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Cette vieillesse qu’il ne faut pas dire (suite)

 

« Babel », 2013 – céramique/agencement de 17 pièces (110x90x60 cm) @ Valérie Delarue

 

C’est tellement vrai ce que dit Michel Billé dans sa dernière  contribution au blog début Octobre.

Les mots disent tout d’une époque. « Les mots pour le dire » expression quasi pléonastique, car, effectivement les mots sont l’expression d’une façon de penser et d’une façon dont on voudrait que les gens pensent (ou ne pensent pas).

Les mots, enjeu essentiel. Peut-être, finalement, le premier de tous. Freud écrivait : « On commence par céder sur les mots, puis on finit par céder sur les choses ». Point n’est besoin de s’appesantir sur la liste des mots technocratiques de l’époque dont le seul objectif est de ne pas penser et de constituer un consensus autour d’une non pensée indiscutable et incontestable : bientraitance, bien-vieillir ( le trait d’union va bientôt disparaître, soyez en sûrs , et une époque si prolixe en créations de néologismes de cette nature est une époque idéologiquement louche à n’en pas douter), bienveillance. Le bien est partout, c’est décidément extrêmement louche.

Si l’on abandonne l’aspect général du discours dominant contemporain, pour examiner ce qui se dit sur la vieillesse, on y verra une alliance entre une absolue terreur et une absolue hypocrisie. Mariage monstrueux entre une prétention démesurée à ce que toute chose soit écrasée sous l’insupportable chape de plomb du technocratisme dont le discours se présente comme allant de soi ( ce serait le bon sens et le bon sens va de soi, ce serait l’émanation de la vérité objective) et une société dont l’unique et misérable idéal est le consumérisme et le jeunisme. D’ailleurs les vieux, dont il est impensable de prononcer le nom, sont des « seniors ». N’ont-ils pas leur salon ? Mais, ne nous y trompons pas : les « seniors » ne sont pas tous les vieux, ils sont des acteurs économiques et sociaux, ce sont ceux qui ont de l’argent pour consommer et participer à ce sinistre rituel mercantile dont l’argent est le suprême veau d’or. Les autres vieux, ce sont des « invisibles », çà ne peut être que des vieillards « fragiles » ou malades. En EHPAD ou alzheimerisés à toutes les sauces. Le DSM, autre émanation du technocratisme contemporain s’y emploie.

Naturellement, l’hypocrisie est de mise. Plus on a une chose en tête, plus on tente dans le discours qu’on adopte de camoufler ce qui est obsédant, d’autant plus quand cela terrorise. Tartuffe qui n’avait en tête que de posséder Dorine, ce qui est quand même plus réjouissant que de rayer les vieux de la carte, lui déclarait avec la benoite onctuosité qui le caractérise : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir. Par de pareils objets, les âmes sont blessées. Et cela fait venir de coupables pensées ».

"Babel qu'on pourrait sous titrer; les langues, les mots" Alain Jean

« Babel déconstruite », 2013 – céramique (110x90x60 cm) @ Valérie Delarue

Les coupables pensées, Shakespeare, lui, n’avait pas peur de les aborder de face :

 

« Le monde entier est un théâtre

Où tous – les hommes, les femmes – sont de simples acteurs.

Ils y ont leurs entrées, leurs sorties, et chacun

Joue bon nombre de rôles dans sa vie, et les actes

Y délimitent sept âges. D’abord, le nourrisson

Qui vagit et vomit, dans les bras d’une nounou.

Puis, l’écolier geignard – face luisante le matin,

Cartable au dos – qui se traîne, lent comme l’escargot,

Jusqu’à l’école. Ensuite, l’amoureux qui soupire

Tel un soufflet de forge et d’une triste ballade

Chante le sourcil de sa maîtresse. Vient le soldat –

Plein de jurons étranges, barbu comme léopard,

Jaloux de son honneur, vif, prompt à la querelle –

Qui s’en va conquérir cette chimère qu’est la gloire

Jusque dans la gueule du canon. Puis, c’est le juge –

Ventre bien arrondi, doublé de bon chapon,

L’œil sévère et la barbe en forme et bien taillée,

Plein de sages dictons, d’exemples rabâchés –

Et tel, il joue son rôle. Le sixième âge figure

Le vieillard de la farce, tout maigre et en pantoufles,

Sur le nez : les bésicles, au côté : l’escarcelle ;

Ses chausses d’adolescent, bien conservées, ballottent

Sur son maigre mollet, et sa voix mâle et forte,

Retrouvant le fausset du gamin, a le timbre

Flûté et chevrotant. Le tout dernier tableau,

Qui clôt cette chronique étrange et mouvementée,

C’est la retombée en enfance, l’oubli total –

Sans dents, sans yeux, sans goût, sans rien du tout. »

 

 

Alain Jean

NB: Babel, qu’on pourrait sous-titrer: les langues, les mots

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Cette vieillesse qu’il ne faut pas dire…

 

Qu’il ne faut pas dire, dont il convient de ne pas parler, qu’il ne faudrait jamais appeler par son nom. Ne prenez jamais le risque de dire à quelqu’un qu’il a vieilli, qu’il est vieux ou même qu’il fait vieux… Si de plus ce quelqu’un est une femme et que vous osez lui dire qu’elle est vieille ou qu’elle fait vieille, vous passerez pour un goujat de première… Vieux et vieille sont devenus des qualificatifs péjoratifs auxquels il est de bon ton de préférer senior, aîné, ancien et autres euphémismes… On ne dit pourtant pas la même chose en employant un mot plutôt qu’un autre… Alors comment parlons-nous de la vieillesse, de celle des autres et de la notre déjà présente ou à venir? Quel est donc le mot pour dire la chose ?

Souvenons-nous…

« Madame, quel est votre mot,

« Et sur le mot et sur la chose?

« On vous a dit souvent le mot,

« On vous a fait souvent la chose,

« Ainsi de la chose et du mot

« Pouvez-vous dire quelque chose.

« Et je gagerai que le mot

« Vous plaît beaucoup moins que la chose! »

Dans ces quelques vers pour le moins suggestifs, l’Abbé de l’Attaignant, poète galant du 18ème siècle, dégustait le plaisir coquin de parler de « la chose » sans la nommer, de la suggérer pour la rendre plus présente… La sexualité est alors parfaitement tabou, il convient exactement de ne pas la nommer…

Risquons alors une transposition, légèrement adaptée à propos de la vieillesse, sujet devenu exactement tabou : cela pourrait donner:

Madame quel est votre mot

Et sur le mot et sur la chose?

On vous a dit parfois le mot

Vous vivez forcément la chose,

Ainsi de la chose et du mot

Pouvez-vous dire quelque chose.

Et je gagerai que le mot

Vous plaît beaucoup moins que la chose!

Oui sans doute le mot vous plaît moins que la chose parce que la chose, la vieillesse, au delà de toutes les difficultés qui accompagnent parfois l’avancée en âge, vous permet de vivre de belles choses, de belles rencontres, amicales, amoureuses mêmes, érotiques peut-être même, alors que le mot vieux, vieille, vieillesse, tel qu’il est actuellement employé, vous renvoie de vous-même une image dévalorisée et dévalorisante, vous n’avez le droit de vieillir qu’a la condition de rester jeune…

Le poète libertin poursuivait son évocation de la chose et du mot:

« Je crois même en faveur du mot

« Pouvoir ajouter quelque chose

« Une chose qui donne au mot

« Tout l’avantage sur la chose

« C’est qu’on peut dire encore le mot

« Alors qu’on ne peut plus la chose…

« Et, si peu que vaille le mot,

« Enfin, c’est toujours quelque chose! »

 Il se pourrait que, s’agissant de la vieillesse, les « choses » s’inversent largement… Il se peut effectivement qu’un jour, de redoutables troubles du langage, une aphasie, une dégénérescence cognitive, m’empêchent de trouver les mots… Et pourtant je vivrai la « chose vieillesse »… jusqu’au jour où…

Alors, il a raison, peut être, le libertin poète:

« De là, Je conclus que le mot

« Doit être mis avant la chose

« Et que pour le temps où le mot

« Viendra seul, hélas, sans la chose,

« Il faut se réserver le mot

« Pour se consoler de la chose! »

Résumons: je vieillis, tu vieillis, nous vieillissons… Alors je suis vieux, tu es vieille, nous sommes vieux ou nous ne tarderons pas à l’être, revendiquons le et profitons en parce que:

« Le temps s’en va, le temps s’en va ma Dame

« Las! Le temps non, mais nous nous en allons,

« Et tôt serons étendus sous la lame,

« Et des amours desquelles nous parlons

« Quand serons morts, n’en sera plus nouvelle

« Donc aimez-moi cependant qu’êtes  belle! »

Pierre de Ronsard « Sonnet à Marie ». 1555.

 

Michel Billé

 

Illustration de Pascal Convert, blog:

http://www.pascalconvert.fr/histoire/joseph_epstein/sculptures.htm

Le « milieu naturel», nouvel espace d’assignation à résidence ?

 

L’article de Michel Billé, évoquant « ceux qui s’intéressent à la gérontologie » et donc à la fin de vie, résonne singulièrement aux oreilles de ceux qui s’intéressent au « commencement de vie », à savoir à l’enfance, et plus précisément à la Protection de l’Enfance.

L’auteur en appelle à notre vigilance quant à cette étonnante trouvaille qu’est « l’EHPAD à domicile », qui voit l’institution installer ses protocoles dans le cadre de vie ordinaire de ses  pseudo « résidents » au risque de livrer à domicile une version « ligth » et modulable du triptyque  « enfermement, surveillance, traçabilité », classique en matière de contrôle des populations mais dont, pourtant, l’espace privé familial est sensé préserver légalement tout citoyen.

On pourrait lâchement ignorer le problème en se disant, après tout, que ce mode d’intervention liberticide est sans conséquences démocratiques véritables quand il s’agit d’un EPHAD puisqu’il est réservé aux « impotents » comme on disait naguère, c’est-à-dire aux personnes qui  ne sont plus en mesure de subvenir seuls à leurs besoins et qui, justement, sont incapables de faire usage de leur liberté. Est-ce si grave de priver de lunettes un aveugle ou de chaussures  un cul-de jatte ?

On est édifié sur cette modalité « innovante » de l’institution chez soi, quand on constate qu’elle a son pendant dans le domaine de la « Protection de l’Enfance » qui concerne aussi des personnes en pleine capacité citoyenne d’exercer leur liberté et leurs droits et qui consiste à maintenir à domicile des enfants maltraités pourtant « retirés » de chez eux (!?) par une mesure de placement judiciaire. Ce dispositif qui semble avoir été inventé par Pierre Dac ou Alfred Jarry, porte imperturbablement le nom de PAD ( « placement à domicile » ) ou encore – de manière plus amphigourique –  « dispositif alternatif d’accompagnement personnalisé » : la subtilité de ce montage, qui suppose d’admettre qu’un enfant se trouve protégé de la maltraitance en…continuant à y être exposé, n’est pas à la portée de la première intelligence, sauf, évidemment, pour Gribouille se jetant à l’eau par crainte de la pluie ! Mais peu importe le bon sens puisqu’il s’agit d’une « pratique innovante » inspirée par la loi du 5 mars 2007 incitant à « diversifier les modes de placement » !

Mesure à la pointe des innovations en matière de Protection de l’Enfance, le « placement à domicile », décidé par voie de justice, équivaut alors à une réquisition de l’espace privé pour l’accomplissement d’une mission de service public : cette contradiction ne peut se contourner qu’au prix d’un exercice de haute voltige juridique qui n’effraie guère les juges des enfants qui retombent sur leurs pattes démocratiques par un sophisme de toute beauté consistant à souligner que l’enfant est bien réellement placé en institution… mais que ses parents bénéficient de droits de visite « permanents » ! A un tel niveau d’instrumentalisation, le droit est réduit à une simple boîte à outils d’un interventionnisme devenu tout puissant qui, tout à son pragmatisme opératoire, n’a que faire de la séparation, fondatrice en démocratie, entre espace privé et espace public et dont le principe intangible est le garant constitutionnel de la liberté individuelle.

Qu’il s’agisse de « l’EPHAD à domicile » ou du « placement à domicile » nous sommes en présence  d’interventions dites « en milieu naturel » qui se présentent comme autant d’alternatives à la prise en charge institutionnelle classique et qui tendent à se banaliser en s’appliquant à de nombreux domaines, de l’hospitalisation à domicile à la prison chez soi sous bracelet électronique.

De prime abord, ce type de dispositif paraît plutôt sympathique car plus proche de l’ « usager » et allégé des frais de gestion des « murs ». Mais il s’agit tout de même rien moins que de transposer dans le milieu de vie ordinaire des familles le plateau technique et les moyens intensifs utilisés en institution : or, le milieu familial ne peut offrir une alternative aux établissements qu’au risque d’en devenir un appendice signifiant alors l’institutionnalisation de l’espace privé et l’appareillage de la vie ordinaire dès lors soumise à une expertise permanente et cessant, par là même, d’être un lieu libre, naturel et ordinaire de vie.

Comme l’évoque Michel Billé, ne doutons pas que le progrès technique qui permet d’observer la vie sous écran de contrôle, apportera sa pierre à cette « orwelisation » de l’existence qui nous attend où l’existence ordinaire de tout un chacun relèvera bientôt d’une sorte d’assignation perpétuelle à résidence, sanitaire, éducative ou policière, selon les cas. Le processus de traçabilité intégrale est déjà bien amorcé avec la « big brothérisation » de nos rues qui n’émeut plus personne en attendant, assurément, les caméras dans les appartements (comme c’est déjà le cas aux États-Unis pour surveiller les assistantes maternelles) au nom de la  prévention des mauvais traitements.

Comme toujours, c’est le bien que l’on nous veut sans prendre notre avis qui « justifie » ces dispositifs liberticides, selon une « cosméthique » démagogique qui maquille de plusieurs couches de bonnes intentions humanistes – à savoir la protection des êtres vulnérables – un contrôle « technologique » et un flicage robotisé – sans précédent en démocratie – de la liberté individuelle et de la vie privée.

Le niveau d’acceptation passive de tous ces dispositifs d’intrusion dans la vie ordinaire semble indiquer que l’individu contemporain est devenu si préoccupé de lui-même et si vulnérable qu’il demande à être protégé de tout et même indemnisé au moindre regard de travers et qu’il est prêt pour cela à renoncer à sa liberté, laquelle, au contraire, suppose l’acceptation d’une certaine dose de risque, de manques, de frustrations, d’aléas, d’impondérables et d’incertitudes.

Si nous ne prenons pas garde aux fantasmes générés par l’absolutisation du besoin de  sécurité et de protection et aux délires scientistes qui s’en emparent, alors nous allons droit vers une vie paramétrée, lisse, policée, sécurisée, éradiquée de toute nuisance et de tout risque, une vie optimisée pour humains « augmentés », sans tragique et sans cholestérol, une vie sous contrôle du début à la fin, sous l’égide d’un eugénisme cool, entre éprouvette pour bien naître et seringue pour bien mourir.

Si c’est cela le « progrès », alors il faut l’arrêter… surtout si l’on dit qu’on ne le peut pas.

 

Jacques Richard

Publié le  par lagelavie

Aloïs, oublie-moi

Il ne se passe pas une semaine sans que surgisse sur ma messagerie une offre alléchante m’enjoignant d’investir dans un projet immobilier d’EHPAD[1] pour un rapport annuel « à deux chiffres » me promet-on parfois ! Tout au moins de 6% m’assure-t-on. Au-delà de l’effet d’attraction – surévalué à dessein − voulu par les marchands d’argent, que peuvent bien signifier ces offres mirobolantes ? Car, nous le savons tous, les maisons de retraite sont trop chères ; leur coût mensuel est, en moyenne, bien supérieur au revenu moyen des retraités… Ce qui constitue en soi une quadrature du cercle qui ne semble pas affoler les décideurs. Alors, comment expliquer cette rente « magique » pour les investisseurs alors que les vieux peinent à payer leurs hébergements ? Quelle poche est alimentée par la poche percée des personnes âgées dépendantes qui n’en finissent pas d’y mettre leur misérable retraite, la vente de la voiture – devenue trop dangereuse –, la vente de la maison que l’on ne peut de toute façon plus habiter – devenue trop dangereuse elle aussi –, les derniers reliquats du dernier compte en banque ?

Chez nos voisins allemands – mais ailleurs également –, on évoque ces familles qui « exportent » leurs vieux – comme on délocalise une entreprise trop peu rentable – vers la Tchéquie, la Slovaquie ou même la Thaïlande, là où les structures d’hébergement sont moins chères… De ce fils à qui on demandait s’il n’était pas chagriné d’envoyer son père dans une maison tchèque où personne ne parlait sa langue, la réponse tomba, toute naturelle : « mais ça n’a pas d’importance puisqu’il est Alzheimer ! » Tout cela manque cruellement de cette humanité dont nous nous gargarisons à chaque coin de rue fréquentée par Charlie.

A côté de « l’export », il y a peut-être encore une autre manière de chercher à diminuer les coûts et multiplier les dividendes : la robotisation. Sous couvert d’être In, d’être à la pointe, et dans la même veine que ces maisons « intelligentes » (sic !) qui nous filmeront et nous écouteront jusque dans les toilettes – un véritable Water-gate ! –, mais pour notre bien, pour prévenir en cas de chute, il y a maintenant Aloïs. Aloïs[2] est un robot digne de La guerre des étoiles, « au service » du personnel et des résidents nous dit-on. Non pas qu’il faille penser que les personnes âgées soient incapables de s’acclimater aux nouvelles technologies, nombre de seniors, seuls ou en associations, n’ont pas attendu pour s’organiser et appréhender les possibilités des ordinateurs, tablettes, iPad et autres véhicule internet. Non, il ne s’agit pas ici de refuser le monde de demain déjà là aujourd’hui, celui des flux d’informations, celui aussi de la robotique et autre domotique. Il s’agit plutôt de s’interroger sur la fonction profonde, avouée ou non, de notre robot Aloïs. Si Aloïs est là comme un outil de plus, quoiqu’un peu différent, permettant aux quelques personnes en capacité de taper sur son écran tactile de connaître la météo du lendemain ou de suivre l’information du  jour, pourquoi pas ! Mais méfions-nous qu’Aloïs ne soit pas là pour remplacer tout à la fois l’aide-soignant(e) et l’infirmier(e) trop onéreux… Méfions-nous qu’Aloïs ne soit pas là pour faire de l’humain à la place de… Car « Aloïs apparaît comme un réel compagnon pour les résidents, tant pour rompre la solitude ou l’ennui que pour assurer une surveillance »[3] nous dit une soignante… Aloïs, pour mimer ces personnes qui coûtent trop cher, et qui font que le résident peine à payer et que l’investisseur peine à gagner.

Désormais, je peux bientôt espérer recevoir sur ma messagerie une offre d’investissement en EHPAD encore bien plus avantageuse que celles qui m’inondent déjà depuis quelques années.

S’il en était ainsi, adorateurs d’Aloïs Alzheimer, oubliez-moi ! Et de grâce, coupez cette caméra, coupez ces micros et, « laissez-moi tomber ! » Que vienne plutôt à mon chevet un homme ou bien une femme, pour que nous soyons, ensemble, en humanité. Et, qu’on m’aide – si je ne peux le faire seul − à me connecter sur skype afin que je puisse parler et voir mon fils ou ma petite-fille, qui habite à Sydney, à Manille ou ailleurs… Les outils ne sont ni bons, ni mauvais, mais entre les mains des hommes.

Alors, ouvrons l’œil !

Christian Gallopin, publié en juillet 2015 sur http://lagelavie.blog.lemonde.fr/

[1] Etablissement d’Hébergement pour Personne Agée Dépendante

[2] Projet mené en partenariat avec le Living Lab  ActivAgeing (LL2A) de L’Université de Technologie de Troyes (Aube)

[3] Cosmopital, L’info du Centre hospitalier de Troyes, N°12, 3eme trimestre 2015, p. 7.

Arrivée comme une hirondelle…

C’était un samedi après-midi, ensoleillé, dans une petite unité de vie, un service qui va disparaître d’ailleurs. Tout était calme.  Les week-ends ont parfois un goût de tranquillité, même si « la charge » de travail est identique aux jours ordinaires, peut-être les soignants se mettent en mode « fin de semaine »…

Une vieille dame accompagnée de sa fille vient visiter l’établissement, vivement recommandé pour ces trois raisons : peu de résidents (vingt-cinq personnes y vivent ou tentent d’y vivre),  bien situé en centre-ville, et le personnel soignant est formé, il y a une infirmière. Et, cerise sur le gâteau, il y a une chapelle attenante à l’établissement.

L’aide-soignante de service les accueille au moment du goûter, c’est un bon moment pour faire connaissance. Ensuite vient le tour du repérage, la chambre, les parties communes, le salon (vide d’âmes), et la chapelle !  La vielle dame acquiesce à tout ce qu’on lui montre et sa fille insiste sur le caractère sécurisant des lieux, l’espace de la chambre bien éclairée par deux fenêtres, « pour faire rentrer le soleil ».

Un mois plus tard, la vieille dame intègre son nouveau lieu de vie. A 93 ans. Pour son bien, mais aussi la tranquillité des siens, elle doit s’ajuster à un nouveau rythme, à de nouvelles têtes, et se laisser conduire. Jusqu’où ? Peut-être là où elle ne voulait pas aller? Qui sait.

Elle, qui ne se déplaçait qu’à vélo, qui connaissait tout son quartier et au-delà, qui chantait, qui s’occupait… « J’étais dynamique quand j’étais jeune ! ». La voilà, comme dans un pays étranger, où les règles de vie ne sont pas les siennes, où les fenêtres de sa chambre ne suffisent pas à illuminer les jours et les nuits.

Peu à peu, tout devint souffrance. Accepter d’être « prise en charge », accepter des repas communs, accepter de ne pas pouvoir sortir seule, accepter de vivre à quelques kilomètres de sa maison, accepter que ses enfants ne puissent la prendre avec eux, « je n’aurai jamais imaginé finir mes jours ici ». Vieillir est-ce accepter ? Vivre et vieillir en institution, serait-ce cet effort constant de l’acceptation, du lever jusqu’au coucher ?

Pourtant, comme rien n’est simple dans la vie, si la vieille dame avait toute sa tête, des ennuis de santé réels justifiaient ce placement rassurant. Elle trouva, peu à peu, auprès de l’aide-soignante (celle de l’accueil) une écoute, une présence. Elle en fit sa confidente, lui donnant sa confiance. Elle le dit haut et fort, « toi, tu me comprends ».

Les soignants ainsi désignés, on ne sait pas toujours pourquoi, sont pris entre deux feux : d’un côté, répondre favorablement à la demande de confiance, et de l’autre, garder une juste distance pour ne pas porter seule cette confiance qui dépasserait le cadre professionnel. L’aide-soignante avait bien compris que répondre à ces seuls besoins fondamentaux ne suffiraient pas à combler le vide, cette souffrance existentielle.

Un jour, tout bascula. Moins d’entrain, moins de rouspétances,  moins de visites (les petits enfants et les enfants partent en vacances), le personnel parti en congés, et un cancer qui « reflambe »…Et ce constat qui s’imposait, en elle-même… « Je suis mal, je n’arrive pas à respirer, j’ai soif… » Mal de vivre ? Soif de vie ?

Il est urgent d’agir, se dit l’aide –soignante. Agir en confort, en présence, en mots rassurants, agir pour se rassurer, oui on a fait tout notre possible… Agir pour accepter que le temps venu est celui de…la fin ? On observe, on décrypte chaque mouvement du corps, on répond aux moindres demandes si l’on a bien compris, on se penche un peu plus, on intervient un peu plus, on se presse… Faut-il mourir pour être entouré, aimé, se sentir vivant ?

L’aide-soignante, celle de l’accueil, tenta de mettre en place un accompagnement dit « global », en équipe, avec la famille.

Mais ce qu’elle récolta de la vieille dame, ce qu’elle reçut, ce sont ces quelques mots, qui résonnent encore, tout comme l’image de ce visage qui réclame et cherche un regard.

« Je suis arrivée comme une hirondelle, et vois ce que je suis devenue…»

 

Marie- Agnès Costa-Clermont

De qui se moque -t-on?

Evénement indésirable (suite)

Illustration with word cloud about Bla bla bla.

Illustration with word cloud about Bla bla bla.

Si le fait que la température descende en dessous de zéro (de quelques degrés seulement, il faut bien le noter)  sur la plus grande partie du pays constitue un événement indésirable qui donne lieu à tout ce battage médiatique angoissant, alors le diagnostic est extrêmement facile à poser : nous sommes complétement tombés sur la tête.

En effet, il est banal de constater en Janvier qu’en France la température descende un peu en dessous de zéro. Ce serait la survenue d’une canicule en plein mois de Janvier qui serait étonnante. Mais pour bien enfoncer le clou, on vous déclare de façon réitérée que ce qu’affiche le thermomètre c’est une chose, mais que la température « ressentie » souvent inférieure de 10 degrés aux chiffres affichés est la seule qui compte. Qu’est-ce qu’ils en savent ces prétentieux experts climato-météorologiques ?

Pour tout dire, ce discours appuyé me semble extrêmement suspect, ou bien comme on pouvait le lire à proximité des passages à niveau, jadis : « Un train peut en cacher un autre ». Ou dit encore autrement : « De qui se moque-t-on ? ». D’autant que le discours catastrophiste sur la météo qui serait d’une exceptionnelle gravité (j’ai du mal à comprendre en quoi) est généralement couplé à un discours culpabilisant à destination de tout un chacun, de vous donc, par voie de conséquence …

Sur un air déjà entendu de: » Prenez attention à ce malheureux SDF sur le trottoir en face de chez  vous ou de la vieille dame qui habite dans une chambre de bonne au-dessus et qu’on va retrouver asphyxiée au monoxyde de carbone à  cause de son poêle à  charbon défaillant », sous-entendu : »Ce serait vous le  responsable ».

Certes lorsqu’un tel drame survient personne ne peut se dédouaner de sa responsabilité. Mais, en l’occurrence, dans le cas présent, ce bourrage de crâne et cette propagande – car il faut appeler les choses par leur nom- n’ont qu’un objectif. Il s’agit de dédouaner la responsabilité  de l’Etat et des Pouvoirs publics de toute responsabilité dans ce qui peut bien arriver aux gens. L’Etat et les Pouvoirs publics ne sont plus comptables de rien de tout. La santé, la vie et la mort des gens, ce n’est désormais plus leur problème : c’est la faute de vous, de tout un chacun qui n’êtes pas assez vigilant, c’est la faute de la météo qui est tout à fait habituelle mais qu’on exagère démesurément pour s’abstraire de toute critique accusatrice justifiée.

Est-ce votre faute, est ce la faute de la météo si les gens attendent aux urgences de l’hôpital des heures et des heures (parfois dix, parfois douze) mal installés sur un brancard dans un couloir ?

Mais, dans l’esprit de ceux qui nous gouvernent, ce n’est pas très grave : il ne s’agit que de pauvres, de vieux, de SDF, de réfugiés, de « sans dents » comme l’a dit élégamment le président. Les riches, les nantis, les privilégiés ils ont les moyens de se faire soigner correctement, les autres on s’en fout.

Ceux qui nous gouvernent feraient quand même bien de se méfier. Toute cette situation révoltante commence à susciter colère et indignation. Ainsi cet urgentiste d’un hôpital du Nord Est de Paris qui fait le constat amer et sans appel que l’hôpital public en France n’est même plus capable de faire face à une épidémie de grippe. Ainsi cette jeune interne en médecine qui fait circuler une vidéo sur les réseaux sociaux où elle dénonce l’inhumanité de la pris en charge des malades en dépit du dévouement et du bon vouloir des soignants et médecins qui font ce qu’ils peuvent mais de plan social en coupe budgétaire, nous en sommes là. Et elle raconte comment elle a contacté, en vain, onze hôpitaux pour « trouver un lit » au malade qu’on lui a confié.

Discours officiel à double détente : premier volet : « ce n’est pas de notre faute », on l’a vu. Deuxième volet, ce discours ronflant et creux, discours officiel des officines sanitaires étatiques : avec son catéchisme sur la bientraitance, la sécurité… Mais est ce qu’on traite bien les gens, est ce qu’ils sont en sécurité ?

Il ne faut pas se payer de mots. Et bien plutôt que la froideur du climat, il faudrait évoquer en paraphrasant Karl Marx « les eaux froides du calcul égoïste » et des rapports humains dans ce monde qui ne considère que l’argent.

 

Alain Jean

Ton fils a pris un coup de vieux…

b1390328224-coupe-cheveux-vi-orig              Il arrive que des événements presque anodins prennent d’un coup une importance considérable à nos yeux et nous restent durablement à l’esprit, nous donnant à réfléchir, à méditer…

On est samedi matin, comme presque tous les samedis je vais au marché, au centre ville. Quelques courses, quelques visages connus et une rencontre… Un vieux copain… Il y a bien dix ans qu’on ne s’est pas vus, quinze peut-être… Nos regards se croisent, un instant d’hésitation et une certitude: « Ça alors! » On s’arrête, on se serre la main longuement, chaleureusement… Les réflexions de circonstance s’imposent… « Ça fait combien de temps? C’était quand la dernière fois? C’était où? » Bref c’est à la fois des banalités et de vraies questions… Puis l’échange s’intensifie: « Tu bosses toujours à… Tu habites toujours à… Oui bien sûr! »

La conversation se poursuit, plutôt joyeuse, tonique, on va peut-être aller boire un café ou prendre un verre… C’est alors qu’il me regarde et très gentiment sans doute, m’affirme: « C’est incroyable, t’as pas changé! » Je devrais lui répondre la même chose, sans doute, mais je ne peux pas, je ne le pense pas… Il a changé, beaucoup changé… J’ai même hésité un instant… Pourquoi tient-il à nier les évidences? Dix ans! Je le sais bien que j’ai changé, beaucoup changé! J’ai blanchi, j’ai perdu des cheveux, j’ai le visage marqué par quelques années de plus, bref, j’ai vieilli! Pourquoi me dit-il le contraire? Pourquoi me ment-il?

Je ne sais trop comment reprendre: « Oh si j’ai changé tu sais… » Il m’interrompt alors et me lance avec un air compatissant: « En revanche j’ai croisé ton fils l’autre jour. Il a pris un sacré coup de vieux! »

Alors voilà moi je n’ai pas changé mais mon fils a pris un coup de vieux… Après tout c’est possible, il se peut que je fasse encore très jeune et que mon fils fasse déjà vieux!

Pourtant quelque chose me gêne… Bien sûr je n’ai pas envie que mon fils fasse vieux, soit vieux, nos enfants on  les voudrait toujours beaux, jeunes, superbes… Je dois me rendre à l’évidence, mon fils vieillit et intimement je le sais… Moi aussi je le voie, il a vieilli! Mais pourquoi me faire croire que moi je n’ai pas changé?

Pour être gentil avec moi! Parce que vieillir est tellement détestable, tellement détesté dans la société où nous sommes, que l’on ne peut jamais dire à quelqu’un la vérité : « Ça se voit que tu as vieilli, ça  se voit que tu es vieux… » Ne pas le dire, surtout si c’est vrai, ça risquerait d’être tellement mal perçu! En revanche le dire de quelqu’un qui est absent, même si c’est un intime, un proche, même si c’est mon fils, à condition de prendre un ton compatissant, ça peut passer puisque je ne lui répéterai pas, évidemment! Il a vieilli, il vaut mieux qu’il ne le sache pas… Imaginez qu’il l’apprenne! Au fond c’est pareil pour moi, surtout ne pas me dire que j’ai vieilli, imaginez que je l’apprenne et que je le croie… Imaginez que je sache que je vieillis… Quelle catastrophe ce serait!

Décidément, on a le droit de vieillir mais il ne faut pas que ça se voit, que ça se sache… On a le droit de vieillir, à condition de rester jeune…

Michel Billé