Archives pour la catégorie vieillissement

Pourquoi pas des « points vieillesse » pour les bénévoles ?

  1. Je fais cette proposition de comptabiliser les temps de bénévolat des citoyens auprès d’associations, de fondations, et organisations connues et reconnues par l’Etat en attribuant des points vieillesse, utilisables si besoin pour améliorer les conditions d’un long temps de vieillissement, chez soi ou en établissement.

De plus cela valoriserait les fonctions de bénévolat qui permettent de conserver, développer et faire évoluer leur savoir être et leur savoir-faire.

  1. Concrètement, on pourrait imaginer la mise en œuvre de cette idée ainsi. Il ne s’agirait pas d’une rémunération du travail des bénévoles mais d’une sorte de « rente » supplémentaire pour assurer les financements dont auraient besoin les plus âgés et les plus démunis.

Une ouverture à des droits de fin de vie pour ceux qui ont donné leur temps bénévolement, à gérer par la sécu, les mutuelles, les caisses de retraite. Mais mon rôle de citoyen est de proposer comme je l’ai fait au cours du grand débat national. Aux politiques de cogiter sur les modalités de mise en place.

3.Depuis 1999, je me suis construit une « carrière bis » de bénévole retraité en menant un travail de réflexion et d’actions sur un projet de retraite et de long vieillissement dans une société mondialisée où nous sommes toujours plus nombreux et âgés. Je milite au sein d’une dizaine d’associations et un pionnier avec quelques-uns pour le développement du long vieillissement comme situation la plus urgente dans notre monde actuel. Les professionnels de la gérontologie ayant sur cette question une perspective trop souvent axée sur plus d’accompagnement…

  1. Je dis souvent lors des échanges et pas simplement par provocation que de plus en plus nous aurons environ quarante années à vivre après 60 ans, ce qui interpelle très souvent…

Non pas que je sois certain de vivre ces 40 ans supplémentaires mais penser les choses ainsi nous permettra de penser le futur comme un temps fécond pour de nouveaux projets.

Pierre Caro

Veiller sur et non surveiller

Je ne sais pas si beaucoup d’élèves de terminale, actuellement, ont lu « Surveiller et punir ». J’espère qu’ils sont nombreux. Michel Foucault interpelle encore aujourd’hui, surtout quand j’entends parfois, dans nos unités dites « sécurisées », des gens dirent : « je suis en prison ».

Il est toujours vrai que les relations entre hôpital, école, armée et prison restent complexes, surtout en gériatrie, quand la psychiatrie s’en mêle… Toutefois, quand se perdent mots et raison et que les objets sont renvoyés à leurs inerties, – les mots et les choses… cela me rappelle aussi quelques lectures !- les vieux nous enseignent la présence de la parole, la vérité du fameux logos.

J’avais essayé de mettre en forme ces idées dans « Sur l’autre rive de la vieillesse » (Erès 2017).

Mais l’accompagnement du grand âge nous amène aussi à envisager autrement les relations parfois conflictuelles entre les humains : protéger, soigner, veiller sur, éduquer, aménager. Depuis Thomas More, nous sommes autorisés à oser les utopies, alors j’en propose une nouvelle, presque directement issue de l’expérience de la vie en gériatrie. Et si, dans tous lieux et strates de la société, on faisait ce que l’on fait dans ces « communautés de soins et d’accueil » que peuvent être nos maisons de retraite. Bannir absolument toute forme de violence institutionnalisée et légitimée qu’est la punition. Après tout, les vieux aussi peuvent exercer les uns sur les autres des violences ou, « syndrome frontal » aidant, se livrer à des gestes que l’on qualifierait en d’autres lieux et époques de libidineux, voire même d’agressions sexuelles, ou encore considérer comme à soi ce qui ne l’est pas, et commettre ce que l’on appelait « vol » ailleurs ou autrefois.

Transposer à toute la société le fonctionnement des institutions gériatriques – ou, dans la même idée, des institutions pédiatriques ou pour personnes handicapées- c’est dépasser le système pénal et n’envisager que des ajustements non violents entre les hommes.   A l’heure où l’on songe sérieusement à installer des caméras de vidéo surveillance jusqu’à l’intime des chambres, où l’on pense davantage juge et châtiment que médiation et soin, où l’on admet sans sourciller que tout écart à une norme doit être « recadré », autrement dit puni, je me suis dit : « Michel Foucault, reviens, ils sont devenus fous ! »

Il en est sorti, chez l’Harmattan, un essai politiquement incorrect : « Quand surveiller, c’est punir. Vers un au-delà de la justice pénale » où je rêve d’une société de « veillance-sur » plutôt que de « surveillance ». L’aide-soignante y deviendrait le modèle et la prophétesse d’une communauté d’hommes et de femmes où toute violence ne sera plus que problème à résoudre, et non plus mal à châtier. On y verra discuter ensemble Nietzsche et Freud, explorateurs des zones envahies des meutes de chiens sauvages que sont nos psychismes, avec Lévinas et Buber, admirateurs du visage dans son épiphanie et la richesse des rencontres. Sans peur.

Les vieux ont encore à dire sur la justice, même quand la mémoire s’en va…

 

Dominique Rivière

Nous n’avons jamais autant communiqué, nous ne nous sommes jamais aussi peu parlé

Un premier billet d’humeur, d’autres moins thymiques seront à venir..

Je n’ai pas écouté Jupiter président, juste une phrase saisit au hasard des conversations journalistiques ennuyeuses et convenues.La première observation quant à la conférence de presse postintervention auto-cogruente, est qu’en majorité la parole a été donnée à la presse parisienne..2 questions pour la presse étrangère et je ne parle pas de la presse régionale.

Un monde nouveau se dessine à nouveau. Mais pire encore.; La déférence onctueuse des journalistes interrogeant m’a laissé pantois, nous sommes à des années lumières du Washington-post! Pour l’exemple; » Comment allez vous Monsieur le président, avez vous souffert, avez vous changé, vous représenterez vous en … » Fermez le ban!

Alors me demanderez vous, ou pas, pourquoi ce préliminaire sur un site aussi pertinent sur les problèmes du vieillissement , de l’existence de l’autre quel que soit son âge et sa condition psychique? Tout simplement, qu’il est plus facile de sortir de l’ENA que de l’ordinaire!

Nous n’avons jamais autant communiqué et nous nous ne sommes jamais aussi peu parlé…Nous sommes dans une ére aphasique de notre société, perdus et égarés, nos pensées ne sont plus reliés à des gestes de solidarité, de bienveillance, nous ne reconnaissons plus les valeurs qui nous permettraient de devenir ensemble..

Ne reconnaissez vous pas à ce stade certains symptômes de la soi disant maladie d’Alzheimer?!

L’objet remplace la pensée et le spirituel, le matérialisme est devenu quasiment religieux, qui n’a pas son dernier portable « high tech »d autres que sais je.Pour preuve , les robots que l’on installe dans les EHPAD, afin que les vieux puissent ne pas ressentir la solitude! Nous nous dirigeons vers le plus mauvais des mondes , si nous n’y sommes pas déjà.

C’est un profond changement de pensée qui nous est nécessaire , aucun objet , ni d’autres dieux célestes, ne nous y aideront.
De cet embrouillamini communicationnel permanent , pas de projets , aucune perspective, aucun lien , j’ai le sentiment , parfois de partager ce que peuvent ressentir ces personnes que j’accompagne au quotidien qui souffrent de « démence », perte de l’esprit , il me semble…

Amédée Pierre Lachal

PS Dernier ouvrage paru: »Maladie d’Alzheimer, de la mystification médicale à l’indifférenciation sociale » préface de Louis Ploton éd.les auteurs libres

Travailler à 80 ans ?

Aux USA : à plus de 80 ans, ils sont toujours obligés de travailler (et ils sont de plus en plus nombreux) :

https://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/carriere/vie-professionnelle/retraite/etats-unis-encore-au-travail-a-96-ans_3198149.html

Et en France, combien sont-ils qui poursuivent une activité professionnelle bien au-delà de 62 ans, l’âge légal actuel de départ à la retraite ?

En 2016, selon une étude de la Drees, ils étaient 463 000 Français à continuer à travailler tout en percevant une pension. Et parmi eux, 253 000 avaient plus de 65 ans :

https://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/carriere/vie-professionnelle/retraite/on-ne-peut-plus-suivre-ils-sont-retraites-mais-travaillent-encore-par-necessite-economique_2998449.html

Combien, en 2019, qui s’emploient encore dans nombre de petits boulots “offerts” aux “vieux”[1] : https://www.seniorsavotreservice.com/, et sans doute, dans les chiffres officiels, n’apparaîtront-pas pas celles et ceux qui participent d’une économie parallèle – ou “souterraine” ? –, sans que le fait qu’ils/elles ne soient pas “déclaré.e.s”, résulte toujours de leur choix.

Combien de “vieux”, par exemple parmi ces “invisibles” (ou inaperçus) d’aujourd’hui, comme celles et ceux qui, dans les banlieues, colportent la presse publicitaire dont elles/ils emplissent les boites à lettres des quartiers pavillonnaires, ou qui, en ville, aux heures matutinales et/ou nocturnes, assurent le nettoyage des locaux collectifs d’activités, sortent les poubelles des immeubles désormais dépourvus de concierges ou de gardien.ne.s, ou parmi ces nouveaux auto-entrepreneurs (auto-entrepreneuses ?) urbain.e.s, comme le sont – autre exemple de notre “vie moderne” – les chargeurs (chargeuses ?) de trottinettes électriques (“juicers“ : en anglais, on a moins à se soucier de l’écriture inclusive) ?

Combien parmi les “migrants de l’intérieur quittés par leur pays”, selon les mots de Bruno Latour (https://reporterre.net/Bruno-Latour-Les-Gilets-jaunes-sont-des-migrants-de-l-interieur-quittes-par) ?

A Paris, mais sans doute en est-il de même ailleurs, les “vieux” qui n’ont pu obtenir de “logement social” qu’en “résidences-appartements pour personnes âgées” (en fait d’appartements, il s’agit de studios), n’ont plus, de ce fait, le droit de continuer à travailler dès 60 ans (faut-il rappeler encore, ici, que l’âge légal de départ à la retraite est actuellement de 62 ans avant qu’il soit sans doute encore reculé ?), sauf dérogation dont on nous dit qu’elle est “généralement acceptée”[2].

L’interdiction de continuer à travailler serait-elle ici conçue comme une « contrepartie” – le mot est dans l’air du temps –à l’aide que constitue la possibilité donnée à des “personnes âgées” (des “vieux” de 60 ans !) de pouvoir accéder à un logement social, comme nombre d’autres catégories (“normales” ?) d’âge de la population et aux mêmes conditions de ressources ? Et cette “contrepartie” aurait-elle été conçue à l’instar de celles que certains membres du gouvernement (voir notamment : https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/02/15/edouard-philippe-veut-debattre-de-contreparties-aux-aides-sociales_5424057_823448.html) et ailleurs (récemment : https://www.lyoncapitale.fr/politique/auvergne-rhone-alpes-wauquiez-veut-essayer-les-contreparties-au-rsa/) veulent instaurer à l’égard des “bénéficiaires” de minima sociaux ?

Si, c’est afin que les “vieux” se consacrent plutôt à des activités bénévoles au profit de leurs concitoyen.ne.s, nombre de ceux-ci – ici, je m’autorise encore le masculin générique – n’ont pas attendu de telles incitations pour s’engager, ou continuer à s’engager, notamment dans la vie associative.

L’idée même d’une activité bénévole, au delà de celle d’une activité non rémunérée – non “monétisée”, comme on dit aujourd’hui –  n’est-elle pas aussi, et d’abord, l’idée d’une activité volontaire, non imposée, ne relevant que d’un engagement personnel dans la vie de la cité, donc libre[3] ?

Et, l’idée d’imposer de devoir en accomplir une, en tant que “contrepartie” d’une aide sociale, à l’instar d’une peine de “travail d’intérêt général” (TIG), outre qu’elle est antinomique, n’est-elle pas offensante à l’égard de l’idée même du bénévolat ?

Mais, peut-être, cette “idée” veut-elle contribuer à ce que la situation de “sans emploi” soit assimilée d’emblée à une faute, du moins relève avant tout, sinon uniquement, d’une responsabilité individuelle ?

Interrogé tout récemment pour savoir s’il pensait qu’il fallait une contrepartie au versement des aides sociales, celui qui est considéré comme étant à l’origine du Revenu de Solidarité Active (RSA), Martin Hirsch, répondait : « Chaque fois qu’on travaille, on doit avoir une fiche de paye (…) Quand vous donnez une heure de travail, vous avez une heure de salaire ( …) Faire en sorte que quelqu’un qui reçoit une aide sociale travaille sans salaire, la conséquence est qu’il se retrouve en concurrence avec des vrais salariés (…) donc j’y suis défavorable ».

S’agissant de celles et ceux à qui on ne reproche pas encore – quoique, parfois… – d’être des “inactifs” (des “gens qui ne sont rien”), on ose espérer qu’une idéologie de la charité moralisante de retour, et qui semble inspirer un certain “paternalisme d’Etat” s’agissant au moins de sa conception de la solidarité, ne va pas envisager que soient à présent demandées des “contreparties” aux “bénéficiaires” du “minimum vieillesse” (aujourd’hui l’Aspa : l’allocation de solidarité aux personnes âgées) ou de l’AAH (allocation aux adultes handicapés).

Et, s’agissant du projet de “service national universel” qui envisage d’impliquer le secteur associatif et qui me semble aussi béta qu’il sera sans doute inutilement couteux, ce n’est pas ce qui me paraît l’inspirer qui va m’inciter à adhérer à un tel projet que l’on croirait issu d’un esprit encore juvénile.

Mais, à l’heure où dans la géographie gouvernementale, on voit encore moins qu’avant où sont situées la vie associative, l’économie sociale et solidaire, l’éducation populaire, la jeunesse…

Bernard Gibassier


1. Ici, le masculin générique ne semble pas trop froisser et son usage est généralement admis par les “vieilles”.

2. J’ai demandé au Défenseur des droits (l’autorité administrative) ce que pouvait être un droit lorsqu’il est soumis à une dérogation.

Son titulaire actuel, Jacques Toubon) est, comme moi, né en 1941* et pourra exercer cette fonction jusqu’à près de 80 ans (fonction dont s’agissant de l’un de ses prédécesseurs, il m’est arrivé de croire qu’elle était bénévole !).

J’aurais aimé que, pour cette raison, il me fasse part d’une opinion personnelle quant au fait que certains “vieux” du même âge que lui et moi doivent solliciter une “dérogation” pour pouvoir travailler encore.

* Joan Baez aussi, qui, elle, lorsque je l’ai revue récemment, m’a fait penser (croire) un moment que j’étais peut-être resté aussi jeune qu’elle (https://www.youtube.com/watch?time_continue=1&v=zWcKnNH0SHA).


3. Pour ma part, au cours de ma vie – et elle n’est peut-être pas tout à fait finie –, j’aurais consacré bien moins de temps à des activités sociales rémunérées* qu’à des activités sociales bénévoles (certaines dont ont pu bénéficier des membres de la famille d’une des ministres de l’actuel gouvernement !) et sans considérer qu’à cela devait correspondre des “contreparties”, les solliciter ou les espérer (auquel cas, j’aurais été plutôt déçu).

* Activités sociales rémunérées : je préfère ces termes au mot travail et ce en raison de son étymologie généralement attribuée, quand bien même celle-ci soit sans doute erronée. 

 

Le défi d’une culture de la responsabilité chez les retraités et personnes âgées

Dans le conte philosophique de Voltaire, publié en 1748, “Le Monde comme il va”, reflet de la société de Voltaire à son époque, nous trouvons une analyse fine et extrêmement perspicace, qu’on dirait presque de notre propre époque.

Dans ce conte, les génies qui président l’empire du monde se trouvent en colère contre les excès des Perses.

L’ange Ituriel, un de ces génies, confie une mission au Scythe Babouc : se rendre à Persépolis et observer ses habitants accusés de tous les maux, afin de lui rendre un compte rendu fidèle qui déterminera, s’il faut châtier ou exterminer la ville.

Arrivé à Persépolis, Babouc observe le comportement des habitants de la ville, et y découvre un monde où règne la violence, l’injustice, le vice, le crime.

Babouc déchiré tantôt par la violence de cette ville, tantôt par quelques manifestations de vertu chez ses habitants, s’étonne : “Inexplicables humains, comment pouvez-vous réunir tant de bassesse et de grandeur, tant de vertus et de crimes?” Ce monde devrait-il être détruit ?1

 Edgar Morin déclare en 2013 «Tout indique que nous courons à l’abîme et qu’il faut, si possible et s’il en est encore temps, changer de voie.» (E.Morin, 2013).

 «Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils en voient la nécessité que dans la crise» Jean Monnet2

 L’âge de la retraite est aussi celui de deux tiers de vie accomplie, et la vie c’est le changement.

Il est donc toujours temps de changer de voie, il suffit, c’est là le triste constat, que nous le voulions, que nous en ayons le courage, ensemble, pour développer nos capacités et moyens de demeurer des citoyens, acteurs, d’une société mondiale entre trois, quatre, voire cinq générations, sans être esclaves d’un avenir gouverné par l’intelligence artificielle.

Nous connaissons « bassesses et grandeurs, vertus et crimes » bien au-delà de nos territoires de vie puisque nous sommes informés, depuis ces dernières décennies, dans les secondes, souvent visuellement, de l’événement produit à l’extrémité du monde.

Retraités, donc aînés, nous sommes en partie, responsables de la situation actuelle du monde.

Forts de nos expériences, face à l’obligation ou la nécessité morale de répondre et d’assumer nos responsabilités, de nous porter garants de nos actions ou de celles des autres, nous devons participer de façon active à une autre voie pour une société mondiale de paix et de bonheur en étant connus et reconnus dans nos aptitudes et nos compétences.

Celles-ci commencent par l’éducation, la formation, se développent par les apprentissages tout au long de la vie.

Il nous appartient d’apporter la preuve de leurs réalités, aux autres d’en reconnaître le bien fondé.

Ce troisième tiers de vie est une nouvelle chance de construire ce que bien souvent les contraintes de la carrières ne nous ont pas permis.

Osons un défi, celui d’une « nouvelle carrière », demeurons professionnels dans une profession choisie, apprise, comprise afin d’en exercer les compétences avec bonheur dans un développement personnel et collectif.

Devenir « retraité professionnel » c’est marquer sa volonté de vivre un long temps de retraite et de vieillissement, en bonne santé – nous savons que le travail, exercé avec plaisir, est le meilleur vaccin contre un vieillissement trop rapide – de façon bénévole ou lucrative pour des raisons personnelles, en s’engageant, par exemple, pour recentrer la science sur le vrai, l’art sur le beau, et la culture sur le bien.

Si le programme vous plaît, rejoignez nous !

Pierre Caro

retraité professionnel

1Extrait de l’Alliance pour les sociétés responsables et durables, les cahiers de propositions Yolanda Ziaka

2Jean Monnet 1888-1979 promoteur de l’atlantisme et du libre échange, il est considéré comme l’un des pères de l’Europe.

Mort de la clinique

 

 

Le propos de ce livre pourrait être résumé par 2 propositions d’Ivan Illich, datant des années 70 et 90 : « L’agent pathogène majeur, c’est la focalisation sur la santé », mais aussi, « l’entreprise médicale est devenue un danger pour l’homme ».

Je pense que c’est particulièrement vrai pour les personnes vieillissantes, et la manière dont la société imagine leur vie. On les a transformées en malades chroniques, même sans pathologie avérée. Tout cela au nom de la santé, au nom du plus c’est mieux. Un vieux mange des médicaments tous les jours, est hospitalisé régulièrement, va peut-être vivre en établissement médicalisé, et sûrement finir ses jours à l’hôpital. Vive la médecine ?

Comment comprendre ce qui nous a amené là, alors que cela fait des décennies que certains penseurs nous ont alertés ? Que se joue-t-il dans cette organisation de la société obnubilée par la santé ?

Ce livre se propose d’analyser ce fonctionnement, ses origines et ses causes, et surtout ses conséquences, notamment pour nos aînés. Et surtout de faire le lien entre ce fonctionnement médical et l’organisation sociale, économique et politique de notre société. La médecine et le système de santé sont un des produits d’un système économique de l’hubris et de l’illimitation, amenés là par la « perfection de la technique »[1]. Ils sont aussi dangereux pour l’homme, l’humanité, l’environnement physique et social que tous les autres pans de la productivité industrielle, par leur croissance illimitée, par leur développement ubiquitaire, par leur atteinte à l’environnement physique et social.

Il faut penser la décroissance médicale. Il faut penser la démédicalisation de pans entiers de nos vies. Pour viser le bien-être.

La médecine médicalise les moments les plus essentiels de la vie

Comme le disait André GORZ il y a déjà 45 ans « Voici la mort médicalisée, au même titre que la maladie, la santé et la naissance (…). Votre mort, tout comme vos maladies et votre santé, devient affaire de professionnels, elle ne vous appartient pas (…) La boucle est maintenant bouclée. L’homme moderne est né à l’hôpital, soigné à l’hôpital quand il est malade, contrôlé à l’hôpital pour voir s’il est bien portant, renvoyé à l’hôpital pour mourir dans les règles. Le voilà dépossédé d’un des derniers fondements de sa souveraineté au profit des mêmes méga institutions et méga machines qui, nées de la concentration du capital et de la généralisation des rapports marchands, règlent le reste de sa vie (…). Il est devenu tributaire pour tous ses besoins de biens et de services marchands, dispensés par des appareils institutionnels échappant à son contrôle et à sa prise, et qui engendrent la dépendance, la rareté et la frustration »[2].

20 ans plus tard, Christopher LASCH disait : « L’histoire de la société moderne est, d’un certain point de vue, celle de l’affirmation d’un contrôle social sur les activités jadis dévolues aux individus et aux familles. Dans la phase initiale de la révolution industrielle, les capitalistes arrachèrent la production du foyer pour la collectiviser à l’intérieur de l’usine, sous leur surveillance. Ils se mirent ensuite à s’approprier les savoir-faire et le savoir technique  des travailleurs grâce à « l’organisation scientifique du travail » et à les rassembler sous le contrôle d’une direction managériale. Ils étendirent enfin leur contrôle sur la vie privée des travailleurs : médecins, psychiatres, enseignants, psychopédagogues, agents au service des tribunaux pour mineurs et autres spécialistes commencèrent à surveiller l’éducation des enfants, qui jusqu’alors relevait de la famille »[3].

La critique est sévère : la médecine médicalise les moments les plus essentiels de la vie et l’organisation du système de santé, dans le sillage de l’organisation bureaucratique et managériale de la société et de son économie, rendant les gens dépendants des services, et incapables d’identifier et de subvenir à leurs propres besoins. Leurs besoins sont assujettis à la production des biens et service ayant pour but de créer ces besoins. Ce que sont devenus la médecine et la santé publique sont deux faces de la modernité : la technicisation et la croyance qui l’accompagne (la technique nous sauve) d’une part, et d’autre part une « organisation rationnelle en vue d’une fin »[4] pour laquelle tous les moyens sont bons (il faut absolument viser la santé, c’est-à-dire la vie la plus longue possible).

Penser la maladie ou la santé contemporaine

Ces réflexions illustrent mes efforts en vue de contribuer à une « philosophie » de l’action en santé qui soit en même temps anti-utilitaire (le but est le bien-être de chacun et non la santé moyenne du plus grand nombre) et critique de la médecine (la santé de chacun ne serait plus détournée par l’option techniciste, par sa fin utilitaire), efforts retracés dans mon premier ouvrage « Promouvoir la santé »[5]. La définition utilitariste de la santé correspond parfaitement au modèle économique productiviste : plus c’est mieux, et plus de plus encore mieux. La croissance est son carburant. Autrement dit, peu importe ce que vivent réellement les gens du moment que la quantité de vie s’accroit, que la quantité de soins s’accroit. Cette conception utilitariste, illustrant à merveille la conception de la santé publique, s’est peu à peu imposée à la médecine.

La philosophie de la promotion de la santé a été une tentative pour se démarquer radicalement de l’utilitarisme de la santé publique : en passant par des politiques de développement social, de réduction des inégalités sociales et culturelles, de critique des réponses purement médicales, il y était question de « conférer aux individus et aux populations les moyens d’un plus grand contrôle sur leur propre santé »[6]. Mais l’idée même de santé était toujours au centre des préoccupations et faisait courir le risque de recréer la finalité utilitariste. C’est la raison pour laquelle beaucoup ont mal compris la promotion de la santé comme critique anti-utilitaire du système de santé, lui donnant le statut de méthode d’action en santé publique, de démarche pour faire encore plus et mieux de la santé publique. Pour ces derniers, le but restait d’améliorer la santé de la population (avec toutes les difficultés de définir la santé d’une population) et non de contribuer à la réappropriation par les gens de leur propre santé. Donner les moyens (accès aux soins, techniques, ressources, etc.) pour améliorer la santé plutôt que de conférer des moyens de la contrôler, tel était le crédo des promoteurs de la santé (publique).  On se fixait ainsi des buts utilitaires : réduire les inégalités de santé (ramenée à de l’inégalité de l’accès aux soins médicaux), éduquer aux thérapeutiques et à la santé, etc. par le biais de politiques de développement social dans lesquelles la question des conditions de vie devenait une forme de prévention médicale. André GORZ y a cru[7] : la « sociogenèse des maladies » devait devenir un « facteur » de santé que des politiques actives de santé et de développement social devaient juguler[8]. Mais le dérapage utilitaire était là et Thierry BERCHE fit remarquer que, à cette occasion, la médecine s’accaparait les sciences humaines à des fins opérationnelles : « Les médecins se substituent aux socio anthropologues dans la recherche globale de la pertinence anthropologique de l’action sanitaire »[9].

La techno-bureaucratie, pour sauver l’homme de la maladie, de la vieillesse et, maintenant de la mort

Avec la promotion de la santé et la santé communautaire, on était hélas de nouveau empêtré dans l’utilitarisme. La volonté d’expansion de la technobureaucratie sanitaire conduisait à la récupération des idées de critique de la médecine, pour s’imposer encore plus. Ivan ILLICH l’avait fait remarquer : « L’être humain qui a besoin de santé est considéré comme un sous-système de la biosphère, un système immunitaire qu’il faut contrôler, régler, optimiser comme ‘une vie’… Par sa réduction à une vie, le sujet tombe dans un vide qui l’étouffe »[10]. C’était bien « l’entreprise médicale [qui] était devenue un danger pour l’homme ». Si la santé demeure l’objectif, comment l’atteindre, sauf à médicaliser la société toute entière ? Comment éviter la « désappropriation de la santé induite par la dépendance aux services » ? Comment alors réintroduire la place de l’autre, de la personne concernée dans la construction de son propre projet de santé ?

Tout ceci était déjà largement pressenti, analysé encore 40 ans plus tôt (1953) par Karl JASPERS pour qui « il était humain de veiller à ce que toute la population pût se faire soigner mais cela devient inhumain à cause de la manière dont les choses sont organisées (…) [empêchant que ] le dialogue entre le médecin et le malade demeure l’essentiel (…) pour ne pas être détourné vers l’antiphilosophie du miracle pseudoscientifique »[11]. Dit en terme « canguilhémien », il s’agissait de préserver une médecine qui laisse le soin de la normativité à la personne elle-même, une philosophie de l’action en santé non normative et coopérative, où la santé à atteindre n’est pas déterminée a priori par des statistiques créant de la norme, ou par une médecine dont le seul but est de lutter contre la mort.

Quelques années plus tard, il a fallu se rendre à l’évidence : ce qui nous faisait retomber dans la techno bureaucratie en santé publique n’était pas seulement la tension intrinsèque aux choix utilitaires conduisant à forger un système de santé de nature industrielle (où il s’agit de « produire de la santé » avec les techniques les plus modernes, une division sociale du travail, des ingénieurs qualité et une organisation bureaucratique) mais bien la médecine elle-même dans son projet prométhéen de sauver l’homme de la maladie et, maintenant de la mort. Encore une fois, ILLICH avait identifié cette problématique : « L’agent pathogène majeur, c’est la focalisation sur la santé ». En se focalisant sur l’augmentation de l’espérance de vie, en ayant fait de la santé un but et non un moyen d’une vie bonne (phronesis), la santé publique avait manqué l’essentiel : ce sont des effets collatéraux de l’amélioration des conditions de vie, d’alimentation, d’hygiène et de travail qui avaient permis de vivre plus vieux et avec moins de handicap, mais peu la médecine ou la santé publique[12].

Si ni la médecine moderne ni la santé publique institutionnelle ne sont des réponses appropriées, alors quoi ? Dans ce nouveau livre, je m’attaque principalement à ce qui fait problème dans les pratiques médicales et de santé.  La clinique, au sens que Foucault lui donnait, est maintenant le parent pauvre de la médecine, qui raisonne en algorithmes, en statistiques, en preuve par les chiffres et en numérisation du vivant. D’une certaine façon la santé publique a envahi la médecine (la médecine doit permettre d’atteindre les objectifs de santé publique), et la médecine a normé la santé publique (ce sont les états de santé définis par la norme et l’absence d’anomalies qui dictent le regard de la santé publique).

Une médecine sans clinique

Sur le blog l’âge la vie, j’ai exprimé des analyses critiques de l’organisation des soins et des prises en charge des personnes âgées. Ce livre aide à poser les fondements de mes critiques. Mais en particulier, en dehors des critiques sociétales, voire sociologiques assez habituelles, ce livre vient rappeler, que, si notre société est en crise dans tous les domaines (économie, politique, environnement), la crise de notre système de santé en relève de la même façon. Mais pas seulement.  La crise de la santé relève aussi du devoir sans fin de santé, projets et devoirs traduisant dans le domaine de la santé ce toujours plus et cette illimitation caractéristique de notre société libérale, et également du projet prométhéen de la médecine

Les effets délétères de ses excès se retrouvent partout dans la médecine. Il faudrait pouvoir se protéger des excès de la médecine dans de nombreux domaines comme la cancérologie, la prise en charge des personnes âgées ou la psychiatrie (et imaginer ce que cela représente pour ceux qui cumulent maladie mentale, cancer et vieillissement…). Comme pour le reste du système économique et social, l’excès et l’illimitation nous font courir des risques insensés, à la mesure, et en rapport à la crise écologique.

Cette illimitation a des répercussions dans les établissements accueillant les personnes vieillissantes, car soumises à une médicalisation constante. Si la médicalisation des établissements à la fin du siècle dernier a permis certaines améliorations, il faut aujourd’hui considérer leur médicalisation comme un des facteurs problématiques.

Selon Georges ORWELL, un progrès ne peut être jugé qu’à l’aune de la « Common Decency », une société s’interrogeant sur ce qui est plus ou moins humain, le progrès étant ce qui nous rend plus humain. Pour Christopher LASCH, être plus humain est ce qui laisse la place à la loyauté et la dette à l’égard de l’Autre, à l’opposé des valeurs instrumentales, mécaniques, rationalisantes du culte de la performance, de la réalisation de soi, de l’autoentreprise de soi. En somme, c’est l’être désintéressé, l’opposé du mercantile et de l’homme d’affaire, qui peut garantir la « libre circulation de la dette », et donc, le progrès humain, dont le bien-être fait partie.

Sur ce blog, on trouve diverses approches de l’indécence faite aux vieux dans notre société, particulièrement par la transformation de l’aide et de la solidarité en services marchandisés, dont la Silver Economie est la traduction.

Les questions d’organisation et de moyens y sont aussi souvent abordées, parfois sous l’angle de l’analyse des pratiques. Mais qu’est-ce qui nous pose problème dans cet état des lieux de l’accompagnement de la vieillesse ? Nous sentons bien que le sort réservé aux personnes âgées n’est pas satisfaisant et nous souhaiterions des pistes nouvelles, des « utopies concrètes » dirait José POLARD. Mais le sort réservé aux vieux dans notre société est une dimension éminente de la marchandisation des services autant que du projet médical et sanitaire lui-même.

Une médecine sans clinique est-elle encore humaine ?

Michel Bass

 

[1] Cf. Friedrich Georg JÜNGER, La perfection de la technique, Paris, Allia, 2018. Il dit par exemple, p.43 « d’un point de vue technique, la meilleure organisation est la plus rationnelle, c’est-à-dire celle qui favorise celle qui favorise la plus grande consommation ».  Il est facile de comprendre pourquoi cela renvoie à l’illimitation : la technique progresse sans cesse et a besoin, pour se déployer, de fabriquer de nouveaux produits, qui rendent obsolètes les plus anciens.

[2] André GORZ, Médecine, santé et société, in Ecologie et Politique, 2018 (1975), pp.213-214.

[3] C.LASCH, Un refuge dans ce monde impitoyable, Paris, François Bourin Editeur, 2012, p. 46.

[4] Cf. Jürgen HABERMAS, la technique et la science comme idéologie, …

[5] Michel BASS, Promouvoir la santé, L’Harmattan, 1994.

[6] OMS : Charte d’Ottawa de la promotion de la santé, 1986.

[7] « Une médecine qui prétend traiter les maladies sans se préoccuper de leur sociogenèse ne peut avoir qu’une fonction sociale très équivoque ». André GORZ, Médecine, santé et société, in Ecologie et Politique, 2018 (1975), p.216.

[8] C’est ainsi qu’est né le CIDESSCO (Centre International pour le Développement Social et la Santé Communautaire), organisme au sein duquel ces questions étaient réellement en débat (cf. note suivante du responsable de la formation Thierry BERCHE). Malheureusement, et le CIDESSCO et Thierry BERCHE ont aujourd’hui disparu, sans réel remplaçant en dehors, à son niveau, de l’AFRESC.

[9] Thierry BERCHE, Anthropologie et santé publique en pays Dogon, APAD KARTHALA, 1998.

[10] Ivan ILLICH,  La perte des sens, FAYARD 2004, p.329.

[11] Karl JASPERS, L’idée médicale, in Essais philosophiques, Payot,

[12] Dès les années 80, de grands épidémiologistes comme Thomas Mac KEOWN avaient montré cette faible part de la médecine  et des politiques de santé dans la « fabrication » de la santé.

 

Le Père Noël a un gilet jaune…

Ça fait longtemps que j’vous le dis, le Père Noël ne va pas bien, pas bien du tout ! Déjà en 2015, vous pourrez vérifier sur ce blog, je vous avais dit qu’il avait la maladie d’Alzheimer !

Et puis l’année dernière il « fait une fugue », on l’a retrouvé un peu dans les nuages, mais cette année, c’est le comble : le Père Noël a un gilet jaune…

Ça ne l’empêche pas de porter sa barbe blanche, son chapeau étonnant, rouge et blanc, avec un énorme pompon mais je ne suis sûrement pas le seul à l’avoir vu habillé d’une nouvelle manière, avec un gilet jaune…

Hier, je l’ai vu, il était sur un rond point, avec quelques copains, tous vêtus du même gilet. Je me suis arrêté lui parler, je lui ai posé quelques questions et puis j’ai essayé de comprendre ce qu’il me disait. Il m’a d’abord parlé de ses déplacements : moi je croyais qu’il avait encore son attelage de rennes mais figurez-vous que ça ce n’est que pour le fun, pour faire croire, ou pour jouer dans les films… Non depuis longtemps il a un diesel, on lui avait dit que ce serait beaucoup plus économique et pas plus polluant que le reste… Alors il est passé au diesel, comme presque tous les copains qui étaient avec lui ! D’accord,  on lui parle d’une prime pour l’aider à remplacer sa bagnole un peu vieille mais lui ce qu’il aurait voulu c’est voir se développer les transports en commun parce qu’il en a marre de conduire tout le temps pour aller jusque dans les zones rurales pour faire sa distribution. Mais ça…

Et puis il m’a dit qu’il n’avait pas eu le temps de faire ses courses, ou plutôt il aurait bien eu le temps mais il attendait de percevoir sa retraite ! Son niveau de vie a sérieusement baissé depuis quelques années, il fait donc très attention à ses dépenses et il voit arriver la fin du mois (de décembre en particulier) avec beaucoup d’appréhension. En fait il est à le retraite depuis déjà quelques années, mais il continue à bosser (il fait du cumul !!!) pour ajouter un peu de beurre dans les épinards ou de chantilly sur la bûche ! Moi je savais que les retraites n’augmentaient plus depuis déjà quelques temps et que l’augmentation de la CSG avait particulièrement touché les vieux mais je ne pensais pas que le Père Noël pouvait être concerné…

Alors, entre la bagnole, la retraite, la fin de mois difficile, j’ai vu le moment où il allait se mettre en colère, ramasser une pierre, un pavé (comme en 68 quand le Père Noël était jeune) et lancer tout ça pour se faire entendre… J’ai eu peur qu’il mette le feu au buisson du milieu du rond point où qu’il aille casser la vitrine du magasin qui est juste à côté du rond point où il s’est installé, je me suis dit qu’il allait tout péter… Mais non, le Père Noël n’est ni une ordure ni un casseur, il a rejoint les gilets jaunes parce qu’il ne va pas bien mais il n’a pas de mauvaises intentions. Ça m’a rassuré évidemment, je n’aurais pas aimé que les policiers l’arrêtent, le frappent pour le maîtriser, l’aspergent de gaz, l’immobilisent au sol, et l’embarquent au poste, tout ça parce que le Père Noël voulait, cette année encore et malgré toutes les difficultés qui sont les siennes, apporter quelques jouets aux enfants et quelques cadeaux à tous ceux qui les espèrent…

Il y a quand même quelque chose que je ne comprends pas : l’an dernier J’ai retrouvé le Père Noël après sa fugue, il s’était égaré sur le Cloud, (voir sur ce blog)  dans les nuages, mais il avait fini par rentrer à l’EHPAD… ne serait-ce que pour apporter aux vieux quelques chocolats. D’accord il s’était fait « enguirlander » mais dans cette période de fin d’année où ça « sent un peu le sapin », pour un vieux comme lui, ce n’est pas anormal. Je croyais, du coup, que l’assistance numérique lui éviterait de prendre des risques sur la route et que les jouets seraient livrés en temps et en heure… Alors pourquoi avait-il revêtu ce gilet jaune ? Pourquoi était-il là sur ce rond point, dans le froid, sous la pluie, avec quelques copains et copines de son âge d’ailleurs ?

Je ne suis pas sûr de tout comprendre dans cette affaire mais je me dis si tout allait bien pour le Père Noël, il aurait bien d’autres choses à faire, lui et ses copains… Ils préféreraient sans doute préparer tranquillement un foie gras ou des huîtres, emballer quelques cadeaux et déboucher une bonne bouteille.

Mais malheureusement j’ai l’impression qu’ils n’y croient plus… au Père Noël !

 

Michel Billé

 Du pain blanc au pain gris

                                      

 Monsieur Rob. âgé de 85 ans, veuf depuis une quinzaine d’années a basculé brutalement dans un autre monde.

Ce monsieur vivait seul dans un appartement cossu de centre-ville. Il n’avait besoin que de très peu d’aide  pour son quotidien d’homme aisé. Affirmé et indépendant il conduisait volontiers sa belle voiture aux quatre coins de la France. En effet, ce grand monsieur avait  une santé de fer et aucun antécédent médico chirurgical notable. Il marchait droit, la tête haute avec des yeux perçants derrière des lunettes cerclées. Il  était encore très respecté dans les différents cercles de notables qu’il fréquentait. Agréable de compagnie, joueur de bridge émérite, il n’avait pas de peine à remplir ses journées. En d’autres termes, malgré son veuvage, selon ses proches, «  il était  très bien avec lui-même et les autres ». L’avance en âge n’était pas ressentie et n’était donc pas une question. Les « pertes » en rapport avec son vieillissement ont  été  jusque-là survolées et assumées sans trop de retentissement dans la vie de tous les jours. Par exemple la partie de tennis hebdomadaire se jouait en double et non plus en simple.

Jusque-là il n’avait mangé que le pain blanc de la vie.

À cause d’une légère douleur il prit un antalgique sédatif contenant un opiacé. Dès la première nuit pendant son sommeil il entendit une voix de sorcière lui signifier qu’il ne pourrait plus jamais dormir comme avant.

Pris de panique, il se lève à demi conscient, monte dans son grenier et de désespoir à l’annonce de cette nouvelle se tire dessus avec un fusil. Il avait le souhait dans sa confusion, de ne pas avoir à subir cette prédiction pour lui catastrophique ; ne plus jamais pouvoir dormir.

Les circonstances feront qu’il survivra mais amputé d’un bras. Un temps en centre de rééducation aura été nécessaire avant qu’il ne puisse entrer en résidence senior soutenue par des aides techniques appropriées. Si d’un point de vue social et d’aménagements praxiques il avait retrouvé une autre autonomie, il en était tout autre quant aux conséquences psychiques

De pain blanc il ne mangeait maintenant que du pain noir.

SONY DSC

C’est donc un grand monsieur pantalon gris et blaser bleu marine avec blason sur le cœur qui s’est présenté pour un accompagnement gérontopsychiatrique. Il avait été fortement poussé par son médecin et sa famille pour franchir la porte de mon cabinet pourtant situé très proche de son nouveau domicile.

Habitué à être écouté il aura fallu plusieurs séances avant d’entendre une demande d’aide. Ce n’était pas facile pour lui de reconnaître sa défaillance et sa perte d’autonomie. Admettre le handicap et la dépendance conséquence d’une auto prescription. Le traitement du noyau dépressif a été une chose mais la cicatrisation psychique de la blessure narcissique en a été une autre. Bien accompagnée par sa famille proche habitant la même ville il a pu trouver grâce une de ses petites filles, l’appui mental pour favoriser la cicatrisation de la plaie psychique.

Cette petite fille dont il était très proche, venait de  réussir brillamment une entrée dans une grande école de commerce. Lui, qui avait été le représentant régional d’un mouvement patronal pendant si longtemps, retrouvait ainsi l’essence même de ce qui l’avait rendu vivant inaltérable.

Le pain noir a pu devenir pain gris.

La brutalité de l’événement traumatique chez cette personne à la vie « réussie » est venue mettre à nu le réel comme impossible qu’est la mort. C’est bien parce qu’il n’avait jusque-là pas expérimenté suffisamment psychiquement les affres de la vie que ses mécanismes d’adaptation ont été si facilement submergé.

Avec les progrès de notre société tant du point de vue de l’hygiène, de la médecine, des progrès socio-économiques il est possible, de plus en plus facilement, d’arriver à un âge avancé autonome et indépendant. La vie épanouie à la dizaine des huit (les octogénaires), sans que les  frottements, les rudesses, les déceptions de la vie viennent remettre en cause le fantasme d’immortalité devient plus fréquente en  ce début du XXIe siècle.

Une lecture banalisée de cette dizaine peut-elle être envisageable ?

 

Frédéric Aumjaud

 

Le couple aidant-aidé au risque de sa solitude

Actuellement, l’aide aux aidants se développe selon une orientation explicite : soutenir l’être aidant dans le quotidien de la maladie et l’aider à interroger sa manière d’être aidant

Car à toutes les étapes de la maladie, depuis l’annonce diagnostique jusqu’à la prise en charge des derniers instants, les proches continuent de s’interroger : Cet être que je soutiens, que sait-il encore de moi ? Comprend-il encore ce qui nous lie ? Ma parole fait-elle encore sens pour lui ?

Le système, ainsi constitué autour du sujet, de sa famille et de ses proches, se voit dans l’obligation (ou parfois désespère) d’avoir à imaginer sans cesse de nouvelles formes de relations, d’avoir aussi à en reconstruire des représentations qui jusque-là semblaient intangibles. Ces nouveaux équilibres désordonnent l’ensemble apparemment agencé de la famille ou de l’histoire des liens.

Les aidants confrontés à la maladie peuvent agir selon des modalités aussi diverses que leurs effets : nursing, soins, accompagnement à l’éducation ou à la vie sociale, soutien pour les démarches administratives, coordination, vigilance, soutien psychologique… Cet inventaire des possibles raconte la nécessaire variabilité des actions et l’immense mobilisation qu’imposerait une implication totale à défaut d’être excessive.

L’aidant soutient les manquements et assure la sécurité de l’accès aux besoins élémentaires de l’aidé. Mais justement, il en manque encore et l’aidant reste insatisfait. Il ressent son angoisse devant la perte et sa fascination devant l’oubli vers lesquelles la personne déficitaire convie volontiers son aidant.

L’angoisse est en effet éminemment contagieuse. Elle est aussi toujours mieux supportée lorsqu’un autre en fait son affaire. On comprendra là que le patient déficitaire, aussi affaibli qu’il fut au plan cognitif, ne résiste pas à se décharger de ce lourd fardeau. Quant à l’oubli, quelle meilleure occasion pour le dément aidé d’observer, comme une empreinte estompée, la marque de l’objet et de sa permanence dans l’énervement anxieux d’un aidant qui voit cet objet encore là et qui le croit disparu pour celui qu’il aide.

Ces considérations mettent l’accent sur le besoin fondamental de ce couple aidant-aidé : garantir aux aidants la santé et leur offrir un accès à la libre possibilité de se dessaisir de cet accompagnement au moins pour un temps, garantir aux aidés toute forme d’expression

Mais, dans et hors de la famille, il peut s’établir une pression, exercée sur tel individu pour le déterminer comme aidant en faisant fi de ces impératifs. Alternant les discours culpabilisant sur le devoir familial et l’absence d’alternative satisfaisante, cette pression s’appuie dans l’appellation même d’aidant. Car qui pourrait refuser de devenir l’aidant d’un proche souffrant ? Son complément habituel, le qualificatif « naturel », peut encore ajouter à la nécessité d’endosser le rôle. De fait, rien n’est aussi naturel que l’aide apporté dans une famille à un sujet souffrant.

Le choix d’aider devrait pourtant être librement consenti. Il est légitime s’il peut être associé à toute forme d’échanges qui permettraient de faire abstraction de la notion de devoir et de son corollaire : la culpabilité. Autrement dit, la fonction d’aide doit être, elle-même, clairement posée et celui qui la pose est un tiers, un tiers garant du bien-fondé des interventions.

Son action doit offrir de libérer l’aidant d’une obligation tutélaire et irrévocable tandis qu’elle donne sa place au sujet dit « aidé » qui, même du fond de son déficit, n’est pas exempt de certaines inquiétudes : celle d’être un poids, de rendre malade, de perturber l’ordre des choses, de ne pas savoir retenir un secret… De la sorte, aidant et aidé s’étayent bien dans une relation en reconstruction permanente, ce qui est indispensable. Mais elle est soutenue par un tiers tellement important au moment où l’avancée de la maladie, la survenue d’épisodes de rupture ou de crise, emporte chacun vers la tentation de l’abandon de l’autre.

Accompagner l’aidant, et donc l’aidé, ne doit pas faire oublier que l’un comme l’autre ne peuvent être soutenus sans prendre en compte leur lien constitutif et la réciprocité de leurs interactions. C’est à la communauté d’agir pour garantir cette prise en compte. C’est elle qui fait tiers et son intervention est essentielle car elle peut faire gagner un espace considérable à cette relation.

 Avec un tiers, la « disponibilité » de l’aidant pour un parent peut être interrogée. Dans une famille entre un parent et son enfant, toute forme d’aide réactualise une modalité de lien ancienne. Celle-ci réveille à son tour les aléas de la construction identitaire de l’enfant et il existe des cas où tout cela ne va pas sans heurt. L’existence d’une culpabilité structurelle, fondatrice du lien intergénérationnel, peut reprendre, par exemple, son emprise avec force.

Et  la désignation de l’aidant, lorsqu’elle est trop construite sur des vécus de culpabilité ou de devoir comporte le risque de l’effondrement. Ce risque est d’autant plus vif que la recherche d’une reconnaissance auprès du sujet aidé est sans fin puisqu’il est dément. L’aide apportée par son proche, le dément peut parfois la reconnaître mais les moyens lui manquent progressivement pour en témoigner l’effet.

Il convient donc de sensibiliser tous les professionnels, ces tiers spécifiques, à l’importance de cette dyade « aidant –  aidé », à sa fonction pour reconnaître le travail accompli pour aider mais aussi pour être aidé. Il convient aussi d’apprendre à chacun que cette relation singulière entre aidant et aidé doit commencer par être observée avec bienveillance, qu’il nous appartient d’en soutenir le principe et d’y favoriser un cadre rassurant et stable. Avec ces prérequis, un authentique accompagnement pourra s’organiser. Il favorisera les explications, les descriptions les raisons qui ont abouti à ce lien particulier. C’est dire si la rencontre avec ce couple présente autant d’enjeux que de difficultés : écouter chacun, favoriser l’expression de l’un comme de l’autre, faire supporter les vicissitudes du partenaire, son manque à dire comme ses revendications.

Ainsi, nous serons loin de cette tendance qui consiste à privilégier l’aidant au prétexte de sa fatigue, de ses efforts, de sa fragilité mais aussi de son intelligibilité.  Ainsi, nous cesserons ces conversations restreintes, ces conciliabules inutiles et ces prises de position qui finissent parfois en mise en demeure. Ainsi nous retiendrons que vouloir aider l’aidant fait de lui un aidé.

L’idée principale est de toujours donner sa place à chacun de ceux que nos décisions concernent. De faire l’hypothèse que ce qui se dit et ce qui se trame fait toujours sens pour celui qui devra en subir les effets. D’être convaincu aussi qu’une partie des troubles psycho-comportementaux ne sont que le résultat d’une indifférence à ce que celui qui les présente, « l’aidé », pourrait encore avoir à dire.

Car ces besoins ne se justifient qu’en référence à un projet qui continue d’être commun. Cette justification ne relève pas de l’arbitrage d’un tiers qui dirait ce qui est raisonnable, celui qui a raison. Elle relève  de la capacité de ce tiers à, simplement, permettre  la confrontation de l’un avec  l’autre, c’est-à-dire l’un pour l’autre.

De la sorte, chacun continue de se situer au sein d’une humanité d’individus égaux, parlants et communicants et chacun y prolonge son histoire dans une histoire commune. Il en résulte une forme de réciprocité d’aidant à aidé ou chacun, tour à tour, peut prendre une fonction pour l’autre bien qu’aucun d’entre eux ne puisse complètement appréhender ce qu’il donne à cette aide et ce que cette aide lui offre.

Cette connaissance n’est pas à attendre du sujet aidé mais de la communauté et c’est en ce sens que le monde des soignants, potentiellement concurrentiel, peut rendre instable ce lien qui relève certes de l’aide mais aussi d’un pacte social.  Travaillons donc à soutenir toute initiative instituant le couple aidant-aidé comme un lien fécond et producteur d’autres liens. Agissons pour inscrire cette relation aidant – aidé dans un registre où elle fera signification. Dans ce cadre, l’expression « aide aux aidants » est substituable par l’expression « aide aux aidés » car la priorité est d’aider l’aidé et l’aidant.

 

Jérôme Pellerin

 

NB  illustration dAnto Carte, L’aveugle et le paralytique (ca.1926-1930), huile sur toile, www.de-vuyst.com

A propos d’une équation célèbre

 

 

Il est dans l’histoire du monde quelques découvertes d’importance et leur portée est le monde où elle résonne. Celui de la Gériatrie en est une petite grotte où des humains commencèrent récemment à se précipiter. Nous sommes encore au 20ème siècle.

20 ans après sa fin, leurs premiers exégètes, ceux du centenaire suivant, savent déjà que la quintessence de cette précipitation est l’équation formulée par Jean Pierre BOUCHON : 1 + 2 + 3. Une équation rare et sans égalité.

La qualité de cette formulation est qu’elle ouvre deux champs d’écoute dissociés qui, chacun, s’additionnent pour bâtir une médecine du grand âge.

De ces champs, le premier s’adresse aux gériatres : Organisez votre pratique et vous observerez qu’une partie de celle-ci n’est pas vouée au seul vieillissement, qu’elle impose votre connaissance des maladies et votre capacité à tirer parti de votre prévention pour leurs décompensations. Vous y donnerez un sens à votre exercice.

Le second est donné à leurs patients. L’astuce professée par l’auteur, est d’en avoir fait porter le message par une grappe d’autres professeurs, par autant à chaque fois de leurs élèves, et finalement par une multitude de praticiens. Pour ces personnes âgées et malades, s’entendaient un nouveau discours : Vous pouvez retrouver l’espoir d’une amélioration du fonctionnement de votre corps.

 

Quoi de plus naturel aujourd’hui que ces usages apportent la satisfaction d’avoir bien œuvré. Et pourtant, il existe encore un reste. Ce n’est pas qu’il pourrait manquer une partie à cette formule. Elle est une recherche d’égalitarisme remarquable à elle-seule.

Non, ce n’est pas ça. Ce qu’elle a c’est qu’elle comporte l’espace de trois termes alors que nos champs d’écoute ne forment encore que le plan de notre savoir. Alors, réfléchissons : que pourrait bien raconter encore 1 + 2 +3 ?

Je suggère une réponse.

Ce ne peut être qu’un discours. Celui des sujets vieillissants.

 

Jérôme Pellerin