Plaidoyer pour une évaluation participative en EHPAD

A contrario, la valeur dont il devrait être question en évaluation concerne le sens et l’importance que les gens attribuent à un objet, un service, une personne. Comme la hiérarchie des valeurs symboliques est parfaitement arbitraire, l’évaluation consiste à « faire émerger » la nature et le sens des valeurs qui mobilisent les gens. L’évaluation devrait s’attacher à comprendre pourquoi nous sommes prêts à payer plus cher une BMW qu’une Peugeot plutôt que de s’échiner à prouver que la différence de prix refléterait une différence de qualité, lié au process de production (l’organisation dans l’institution).

Nous voyons bien que ces valeurs sont le résultat de constructions collectives, parfois manipulées (par le marketing, par les politiques, par les religions, par les médias). Evaluer c’est donc mettre en évidence ces implicites qui guident nos préférences afin de pouvoir opérer un jugement sur la valeur.

Evaluer nécessite de mesurer (ou apprécier) un phénomène, ce qui suppose de définir ce qu’on va mesurer / apprécier (l’indicateur), la méthode de mesure (l’observation, l’entretien, le questionnaire, le contrôle des traces…) et la norme d’interprétation du résultat (le critère). Cette mesure (quantitative et/ou qualitative) ne constitue que le substrat nécessaire à l’élaboration d’un jugement qui dépend de comparaisons entre différentes mesures, lequel jugement ne peut être porté que par une confrontation des points de vue et des analyses de la mesure.

Ainsi par exemple, évaluer un nouveau médicament nécessite de comparer les effets positifs et négatifs du médicament, relativement à d’autres médicaments. En France on compare le médicament à un placébo, ce qui rehausse l’idée que l’on se fait de l’efficacité du médicament. Dans d’autres pays, on compare tout nouveau médicament au médicament de référence dans la classe thérapeutique. La différence de critère est nette et ses effets sur la décision sont parlant : dans la première approche, si le nouveau médicament est plus efficace que le placébo (ce qui est quand même en général le cas), il reçoit le jugement label « service médical rendu positif ». Dans les autres cas, le nouveau médicament n’apporte que très rarement un effet réellement significatif par rapport au médicament déjà existant, et le jugement serait alors « service médical rendu insuffisant ».

Chaque étape, chaque dimension de ce processus de connaissance pose de sérieuses difficultés, et ces difficultés inhérentes au processus d’évaluation, devraient faire l’objet d’un travail préalable entre tous les acteurs concernés. En particulier ce travail préalable explorera :

  • Les cadres de références théoriques et normatifs de l’analyse (les analyseurs) afin de les rendre explicites
  • Les indicateurs dont il est indispensable que la construction soit collective et qui doivent refléter correctement la question posée, afin d’y répondre au moins en partie.
  • Les critères qui doivent être élaborés de telle manière que les résultats de la mesure puissent être interprétés sans trop de flou et permettent l’élaboration d’un jugement collectif.
  • Les méthodes de mesure doivent être relativement fiables et permettre par leur rigueur d’établir les comparaisons. Elles ne doivent pas pour autant conduire à trop simplifier les questions que l’on se pose et les indicateurs que l’on choisit.

On l’aura compris, l’évaluation est un enjeu politique dans les pratiques socio-économiques.

Selon le cadre de référence de l’évaluateur, selon les indicateurs choisis, les critères retenus, le jugement porté sur la situation peut grandement varier.

C’est pourquoi les acteurs de l’évaluation doivent nécessairement intégrer les acteurs de l’action elle-même pour non pas réaliser eux-mêmes l’ensemble du processus, mais être partie prenante des étapes successives :

  • Faire en sorte que l’évaluateur explicite ses conceptions, ses valeurs, son cadre de référence
  • Faire le choix de l’objet à évaluer (on ne peut pas tout évaluer)
  • Négocier les indicateurs, les critères, les méthodes de mesure
  • Contribuer à l’analyse des résultats
  • Etre des sortes « d’assesseurs » dans la production du jugement.

C’est à ces conditions qu’une évaluation est non seulement faisable, mais qu’elle fera sens pour les acteurs et donc qu’elle produira des effets.

Mais nous constatons nombre de situations contextuelles qui ne permettent pas cette élaboration collective et coopérative, comme les évaluations prônées par les tutelles dans lesquelles les référentiels arrivent tous prêts, préparés par des technocrates.

Autrement dit, nombre de procédures dites évaluatives ne permettent pas en réalité une production collective d’un jugement sur la valeur, et en conséquence ne disent rien sur la pertinence ou la qualité d’une action.

Il importe donc de résister à ces « canada dry d’évaluations » et d’essayer de reprendre du pouvoir en contestant les conceptions à l’œuvre tant dans le management que dans les procédures d’évaluation qui en sont issues. Se mobiliser autour des méthodes, des outils et des jugements est indispensable. L’évaluation est un enjeu de pouvoir dans les institutions. S’en emparer, c’est faire en sorte que ce ne soit pas l’évaluation qui soit au pouvoir, et c’est une opportunité pour reprendre collectivement une élaboration du sens de l’action.

Michel Bass