’Ehpad d’hier et les réponses médico-sociales en établissement d’aujourd’hui ne sont pas celles d’hier (…) C’est un questionnement permanent qui doit se faire jour et, de ce fait, ce questionnement permanent conduit à des transformations de nos organisations ».

Marie-Anne Montchamp interroge alors sur ce qui fait qu’une personne âgée peut rester debout et citoyenne jusqu’à son dernier souffle. « Quand je dis debout, c’est totalement détentrice de ses droits, entourée d’une organisation et de personnes à l’écoute et qui ne vont pas lui apporter des réponses normatives à ses besoins, mais vont tout simplement être capables de comprendre et d’entendre des besoins, même si la parole n’est plus là. Et même si la perte de repères ou la désorientation est très avancée ».

Des propos nobles et ambitieux, mais les politiques concrètes seront-elles vraiment à la hauteur ? S’il s’agit initialement de changer de regard, c’est bien pour modifier les pratiques et transformer ensuite les interactions avec ces vieux en grande difficulté existentielle. Modifier les pratiques, c’est laisser le temps au soin, à la relation et à la pensée. Une utopie car pas rentable…est ce si sûr?

Pour commencer, cela ne peut occulter la nécessité d’un taux minimal de présence professionnelle en Ehpad. La moyenne est aujourd’hui de 6 personnels pour 10 résidents. Certains directeurs d’Ephad en réclament 8 pour 10, les syndicats de salariés 10 pour 10. Puisque la notion de « bientraitance » est omniprésente dans le discours en EHPAD, comment l’assurer si les effectifs ne le permettent pas ?

Cette bientraitance, organisée »comme une succession de petites normes(5a) qui, mises bout à bout, sont contradictoires pour des professionnels en permanence confrontés à des injonctions paradoxales »[6] : une prise en charge individualisée-chronophage- et une organisation standardisée inspirée du modèle industriel-chronométrée. Il y a un hiatus de la « Bientraitance ».[7]

Non pas comme des gens de peu, mais de beaucoup…d’humanité.

Pourtant ces soignants, en s’occupant de ceux que la société ne regarde plus, pourraient/devraient recevoir ce qu’on attribue d’ordinaire à des premiers de cordée, reconnaissance et fierté ! Non pas comme des gens de peu [ 8], mais de beaucoup…d’humanité.

Et quand la possibilité de cette humanité est couplée à l’inventivité, une voie, potentiellement très féconde se trace au travers des expérimentations sur le territoire. Enfin, dirons-nous, car longtemps notre pays manqua de volonté comparativement à d’autres voisins européens, l’Allemagne, les pays scandinaves, par exemple.

Que constatons-nous depuis quelques années sur le terrain ? De nouvelles façons d’être, d’agir, de faire, grâce à de nouvelles technologies, de nouvelles organisations, dans ce domaine immense de la gérontologie. Les innovations technologiques bousculent les pratiques, réinterrogent les dimensions éthiques,  d’autant plus qu’elles s’inscrivent dans un contexte de marchés et de concurrence, bien loin des valeurs du soin ou de la solidarité.

Et partout, s’expérimente ici et là, ce qu’on nomme les innovations sociales. Foisonnantes, diverses, quelles sont-elles, quels en sont les leviers et les freins ? La vieillesse deviendrait-elle un temps propice aux innovations ? Si tel était le cas, cela en dirait long sur nos manières contemporaines de vieillir… et de vivre.

A nos yeux, là est le futur de l’EHPAD, se transformant ainsi, à taille humaine, ouvert et en relation étroite, interactive, avec un territoire -commune, quartier- en une Maison médicalisée (raisonnablement[9]) d’accompagnement du grand âge.

 

José Polard

[1] La mission Flash EHPAD en 2017 relève des conditions de travail « particulièrement préoccupantes tant d’un point de vue physique que psychologique » en particulier pour les aides-soignantes, un taux d’absentéisme moyen de 10 %, un taux d’accident du travail de deux fois supérieur à la moyenne nationale, une médicalisation des établissements « insuffisante ».

[2] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2018/01/25/-appel-a-la-greve-inedit-dans-les-maisons-de-retraite-mardi.

[3] lemonde.fr/sante/article/2017/12/06/ehpad-le-grand-desarroi-des- familles_

[4] lemonde.fr/societe/article/2017/07/18/dans-le-jura-la-greve-la-plus-longue-de-francel

[5] 728000 résidents en EHPAD en 2015 : http://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/er1015.pdf

[5a] https://humanite.fr/ehpad-la-bientraitance-sans-moyens-649214

[6] Iris Loffeier, « Panser des jambes de bois ? : la vieillesse, catégorie d’existence et de travail en maison de retraite », PUF, Paris, 2015

[7] Alain Jean. http://lagelavie.blog.lemonde.fr/2018/01/17/le-hiatus-de-la-bientraitance/

[8]  Pierre Sansot: « L’expression me plaît. Elle implique de la noblesse. »

[9] Les collègues médecins d’«EHPAD’ côté » militent pour une médecine gériatrique raisonnable, sociale et biographique.

Fraternité…

La fraternité y fut affichée – y compris sur un mur – et invoquée, en paraissant surtout être inspirée par une conception familiale (parentale, voire paternelle ?) de la Nation,  qui n’était pas sans rappeler d’autres époques où celui qui s’exprimait était d’un autre âge.

Mais, a-t-on entendu beaucoup prononcé le mot égalité – autrement que s’agissant de l’égalité entre les hommes et les femmes – et, sinon de façon bien évasive, celui de solidarité, qui  figure pourtant, et au pluriel, dans l’intitulé d’un ministère ?

Aujourd’hui, quand la solidarité est convoquée, c’est pour nous expliquer qu’il n’est que justice que quelques-un.e.s des plus modestes des “ainé.e.s” de notre pays – à partir de 1200 euros mensuels de retraite – doivent accepter que leurs revenus, qui, déjà, étaient restés inchangés ces dernières années*, soient, à présent, réduits de plusieurs dizaines d’euros par mois, pour aider les jeunes générations d’actifs.

Par ailleurs, a-t-il été question aussi, dans ce discours, de cette autre catégorie qu’une logique économiste ne peut considérer que comme des ”inactifs” : les “vieux” ?

Faut-il en déduire que, pour le “jeune” qui nous parlait, ceux-ci sont de “ceux qui ne sont [plus] rien” ?

Certes, le “minimum vieillesse”, pour les “vieux” sans ressources, va être augmenté.

Alors, “en même temps”, n’est-ce pas….

* 11 centimes d’augmentation, entre 2015 et 2016, pour certain.e.s !

 

Bernard Gibassier

Cette vieillesse qu’il ne faut pas dire (suite)

 

« Babel », 2013 – céramique/agencement de 17 pièces (110x90x60 cm) @ Valérie Delarue

 

C’est tellement vrai ce que dit Michel Billé dans sa dernière  contribution au blog début Octobre.

Les mots disent tout d’une époque. « Les mots pour le dire » expression quasi pléonastique, car, effectivement les mots sont l’expression d’une façon de penser et d’une façon dont on voudrait que les gens pensent (ou ne pensent pas).

Les mots, enjeu essentiel. Peut-être, finalement, le premier de tous. Freud écrivait : « On commence par céder sur les mots, puis on finit par céder sur les choses ». Point n’est besoin de s’appesantir sur la liste des mots technocratiques de l’époque dont le seul objectif est de ne pas penser et de constituer un consensus autour d’une non pensée indiscutable et incontestable : bientraitance, bien-vieillir ( le trait d’union va bientôt disparaître, soyez en sûrs , et une époque si prolixe en créations de néologismes de cette nature est une époque idéologiquement louche à n’en pas douter), bienveillance. Le bien est partout, c’est décidément extrêmement louche.

Si l’on abandonne l’aspect général du discours dominant contemporain, pour examiner ce qui se dit sur la vieillesse, on y verra une alliance entre une absolue terreur et une absolue hypocrisie. Mariage monstrueux entre une prétention démesurée à ce que toute chose soit écrasée sous l’insupportable chape de plomb du technocratisme dont le discours se présente comme allant de soi ( ce serait le bon sens et le bon sens va de soi, ce serait l’émanation de la vérité objective) et une société dont l’unique et misérable idéal est le consumérisme et le jeunisme. D’ailleurs les vieux, dont il est impensable de prononcer le nom, sont des « seniors ». N’ont-ils pas leur salon ? Mais, ne nous y trompons pas : les « seniors » ne sont pas tous les vieux, ils sont des acteurs économiques et sociaux, ce sont ceux qui ont de l’argent pour consommer et participer à ce sinistre rituel mercantile dont l’argent est le suprême veau d’or. Les autres vieux, ce sont des « invisibles », çà ne peut être que des vieillards « fragiles » ou malades. En EHPAD ou alzheimerisés à toutes les sauces. Le DSM, autre émanation du technocratisme contemporain s’y emploie.

Naturellement, l’hypocrisie est de mise. Plus on a une chose en tête, plus on tente dans le discours qu’on adopte de camoufler ce qui est obsédant, d’autant plus quand cela terrorise. Tartuffe qui n’avait en tête que de posséder Dorine, ce qui est quand même plus réjouissant que de rayer les vieux de la carte, lui déclarait avec la benoite onctuosité qui le caractérise : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir. Par de pareils objets, les âmes sont blessées. Et cela fait venir de coupables pensées ».

"Babel qu'on pourrait sous titrer; les langues, les mots" Alain Jean

« Babel déconstruite », 2013 – céramique (110x90x60 cm) @ Valérie Delarue

Les coupables pensées, Shakespeare, lui, n’avait pas peur de les aborder de face :

 

« Le monde entier est un théâtre

Où tous – les hommes, les femmes – sont de simples acteurs.

Ils y ont leurs entrées, leurs sorties, et chacun

Joue bon nombre de rôles dans sa vie, et les actes

Y délimitent sept âges. D’abord, le nourrisson

Qui vagit et vomit, dans les bras d’une nounou.

Puis, l’écolier geignard – face luisante le matin,

Cartable au dos – qui se traîne, lent comme l’escargot,

Jusqu’à l’école. Ensuite, l’amoureux qui soupire

Tel un soufflet de forge et d’une triste ballade

Chante le sourcil de sa maîtresse. Vient le soldat –

Plein de jurons étranges, barbu comme léopard,

Jaloux de son honneur, vif, prompt à la querelle –

Qui s’en va conquérir cette chimère qu’est la gloire

Jusque dans la gueule du canon. Puis, c’est le juge –

Ventre bien arrondi, doublé de bon chapon,

L’œil sévère et la barbe en forme et bien taillée,

Plein de sages dictons, d’exemples rabâchés –

Et tel, il joue son rôle. Le sixième âge figure

Le vieillard de la farce, tout maigre et en pantoufles,

Sur le nez : les bésicles, au côté : l’escarcelle ;

Ses chausses d’adolescent, bien conservées, ballottent

Sur son maigre mollet, et sa voix mâle et forte,

Retrouvant le fausset du gamin, a le timbre

Flûté et chevrotant. Le tout dernier tableau,

Qui clôt cette chronique étrange et mouvementée,

C’est la retombée en enfance, l’oubli total –

Sans dents, sans yeux, sans goût, sans rien du tout. »

 

 

Alain Jean

NB: Babel, qu’on pourrait sous-titrer: les langues, les mots

Cette vieillesse qu’il ne faut pas dire…

 

Qu’il ne faut pas dire, dont il convient de ne pas parler, qu’il ne faudrait jamais appeler par son nom. Ne prenez jamais le risque de dire à quelqu’un qu’il a vieilli, qu’il est vieux ou même qu’il fait vieux… Si de plus ce quelqu’un est une femme et que vous osez lui dire qu’elle est vieille ou qu’elle fait vieille, vous passerez pour un goujat de première… Vieux et vieille sont devenus des qualificatifs péjoratifs auxquels il est de bon ton de préférer senior, aîné, ancien et autres euphémismes… On ne dit pourtant pas la même chose en employant un mot plutôt qu’un autre… Alors comment parlons-nous de la vieillesse, de celle des autres et de la notre déjà présente ou à venir? Quel est donc le mot pour dire la chose ?

Souvenons-nous…

« Madame, quel est votre mot,

« Et sur le mot et sur la chose?

« On vous a dit souvent le mot,

« On vous a fait souvent la chose,

« Ainsi de la chose et du mot

« Pouvez-vous dire quelque chose.

« Et je gagerai que le mot

« Vous plaît beaucoup moins que la chose! »

Dans ces quelques vers pour le moins suggestifs, l’Abbé de l’Attaignant, poète galant du 18ème siècle, dégustait le plaisir coquin de parler de « la chose » sans la nommer, de la suggérer pour la rendre plus présente… La sexualité est alors parfaitement tabou, il convient exactement de ne pas la nommer…

Risquons alors une transposition, légèrement adaptée à propos de la vieillesse, sujet devenu exactement tabou : cela pourrait donner:

Madame quel est votre mot

Et sur le mot et sur la chose?

On vous a dit parfois le mot

Vous vivez forcément la chose,

Ainsi de la chose et du mot

Pouvez-vous dire quelque chose.

Et je gagerai que le mot

Vous plaît beaucoup moins que la chose!

Oui sans doute le mot vous plaît moins que la chose parce que la chose, la vieillesse, au delà de toutes les difficultés qui accompagnent parfois l’avancée en âge, vous permet de vivre de belles choses, de belles rencontres, amicales, amoureuses mêmes, érotiques peut-être même, alors que le mot vieux, vieille, vieillesse, tel qu’il est actuellement employé, vous renvoie de vous-même une image dévalorisée et dévalorisante, vous n’avez le droit de vieillir qu’a la condition de rester jeune…

Le poète libertin poursuivait son évocation de la chose et du mot:

« Je crois même en faveur du mot

« Pouvoir ajouter quelque chose

« Une chose qui donne au mot

« Tout l’avantage sur la chose

« C’est qu’on peut dire encore le mot

« Alors qu’on ne peut plus la chose…

« Et, si peu que vaille le mot,

« Enfin, c’est toujours quelque chose! »

 Il se pourrait que, s’agissant de la vieillesse, les « choses » s’inversent largement… Il se peut effectivement qu’un jour, de redoutables troubles du langage, une aphasie, une dégénérescence cognitive, m’empêchent de trouver les mots… Et pourtant je vivrai la « chose vieillesse »… jusqu’au jour où…

Alors, il a raison, peut être, le libertin poète:

« De là, Je conclus que le mot

« Doit être mis avant la chose

« Et que pour le temps où le mot

« Viendra seul, hélas, sans la chose,

« Il faut se réserver le mot

« Pour se consoler de la chose! »

Résumons: je vieillis, tu vieillis, nous vieillissons… Alors je suis vieux, tu es vieille, nous sommes vieux ou nous ne tarderons pas à l’être, revendiquons le et profitons en parce que:

« Le temps s’en va, le temps s’en va ma Dame

« Las! Le temps non, mais nous nous en allons,

« Et tôt serons étendus sous la lame,

« Et des amours desquelles nous parlons

« Quand serons morts, n’en sera plus nouvelle

« Donc aimez-moi cependant qu’êtes  belle! »

Pierre de Ronsard « Sonnet à Marie ». 1555.

 

Michel Billé

 

Illustration de Pascal Convert, blog:

http://www.pascalconvert.fr/histoire/joseph_epstein/sculptures.htm

Le « milieu naturel», nouvel espace d’assignation à résidence ?

 

L’article de Michel Billé, évoquant « ceux qui s’intéressent à la gérontologie » et donc à la fin de vie, résonne singulièrement aux oreilles de ceux qui s’intéressent au « commencement de vie », à savoir à l’enfance, et plus précisément à la Protection de l’Enfance.

L’auteur en appelle à notre vigilance quant à cette étonnante trouvaille qu’est « l’EHPAD à domicile », qui voit l’institution installer ses protocoles dans le cadre de vie ordinaire de ses  pseudo « résidents » au risque de livrer à domicile une version « ligth » et modulable du triptyque  « enfermement, surveillance, traçabilité », classique en matière de contrôle des populations mais dont, pourtant, l’espace privé familial est sensé préserver légalement tout citoyen.

On pourrait lâchement ignorer le problème en se disant, après tout, que ce mode d’intervention liberticide est sans conséquences démocratiques véritables quand il s’agit d’un EPHAD puisqu’il est réservé aux « impotents » comme on disait naguère, c’est-à-dire aux personnes qui  ne sont plus en mesure de subvenir seuls à leurs besoins et qui, justement, sont incapables de faire usage de leur liberté. Est-ce si grave de priver de lunettes un aveugle ou de chaussures  un cul-de jatte ?

On est édifié sur cette modalité « innovante » de l’institution chez soi, quand on constate qu’elle a son pendant dans le domaine de la « Protection de l’Enfance » qui concerne aussi des personnes en pleine capacité citoyenne d’exercer leur liberté et leurs droits et qui consiste à maintenir à domicile des enfants maltraités pourtant « retirés » de chez eux (!?) par une mesure de placement judiciaire. Ce dispositif qui semble avoir été inventé par Pierre Dac ou Alfred Jarry, porte imperturbablement le nom de PAD ( « placement à domicile » ) ou encore – de manière plus amphigourique –  « dispositif alternatif d’accompagnement personnalisé » : la subtilité de ce montage, qui suppose d’admettre qu’un enfant se trouve protégé de la maltraitance en…continuant à y être exposé, n’est pas à la portée de la première intelligence, sauf, évidemment, pour Gribouille se jetant à l’eau par crainte de la pluie ! Mais peu importe le bon sens puisqu’il s’agit d’une « pratique innovante » inspirée par la loi du 5 mars 2007 incitant à « diversifier les modes de placement » !

Mesure à la pointe des innovations en matière de Protection de l’Enfance, le « placement à domicile », décidé par voie de justice, équivaut alors à une réquisition de l’espace privé pour l’accomplissement d’une mission de service public : cette contradiction ne peut se contourner qu’au prix d’un exercice de haute voltige juridique qui n’effraie guère les juges des enfants qui retombent sur leurs pattes démocratiques par un sophisme de toute beauté consistant à souligner que l’enfant est bien réellement placé en institution… mais que ses parents bénéficient de droits de visite « permanents » ! A un tel niveau d’instrumentalisation, le droit est réduit à une simple boîte à outils d’un interventionnisme devenu tout puissant qui, tout à son pragmatisme opératoire, n’a que faire de la séparation, fondatrice en démocratie, entre espace privé et espace public et dont le principe intangible est le garant constitutionnel de la liberté individuelle.

Qu’il s’agisse de « l’EPHAD à domicile » ou du « placement à domicile » nous sommes en présence  d’interventions dites « en milieu naturel » qui se présentent comme autant d’alternatives à la prise en charge institutionnelle classique et qui tendent à se banaliser en s’appliquant à de nombreux domaines, de l’hospitalisation à domicile à la prison chez soi sous bracelet électronique.

De prime abord, ce type de dispositif paraît plutôt sympathique car plus proche de l’ « usager » et allégé des frais de gestion des « murs ». Mais il s’agit tout de même rien moins que de transposer dans le milieu de vie ordinaire des familles le plateau technique et les moyens intensifs utilisés en institution : or, le milieu familial ne peut offrir une alternative aux établissements qu’au risque d’en devenir un appendice signifiant alors l’institutionnalisation de l’espace privé et l’appareillage de la vie ordinaire dès lors soumise à une expertise permanente et cessant, par là même, d’être un lieu libre, naturel et ordinaire de vie.

Comme l’évoque Michel Billé, ne doutons pas que le progrès technique qui permet d’observer la vie sous écran de contrôle, apportera sa pierre à cette « orwelisation » de l’existence qui nous attend où l’existence ordinaire de tout un chacun relèvera bientôt d’une sorte d’assignation perpétuelle à résidence, sanitaire, éducative ou policière, selon les cas. Le processus de traçabilité intégrale est déjà bien amorcé avec la « big brothérisation » de nos rues qui n’émeut plus personne en attendant, assurément, les caméras dans les appartements (comme c’est déjà le cas aux États-Unis pour surveiller les assistantes maternelles) au nom de la  prévention des mauvais traitements.

Comme toujours, c’est le bien que l’on nous veut sans prendre notre avis qui « justifie » ces dispositifs liberticides, selon une « cosméthique » démagogique qui maquille de plusieurs couches de bonnes intentions humanistes – à savoir la protection des êtres vulnérables – un contrôle « technologique » et un flicage robotisé – sans précédent en démocratie – de la liberté individuelle et de la vie privée.

Le niveau d’acceptation passive de tous ces dispositifs d’intrusion dans la vie ordinaire semble indiquer que l’individu contemporain est devenu si préoccupé de lui-même et si vulnérable qu’il demande à être protégé de tout et même indemnisé au moindre regard de travers et qu’il est prêt pour cela à renoncer à sa liberté, laquelle, au contraire, suppose l’acceptation d’une certaine dose de risque, de manques, de frustrations, d’aléas, d’impondérables et d’incertitudes.

Si nous ne prenons pas garde aux fantasmes générés par l’absolutisation du besoin de  sécurité et de protection et aux délires scientistes qui s’en emparent, alors nous allons droit vers une vie paramétrée, lisse, policée, sécurisée, éradiquée de toute nuisance et de tout risque, une vie optimisée pour humains « augmentés », sans tragique et sans cholestérol, une vie sous contrôle du début à la fin, sous l’égide d’un eugénisme cool, entre éprouvette pour bien naître et seringue pour bien mourir.

Si c’est cela le « progrès », alors il faut l’arrêter… surtout si l’on dit qu’on ne le peut pas.

 

Jacques Richard

Publié le  par lagelavie

Aloïs, oublie-moi

Il ne se passe pas une semaine sans que surgisse sur ma messagerie une offre alléchante m’enjoignant d’investir dans un projet immobilier d’EHPAD[1] pour un rapport annuel « à deux chiffres » me promet-on parfois ! Tout au moins de 6% m’assure-t-on. Au-delà de l’effet d’attraction – surévalué à dessein − voulu par les marchands d’argent, que peuvent bien signifier ces offres mirobolantes ? Car, nous le savons tous, les maisons de retraite sont trop chères ; leur coût mensuel est, en moyenne, bien supérieur au revenu moyen des retraités… Ce qui constitue en soi une quadrature du cercle qui ne semble pas affoler les décideurs. Alors, comment expliquer cette rente « magique » pour les investisseurs alors que les vieux peinent à payer leurs hébergements ? Quelle poche est alimentée par la poche percée des personnes âgées dépendantes qui n’en finissent pas d’y mettre leur misérable retraite, la vente de la voiture – devenue trop dangereuse –, la vente de la maison que l’on ne peut de toute façon plus habiter – devenue trop dangereuse elle aussi –, les derniers reliquats du dernier compte en banque ?

Chez nos voisins allemands – mais ailleurs également –, on évoque ces familles qui « exportent » leurs vieux – comme on délocalise une entreprise trop peu rentable – vers la Tchéquie, la Slovaquie ou même la Thaïlande, là où les structures d’hébergement sont moins chères… De ce fils à qui on demandait s’il n’était pas chagriné d’envoyer son père dans une maison tchèque où personne ne parlait sa langue, la réponse tomba, toute naturelle : « mais ça n’a pas d’importance puisqu’il est Alzheimer ! » Tout cela manque cruellement de cette humanité dont nous nous gargarisons à chaque coin de rue fréquentée par Charlie.

A côté de « l’export », il y a peut-être encore une autre manière de chercher à diminuer les coûts et multiplier les dividendes : la robotisation. Sous couvert d’être In, d’être à la pointe, et dans la même veine que ces maisons « intelligentes » (sic !) qui nous filmeront et nous écouteront jusque dans les toilettes – un véritable Water-gate ! –, mais pour notre bien, pour prévenir en cas de chute, il y a maintenant Aloïs. Aloïs[2] est un robot digne de La guerre des étoiles, « au service » du personnel et des résidents nous dit-on. Non pas qu’il faille penser que les personnes âgées soient incapables de s’acclimater aux nouvelles technologies, nombre de seniors, seuls ou en associations, n’ont pas attendu pour s’organiser et appréhender les possibilités des ordinateurs, tablettes, iPad et autres véhicule internet. Non, il ne s’agit pas ici de refuser le monde de demain déjà là aujourd’hui, celui des flux d’informations, celui aussi de la robotique et autre domotique. Il s’agit plutôt de s’interroger sur la fonction profonde, avouée ou non, de notre robot Aloïs. Si Aloïs est là comme un outil de plus, quoiqu’un peu différent, permettant aux quelques personnes en capacité de taper sur son écran tactile de connaître la météo du lendemain ou de suivre l’information du  jour, pourquoi pas ! Mais méfions-nous qu’Aloïs ne soit pas là pour remplacer tout à la fois l’aide-soignant(e) et l’infirmier(e) trop onéreux… Méfions-nous qu’Aloïs ne soit pas là pour faire de l’humain à la place de… Car « Aloïs apparaît comme un réel compagnon pour les résidents, tant pour rompre la solitude ou l’ennui que pour assurer une surveillance »[3] nous dit une soignante… Aloïs, pour mimer ces personnes qui coûtent trop cher, et qui font que le résident peine à payer et que l’investisseur peine à gagner.

Désormais, je peux bientôt espérer recevoir sur ma messagerie une offre d’investissement en EHPAD encore bien plus avantageuse que celles qui m’inondent déjà depuis quelques années.

S’il en était ainsi, adorateurs d’Aloïs Alzheimer, oubliez-moi ! Et de grâce, coupez cette caméra, coupez ces micros et, « laissez-moi tomber ! » Que vienne plutôt à mon chevet un homme ou bien une femme, pour que nous soyons, ensemble, en humanité. Et, qu’on m’aide – si je ne peux le faire seul − à me connecter sur skype afin que je puisse parler et voir mon fils ou ma petite-fille, qui habite à Sydney, à Manille ou ailleurs… Les outils ne sont ni bons, ni mauvais, mais entre les mains des hommes.

Alors, ouvrons l’œil !

Christian Gallopin, publié en juillet 2015 sur http://lagelavie.blog.lemonde.fr/

[1] Etablissement d’Hébergement pour Personne Agée Dépendante

[2] Projet mené en partenariat avec le Living Lab  ActivAgeing (LL2A) de L’Université de Technologie de Troyes (Aube)

[3] Cosmopital, L’info du Centre hospitalier de Troyes, N°12, 3eme trimestre 2015, p. 7.