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La médecine n’est-elle pas en train de perdre sa crédibilité ?

 

 

Disons le d’entrée de jeu et tout net : il n’est pas impossible qu’on entre dans une ère de régression intellectuelle sévère, voire qu’on y soit déjà entré. Cette question mérite un examen attentif car derrière le discours lénifiant sur « les progrès ininterrompus de la médecine », quelle est la réalité des choses ?

 

Plusieurs symptômes devraient nous alarmer là dessus. Tout d’abord, la prétention à la mainmise sur la totalité de la psychiatrie par le DSM (Diagnostic and Statistical Manuel). De quoi s’agit-il ? Il s’agit d’une émanation de la psychiatrie académique américaine dont le soubassement s’affirme désormais totalement comportementaliste et s’opposant frontalement à la psychanalyse et à la psychiatrie classique. Il s’agit d’un listing qui se veut a-théorique, an-idéologique, bref « objectif » des symptômes présentés par le sujet examiné (pas forcément malade d’ailleurs) sans aucune pensée sur ce qui lie ces symptômes entre eux chez un sujet donné, faisant fi de l’histoire du malade et de sa maladie, du contexte familial, social… Faisant fi aussi de la consistance clinique de la psychiatrie classique et de la psychanalyse. Et c’est cela qui est enseigné, à de rares exceptions près, dans l’ensemble des facultés de médecine.

Et l’on assiste à une explosion des pathologies : dépression, troubles déficitaires de l’attention chez l’enfant (TDAH), « bipolarité » qui a désormais supplanté la psychose maniaco-dépressive. Tout cela mélange les vraies pathologies avec des moments difficiles de l’existence que tout un chacun connaît. Et l’on voit traiter tout et n’importe quoi : des gens qui ont « un coup de blues » traités pour dépression (ainsi aux Etats-Unis, un tiers des étudiants serait traité pour dépression), un nombre considérable d’enfants affublés du diagnostic de TDAH traités par Ritaline, sans qu’on dispose d’une quelconque garantie sur le fait que cette amphétamine prédisposerait à une toxicomanie ultérieure chez l’enfant préalablement traité. Bref, un symptôme=un médicament et l’industrie pharmaceutique tourne à plein.

Il est d’autres raisons de s’alarmer. Depuis des années déjà, des rédacteurs en chef de revues médicales jusque là prestigieuses sont entrés en « dissidence ». Ainsi le Dr Angell qui dirigea pendant vingt ans le célèbre New England Journal of Medicine déclara-t-elle : « Il n’est tout simplement plus possible de croire une grande partie des publications de la recherche clinique, ni de compter sur le jugement des médecins expérimentés ou les directives médicales faisant autorité. Je ne prends aucun plaisir à formuler cette conclusion, à laquelle je suis parvenue lentement et à contrecoeur.

Le Dr Horton, du non moins célèbre Lancet, surenchérit : « Une grande partie de la littérature scientifique, sans doute la moitié, pourrait être tout simplement fausse. Affligée d’études avec des échantillons réduits, d’effets infimes, d’analyses préliminaires invalides, et de conflits d’intérêts flagrants, avec l’obsession de suivre les tendances d’importance douteuse à la mode, la science a pris le mauvais tournant vers les ténèbres. »

Sans compter que ne sont publiées que les études dont les conclusions vont dans le sens de ce qu’on voulait démontrer et non celles qui vont dans le sens contraire.

Sans compter également l’influence considérable de ces revues que le grand public ignore. Il est une notion essentielle à connaître, c’est celle d’Impact Factor. Ainsi les revues déjà citées et quelques autres, toutes nord-américaines, ont un Impact Factor bien supérieur à celui de toutes les revues européennes. Donc, un médecin qui, en France, envisage d’effectuer une carrière universitaire est tenu de publier des articles, quels qu’ils soient, dans ces revues à Impact Factor élevé. On peut en déduire deux choses : la première, c’est que ce sont les revues nord-américaines qui contribuent à nommer les professeurs de médecine en France. La deuxième, conséquence des propos des rédacteurs en chef cités plus haut, amène sérieusement à s’interroger sur la valeur des gens nommés par ce biais.

Cette situation est catastrophique. Pourquoi ?

Certes, il s’agit d’une catastrophe morale car elle démontre à quel degré de corruption généralisée nous sommes parvenus et l’argent des laboratoires pharmaceutiques infiltre toute la médecine.
Mais le pire n’est pas là. Cet état de fait décrébilise largement le discours médical et ouvre la porte aux « ténèbres » et à l’obscurantisme. Prenons un exemple : il existe un fort courant dans l’opinion, selon moi rétrograde, opposé à la vaccination. Pour des raisons obscures, car l’examen objectif prouve amplement que la vaccination est un grand progrès pour l’humanité. Nombreux sont les parents qui, pour justifier qu’on ne vaccine pas leur enfant contre l’hépatite B, brandissent l’argument selon lequel la vaccination présenterait le risque hypothétique d’induire la survenue d’une sclérose en plaques. On voit bien qu’ils ignorent les dégâts occasionnés par l’hépatite B chronique. Risque hypothétique, en effet, car rien de sérieux ne vient étayer cette thèse.

Jusque là, les médecins qui se tiennent au courant pouvaient y opposer les articles publiés dans les revues « sérieuses ». Et dire qu’il n’y avait pas de lien d’imputabilité entre la vaccination et les effets secondaires allégués. Mais désormais ? Désormais, la voie est grande ouverte aux obscurantismes les plus divers. Car de plus en plus, ce n’est pas la rigueur de la méthode scientifique qu’on y oppose mais le marketing outrancier  des trusts pharmaceutiques qui s’apparente à de la propagande.

Et les vieux dans tout cela ?

On nous serine à tout-va qu’on va assister à une explosion du nombre de malades « Alzheimer » et que les médicaments ont un intérêt quelconque dans cette soi-disant maladie, surtout si on traite la population à risque c’est à dire l’ensemble des vieillards (ne riez pas, c’est le discours médical officiel). Toutes choses qu’on est bien en peine de croire étant donné les enjeux industriels et financiers sous-jacents considérables et le peu de rigueur méthodologique de ce qui est publié, à quelques exceptions près. Et ces quelques articles d’exception montrent qu’il n’y aura pas d’explosion quantitative de cette soi-disant « maladie d’Alzheimer »  (pour des raisons essentiellement liées à l’augmentation du niveau d’éducation) et l’inefficacité flagrante des médicaments (forcément puisqu’il ne s’agit pas d’une maladie).

 

Alain Jean

« Alzheimer : le grand leurre »

 

 

 

« Alzheimer : le grand leurre » : tel est le titre du livre cosigné par Olivier Saint Jean, professeur de gériatrie et Eric Favereau, journaliste au quotidien Libération qui vient de sortir ces jours-ci en librairie. Il s’agit d’un ouvrage salutaire qui contribue à fissurer un peu davantage l’édifice fallacieux dominant qui érige la « maladie d’Alzheimer » en maladie, justement.

Je développais déjà il y a trois ans des thèses voisines dans mon livre intitulé « La vieillesse n’est pas une maladie », sous-titré « Alzheimer, un diagnostic bien commode. »

Le fait qu’un professeur de gériatrie émette grosso modo les mêmes hypothèses constitue un renforcement significatif de tous ceux qui pensent que la maladie d’Alzheimer n’existe pas.

Le montage de cet édifice ahurissant que constitue la soi-disant maladie d’Alzheimer a une histoire très singulière rappelée par les auteurs. En 1906, Aloïs Alzheimer publie le cas d’une patiente jeune, environ 55 ans, qui présente une détérioration de la mémoire associée à une jalousie pathologique de survenue récente. Au décès de la patiente un peu plus tard, l’examen du cerveau par Alzheimer révèle des lésions inconnues jusque là : plaques séniles et dégénérescence neuro fibrillaire. De tout cela, Alzheimer ne sait pas trop que faire. Mais son patron, Kraepelin, qui n’a pas l’honnêteté intellectuelle de son élève, et pour des raisons relevant de la concurrence avec d’autres laboratoires universitaires et avec la psychanalyse en train d’émerger, érige ce qu’a décrit Alzheimer en maladie autonome à partir d’un cas plus quelques autres glanés ici ou là. Quelques cas donc. « Une goutte d’eau, mais parfois une seule suffit » soulignent les auteurs.

Pendant 70 ans, on n’entendra plus parler de rien. Mais dans les années 70, la nouveauté incontestable, c’est l’émergence quantitative visible des vieux dans le paysage quotidien. C’est alors que survient, à point nommé si je puis dire, l’éditorial sans nuances du professeur de neurologie Robert Katzmann dans une revue médicale américaine. Il y décrète qu’il y aurait entre 800.000 et 1.200.000 américains malades d’Alzheimer. Et voilà la monstrueuse machine sur les rails. Qui dit « maladie » de cette ampleur dit médicaments, crédits de recherche, campagnes d’opinion, associations de malades et de leurs familles.

Comme le soulignent à juste titre les auteurs du livre :

« D’ordinaire, la médecine est faite pour soulager, non pour accabler. Elle est faite pour les malades, non pour les médecins. Or c’est une véritable chape de plomb qu’a déposée la maladie d’Alzheimer sur les personnes très âgées, et cela depuis 30 ans. Le vieux ou le malade ne sont plus écoutés, on ne sait pas ce qu’ils disent, ils sont ailleurs, ils sont absents, ce ne sont plus eux. »

Mais face à l’obscène matraquage que nous subissons, les auteurs disent :

« N’est ce pas un phénomène naturel que ce vieillissement cérébral ? D’autres parlent de déclin cognitif. Est-il alors bien juste ou utile d’aller chercher une cause pathologique ? N’est-on pas face à une médicalisation à outrance du dernier âge de la vie ? »

Cette médicalisation à outrance comprend bien sûr l’usage sans frein des médicaments. Cet aspect est fort détaillé dans l’ouvrage. Cela nous permet d’y comprendre l’absence de rigueur scientifique et méthodologique, la corruption à tout-va. La conclusion reviendra à un professeur de médecine : « Ces médicaments ont plus tué qu’ils n’ont guéri ».

Cette maladie construite de bout en bout ne peut par conséquent avoir de traitement que médical. Si on prend l’exemple des « troubles comportementaux » de la soi-disant « maladie d’Alzheimer », on y oppose couramment les médications de type neuroleptique et le placement en EHPAD et au pire en UHR (Unité d’Hébergement Renforcé).

En bref, l’escalade répressive contre ces pauvres vieillards qu’on ne comprend pas et qu’on ne veut pas comprendre. Et ils se rebiffent et c’est bien leur droit. Ce serait quand même un sérieux progrès d’admettre que ce que recouvrent les troubles dits « psychocomportementaux », c’est un refus de notre part de tenter d’entrevoir le monde dans lequel évoluent les vieillards « déments ». Soyons accueillants pour nos vieillards, ils sont ce que nous serons. Faisons preuve à leur égard d’humanité et de compassion. Ils ne sont pas malades. Ils sont vieux. Tout simplement.

 

Alain Jean

« Alzheimer : le grand leurre » Olivier Saint-Jean, Éric Favereau, Ed. Michalon, avril 2018

« La vieillesse n’est pas une maladie: Alzheimer, un diagnostic bien commode » Alain Jean, Albin Michel, 2015

L’autonomie et la mort sont dans un bateau…

 

Walk into the light

Les principales organisations d’aide au suicide en Suisse sont submergées de demandes, elles ont quadruplé en 7 ans le nombre d’accompagnement de personnes vers la mort (999 en 2015).

Les théologiens et des chercheurs expliquent l’augmentation de cette pratique récemment mis en place(2008) par un « changement de valeurs », (…), « la génération des baby-boomers qui arrive maintenant à la vieillesse veut vivre de manière indépendante jusqu’au bout ».

Est-ce une nouvelle culture qui s’installe ? De plus en plus de personnes ne souffrant pas d’une maladie incurable veulent quand même pouvoir décider de leur mort : « Un tiers des cas d’aide au suicide aujourd’hui en Suisse sont le fait de personnes souffrant de plusieurs maladies ou d’un début de démence sénile et qui refusent d’assister à la détérioration progressive de leur état. » A celles-ci s’ajoutent celles « fatiguées de vivre, qui ne supportent plus les infirmités liées à l’âge. »[1]

 « Nous vivrons dramatiquement plus longtemps… »

 D’un autre côté, conséquence de l’allongement de l’espérance de vie, les recherches en médecine régénérative sont de plus en plus nombreuses, de plus en plus financées. Ecoutons Joe Jimenez, directeur de Novartis, un groupe pharmaceutique suisse créé en 1996, qui constate : « Nous vivrons dramatiquement plus longtemps. Nous faisons de la recherche sur la manière de régénérer les muscles, le cartilage, les capacités auditives et la vue ».  

Un mot n’est pas présent et pourtant, il inspire ces quelques lignes tout comme ces faits constatés : L’autonomie.

Au nom de la perte de l’autonomie, de sa détérioration réelle ou annoncée (ô la future médecine prédictive !!!), la mort « choisie » sera l’ultime marque de l’autonomie. Je mets des parenthèses car la question du choix devient quelque peu problématique quand la pression sociale externe ou, pire encore, la pression interne surmoïque obscurcit la pensée…

On subodore alors que le projet transhumaniste n’est en somme que la réponse à cette impasse actuelle, et sa solution du suicide assisté…ou bien, plus subtil, il intègrera cet aspect radical pour ceux qui se fatigueraient à désirer vivre encore, et encore..

Mais aussitôt, une idée, probablement mal placée( !), vient ensuite. Et si cette figure d’un senior dont l’allongement de vie s’éternise et qui revêt les atours de la jeunesse, n’était que le chainon manquant qui reliera l’homme diminué à l’homme augmenté ?

  Notre futur?
L’autonomie et la mort sont dans un bateau…
Si l’autonomie l’emporte, la mort doit disparaitre
si la mort l’emporte, c’est que l’autonomie a disparu?

Peut-être, ça vaut le coup de rappeler ce que Pascal Koch et moi-même[2] disions, il y a10 ans, quand nous essayions de penser pour clarifier et distinguer ou pas, suicide et euthanasie, dans un chapitre qui traitait des paradoxes, oscillations, ambivalence de la fin de vie.

«  Certains parlent du suicide comme d’une liberté existentielle (droit de se donner la mort) et en même temps on met en place des politiques de prévention du suicide…celui-ci est alors dans le registre de la pathologie.

Dans le cas de l’euthanasie ou du suicide assisté, la décision est supposée rationnelle, au titre d’une liberté personnelle, voire revendiquée comme un droit humain par les partisans de sa légalisation : un choix légitime pour abréger une souffrance intolérable et incontournable qui attenterait à la dignité humaine.

Si l’intention suicidaire et le passage à l’acte ne procèdent pas, pense-t-on, d’un choix pleinement rationnel et libre, l’autonomie[3] du candidat à l’euthanasie ne semble pas douteuse…   

Paradoxe encore, on parle d’une part de meurtre de soi, de passage à l’acte, et d’autre part d’une mort digne, d’une « décision » respectable… »      

Paradoxe toujours, en référence à l’euthanasie, on parle volontiers d’« aider à mourir »,    d’« acte de solidarité », d’« acte de compassion ».  Ces expressions ne sont pas du tout associées au désir suicidaire. Et pourtant le vœu de mourir est là.

Il y aurait un souhait acceptable de mourir (quand on fait appel à l’autre, quand on est en relation avec l’autre= suicide assisté) et un autre souhait cette fois ci, inacceptable (quand on ne sollicite pas l’autre, quand on est seul).

Y aurait-il un bon suicide et un mauvais suicide ? Questionnement capital, d’autant, que nous savons que nos actes et notre écoute sont orientés, parfois formatés, par les représentations qui nous entourent ou qui portent sur de telles questions.

 

José Polard

[1] http://www.genethique.org/fr/suicide-assiste-en-suisse-la-generation-qui-arrive-maintenant-la-vieillesse-veut-vivre-de-maniere#.WEgj5fnhCM8  Pour le Temps (Lise Bailat) 04/12/2016

[2] Tous les 2 psychanalystes, à l’origine avec d’autres profesionnels du Pallium en Yvelines, 1° réseau de soins palliatifs à domicile en France. Ici, un extrait de notre post face du livre »Le suicide des personnes âgées » in M.Charazac Eres 2014

[3] Le signifiant maitre qui occulte la mort, comme signifiant ultime.

Les anciens, une chance pour le climat 

terre-planete-fragile-Nous animons un petit groupe  de retraités, entrecroisant réflexions et actions, avec deux partenaires, La Fondation Charles Léopold Mayer[1] et le Gérontopole des Pays de Loire[2].

 

Notre intérêt? Les conséquences de l’allongement de l’espérance de vie dans une société mondiale où nous sommes toujours plus nombreux et plus âgés
La rencontre internationale Climat Chance Nantes[3], nous est apparue comme une opportunité pour faire connaître les situations parfois bien particulières des personnes âgées -elles représentent presque la moitié des électeurs entre 18 et 59 ans (24 % – 51%)- face aux conséquences des changements climatiques ; mais aussi d’évoquer la responsabilité des âgés dans leurs modes de vie, leurs comportements, les choix de consommation et de leur environnement.

Ces seuls constats nous obligent, c’est notre postulat et celui de la COP21,  à des politiques nouvelles pour répondre à des conditions de vie souhaitées ou imposées (santé, habitat, transports, loisirs, environnements… ) face aux migrations nationales (climat plus doux, proximité familiale, retour au lieu de naissance…) et particulièrement à celles des personnes âgées des pays situés dans des zones de transformations climatiques (température, tornades, sécheresses …) et obligées de fuir pour survivre.

Une politique nouvelle pour l’harmonisation des relations dans le partage des emplois entre deux, trois jeunes générations pour réaliser une carrière professionnelle avec les retraités assurés d’une pension… mais de plus en plus contraints à trouver un nouvel emploi (pension trop faible, retraite incomplète, retour au domicile des enfants en perte d’emploi, contribution aux coûts des études des petits-enfants…).
Des zones de productions vont devoir changer de région, déplaçant ainsi les emplois ; dans cette logique, les aînés éprouveront quelques difficultés pour quitter leur lieu de vie à la veille de leur vieillesse.

Une politique nouvelle nécessitant des formations aux nouvelles professions (productions moins polluantes en CO2, engrais, pesticides, alimentations humaine et animale), qui ne seront plus transmises par les expériences et connaissances des aînés, mais par des assistants numériques robotisés… Que deviendront leurs savoirs, leurs expériences ? Engloutis dans la modernité ? Et s’ils ont la nécessité d’une reconversion (licenciement après 50 ans) ou le besoin d’un complément de travail durant leur retraite, on imagine les difficultés d’insertion.

Une politique nouvelle de responsabilité[4] des personnes âgées. Nous sommes, ceux en retraite depuis les années 1980, la première génération à vivre 20, 30 ans et plus, en situation de retraite.

Nous n’avons pas, à notre disposition, de modèles historiques de sociétés où se cotoient quatre, cinq générations, dont deux, voire trois simultanément en situation de retraite (la plupart des jeunes retraités ont leurs parents, et de plus en plus leurs grands-parents) ; une société où les plus de 60 ans représentent quasiment la moitié des électeurs en France, mais aussi des consommateurs ! Quelques chiffres : 13 millions actuellement soit 24 % de la population aujourd’hui et plus de 23 millions en 2060…

Une part des difficultés actuelles de la société est due à nos politiques d’après-guerre où il fallait reconstruire et jouir, c’est-à-dire consommer,  dans une course au toujours plus, alimentée par les progrès des sciences et des technologies.

Nous, retraités, avons à écrire cette histoire à travers nos engagements personnels et collectifs.
Nous le pourrons si nous demeurerons connus et reconnus par nos qualités professionnelles dans des activités bénévoles ou non, lucratives ou non, quels que soient la profession, le secteur d’activité, le niveau hiérarchique.
C’est pourquoi nous défendons la qualification de « retraité (e) professionnel (le) », si possible virtuose, qui fait bien ce que les autres ne peuvent ou ne veulent pas faire. Il nous semble que c’est aussi le rôle et la place des aînés, recevant pension sans obligation de produire, d’oser pour accompagner les plus jeunes, sans risquer la sanction d’un licenciement.
Nous souhaitons demeurer attractifs en continuant de nous intéresser à la vie de la société, à travailler pour en changer certaines règles, afin de partager pour construire la paix et le bonheur[5] dans un long vieillissement en bonne santé.
Enfin, nous considérons avoir une responsabilité spécifique en accompagnant les personnes malades ou handicapées, ne serait-ce que par notre seule présence. Car comment prétendre développer la santé si nous sommes ignorants de ceux qui souffrent ?

 

Pierre Caro

[1] La Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme (fph) est une fondation de droit suisse. Elle veut contribuer à l’émergence d’une communauté mondiale et intervient dans les champs de la gouvernance, de l’éthique et des modes de vie durables.

[2] http://www.gerontopole-paysdelaloire.fr/

[3] Climat chance, rencontre internationale à Nantes, 26/28 septembre 2016

[4] Bien différente de la culpabilisation actuelle suite au discours ambiant sur le coût du vieillissement…

[5] Sans méconnaitre les réalités humaines complexes…

Transhumanisme : ne pas craindre nos frères « humanistes en transe », si…

Human hand touching an android hand. Digital illustration.

A lire l’ouvrage « Prendre soin de ceux qui ne guériront pas », sous la direction d’Elisabeth Zucman,[1] on saisit combien les professionnels du  handicap, de la fin de vie et de la grande vieillesse se confrontent à un double défi, adressé à leur humanité et à l’humanité.

Défi à leur humanité, puisque la question de la « guérison » est obsolète et avec elle la satisfaction de l’acte thérapeutique « efficace ». Reste[2] alors à trouver et à inventer une manière d’être et de vivre ensemble, un registre d’attention à cet autre, incurable. L’impact de cette non guérison sur les soignants, n’est-ce pas la nécessité d’un au-delà ? Au-delà du soin, c’est la relation de soin. Au-delà de la relation de soin, tendre vers une « simple » relation envers l’autre… puisque c’est un homme.

Défi à l’humanité également. Quelle est la nature de ce défi ? Accepter une réalité difficile ou insupportable, qu’on ne peut intégrer…l’accepter ou pas. Et tenter de changer le rapport qu’on avec elle. Une gageure, un pari, y compris pascalien.

Mais depuis toujours, l’histoire des inventions, des découvertes techniques, des avancées de la médecine se nourrissent et s’originent de ces limites pour les contourner, les dépasser.

Voilà mon intuition, même si l’idée dérange un peu, elle me guide ici.

Et si les professionnels ainsi engagés auprès de ceux qui ne guériront pas étaient plus proches qu’on ne peut le penser, de prime abord, des tenants du transhumanisme? Et si les uns et les autres appartenaient à cette même facette d’une même identité, d’une même destinée : celles des Homo Sapiens ? Homo Sapiens Sapiens, cet aspect de l’homme moderne et social, cherchant, transmettant, apprenant.

Convenons que les uns et les autres ne manquent pas d’audace. Même s’ils sont porteurs de philosophies de l’existence et de projets politiques distincts, et d’une conception de l’homme différente (pour le moment ?), pris dans l’éternel débat entre nature et culture, les uns et les autres ne craignent pas d’explorer certaines limites, faisant appel à un puissant registre d’imagination.

Ils ont en commun aussi un même refus d’une réalité, vécue, perçue comme inéluctable.

Ainsi, les intervenants du livre d’Elisabeth Zucman n’acceptent pas que quelqu’un soit réduit à son handicap, à sa maladie, à sa finitude ; Ils avancent et tâtonnent comme des explorateurs du goût de vivre autant que du lien humain complexe, comme ressorts majeurs, quand la vulnérabilité impose sa blessante limite. Des chercheurs de sens donc, chaque chapitre est traversé par cette quête, qu’illustre parfaitement ce qu’Antoine Blondin a si bien saisi avec fulgurance, « l’homme descend du songe ». Ainsi est notre envie de rêver, notre besoin de récits.

Mais les transhumanistes aussi, d’une autre manière, n’acceptent pas le handicap, la maladie et la finitude en prônant le recours aux biotechnologies et aux avancées informatiques pour échapper aux limites de la mort et de la vieillesse. Dans cette perspective exaltée et radicale, la maitrise des « machines » toujours plus puissantes permettrait de ne pas perdre le contrôle de sa destinée, vieux rêve humain…. Une vie dont la durée ne serait pas infinie(ne sous estimons pas le simplisme et la recherche du spectaculaire médiatique qui n’aide pas penser),  mais ne serait plus inéluctablement finie. Une vie dans l’espace (corporel) et le temps qui deviendrait indéfinie[3]… On est ébahi par ces frontières mentales franchies allégrement par les sciences actuelles.

Perspective exaltée et radicale, disais-je, d’où mon expression d’« humanisme en transe ». La transe ici traduit la logique psychique qui sous-tend cette exaltation sublimatoire, cette sur-excitation intellectuelle : un puissant déni de la mort comme ressort (la mort de la mort titrait les médias).

Or, savez-vous qu’apparait et s’affirme un transhumanisme à la française[4], plus « social, rejetant la philosophie libérale-libertaire californienne », et qui ne vise plus à l’immortalité mais à l’amortalité (une extension radicale de la longévité)…

Peut-on parler d’un transhumanisme, non pas néo libéral, non pas organisant de nouvelles luttes des classes? On pressent que ces découvertes seront couteuses, bref réservées à une élite. On imagine déjà à l’œuvre les logiques marchandes qui gangrènent actuellement le champ du vieillissement humain, l’ayant divisé et transformé en marché des séniors d’une part et institutions pour vieux dépendants d’autre part…

Bref, un transhumanisme, plus « humain », car échappant à la logique de profits inhérente à l’industrie de la silver économie,  et ainsi mieux disposé au questionnement éthique.

Qu’est-ce que chercher, si ce n’est aller de ci et de là, se donner du mouvement et de la peine pour découvrir, pour trouver quelque chose ou quelqu’un ? Dès lors que nous n’oublions pas ce que nous a légué Rabelais, « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », nous aurons autant besoin de chercheurs audacieux et par conséquent inévitablement imprudents que ces chercheurs du quotidien que sont les cliniciens humanistes, passionnés par l’aventure de la relation humaine.

José Polard

 

[1] Erès 2016

[2] Un reste majeur…

[3] Pas vraiment l’immortalité, mais ce serait très long…

[4] http://www.sciencesetavenir.fr/sante/20160311.OBS6259/un-autre-transhumanisme-est-il-possible.html

Quand j’aurai perdu la tête…  

Il n’est pas impossible qu’un jour, pour une multitude de raisons, et même pour de bonnes raisons, on dise de moi que je perds la tête… Déjà parfois « ma mémoire est incertaine » j’espère que « mon cœur, lui, n’oublie pas » comme chantait Mort Shuman, « il y a quinze ans à peine, il y a quinze ans déjà » Non, ça fait plus de quinze ans ? Il s’en est fallu de peu que je ne retrouve pas son nom, s’il vous plait, ne me demandez pas la date…

Ma mémoire me joue des tours et mes capacités d’orientation dans l’espace s’arrangent d’autant moins qu’autour de moi on semble s’acharner à transformer la ville, à modifier les plans de circulation à créer de nouveaux quartiers et, disons-le tout simplement, à détruire mes repères!

Bref, je perds un peu la tête et je ne vois pas comment cela s’arrangerait!

Heureusement, un chirurgien italien qui travaille dans un hôpital chinois vient de réaliser une greffe qui va certainement remplir d’espoir tous ceux qui, comme moi, craignent qu’un jour on les disqualifie au motif d’amnésie, de désorientation dans le temps où dans l’espace et autres symptômes de dégénérescence cognitive… Le professeur Sergio Canavero, vient de réussir (avec l’équipe du Prof. Xiao Ping Ren de l’université de Harbin en Chine) une greffe de tête de singe sur le corps d’un autre singe. Celui-ci aurait survécu pendant 20 heures…

Le chirurgien espère ainsi mettre au point la technique neurochirurgicale qui permettra, demain, de réaliser la même chose sur l’homme… Évidemment quelques petites questions resteraient à résoudre mais on imagine déjà des perspectives merveilleuses pour prolonger l’existence et surtout pour remettre les idées en place chez celles et ceux qui en auraient besoin[1]

D’ailleurs s’agirait-il de greffer une tête sur un corps ou un corps sur une tête? La distinction n’est pas mince et pour le donneur et pour le receveur, évidemment… Peut-on penser vivre avec le visage, le cerveau de quelqu’un d’autre? Serais-je encore moi si je vivais avec le corps d’un autre? Et celui qui vivrait avec ma tête (le pauvre !!!) serait-il lui ou serait-il devenu moi ? « Un peu d’incarnation ça ne peut pas faire de mal » nous dit mon ami Éric Fiat[2] mais là quand même, j’ai des doutes, qui incarne qui ? !

Peut-on dissocier la tête et le corps d’un individu? Le mot individu (non divisible et non divisé, au sens étymologique) a-t-il encore du sens? Laquelle des deux personnes concernées l’emportera sur l’autre du point de vue de l’identité? Qui du donneur ou du receveur gardera son nom? Pourra-t-on greffer une tête de blanc sur un corps de noir et inversement? Une tête de femme sur un corps d’homme?

On se souvient d’Arthur Rimbaud écrivant à Paul Demeny : « Je est un autre »… Il ouvrait ainsi la question des limites entre l’identité et l’altérité, invitant à mettre au travail le rapport de soi avec autrui. La fusion de l’autre et de soi interdirait désormais de penser comme Rimbaud parce que le « Je » ne serait même plus prononçable…

Qui pourrait d’ailleurs me dire « Ah je vous reconnais »…

Comment Rimbaud aurait-il pu avoir conscience de la portée prophétique de cette affirmation? Je n’est peut-être pas tout à fait un autre mais quand même !

Une multitude d’expressions de la langue française seraient alors à revisiter: perdre la tête, ne plus savoir où donner de la tête, où avais-je la tête? Faire une drôle de tête, une sale tête, avoir une bonne tête, une tête de cochon, et comme disent les jeunes les lendemains de « teuf »: avoir la tête dans le …

Le transhumanisme va bouleverser nos vies, plus que nous ne le pensons, sans doute,  nous vivrons demain réparés, prothèsé, prolongés, augmentés, connectés…

Alors il se peut qu’un jour je perde la tête… Que je n’ai plus la tête sur les épaules, ma chance c’est que je serai trop vieux pour qu’un chirurgien s’intéresse à ce qui restera de moi et que quelqu’un ait envie de se le voir attribué…

Ce n’est pas grave, ne faites pas cette tête…

 

Michel Billé.

 

[1] Cf. M. Billé in Le plus du Nouvel Obs: http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1471859-greffe-de-tete-sur-un-singe-bientot-chez-l-homme-ce-serait-la-perte-de-notre-identite.html

[2] Eric Fiat: “Corps et âme ou qu’un peu d’incarnation ça peut pas faire de mal…” Ed. Cécile Defaut. 2015.