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Vieillir comme le (bon) vin 1: Le vigneron et la belle

Mon propos est de vous rapporter une histoire ; celle de Melle I. qui est devenue Mme Françoise F.

Ainsi, il y a une quarantaine d’années, Françoise, récemment repérée lors d’un bal à Noël par son Charmeur, est invitée par celui-ci à visiter la cave de son vigneron de père. Françoise ne buvait pas une goutte de vin. Elle n’était pas issue de ce milieu de vignerons ou de la viticulture qui caractérisaient la vie dans ce village. Et, de plus, « mon père ne buvait que du vin jeune » dira-t-elle.

Elle risquait de déguster !

Elle était en terre inconnue en se présentant sur le terrain de vie du patriarche. Homme charismatique qui allait lui permettre de s’épanouir. A l’époque, elle n’en avait aucune idée.

Ainsi, alors qu’elle découvrit le lieu mythique de La  cave, Le Grand-Père présent ce jour-là, lui dit,

« On ne peut pas dire que l’on n’aime pas tant que l’on n’a pas goûté ».

La suite fera que la transmission passera par Le  fils du Grand-Père. Après l’accueil de la novice Il ne savait pas encore qu’il parlait à celle qui deviendrait sa fille spirituelle. Fille, qu’il avait tant attendue et que son fils aîné lui amenait. Elle ne savait pas qu’elle l’appellerait Le Père.  Cet homme novateur, précurseur, acceptait donc de parler viticulture, œnologie à une femme en devenir. Gageur, car celle-ci pouvait faire tourner le vin si……croyait-on à l’époque,… enfin, vous savez bien.

Par son accompagnement, il allait alors perpétuer une tradition de création qui lui venait de sa filiation, en allant au-delà de la  tradition figée ; j’enseigne, je transmets à Mon fils. Mais il parlait, il parlait, lui qui était issue de huit générations de vignerons, il parlait au désir de son fils. En plantant le décor, il reconnaissait la légitimité d’une naissance. Celle d’un amour, et surtout celle qui donnera naissance à Françoise F.. C’est ainsi qu’à l’occasion de cette première rencontre Françoise fut initiée à l’esprit du vin, de la terre à la bouche, une âme, une découverte pour elle, esprit qui avait rempli, imprégné, son Charmeur depuis son enfance.

Les images, les métaphores vont remplir le discours du ce Beau-père. Françoise comprend alors qu’il lui faudra aussi s’imprégner de cette culture si, au-delà de la rencontre avec son Charmeur elle veut en faire une histoire. Une Histoire de longévité, de mariage, de naissances en barriques et en berceaux.

Le contexte, de la viticulture et du travail en cave sont du même ordre que l’attente d’une naissance et l’accompagnement parental. Le naturel est ce qu’il y a de mieux, mais parfois il faut un savoir-faire pour ne pas tout perdre. [Certains vignerons sont capables de ne pas s’y risquer si le résultat est peu probable…  ou proposer un étiquetage différent.. normes, normalité…   éthique personnelle et la loi].

 

Enfances choyées, comblées laissant la part des anges se faire et son ouillage  poursuivre l’œuvre du temps qui  doit faire son office. Petit de l’homme ou produit de la terre nourricière, les fruits de rencontres sont dépendants et immatures, il leurs faudra du temps pour être, s’épanouir …et mourir.

Comprendre que le bouchon ne bouchonne pas forcément mais avant tout, qu’il permet au vivant de respirer. Assimiler qu’il faut attendre que la bouteille « fasse la maladie de la bouteille » pour comprendre ce que « le vigneron expérimenté » attend de ce jus imparfait mais  en devenir. Le cul incurvé de la bouteille permet un meilleur ventre pour le vieillissement du vin. Le cul bourguignon, plat quant à lui, favorise un vieillissement plus rapide. Ce n’est pas du pur hasard si les savoir-faire en fonction des régions ne sont pas tous identiques. Les cépages différents sont valorisés par le terroir et transformés avec art par le vigneron,  Maître de chais qui respecte les étapes indispensables pour un bel équilibre. Cet accompagnement est une analogie aisée avec la fonction éducatrice parentale. Il y faut autant de technicité consciente et inconsciente, de la tradition et de l’amour respectueux.

Le Beau-père disait : « que le vin doit se loger dans le ventre, le vin dépose dans la bouteille c’est un signe de vie. Tout simplement parce que si l’homme ne va pas aux toilettes, il meurt. Il convient de faire le tri dans le subtil et l’épais, il lâche les particules les plus grossières et il en devient plus subtil ». De cette croissance, il parlait avec spiritualité, et des phrases comme ça, il en avait plein. Françoise qui  buvait ses paroles  ne comprenait pas toujours à cette époque-là la largeur, l’épaisseur de ses propos. Il lui fallut faire expériences,  Melle I. qui ne buvait pas, pour devenir Françoise F. une experte. Il  lui fallut du temps, pour comprendre dans sa chair ce qu’il disait dans des propos magiques empreints d’ésotérisme. Elle en consommait sans modération de  ses paroles et apprenait, au fil du temps à déguster, ce qui allait devenir des nectars.  «Grand-père buvait du 1900, …pour 2000, le vin était encore vivant». Une complicité s’installait avec le Père en même temps que la rencontre hypnotique avec son Charmeur se transformait en vie d’amour. Tout au long de cet apprentissage il  proposait  des phrases percutantes comme ont besoin, ceux qui, pour se forger une personnalité ont besoin, un temps, d’une éducation musclée. Par exemple ; « Se saouler avec un vieux vin, c’est aller vers la lumière de « livreté », c’est pas être saoul, c’est être à la limite conscient et en même temps embarqué, désinhibé et conscient ». Il  voulait dire, « il nous faut du vin pour laisser nous dégager de quelque chose sans tomber dans la grossièreté » me précisa Françoise. Au fil du temps, s’est peaufiné une éducation, un élevage commencé par une lecture aiguisée d’un homme âgé  d’expériences, capable de scruter, mirer, sentir un potentiel chez Françoise venue en cave par son Charmeur, pas uniquement pour conquérir ou comprendre, mais aussi pour s’épanouir pour elle-même et pour faire couple. Faire couple, comme peuvent l’être, un bon vin avec son dégustateur averti, être capable de déguster la temporalité a ici tout son sens.

Un peu plus de 40 ans plus tard, Françoise peut maintenant parler avec son propre vocabulaire du vieillissement du vin. Elle a sa propre spiritualité tout en faisant référence au cadre du Grand- Beau-Père, contraction de Grand-Père, Beau-père et Père. Spiritualité et exploration de  l’espace de fonctionnement que lui a permis d’acquérir son Charmeur devenu son compagnon de vie.

Les vieux vins, certains ne les aiment pas, à tort ou à raison. Certains ne connaissent que les vins jeunes et flatteurs comme on chérit la jeunesse sans se soucier du devenir. Tout comme il y a des durées de vies plus courtes en fonction des lieux, des époques, mais aussi des espèces, il y a des variétés de raisins qui acquièrent une maturité en cave plus tôt que d’autres. Il n’est donc question que de temporalité polysémique car, il y a aussi des gens qui  vieillissent mal.  Des gens qui sont, ou deviennent imbuvables, même jeunes au sens de l’état civil. Il est commun d’entendre « je n’aime pas vieillir ». Mais vieillir c’est tout un art, y a pas d’âge civil pour se vivre vieillissant. L’épanouissement lors d’une dégustation (de vie ou de cave) est à repositionner dans une trajectoire existentielle.

Un vrai vin de vigneron est un vin vivant et il dépend de comment il a été conçu et  travaillé. Le dialogue réduction-oxydation va permettre les échanges et les développements de palettes visuelles et aromatiques. Laisser du temps au temps cela veut dire faire un pari, tout comme l’est la conception et  l’arrivée des enfants qui invitent aux surprises malgré les anticipations. La tradition angevine veut qu’à chaque naissance un début de cave avec le vin de l’année de naissance de l’enfant soit constitué par les parents, c’est aussi  un pari.

Mais avant ses propres naissances,  il fallut à Françoise qu’elle comprenne, qu’elle s’imprègne de la culture viticole. Il n’y a pas de naissance aboutie sans symbolique, il n’y a de vraie maturité que dans un échange diachronique et synchronique conforme et ajusté. C’est ainsi qu’un matin dans les pouailleux sableux, Françoise  observait la charrue qui déplaçait une terre fumante. Le Père lui dit « retire tes chaussures et suis la charrue », le ton péremptoire et les yeux bleus perçants  n’invitaient pas à la rebuffade. Une sensation « d’être pris avec la terre » envahit Françoise, une impression  qu’elle faisait partie d’un tout, « émue et ivre de cette sensation » son ancrage temporel viticole la faisait rentrer dans la filiation d’une famille où, avec le temps elle comprit qu’elle apportait son étrangeté. « Et il m’a dit, je t’apprendrai… », Françoise est pleine d’émotions quand elle rapporte se souvenir d’ancrage dans une réalité terrienne.

L’initiation continua, et un peu plus tard dans la saison, ce fut  la taille : « regarde-moi ben faire… » mais plus tard, «  tu n’as pas regardé ». En effet, Françoise prit conscience de la diversité des Sujets. Conscientisation à la suite d’une formule lapidaire qu’il lui avait généreusement  proposée « regarde cette foule de ceps il n’y en n’a pas  un de  pareil donc tu ne vas pas tailler de la même façon ». « Regarde même des jumeaux ils ne sont pas pareils… Regarde, concentre-toi ». Et les phrases toutes faites étaient ainsi prononcées avec une valeur initiatrice d’une transmission que lui-même avait reçue du Grand-Père. Pas de vérité absolue, mais des appuis chargés de sens, comme, regardant les nuages il disait « temps pommelé, fille fardée ne dure pas plus qu’une journée ».

La naissance d’un vin commence par le désir de ses parents il faut le faire avant que le raisin ne soit  pressé. L’accompagner pour le conduire à maturité tout en comptant sur l’épigénétique pour en apprécier les découvertes espérées, mais parfois inattendues.

L’histoire de Françoise la conduira  à avoir son propre vignoble fort des conseils transmis et de ce qu’elle   a appris auprès de son Charmeur pendant plusieurs années. Son vin, reconnu l’est encore plusieurs années plus tard. Reconnue, Françoise l’est dans un monde d’hommes, même après avoir été chassée de Sa cave par le propriétaire du vignoble. Celui-ci l’avait débauchée, comme peut l’être un adolescent qui a besoin de s’expérimenter en quittant ce giron familial, elle avait pris sa distance avec La Cave …mais ça c’est une autre histoire.

Vieillir comme le bon vin c’est  croire à la transmission subjective associée à des notions pratico- théoriques et théorico-pratique. Mais l’approche subjective doit rester la caractéristique d’un breuvage vivant. La lutte pour   qu’il ne soit pas « poly- prothèsé » et qu’il puisse garder sa singularité est certainement à favoriser.

Singularité, même si « blanc et rouge finissent ambrés » avec le temps, tout comme hommes ou femmes âgées voient leurs différences physiques s’atténuer avec l’âge avancé. Nous ne pouvons faire fi de l’historicité singulière encore « genrée » à notre époque. Chaque bouteille, chaque humain est un spécimen. Un bon vin, tel un enfant est issu d’un désir, son vieillissement accompli, un pari.

Comme l’âgisme, les vins vieux sont de moins en moins prisés et il est demandé une maturité rapide sans adolescence…. Rentabilité oblige. L’uniformatisation d’un goût répété à l’envie assure un clonage du goût et une perte d’inattendu. Telle une mondialisation qui favorise l’uniforme.Ceci est un autre débat d’autant qu’il y a d’excellents jeunes qui peuvent s’apprécier…..

Françoise I., Françoise F., FRANÇOISE EST DEVENUE LABEL…..en plus.

 

Frédéric Aumjaud

 

Les robots pour les personnes âgées : des robots anti-citoyens ?

Quel est le point commun entre les enfants autistes et les personnes âgées ? A priori,  tout semble opposer ces deux publics. Mais c’est sans compter sur certains robots faisant le défi de les réunir.  Parfois, nommé robot familial ou encore robot émotionnel, certains demeurent intéressants comme une aide fonctionnelle (lire et envoyer des messages, réveiller, surveiller maison et appeler en cas de problème, alerter en cas de chute, rappeler la prise de médicaments, ou partager des moments en réel avec des proches). Cette « prothèse-parentale » permet aussi d’occuper les enfants, voire de les aider sur leurs devoirs, mais aussi aux proches de surveiller des personnes âgées. Comment entendre quand même qu’il s’agit de robots pour les personnes seules ou isolées ? Même s’ils peuvent offrir une interaction avec les proches, toutes possibilités de sortir de sa sphère privée semble exclue. Certes, quelques machines proposent des jeux, fermant ainsi la porte aux loisirs en chair et en os. Qu’en est-il de ces appareils proposés auprès d’autres publics ?

D’autres robots ont été développés dans certains hôpitaux pour permettre aux enfants malades de sortir de leur bulle et  surtout afin de ne pas rompre les différents liens noués avec l’extérieur.

Les robots de téléprésence sont certainement ceux qu’il faudrait développer dans les EHPAD où, actuellement,  majoritairement les activités sont proposées par les établissements. Certes, il ne faut pas oublier celles étant le fruit d’animateurs externes. Mais il faut bien constater qu’il s’agit toujours du même groupe de résidents qui y participe, parfois avec d’autres personnes vivant dans des EHPAD voisins, sans véritable échange avec des individus différents de soi. Toute  possibilité de rencontrer d’autres personnes, de laisser l’opportunité à la surprise, est annihilée. Sans doute, la psychologie sociale mettrait en avant que l’identité en tant que résident n’est que renforcée mais celle de citoyen est occultée pourrait-on se risquer à dire.

Par exemple, le robot de téléprésence, Projet VIK-e, permet à certains enfants de participer à un cours d’art plastique via l’écran. Alors qu’un premier appareil permet à l’enfant de suivre la leçon de sa chambre, un autre robot sur pied dans la salle de cours demeure libre de se déplacer et de favoriser des interactions avec le professeur mais également, certainement, de manière plus intime, avec un des autres participants. Chez un public âgé, le robot peut aussi donner des cours de gymnastique mais cette fois-ci à l’intérieur de l’établissement avec les usagers. À en croire les spécialistes, ce dernier favoriserait le sport plutôt que des cours dispensés par un humain car celui-ci pourrait juger des performances. Mais comment un robot sans corps serait-il en possibilité de dispenser des conseils ?

Mais d’autres initiatives ont été entreprises, pour les enfants hospitalisés, comme rencontrer des athlètes à l’autre bout du monde ou plus simplement de sortir dans les musées. Nouvelle différence de taille, alors que le premier robot permet l’interaction avec des êtres animés, pour nos aînés, le second robot conversationnel a pour vocation de discuter. Mais constitue-t-il vraiment un compagnon ? Que peut-il savoir des questions métaphysiques en rapport avec la condition humaine (la maladie, la mort, la joie, …) ?

Dans cette même perspective, certains robots développés en EHPAD, « offrent » l’opportunité de faire du sport « en sortant » de la résidence puisqu’une réalité virtuelle diffuse un paysage donnant l’illusion de se plonger dans la nature ! Nature ou culture, le débat est dépassé via le numérique. Certains vont jusqu’à offrir la possibilité de remonter le temps, en trichant sur les décors, faisant croire ainsi qu’une époque révolue d’il y a 30 ans est actuelle. Même si les bienfaits de la réminiscence demeurent intéressants, pourquoi ne pas favoriser un ancrage dans le présent par le biais d’une visite dans un musée mais aussi d’exploiter la demande de la personne ?

En comparant, les robots à disposition des enfants dans les hôpitaux et ceux attribués aux personnes âgées, il est clair que ces appareils ne sont pas construits forcément pour le bien-être de ces individus comme le sont ceux des enfants. Mais probablement la famille ou les institutions en demeurent les acheteurs. Mêmes s’ils sont légitimes, les intérêts de ce public (sécurité, santé,…) paraissent prôner sur les bénéfices des principaux usagers.

Bien que certains robots restent de merveilleuses inventions avec un précieux aspect utilitaire, d’autres questionnent. Dans le Larousse, par curiosité, je suis allé rechercher la définition première de citoyen : « Dans l’antiquité, personne qui jouissait du droit de cité ».

Peut-on dire qu’avec cette nouvelle vague de robots une nouvelle ère s’ouvre, substituant au monde réel retirant un peu plus les personnes du monde au profit d’un autre artificiel, d’un monde fait de semblants où la personne âgée n’aurait plus droit de cité ?

 

Frédéric Brossard

ALERTE INFO! Un déclencheur très contemporain

 

Depuis plusieurs mois, nous sommes interpellés par un nouveau phénomène, un nouveau déclencheur, de plus en plus envahissant auprès des personnes âgées désorientées dans les Ehpad et à domicile. Provoquant, majorant des troubles du comportement à type d’anxiété, d’angoisse, de peur, et donc un besoin croissant de sécurisation.

Mais d’abord qu’est-ce qu’un déclencheur ?

Il nous faut rappeler au préalable un principe de la méthode de Naomi Feil : Des évènements, émotions, couleurs, sons, odeurs, goût ou images du présent peuvent réveiller le souvenir d’évènements passés associés aux mêmes émotions.

Un déclencheur réactive des comportements vécus, appris plus tôt dans leur vie, des mécanismes d’adaptation : se cacher dans un placard, derrière une porte, crier : » Au secours ! » vouloir partir, se sauver par tous les moyens.

Ces comportements sont l’expression d’un besoin, rappelons qu’un besoin est impérieux, vital, irrépressible, et nos aînés mettent alors tout en œuvre pour répondre à ce besoin. Cela ne fait pas que majorer les comportements, mais aussi augmenter en conséquence le travail du personnel de ces institutions lesquels doivent gérer tout cela.

Certains nous diraient qu’il suffit de supprimer ce déclencheur puisqu’il est identifié ! Et bien c’est là tout l’effet pervers de celui-ci ! Il rend ceux qui le subisse « addict » avec l’envie, voir le besoin de le retrouver sans cesse.

Ce déclencheur passe par les canaux des chaines d’info en continu et particulièrement BFM, leader de ce marché et si souvent allumé en continu dans les salons d’EHPAD ou dans la salle à manger d’une maison ou d’un appartement.

Moins que les images, c’est surtout la bande déroulante en bas de l’écran qui stimule, excite. Avec ce dispositif à l’écran de ces chaines, nous subissons en permanence une mise en alerte, si bien que le moindre évènement devient catastrophique et anxiogène :

« ALERTE INFO » sur fond rouge.

J’ai vu des personnes âgées désorientées, le visage collé à la TV tentant de lire ce bandeau dont l’écriture quelquefois défile vite, majorant leur peur de perdre une information importante, tel des résistants l’oreille collé au poste TSF à l’écoute de radio Londres, le visage inquiet, les yeux remplis de larmes.

Un autre déclencheur sévit actuellement auprès de nos aînés encore dans leur domicile, persistant, insidieux, qui rentre chez eux par ruse. A domicile souvent ou en établissement parfois, ces appels téléphoniques à visée de démarchage, « porte ou fenêtre ou isolation », sont très intrusifs.

Enervant pour nous-mêmes au quotidien, ils deviennent insupportables pour ces personnes âgées vivant souvent seules à domicile. Pour une génération pour qui lorsque le téléphone sonne, c’est forcément important, alors quand il s’agit de 20 appels par jour…

Répondre à cette inquiétude en débranchant le téléphone ? Mais alors ce serait au prix de se couper de ses proches…

En tant que formateur, je sensibilise les soignants accompagnant les personnes âgées désorientées, à à décrypter et agir sur ces comportements qui les troublent et nous troublent.

Au-delà des réponses banales et quotidiennes, que faire ? Il me semble qu’il s’agit moins d’une question clinique que d’un dysfonctionnement social pervers d’une société d’hyper consommation et donc de sollicitations.

Puissent ces lignes rencontrer la lecture d’un représentant des pouvoirs publics ou d’un législateur.

Appelons cela une bouteille à la mer !

Gwenael André

Cherche auxiliaire de vie qualifiée 

Quand OCPO va en bateau (pour remplacer OPCA), les services à domicile chavirent. Et ceux qui ont besoin d’aide pour vivre chez eux restent le bec dans l’eau. C’est ce qui est apparu de manière criante aux dernières Assises nationales de l’aide à domicile.

Pour les structures d’aide à domicile, c’était un argument attractif dans le recrutement des auxiliaires de vie : proposer une formation diplômante payée par l’employeur. Cela faisait passer la pilule de la faible rémunération du métier : tarif horaire souvent inférieur au SMIC ( soit 7,5 € au lieu de 7, 93 €), nombre d’heures travaillées permettant rarement de gagner de quoi payer un loyer, temps de déplacement supérieur à 20 mn non rémunéré, frais de déplacement pas toujours remboursés. Sans parler des horaires – interventions réparties sur onze heures environ. Ni du manque de valorisation de ceux qui se rendent au domicile de personnes fragilisées pour entretenir leur cadre de vie, leur préparer à manger, soutenir leurs besoins– se laver, se raser, se coiffer, s’habiller  -, les accompagner dans leurs sorties, leur proposer un lien humain.

Bref, l’argument « formation payée » au moment du recrutement, c’était laisser entrevoir au candidat « auxiliaire de vie » une perspective d’évolution. Ce qui était motivant. Enfin pouvait l’être, car les candidats ne se sont jamais bousculé au portillon. Le secteur des services à la personne a beau être présenté depuis le début des années 2000 par les différents gouvernements comme un eldorado de l’emploi assuré, il ne s’est jamais développé comme il aurait pu…Il aurait fallu pour cela comprendre le rôle réel des professionnels des services à la personne. Et en parler avec d’autres mots que ceux renvoyant à la domesticité.

Une nouvelle manne pour Pôle Emploi

Avec la loi « Avenir professionnel » déployée depuis le 1er avril 2019, les structures d’aide à domicile ne peuvent plus proposer de formations pour la bonne raison qu’elles ne savent pas comment les financer.  En cherchant à simplifier l’organisation de la formation professionnelle, les technocrates des Ministères ont semé le désordre.  Il y avait 20 organismes paritaires collecteurs (de la taxe formation professionnelle) agréés, les fameux OPCA, il n’y a plus que 11 opérateurs de compétences (OCPO), chargés d’accompagner la formation professionnelle. Simplification ?  Non complication. L’argent versé par les structures aux OCPO ne leur revient plus sous forme de formations payées à leurs professionnels. Il est redistribué différemment. Désormais, un gros pourcentage des cotisations formation est reversé à Pôle emploi, investi par le gouvernement comme le Zorro capable d’attirer plus de monde dans ces métiers et par là-même de faire fondre le nombre de chômeurs. En six mois, le volume financier dévolu à la formation gérée par les OCPO a chuté de façon vertigineuse, passant de 70 millions € à 500’000 €.  Résultat, si elles veulent former leur personnel, les structures sont obligées de ponctionner leur trésorerie. De ponctionner beaucoup : à titre d’exemple, une formation professionnelle sur 3 ans coûte environ 130’000 €. Rares sont celles qui ont la trésorerie suffisante pour y parvenir.

Comprendre ce que l’on vend

Par ailleurs, Pôle emploi n’est pas la structure la plus qualifiée pour attirer de la main d’œuvre dans les services à la personne. Ses agents n’ont pas été formés pour bien vendre le métier. Ainsi vont-ils chercher des candidats dans un ROME (ainsi désigné chez Pôle emploi un répertoire de métier) qui n’est pas forcément le plus adapté : le « sans qualifications ».

Vu de l’extérieur, le métier n’est-il pas  à  la portée de n’importe quelle personne capable de pousser un balais, laver un corps ou de la vaisselle, faire des courses pour préparer un repas ?  C’est ce que considèrent ceux qui ne savent pas regarder entre les regards, les silences, les gestes des auxiliaires de vie. Ni décrypter leurs mouvements du corps.

Celui de Sylvie, par exemple, ne traduit aucune crispation d’impatience lorsque Lucienne, 90 ans, s’arrête encore une fois dans sa marche pour raconter une histoire. Et pourtant, on devine que cela n’est pas facile pour elle de contenir son dynamisme. Qu’elle préférerait passer d’une pièce à une autre en quelques enjambées souples et tonique. Mais elle accepte d’être freinée pour se mettre au service de Lucienne.

Le regard de Vivianne pourrait se tourner à l’intérieur d’elle-même plutôt que s’intéresser à Louise, 88 ans. Vivianne a des dizaines de sujets de préoccupations personnels qui suffiraient largement à occuper sa tête tandis qu’elle fait le ménage chez Louise. Mais quand elle vaque dans l’appartement de Louise, retape un coussin, plie sa chemise de nuit, ramasse ses cheveux dans le lavabo, elle se sent happée à l’extérieur d’elle-même. La vie intime de Louise passe entre ses mains, comment ne pas s’intéresser à elle ? Et se sentir concernée par ce qu’elle vit ?

Quand Emma fait du repassage chez une personne âgée, elle n’exécute pas seulement une tâche de repassage. Elle la réalise en suivant les attentes, implicites ou  non, de la personne.

Autrement dit, les métiers des services à la personne nécessitent des compétences relationnelles. Si les agents de Pôle Emploi en avaient conscience,  ils intégreraient la notion « transfert de compétences » et mèneraient des recherches de candidats dans d’autres ROME (hôtellerie, restauration, protection des personnes etc). Mais cela n’est pas le cas.

Résultat, la pénurie d’auxiliaires de vie devient problématique dans de nombreuses structures. Les besoins de services à domicile sont plus importants que le nombre de professionnels disponibles sur le marché. Et pourtant, le socle de la politique du vieillissement est le maintien à domicile…Et pourtant, les soins ambulatoires, même en cas de pathologie lourde, se propagent. Quant aux structures d’accueil de personnes handicapées, on sait bien qu’elles ne sont pas suffisantes pour décharger les familles d’enfants autistes, polyhandicapés etc ? N’est-ce pas paradoxal ?

Comment se faire aider quand on est malade, fragile en perte d’autonomie ? Et surtout, comment bien se faire aider, par des professionnels qui ne le sont pas par défaut ?

Toutes ces questions ont été soulevées par les responsables de structures de services à domiciles lors des dernières Assises nationales de l’Aide à domicile, qui se sont tenues fin septembre à Paris. Réponses des politiques présents ? « Oui, c’est dur, oui, votre dévouement est admirable. Mais patience… ». Patience…

Voilà qui ne donne envie de faire de vieux os et de prendre le risque de se fragiliser.  Qui s’occupera de nous, demain ? Mais peut-être est-ce le but recherché ? Vouloir dégoûter de s’éterniser à vivre dès lors que l’existence ne se conjugue plus avec « pleine possession de ses moyens ».

 

 

Par Véronique Châtel, journaliste spécialiste des problématiques liées à l’avancée en âge, auteure de reportages pour la presse et l’édition sur les professionnels du grand âge (Je veux vieillir chez moi, Scrineo, 2015, Je vous trouve si belles, Scrineo, 2010).

 

Les nouveaux managers ou le dévoiement du premier de cordée

Notre bien-aimé président qui a quand même réussi l’ENA, mais cela n’a apparemment pas été si facile que cela, a apparemment retenu, « dans cet univers autarcique et autosuffisant [où] une boussole suffit »[1] une idée qui a fait le tour des médias : un bon manager est un premier de cordée, et c’est le premier de cordée qu’il faut encourager pour emmener les autres sur les sommets.

Ces théories du management sont enseignées jusqu’à plus soif dans les écoles de commerce et à l’ENA. Comme pseudo théories s’y côtoient le premier de cordée, le chef d’orchestre et le « singe sur l’épaule », entre autres images qui se voudraient explicatives du management. Explicatives de quoi, en fait car le management n’est rien d’autre que l’organisation du pouvoir dans les entreprises (et maintenant dans les services publics, j’y reviendrai). Le pouvoir de faire faire, de contraindre l’autre, pouvoir qui s’est petit à petit substitué au pouvoir militaire et clérical à mesure que la violence légitime (guerre et répression) et les conflits se sont déplacés de la guerre au commerce, puis à la production et son besoin impérieux de vendre pour croître, et que les nouvelles croyances et religions se sont progressivement porté sur la passion du dernier iPhone ou des dernières Nike.

Dans la guerre comme dans la religion, les moyens étaient produits en vue d’une fin, donnant au développement productif sa rationalité. La fin de la Seconde Guerre mondiale a laissé le monde avec un appareil productif hyper développé (en Amérique) pour lequel il fallait trouver des débouchés, et plus encore qui devait être imposé au monde entier pour assurer la suprématie acquise par les armes. Dans ce monde « l’idée wébérienne de rationalité instrumentale a été retournée cul par-dessus tête : alors qu’elle consistait jadis à chercher les moyens les plus efficaces d’atteindre un objectif, elle consiste désormais à chercher – plus encore qu’à trouver – des fins et des applications susceptibles de correspondre aux moyens existants »[2].

Mais « prendre l’avantage sur quelqu’un de plus faible que soi, disposant à tous les égards de moins de ressources, n’est pas chose bien compliquée (…), ne permet pas d’éprouver la satisfaction du travail bien fait et ne saurait témoigner non plus de compétences et de talents supérieurs »[3].

Bref, les images produites par les théories du management ne sont finalement que des euphémisations, transformant en les pervertissant la guerre (l’armée, la hiérarchie, l’ordre, la soumission, l’obéissance) et la foi (la croyance, l’appartenance, l’espérance, la satisfaction narcissique). Il s’agit à présent d’exercer son pouvoir en faisant croire qu’on ne l’exerce pas, que l’on vous conduit là où vous désirez aller tout en créant ce désir. Dans les services publics, ce style de conduite des « masses » s’est aussi imposé en devant cependant batailler contre deux principes essentiels du service public : le service public n’a théoriquement rien à produire, c’est-à-dire que ses moyens doivent être ajustés à ses fins, et le service public est composé de fonctionnaires qui n’ont théoriquement pas de compte à rendre à une hiérarchie pour exécuter leurs missions, cette indépendance garantissant une continuité en cas de dérive autoritaire de l’exécutif. Ainsi un médecin, une aide-soignante, un professeur ou un policier remplissent des missions pour lesquelles la hiérarchie n’a qu’un pouvoir d’organisation et de gestion. Chacun reste maître de son exercice, et la « conscience professionnelle » est encore une valeur importante, par exemple quand on observe le dévouement des soignants dans les hôpitaux.

Tout cela se transforme fortement, et l’on observe, particulièrement dans le domaine médical et médicosocial de nombreuses évolutions. Par exemple, les années 60 et 70 ont introduit la logique financière dans la gestion des établissements : les moyens n’étaient plus adaptés aux fins, et cela s’est appelé la « rationalisation des choix budgétaires », premier pas vers le management dans les services publics, qui étaient appelés à se moderniser, c’est-à-dire à faire appel et appliquer les recettes des services privés marchands. Rationalisation signifie que le choix est principalement budgétaire et non plus qualitatif : il s’agit de dépenser moins, ou pas plus, pour faire plus (le mieux se réduit au plus). L’objectif du service (par exemple soigner les personnes) s’éclipse derrière l’objectif gestionnaire (halte aux dépenses). En passant, pointons une contradiction : dépenser toujours plus pour une voiture ou un smartphone est nécessaire à la bonne marche du système, c’est sa rationalité propre (la croissance), il faut chercher à la maximiser. Dépenser plus pour sa santé ne serait par contre pas rationnel, même dans une logique pourtant financière, c’est un coût à minimiser. Acheter une voiture n’est pas un « coût » social, c’est une « monade » de croissance. Dépenser pour les personnes âgées ou la police est un coût. Mais là où les 2 logiques se rejoignent, c’est que payer les travailleurs est devenu un coût – tout autant que les fonctionnaires – coût que tous cherchent à maîtriser. On a un peu tendance à oublier, dans cette logique financière que « le coût » des travailleurs et des fonctionnaires devrait être un investissement productif dans la mesure où cet argent gagné revient dans le système productif pour le faire tourner, transformant les citoyens ou les travailleurs en consommateurs, et leurs revenus en « pouvoir d’achat ». La rémunération des fonctionnaires est devenue un salaire alors que les émoluments reçus étaient une contrepartie  de leur engagement et de leur travail, et non pas un salaire ayant un prix.

Ayant introduit le loup dans la bergerie (la rationalité financière), il fallait maintenant gérer rigoureusement l’argent devenu rare, ou devenu le nerf de la guerre. De même, les fonctionnaires représentaient maintenant un coût (ce n’était plus une dépense considérée comme nécessaire, comme peuvent l’être encore par exemple les niches fiscales), coût qu’il fallait maîtriser. Soyons clair, c’est bien un choix issu des entreprises et du management que de considérer certaines choses comme coûteuses, ou d’autres comme nécessaires. Ainsi on n’entend jamais les directeurs d’entreprise se plaindre des dividendes à verser aux actionnaires, ou des stock-options à verser aux patrons ayant planté leur boîte. On les entend par contre massivement se plaindre du coût du travail et des impôts[4]. Il s’agit pourtant de partager le même argent produit par les mêmes travailleurs[5]. Ce management financier, comptable, centré sur les moyens, oubliant les fins, est maintenant le socle de l’organisation des services sociaux et médicosociaux. Il a été consacré par la loi dite HPST (Hôpitaux, patients, Santé, Territoires) en 2009, dessaisissant les médecins de la gestion des hôpitaux (de bien piètres managers, dépensiers, corporatistes) et en confiant la garde experte aux administratifs formés au management dans « L’ENA des services médicaux et médicosociaux » (Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique). Cette EHESP, formant exclusivement des managers (y compris des médecins et des pharmaciens) à la différence de l’école à laquelle elle a succédé (Ecole Nationale de la Santé Publique) qui avait pour finalité la recherche de la meilleure organisation pour la meilleure santé.

Rationalisation des choix budgétaires, gestion des moyens ont conduit à nommer aux postes de responsabilité des gens qui « ne pensent pas », mais qui « gèrent, organisent, réorganisent et rationalisent les fonctions et les postes ». Dans mon établissement (public), une nouvelle directrice générale est arrivée. Me recevant en entretien, elle me confie qu’elle ne lit jamais, pas même un article spécialisé, car « elle n’a pas le temps ». Je me demandai comment elle pouvait penser le projet de l’établissement sans prendre le temps d’y réfléchir. Mais plus encore, comment faire un projet, dont la mission est « l’humain », sans les gens qui y travaillent, car l’intelligence du projet est une intelligence collective. Elle m’a dit ce jour-là qu’elle « savait mobiliser les ressources existantes » et qu’ « au vu de mes compétences » elle ferait appel à moi pour le projet d’établissement et le projet médical. Cela fait deux ans, et j’attends encore (ou plus exactement je n’ai jamais rien attendu). Pendant ces 2 ans, une réorganisation administrative a été mise en place, éloignant les managers des personnels (en novlangue managériale, cela s’appelle « développer la transversalité »), et créant la « liquidité »[6] que la société moderne attend de ses personnels : de moins en moins de postes fixes, de plus en plus de « mobilité » (valeur managériale du travailleur : la mobilité, l’adaptabilité, pas la qualité de ce qu’il fait ni les possibilités de sa qualité). Maintenant, le problème dont on parle c’est le déficit et non la finalité du travail. C’est pourquoi un directeur financier vient d’être recruté.

Voilà en quelques mots décrit le « New Public Management ». On l’aura compris : il s’est agi de retourner le service public en son contraire : une entreprise de services aux personnes, rentabilisée, dans laquelle les situations vécues par les personnels comme par les personnes accueillies ne sont que des effets secondaires de la potion managériale (comme pour les médicaments, on n’a rien sans rien, leurs effets secondaires venant prouver leur efficacité). Les services privés pratiquaient ce genre de management depuis longtemps, développant parfois des méthodes criminelles, comme cela pourrait bien être le cas à France Telecom, ou à l’avenir dans les hôpitaux ou la police. Le New Public Management n’a en fait rien imaginé de nouveau. Sauf à considérer comme une nouveauté le fait que le management s’impose partout[7].

Cassant les finalités et les rapports sociaux, ce NPM n’a pas permis pour autant de régler le déficit abyssal des hôpitaux… et nous voilà avec un président « manager de la France ».

Des différents euphémismes du management, notre président a choisi « le premier de cordée », renvoyant à ce que je disais plus haut : il vous conduit là où vous désirez aller tout en créant ce désir.

En effet, chef d’orchestre renvoie à un travail en commun des instrumentistes dont on comprend immédiatement la nécessité. Aucun manager d’orchestre ne pourrait supprimer quelques violons et contrebasses sous prétexte que 2 ou 3 suffiraient (et en plus ils joueraient moins faux, et cela coûterait moins cher)…

Or le management cherche à rationaliser le « facteur humain » considéré comme un coût. Il fallait donc une image d’une situation où quelqu’un nous tire (vers le haut), c’est-à-dire qu’avec la même compétence et la même énergie, il nous fait faire ce qu’on ne ferait pas spontanément. Le premier de cordée semble à première vue correspondre : il s’agit de tirer vers le haut, vers les sommets, des gens incapables de s’y rendre seuls. Pas de premier de cordée, pas de sommet, en fait pas de ballade du tout. En plus, le premier de cordée est celui qui connaît la montagne et ses dangers, qui conduira ses « seconds » de cordée vers le but souhaité et décidé d’un commun accord. Il organisera toute l’intendance, et saura jauger les capacités des personnes de sa cordée. Bref, voilà le vrai chef, celui qui sait, en qui on a confiance, qui vous emmène là où vous voulez, qui vous protège, qui vous apprend ce que vous devez savoir pour pouvoir le suivre. Le chef glorieux. Le capitaine devant ses soldats sous le feu de l’ennemi.

L’ennui avec ces images est qu’elles occultent une partie de la réalité tout en en valorisant d’autres.

Tout d’abord, la fonction de premier de cordée n’est pas fixe. Dans une cordée, chacun doit pouvoir à tout moment prendre ses responsabilités, discuter les décisions, remettre en cause les choix faits collectivement, et surtout ne jamais se désolidariser. On n’imagine pas un premier de cordée « licencier » un membre de sa cordée qui traînerait ou n’aurait pas les capacités suffisantes pour atteindre l’objectif (toi tu te décordes et tu redescends seul). Une cordée c’est une unité composée de plusieurs personnes indissociables sauf à renoncer à l’objectif. Premier de cordée n’a alors pas de sens. Cela me rappelle les discussions sans fin à propos des quatuors à corde pour savoir si le « premier violon » est « meilleur violoniste » que le second violon, raison pour laquelle ce serait lui le premier violon. Discussion oiseuse équivalente à la théorie managériale du « maillon faible ». Le premier violon n’est premier que parce qu’il y a 2 violons dans le quatuor. Depuis Haydn, aucune partie instrumentale de musique de chambre n’est plus un « simple accompagnement ». La musique de chambre, cette musique qui refuse – sous peine de médiocrité – virtuose, virtuosité et célébrité.

Revenons à notre premier de cordée. L’optimum, les conditions idéales d’une cordée sont l’alternance du premier de cordée, un peu comme certains élus (au moment où ils étaient élus, pas après !) déclaraient qu’ils céderaient leur fonction (maire, député) en milieu de mandat, ou tous les 2 ans. En montagne, on appelle cela « grimper en réversible »[8]. Chacun alternativement grimpe « en tête » (c’est plus facile à 2, mais c’est possible aussi à 3, 4 ou plus). C’est le must. En position de premier, on cherche l’itinéraire, on prend des risques, et en position de second, on porte le plus gros sac. Quel bonheur de changer de fonction de temps en temps, voire à chaque longueur de corde en escalade.

Il ne viendrait à aucun montagnard de partir avec quelqu’un « qui n’a pas le niveau ». On se testera mutuellement, en partant faire des choses ensemble, plus faciles, moins risquées. Si on veut néanmoins partir avec une personne particulière, on différera la course pour former son coéquipier, on en prendra le temps : école d’escalade, de glace, marche, techniques d’assurage, qualité du matériel). Tout cela se fait en coopération permanente. L’un des buts est que, si c’est vous le plus expérimenté,  l’autre puisse rapidement vous remplacer.

Aucun premier de cordée ne décide seul de la course. Chacun fait des propositions, ou chacun se renseigne et évalue la possibilité de telle ou telle course. Les pires accidents sont arrivés quand il s’agissait « d’accompagner » quelqu’un dans son désir, ou sa volonté compétitive. Rappelons-nous René Desmaison dans la face nord des Grandes Jorasses. Un premier de cordée ne peut ou ne devrait pas chercher à convaincre, encore moins à imposer ses vues à ses coéquipiers.

Nous avons des contre-exemples. Ce qui se passe maintenant à l’Everest : on vend le sommet à des gens qui n’ont aucune expérience ni de l’alpinisme ni de l’altitude. La marchandisation et la compétition corrompent la montagne, l’idée même de la solidarité[9]. Les moyens justifient la fin : on peut y aller, on nous le propose, alors allons-y. C’est un objet de consommation dans lequel la finalité n’est qu’un prétexte. Bien sûr le but doit être alléchant (le plus haut sommet du monde). Mais quelle différence avec le sommet d’à côté, 100 ou 1000 mètres moins haut, si la fin c’est d’aller se balader très haut en montagne, dans un but de coopération et de solidarité, dans un esprit de contemplation et non de succès/échec ?

Car voilà une autre caractéristique de la cordée, de l’ascension, et de la notion de premier de cordée : on est heureux d’avoir fait une voie, d’avoir été au sommet. On est tout aussi heureux d’avoir essayé et renoncé. On est fier d’avoir su renoncer. On n’en tire aucune humiliation, contrairement à la manière dont on traite les personnes qui ne réussissent pas ce qu’on leur demande au travail. On rit de nos échecs : on appelle cela « faire un but », sorte de dérision du football où il faut marquer des buts. Les buts de la montagne sont les échecs. Une fois atteint le somment, on imagine immédiatement le suivant. Car la montagne est zen : ce qui compte est de suivre le chemin, voire de tracer le chemin, voire de tracer le chemin sans savoir où réellement on veut aller.

Un jour, au Mali, j’étais parti grimper sur la « main de Fatma », belle falaise dans la région de Gao. Dans le village au pied (Hombori), les villageois étaient excités à l’idée qu’on allait enfin savoir ce qu’il y avait en haut des montagnes : allait-on rencontrer les esprits ? Mais surtout quels étaient les arbres qui poussaient là-haut (ils nous avaient demandé de rapporter des feuilles, et avaient fait des paris). Pour eux, le fait d’aller là-haut n’était pas un exploit. Juste une opportunité de savoir. Et en fait, la cordée c’est cela : juste une opportunité d’aller chercher l’inutile, là-haut, et de savoir ce qui se cache peut-être là-haut, de ne pas découvrir quoi que ce soit qui ne soit pas déjà en nous. C’est pourquoi le but de la cordée ce n’est pas d’atteindre le haut, mais d’y aller ensemble, dans un silence empli de significations réciproques.

Alors qu’est-ce qui cloche avec le premier de cordée de notre Président ?

Je crois que c’est l’abandon de ce qui fait une cordée pour en faire un outil de pouvoir de l’un sur les autres. C’est la transformation du chef indien en despote. Un premier de cordée ne tire pas les autres. Il ne peut lui-même avancer, encordé, qu’au rythme du plus lent.

C’est aussi une confusion avec le guide de montagne. Son rôle est effectivement d’emmener des clients gravir un sommet ou faire une voie d’escalade. Il endosse toute la responsabilité, sauf celle de choisir le sommet à gravir qui reste de la volonté des clients. Pour cela il est payé, il rend un service marchand. On attend tout de lui, sauf de marcher à notre place : il n’y a qu’à suivre ses pas et en principe, en mettant nos petits pieds dans ses grandes traces, on devrait arriver en haut et ne pas mourir. Le guide n’est pas un premier de cordée. Il est un manager de la montagne comme objet de loisir, loisir que l’on consomme et pour lequel nous avons des exigences qualité : emmenez-moi au sommet de l’Everest, comme s’il suffisait de payer pour s’en rendre capable, et, réciproquement comme s’il suffisait de payer une personne compétente pour réaliser l’impossible (le mythe moderne du tout est possible, il suffit de vouloir).

La vie d’une cordée ne se manage pas. Elle est l’exact contraire du management qui élimine les faibles, les lents et les inutiles. Elle est solidaire des plus faibles.

Lionel Terray, le grand alpiniste, a réalisé un film appelé « les conquérants de l’inutile ».

Dans les mains de Macron et du management, cela se pourrait se transformer en « les conquérants de l’utile ». Notre président ne s’envisage-t-il pas comme le guide (suprême) ? Travestissant la belle idée du premier de cordée ? Premier de cordée, une philosophie écologique ? NPM et logique financière une philosophie anti écologique ? Voilà aussi quelques pistes pour notre « écogériatrie.

 

Michel Bass

[1] Roland GORI, la nudité du pouvoir, Les liens qui libèrent, 2018, p.43

[2] Zygmunt BAUMAN, rétrotopia, Premier parallèle, 2019, p.44.

[3] Zygmunt BAUMAN, op.cit. p.61.

[4] On peut considérer les dividendes versés aux actionnaires comme l’impôt payé par l’entreprise productrice, et donc ses producteurs, au détenteur du capital financier. Les impôts payés à l’Etat pourraient être pareillement considérés comme un versement au détenteur du capital social et les salaires comme un impôt aux travailleurs, c’est-à-dire un dû.

[5] La logique financière est donc bien une logique de rentabilisation du capital, dans le cadre d’un transfert massif des impôts vers les dividendes (par exemple la « flat tax » décidée par ce gouvernement, plafonnant l’impôt sur les dividendes, considérés alors non comme des rémunérations, mais comme un dû). On voit par contre moins bien la logique de rentabilisation du capital social détenu par l’Etat sauf à penser qu’en privilégiant les dividendes sur les impôts dans le partage de la valeur ajoutée, moins d’argent rentre dans les caisses de l’Etat, lequel doit alors gérer la pénurie qu’il a lui-même créée.

[6] Cf. Zygmunt BAUMAN, le présent liquide, Seuil, 2007

[7] Cf. également Michel BASS, Mort de la clinique, L’Harmattan, 2018, chapitre 4.

[8] Dans la notion de réversibilité, il y a la notion de réciprocité que j’ai développée dans la vieillesse, un autre regard pour une autre relation, ERES 2018. On peut considérer la cordée comme fonctionnant bien si chacun souhaite donner à l’autre plus que ce qu’il a l’impression d’avoir reçu. Ce qui est l’exact inverse du premier de cordée revu par le manager qui ne doit rien à personne. Pierre CLASTRES explique dans « Echange et pouvoir, philosophie de la chefferie indienne » (in La société contre l’Etat, les éd. de minuit 1974) qu’un chef ne peut être chef (un honneur qu’il reçoit) qu’à la condition de son extrême générosité. « La propriété la plus remarquable du chef indien consiste dans son manque à peu près complet d’autorité ; la fonction politique paraît n’être chez ces populations que très faiblement différenciée (…) Qu’est-ce donc qu’un pouvoir privé des moyens de s’exercer ? (…) Trois propriétés essentielles du chef : il est un faiseur de paix, il doit être généreux de ses biens sans pouvoir se permettre de repousser les incessantes demandes de ses administrés et il est bon orateur » (pp.26-27).  Le premier de cordée ressemble à un chef indien : il a une fonction éminemment politique, mais pas de réel pouvoir (quoique une certaine autorité). Sa fonction est fragile et peut à tout moment être contredite par ses compagnons.

[9] Avec cette marchandisation du tourisme himalayen, les membres des cordées qui ne suivent pas sont invités à redescendre seuls… entrainant de nombreux accidents mortels.

De certains âges de la vie…

On connaissait “l’âge de raison”, que les spécialistes sont de moins en moins unanimes pour le fixer toujours à sept ans (s’agissant de l’âge de déraison, normalement un peu plus loin dans le temps, les avis divergent encore plus).

Tout le monde connaît, bien sûr, l’âge du “permis de conduire”, toujours fixé à 18 ans[1], celui, aujourd’hui, autorisant d’utiliser une trottinette électrique (à 14 ans), ou bien, encore, hors des villes, on sait aussi, l’âge du “permis de chasser” (16 ans).

On se souvient que l’âge de la majorité matrimoniale a, quant à lui, varié dans l’histoire (il fut un temps de 12 ans pour les filles, 14 ans pour les garçons !) :https://fr.wikipedia.org/wiki/Majorit%C3%A9_matrimoniale

C’est depuis 1974 qu’il est fixé à 18 ans, devenu aussi, à cette date, l’âge de la majorité civile[2] qui était jusque là de 21 ans (depuis 1792 ! )

Au sujet de la majorité civile, se souvient-on beaucoup qu’auparavant, il n’y a pas bien longtemps, de jeunes hommes avaient le “droit” d’aller faire la guerre – on disait “opérations de maintien de l’ordre” https://www.youtube.com/watch?v=NFzk7EkZ-fI – mais qu’étant encore mineurs (de 21 ans), ils n’avaient pas le droit de voter, et donc d’exprimer une opinion citoyenne, notamment à l’égard de cette obligation à laquelle ils devaient se soumettre ?

S’agissant de l’âge de la majorité pénale, ou âge de la responsabilité pénale, on sait les débats auquel celui-ci a donné lieu et suscite encore actuellement.

20 ans est sans doute le premier des “âges-balises” de la vie (encore que l’on peut considérer comme tel un de ceux précédemment évoqués)  : Vingt ansAvoir vingt ans…, combien de fois a-t-on entendu, entend-on encore et entendra-t-on toujours, ces mots ?

Vingt ans : https://www.youtube.com/watch?v=SFLYnVLZOfM

Avoir 20 ans https://www.youtube.com/watch?v=ZQF5vTdhApQ

60 ans était, jusqu’à il y a peu, un autre ”âge-balise” de la vie, notamment celui à partir duquel l’Organisation mondiale de la santé (l’OMS) définit, encore aujourd’hui, une “personne âgée”[2] et, nous dt-on, “dans la réglementation française c’est, de plus, cet âge qui a été retenu pour certaines prestations ou dispositions concernant les personnes âgées”.

Ainsi, est-ce dès cet âge, et déjà avant, qu’entre autres les organismes de prévoyance et d’assurance nous alertent, un peu plus qu’avant, sur les différents risques, notamment de dépendance, qui vont accompagner nos jours à venir (et sur la nécessité de songer à financer nos frais d’obsèques !).

S’agissant des “dispositions concernant les personnes âgées”, j’ai déjà évoqué, dans ce blog (https://ehpaddecote.wordpress.com/2019/02/), celles relatives à certains logements sociaux prévus spécifiquement pour cette catégorie d’âge (à compter de 60 ans, il faut le répéter) dont l’existence semble interdire, à des personnes ayant atteint cet âge, l’accès à un logement social ordinaire – ou quant l’inclusion procède de l’exclusion et de la mise à côté (“de côté” !) – et ne leur permet plus (sauf dérogation !) d’avoir encore une activité professionnelle (leur procurant des revenus complémentaires de leur retraite, ne pouvant qu’être très modestes), ce qui, par ailleurs, exclue aussi que ces personnes soient encore au nombre de celles qui continuent, par leurs cotisations et contributions, d’abonder aux systèmes de solidarité et n’en soient pas seulement bénéficiaires.

“Travailler plus”, “Travailler plus longtemps”, “Partir plus tard” (à la retraite)…, ou quand, “en même temps”, l’absurdité, pour ne pas dire la bêtise, anonyme et collective, de nombre de “dispositions sociales” peut aussi être meurtrière.

60 ans était donc, jusqu’à il y a peu et pour les salariés, “l’âge de la retraite”, si l’on excepte certains régimes spéciaux (ou certaines dispositions particulières comme celles, aujourd’hui abandonnées, qui permettaient à des femmes ayant eu trois enfants de commencer à percevoir une retraite bien avant cet âge et, pour certaines, de poursuivre ou débuter une carrière politique à des conditions plutôt favorables).

Le 17 mars dernier, la ministre de la santé et des solidarités a laissé entendre que l’âge légal de départ à la retraite, aujourd’hui fixé à 62 ans, pourrait être reculé par le gouvernement dans le cadre de la réforme à venir, le haut commissaire chargé de la réforme des retraites déclarant, quant à lui, quatre jours plus tard que l’âge légal serait maintenu à 62 ans.

Un autre responsable politique, ancien ministre de la santé puis ministre du travail, actuellement président d’un conseil régional disait qu’il voulait que l’âge de la retraite soit porté à 65 ans après 2030 (date à laquelle le nombre de plus de 60 ans devrait avoir progressé de plus de 60 % (https://www.lemonde.fr/vous/article/2006/12/19/le-nombre-de-plus-de-60-ans-va-progresser-de-60-d-ici-a-2030_847304_3238.html).

Le 12 juin, lors de son discours de politique générale devant l’Assemblée nationale, le Premier ministre a annoncé que, si l’âge légal de départ en retraite serait maintenu à 62 ans, un “âge d’équilibre” (dit aussi, précédemment, “âge pivot”), qui se situerait autour de 64 ans, serait défini pour inciter les actifs à travailler plus longtemps (https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/06/27/retraites-l-age-d-equilibre-en-debat_5482173_823448.html)instaurant un système de bonus-malus, et donc malus pour celles et ceux qui n’atteindraient pas cet “âge d’équilibre”.

”Âge d’équilibre” : on voit bien l’origine et l’inspiration comptables de cette expression (“budget en équilibre”, “équilibrer un budget”…), mais, comment ne pas y voir aussi un sens moral, sinon idéologique, de la part de quelqu’un qui aime à rappeler qu’il est favorable à demander des “contreparties” à celles et ceux qui“bénéficient” de nos “mécanismes de solidarité”, en échange du versement d’aides sociales, ainsi que cela a été déjà instauré localement par certains autres responsables politiques, au déni de mots tels que bénévolatvolontariatgratuité (https://www.marianne.net/societe/benevolat-pour-toucher-le-rsa-quoi-oblige-la-loi).

Et, si on était, là aussi, dans “ la destruction du langage et du sens même des mots”[3], selon Frédéric LORDON, cité, sur ce blog, par Michel BASS :https://ehpaddecote.wordpress.com/2019/06/10/une-problematique-de-la-psychogeriatrie-1/ ?

Difficile aussi de ne pas citer ici, une fois de plus – une fois de trop ? –, la phrase, bien qu’elle soit, nous dit-on, apocryphe, d’Albert CAMUS : “Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde.” et, pour, au moins ici, rapprocher de lui, celui qui en fut l’un des critiques, de ne pas évoquer la notion de “violence symbolique” de Pierre BOURDIEU.

Mais, pour finir, soyons optimistes, s’il y a lieu de l’être : Avoir cent ans : https://www.youtube.com/watch?v=I9-D9DoA-Vg

 

Bernard Gibassier

1. Le brevet de base français de pilote d’avion, dont la formation nécessaire pour l’obtenir inclus d’effectuer un certain nombre de vols en étant “seul à bord”* peut, quant à lui, être obtenu dès 15 ans ans.

 

* A la différence du permis de conduire qu’il faut avoir obtenu pour commencer à conduire en étant seul dans un véhicule.

 

2. L’âge de la majorité sexuelle, défini comme étant “l’âge à partir duquel un mineur civil peut entretenir une relation sexuelle avec un adulte sans que ce dernier ne commette une infraction pénalement réprimée, à condition que cet adulte ne soit pas en position d’autorité à l’égard du mineur” est actuellement fixé à 15 ans.

3. “Personne qui présente les attributs physiologiques et sociaux de la vieillesse tels [ou telle ?] que la société se les [ou se la ?] représente”.

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Plutôt que l’ « Alzheimer », comprendre autrement l’oubli

L’Alzheimer, les « z’alzheimer, l’alzheimer, le dément, etc. … autant de facilités de langage pour désigner les mêmes sujets relégués ainsi au rang de malades atteint de démence, de syndrome démentiel ou de démence sénile

Dans une société où le vieillissement tend à être considéré comme une maladie à soigner il nous faut prendre le temps de se retourner, de regarder et d’écouter ces personnes « malades de vieillir », qui terrorisent tant une certaine médecine et son angoisse chronique de la finitude.

A la recherche du temps perdu… écrivait Proust, un temps perdu qui maintenant n’a plus le droit d’être confus, ennuyeux ou inutile, mais se doit être productif, efficace utilisé par des seniors heureux de leur « bien-vieillir » ; tel Martine qui n’a pas le droit de vieillir, ils doivent alors dépenser autant leur temps que leur argent pour rester à tout prix jeune.

Cette injonction du bien vieillir (ou du « bien rester jeune à tout prix ») a trouvé son moulin dans la « Démence de Type Alzheimer » (DTA), tel Don Quichotte et son cheval de bataille médical, qui tente alors désespérément de vaincre l’éphémère pathologisé de la vie. C’est cette illusion qu’Amédée Lachal[1] tente de déconstruire en nous rappelant à l’ordre de l’humain et de l’humanité[2].

Origine endogène au sujet ou cause médicale exogène ?

Ne remettant pas en cause l’existence du handicap cognitif de certains sujets plus âgés, cet auteur soutient  de laisser le choix à cet autre plus âgé, peut être lassé d’une vie passée chargée de regrets, endeuillée, de résoudre sa fin de son existence par un oubli volontaire.

A cette approche médico-centrée dans sa quête compulsive (Freud ne décrivait-il pas la répétition du même comportement comme pathologique ?), du contrôle absolu de la vie (et de la finitude) qui vise à confirmer l’existence d’une origine extérieure de cette « soi-disant maladie », l’auteur replace l’individu au centre de sa propre existence avec un droit à l’oubli et au refuge dans les souvenirs.

Une telle manière de se réfugier en soi même est appréhendée comme un processus adaptatif propre à chaque personne, tout particulièrement lors de deuils non résolus et générant dépression et négativité de soi (et non négation de qui nous sommes).

Les études concluant à une comorbidité en dépression et « maladie d’Alzheimer » foisonnent, et c’est en se basant sur le principe fondateur de la Validation (cf. Naomie FEIL), que l’auteur rappelle que le sujet est le sujet de lui-même.

Plutôt que médicaliser deux maladies organiques, ne pouvons-nous pas y voir un cycle de cause (dépression) et conséquence (handicap amnésique), avec en son centre un sujet qui choisit de se réfugier en lui-même pour trouver un sens à la fin d’une vie en perte de sens…

Une telle approche contemporaine des sujets vieillissants est portée par les deux bases suivantes :

-un DSM-V qui a supprimé le terme « démence » de ses pages (pour le remplacer par les « Troubles Neurocognitifs Majeurs » ou TNM),

-et une ARS qui a déremboursé les médicaments « anti-Alzheimer » (et qui a rendu un grand service !).

Au-delà de cette approche neuro-psychologique, et plutôt que vouloir sans cesse étudier les cerveaux des vieux exclusivement, nous proposons d’aborder le sujet âgé au travers de son histoire, son existence et la globalité psychique et cognitive, (n’en déplaise à Chomsky et aux matérialistes réductionnistes).

Il est temps de se confronter à cette incapacité humaine de ne pas contrôler sa destinée et celle des autres …mais simplement se pencher vers l’autre,  l’écouter et  se rappeler qui il est… plutôt que « qu’est-ce que c’est ? ».

Nous sommes tous des futurs vieux, n’oublions pas  de l’admettre.

La vieillesse est une sagesse !

 

Valentin Emeric

[1]  Amédée Pierre Lachal:  » Maladie d’alzheimer – De la mystification médicale à l’indifférenciation sociale. » Les auteurs libres 2019

[2] (et non l’Humanitude).